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Chez l'auteur (p. 19-21).

Le chemin du monastère


La plus belle promenade à faire au commencement du printemps est incontestablement celle qui suit le chemin du monastère des franciscains et mène à la réserve indienne de Caughnawaga. Cette route fort étroite traverse de grands vergers fleuris qui, commençant sur un terrain plat à gauche, vont en s’étageant sur des coteaux à droite. Des deux côtés ce sont à perte de vue, des pommiers en fleurs. L’on voit des arbres énormes, très vieux, dont les branches s’étendent au loin et touchent le sol tellement elles ont été courbées par le poids des précédentes récoltes de fruits. Ils sont couverts d’une prodigieuse floraison blanche et rose qui est comme un immense manteau fleuri jeté sur la campagne et qui répand sur toute la région un grisant parfum. L’ardent soleil chauffe la terre, le ciel est bleu et dans les arbres, ce ne sont que trilles, roulades et chants d’oiseaux. De temps à autre, un aéroplane tout étincelant passe en vrombissant au dessus des champs.

De chaque côté de la route, la végétation est quelque chose de fantastique. Les jeunes pousses des frênes, des ormes, des vignes, des cerisiers sauvages, semblent jaillir du sol sous la puissante et généreuse poussée de la sève qui les gonfle.

Aller sur la route enveloppée de la beauté de la terre, quand vous êtes en santé, même quand vous êtes vieux comme moi, quelle joie, quel enchantement ! Vos yeux sont émerveillés par le délicat coloris des fleurs, vous respirez le capiteux arôme de cette immense floraison, vous sentez sur votre figure et vos mains la tiédeur de l’air, vous marchez et, de constater la souplesse de vos jambes, de vos genoux, vous cause une satisfaction difficile à rendre. En vérité, vous êtes l’un des heureux de la terre.

Bien souvent, presque chaque jour, dans le courant du mois de mai, j’ai suivi ce chemin et chaque fois, avec un enchantement nouveau. Le miracle commençait à se produire à cette vieille maison en pierres des champs sise à une centaine de pieds de la voie publique. La route y conduisant, était toute jonchée, toute couverte de blancs pétales de fleurs de cerisiers.

Certain après-midi, en face de l’église, j’entends les lents et graves accords de l’orgue. Parfois, devant le monastère, je vois un groupe de jeunes gens qui se promènent sur la véranda pendant que le père qui préside à la retraite récite le chapelet. Dans le calme de l’heure, sa voix prononce avec ferveur : Je vous salue, Marie pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. Puis le groupe des retraitants reprend l’invocation et répond : Sainte Marie, mère de Dieu.

Je m’éloigne poursuivi par cette supplication.

Au retour, j’entends un cantique chanté en chœur par les jeunes gens. Le soleil luit sur la campagne et une grande paix reposante m’environne. Qu’ont-ils à prier, ces hommes ? Que ne jouissent-ils du moment présent qui s’en va si vite et ne reviendra plus jamais ! Moi, au dehors, je vais sur l’étroite route entre les pommiers fleuris et mon âme baigne dans la joie, l’allégresse. Je goûte une félicité indicible. Autour de moi, l’herbe est verte dans les champs, les pruniers, les merisiers et les cerisiers sont vêtus de blanc comme des premières communiantes. Les bourgeons des arbres deviennent de jeunes feuilles, le ciel bleu est parsemé de légers nuages blancs qui semblent voguer sur une mer d’azur et dans les branches, les oiseaux chantent éperdument. Mes yeux éblouis ne peuvent se rassasier de la beauté de la terre. Je vis dans une extase. Et là-bas, dans ce monastère, des hommes aveugles à toute cette féérie supplient la divinité de leur obtenir des biens illusoires. Je remercie la nature de m’avoir donné une âme vibrante et sensible aux splendeurs de l’univers. Je hâte le pas pour échapper à cette misère, à cette détresse morale, mais le chant des cantiques et les ardentes invocations m’accompagnent quelques instants dans la verte campagne, entre les vergers fleuris de blanc et de rose, sur cette route enchanteresse.

Qu’ont-ils donc à fatiguer le ciel de leurs supplications, ces infortunés ? C’est comme si toutes les merveilles du globe n’existaient pas pour eux.

Je retourne à ma retraite, à la maison blanche devant la calme rivière, où mes jours s’écoulent dans une félicité comme n’en connaîtront jamais ces jeunes hommes entrevus sur la véranda du monastère.