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Chez l'auteur (p. 63-64).
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Devant le foyer


L’automne approche. Depuis quelque temps, les nuits sont fraîches. Ce soir, il tombe une pluie froide Alors, après le souper, j’allume l’énorme attisée de branches sèches que, par anticipation pour pareille occurrence, j’avais entassées dans le foyer. Immédiatement, la flamme jaillit et s’élance dans la cheminée en répandant dans la pièce une bonne odeur de résine. Cette flamme je la vénère, je l’admire et je l’aime. En quelques instants c’est un ardent brasier et chacun recule un peu sa chaise, car la chaleur nous brûle les genoux. Les flammes claires et joyeuses réjouissent le cœur et donnent l’essor à l’imagination. La pensée s’envole au loin, franchit des distances prodigieuses et plonge vertigineusement dans l’insondable passé. Je songe au feu mystérieux et sacré qui nous vient du fond des âges, au feu qui, aux époques préhistoriques, à l’âge de pierre — un feu semblable à celui qui est devant nous — était la porte qui protégeait mes lointains ancêtres contre les monstres errants, les grands fauves rôdeurs qui cherchaient à pénétrer dans la caverne où ils avaient cherché refuge. Eux, ils avaient allumé un tas de branches pour éloigner le danger, et moi, pour mon confort. Depuis lors, des milliers de générations dont je suis issu et dont le sang mêlé coule dans mes veines se sont succédé à la surface du globe et je me dis que tant d’autres viendront après moi dans les siècles à venir.

Les flammes continuent de s’élancer là-haut en faisant entendre un léger ronflement. C’est un torrent de feu qui s’engouffre dans la cheminée de pierre et veut atteindre l’espace.

Dans des moments comme ceux-là, c’est une joie de voir à côté de soi les êtres qui nous sont chers. Assis les uns à côté des autres dans un cercle étroit, nous nous sentons plus solidement unis. Nous vivons là des moments dont nous aimerons à nous rappeler lorsque la vie sans cesse changeante nous aura séparés. Et c’est ainsi que j’évoque des figures amies qui, dans le passé, ont pris place avec moi devant ce foyer et que les hasards de l’existence ont éloignées. Je songe à cette si charmante jeune fille qui, légère, ailée, souriante, après avoir franchi la barrière, s’approchait de la maison en dansant et en sautillant comme une grive. Où êtes-vous aujourd’hui, Marion ? Et cette autre si blonde et si jolie qu’on était séduit en la voyant. Pensez-vous encore quelques fois à nous, Henriette ? Combien d’autres avec qui nous avons passé des minutes dont le souvenir nous émeut. Je regarde ma chère compagne à côté de moi, mon fils et sa femme, le délicieux visage de l’enfant blonde aux grands yeux bleus assise sur un escabeau et dont le sourire illumine notre maison et nous réjouit le coeur. Je ne désire rien de plus.

Au dehors, il fait noir, il fait froid, la pluie ruisselle, mais dans notre retraite, devant le foyer aux flammes claires, nous imaginant pour le moment à l’abri des coups du sort, nous nous sentons infiniment heureux.