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Chez l'auteur (p. 65-66).

Fin de septembre


Un cousin est mort il y deux jours et on le conduit en terre ce matin. D’après les usages et les convenances, je devrais suivre le cortège et assister avec tous les parents au service religieux à l’église. Mais je me dis que je ne l’ai vu que deux fois en cinquante ans, qu’il est pour ainsi dire un parfait étranger et je ne vois aucune obligation de me déplacer simplement pour faire acte de présence. D’ailleurs, le défunt s’en ira bien sans moi à son lieu de repos. Alors, après le déjeuner, je prends mon râteau, je ramasse les feuilles mortes qui jonchent la pelouse et je les entasse au bord de la rivière. C’est un excellent et agréable exercice et je m’y adonne pendant deux heures. Lorsque j’ai fini ma tâche, je fais flamber une allumette et mets le feu à l’amoncellement.

Le ciel est d’un bleu admirable parsemé de gros nuages blancs aux formes fantastiques. La rivière est chatoyante au soleil et une grande paix enveloppe la campagne. Les flammes montent claires, joyeuses semble-t-il, et s’élèvent capricieusement dans l’air. Assis sur le gazon, les jambes étendues et appuyé sur un coude, je contemple les volutes de la fumée qui s’élève au-dessus des arbres et de la rivière et va se perdre dans l’espace. Je respire la bonne senteur des feuilles mortes qui semblent se consumer avec allégresse, se changer en flammes légères, vivantes, qui dansent avec ivresse dans ce glorieux matin de septembre. C’est là leur adieu à la vie.

En imagination, j’entends le glas des cloches à l’église, je vois la nef tendue de noir, le prêtre vêtu de sa chasuble de deuil, le groupe des parents et des connaissances qui s’agenouillent, se lèvent et s’assoient automatiquement en égrenant leur chapelet.

Assis devant les feuilles sèches qui brûlent en répandant une agréable senteur, je me dis qu’il fait bon de vivre.

Reposé, je me mets à ériger une borne en pierres sèches séparant mon terrain de celui du voisin. La tâche est rude, demande des muscles solides, exige un vigoureux effort. Je descends au bord de la rivière et remonte la côte avec des pierres de trente et quarante livres dans mes bras. Je les transporte à destination et les place ensuite sur le mur. C’est avec une vive satisfaction que j’accomplis ce travail, car je me dis qu’un homme qui peut encore exécuter cette besogne à l’âge de soixante-dix-huit ans est certes en bonne santé.

De nouveau, je me dis qu’il fait bon d’être vivant.

Ma compagne m’appelle pour le dîner. Sur la table est un gros et odorant bouquet de phlox roses. Avec empressement, je me mets à table et l’appétit aiguisé par ces différents travaux, je mange avec délices un bol de soupe aux légumes, une assiettée d’un incomparable spaghetti, une portion de choux fleurs et je termine mon repas avec un morceau de pâté aux pommes et une tranche de succulent melon.

Oui, il fait bon d’être vivant sur son coin de terre, à côté de la fidèle et dévouée compagne avec qui je vis depuis quarante ans.

La vie est belle.