Imitation de Jésus-Christ/Livre 1/Chapitre 17

Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 98-100).

De la vie monastique.


Rends-toi des plus savants en l’art de te contraindre,
en ce rare et grand art de rompre tes souhaits,
si tu veux avec tous une solide paix,
si tu veux leur ôter tout sujet de se plaindre.
Vivre en communauté sans querelle et sans bruit,
porter jusqu’au trépas un cœur vraiment réduit,
c’est se rendre digne d’envie.
Heureux trois fois celui qui se fait un tel sort !
Heureux trois fois celui qu’une si douce vie
conduit vers une heureuse mort !

Si tu veux mériter, si tu veux croître en grâce,

ne t’estime ici-bas qu’un passant, qu’un banni ;
parois fou pour ton Dieu, prends ce zèle infini
qui court après l’opprobre et jamais ne s’en lasse.
La tonsure et l’habit sont bien quelques dehors,
mais ne présume pas que les gênes du corps
fassent l’âme religieuse :
c’est au détachement de tes affections
qu’au milieu d’une vie âpre et laborieuse
en consistent les fonctions.

Cherche Dieu, cherche en lui le salut de ton âme,
sans chercher rien de plus dessous cette couleur :
tu ne rencontreras qu’amertume et douleur,
si jamais dans ton cloître autre desir t’enflamme.
Tâche d’être le moindre et le sujet de tous,
ou ce repos d’esprit qui te semble si doux
ne sera guère en ta puissance.
Veux-tu le retenir ? Souviens-toi fortement
que tu n’es venu là que pour l’obéissance,
et non pour le commandement.

Le cloître n’est pas fait pour une vie oisive,
ni pour passer les jours en conversation,

mais pour une éternelle et pénible action,
pour voir les sens domptés, la volonté captive.
C’est là qu’un long travail n’est jamais achevé,
c’est là que pleinement le juste est éprouvé,
de même que l’or dans la flamme ;
et c’est là que sans trouble on ne peut demeurer,
si cette humilité qui doit régner sur l’âme
n’y fait pour Dieu tout endurer.