Imitation de Jésus-Christ/Livre 1/Chapitre 15

Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 90-94).

Des œuvres faites par la charité.


Le mal n’a point d’excuse ; il n’est espoir, surprise,
intérêt, amitié, faveur, crainte, malheurs,
dont le pouvoir nous autorise
à rien faire ou penser qui porte ses couleurs.


Non, il n’en faut souffrir l’effet ni la pensée ;
mais quand on voit qu’un autre a besoin de secours,
d’une bonne œuvre commencée
on peut, pour le servir, interrompre le cours.

Une bonne action a toujours grand mérite,
mais pour une meilleure il nous la faut quitter :
c’est sans la perdre qu’on la quitte,
et cet échange heureux nous fait plus mériter.

La plus haute pourtant n’attire aucune grâce,
si par la charité son effet n’est produit ;
mais la plus foible et la plus basse,
partant de cette source, est toujours de grand fruit.

Ce grand juge des cœurs perce d’un œil sévère

les plus secrets motifs de nos intentions,
et sa justice considère
ce qui nous fait agir, plus que nos actions.

Celui-là fait beaucoup en qui l’amour est forte,
celui-là fait beaucoup qui fait bien ce qu’il fait,
celui-là fait bien qui se porte
plus au bien du commun qu’à son propre souhait.

Mais souvent on s’y trompe ; et ce qu’on pense n’être
qu’un véritable effet de pure charité,
aux yeux qui savent tout connoître,
porte un mélange impur de sensualité.

De notre volonté la pente naturelle,
l’espoir de récompense, ou d’accommodement,
ou quelque affection charnelle,
souvent tient même route, et le souille aisément.

L’homme vraiment rempli de charité parfaite
avecque son desir sait comme il faut marcher :
en l’embrassant il le rejette,
et va de son côté sans jamais le chercher.


Il le fuit comme sien, et fait ce qu’il demande
quand la gloire de Dieu par là se fait mieux voir ;
et voulant ce que Dieu commande,
il n’obéit qu’à Dieu quand il suit ce vouloir.

À personne jamais il ne porte d’envie,
parce que sur la terre il ne recherche rien,
et que son âme, en Dieu ravie,
ne fait point d’autres vœux, ne veut point d’autre bien.

D’aucun bien à personne il ne donne la gloire,
pour mieux tout rapporter à cet être divin,
et ne perd jamais la mémoire
qu’il est de tous les biens le principe et la fin ;

Que c’est par le secours de sa toute-puissance
que nous pouvons former un vertueux propos,
et que c’est par sa jouissance
que les saints dans le ciel goûtent un plein repos.

Oh ! qui pourroit avoir une seule étincelle
de cette véritable et pure charité,

que bientôt sa clarté fidèle
lui feroit voir qu’ici tout n’est que vanité !