Ouvrir le menu principal
Chez l'auteur (p. 61-62).

Le père Poirier


Toute la paroisse a assisté ce matin aux funérailles du père Poirier mort à quatre-vingt-dix-huit ans. Les gens prédisaient qu’il se rendrait à cent ans, mais la nature en a décidé autrement. Je le connaissais depuis longtemps et, par les beaux jours d’été, j’avais l’habitude de le voir assis sur sa galerie, chauffant ses rhumatismes au soleil. D’ordinaire, les jambes de son pantalon étaient relevées très haut et ses genoux secs, brunis, jaunis, faisaient songer par leur couleur à une pipe en écume de mer culottée avec amour et persévérance par un fumeur invétéré.

Il est tombé malade il y a trois semaines et sa fille Françoise a dû le soigner. « Il ne prenait plus rien depuis une semaine », m’a-t-elle raconté. Il avait faim, mais la nourriture ne pouvait pas passer. Deux jours avant la fin : « Je mangerais de la bonne soupe » soupire-t-il. Alors je lui en fais avec du riz et de la belle viande rouge, du jarret de bœuf. Je la lui apporte dans son lit. Péniblement, il en avale deux cuillérées, puis comme fatigué, il repousse faiblement le bol. Le lendemain, lorsque je vais près de lui : Donne-moi le régal de la mort, fait-il d’une voix faible, éteinte. — Qu’est-ce que c’est ça le régal de la mort ? lui demandai-je. — Du pain avec du lait. Je lui en prépare et le lui donne. Il en prend une cuillérée et détourne la tête. C’était bien triste. Dans les derniers jours, il rendait les excréments par la bouche. Il est bien heureux d’être mort. » Et elle s’essuie les yeux avec le coin de son tablier.

« Il a laissé cinq cents piastres à l’église pour se faire dire des messes », déclare-t-elle au bout d’un moment. « Je vous dis qu’il a durement travaillé pour amasser cinq cents piastres. Enfin, c’était à lui cet argent là », fait-elle d’un ton résigné, « mais je ne peux pas croire qu’il avait besoin de cinq cents piastres pour le sortir du purgatoire. Nous autres, ça nous aurait bien aidés… « Maintenant, c’est pas tout ça. » fait-elle en se redressant. « Il va falloir mettre la table pour recevoir tous les parents qui vont revenir du cimetière dans un moment… »