Huit femmes/34

Huit femmesChlendowski (p. 157-170).


XXXIV

Le naufragé.


» Quand elle fut retirée, le soir, dans sa chambre, une réflexion la saisit tout à coup. Elle n’avait pas vu de tout le jour Arsène aller et venir dans l’habitation. Ses dernières paroles, quand il l’avait quittée, revinrent confusément dans sa mémoire ; elle fut tentée de l’appeler ; une crainte secrète l’arrêta. Le calme avait succédé dans l’île à la confusion de la journée. Un profond silence régnait autour d’elle ; mais son inquiétude en éloignait le sommeil. Pour la seconde fois timide et hardie, elle se dirigea seule vers la cabane d’Arsène, qu’elle trouva renversée par l’ouragan du matin ; Arsène n’y était pas. Elle appela doucement, à plusieurs reprises, et n’entendit que les gémissemens des ramiers sauvages, ou les cris aigres de quelques oiseaux de mer. Elle s’affermit dans l’idée que le courageux Arsène avait profité du départ de Sylvain pour hasarder le projet qu’il lui avait à moitié confié. Afin de s’en mieux assurer, comme la lune répandait un peu de lumière, elle descendit entre deux rochers, sachant qu’Arsène y avait mis sa pirogue à l’abri de tous les mauvais temps ; elle ne la trouva pas non plus : alors elle vit bien que son fidèle nègre était parti. N’en pouvant plus douter, elle sentit un grand chagrin de cette nouvelle preuve du dévouement d’Arsène. Il lui semblait qu’elle demeurat plus abandonnée, plus menacée de tous les malheurs. Néanmoins, se flattant encore qu’il pourrait être aux alentours elle répéta plusieurs fois : Arsène ! Arsène ! et enfin elle crut entendre la voix du nègre lui répondre ; puis pensa que c’était l’écho, car cette voix était faible comme la sienne. Ayant cessé d’appeler, et ce murmure recommençant encore, elle avança craintivement jusqu’au pied des falaises d’où il paraissait sortir ; alors elle vit distinctement un enfant noir agenouillé près d’un homme étendu sur le morne déjà sec. L’effroi la fit d’abord reculer ; mais l’idée que ce pouvait être quelque malheureux qui avait besoin de secours l’enhardit jusqu’à demander :

» — Qui est là-bas ?

» — Moi ! répondit le petit nègre.

» — Qui es-tu, toi ?

» — Dominique, petit nègre, répartit l’enfant ; et là un blanc, mon maître, qui dort depuis bien longtemps. N’ayez pas peur, la dame ; il est bon, mon maître, et moi, je suis le petit Dominique.

» Elle s’approcha davantage ; puis, se penchant pour regarder de plus près l’homme blanc qui ne s’éveillait pas, elle le jugea évanoui, quoique l’enfant dit qu’il dormait.

» — Oh ! depuis quand dort-il, je te prie, et d’où venez-vous tous deux ?

» — De la mer. Nous y sommes tombés pour gagner terre à la nage, parce que notre navire était cassé. Le flot nous a jetés là : j’y suis demeuré aussi tout endormi par la chûte et la fatigue ; mais mon maitre ne se réveille pas, lui ! je l’appelle pourtant bien fort, et j’attends qu’il réponde.

» — Puisse-t-il t’entendre ! dit Sarah, en soulevant sur ses genoux la tête échevelée du naufragé ; je tremble qu’il ne soit… Il a froid ! Souffle ton haleine dans ses mains et dans sa poitrine. Ciel ! si nous pouvions le réveiller !

» Le souffle et les caresses du petit nègre, qui s’agitait pour le réchauffer, rendirent enfin à son maître le sentiment qu’il avait perdu. Il ouvrit les yeux, mais les referma aussitôt, comme épuisé de ce premier effort. Sarah, palpitante d’espérance, dit à l’enfant nègre de l’attendre et qu’elle allait chercher du secours. Pitié ! pitié ! cria l’enfant qui la vit fuir. En effet, la pitié lui donnait des ailes, et toute l’habitation fut éveillée en peu d’instans.

» M. Primrose, averti qu’elle avait entendu des plaintes au bas des rocs, se leva promptement, fit allumer des flambeaux, se munit de hamacs, et plusieurs esclaves descendirent avec lui vers l’endroit où Sarah les guidait. On y trouva ceux qu’elle venait d’y voir. L’infortuné, qui ne pouvait se soutenir, quoiqu’il soulevât de temps en temps ses paupières, fut emporté dans la maison, où les secours qu’il reçut le rendirent en peu d’heures à la vie.

» M. Primrose, remercia tendrement Sarah de l’avoir éveillé pour une telle cause, et l’envoya se reposer, tandis qu’il veillerait encore ; mais comment dormir, occupée tour à tour d’Edwin, de celui qu’elle avait sauvé, de son pauvre Arsène absent, exposé peut-être, le jour même, aux mêmes dangers pour elle ! Plusieurs fois dans la nuit, elle se leva pour interroger les noirs qui veillaient avec leur maître ; tous lui dirent que l’étranger reposait tranquillement. Mais Arsène n’était pas au milieu d’eux.

» Le lendemain, M. Primrose reçut les témoignages de la reconnaissance de celui qu’il avait secouru. La civilité de ses manières, son air noble et pénétré doubla sa joie d’avoir pu lui être utile.

» — J’ai cru voir une femme dans ceux qui m’entouraient hier, dit l’étranger ?

» — Oui ! oui, cria le petit noir, du coin où on l’avait couché ; une blanche, belle comme un zombi blanc !

» De là vint que les nègres qui l’entendirent, lui gardèrent toujours ce nom.

» — C’est une jeune fille de ma maison, répondit M. Primrose, qui la première avait entendu des plaintes.

» — Ah ! une jeune fille ! ah ! c’est une jeune fille, répéta l’étranger en passant la main sur son front, comme s’il cherchait à se la rappeler. Vous appartient-elle, monsieur ? je voudrais aussi la remercier.

» — Elle est ici ; vous l’allez voir tout à l’heure. Dieu, qui voulait s’en servir pour vous sauver, la tenait éveillée tandis que nous dormions tous : c’est une enfant dont l’ame est très sensible.

» — Une enfant ! répéta encore l’étranger. J’avais vu… j’avais cru voir une femme… j’étais troublé.

» Quand Sarah parut devant lui, il la regarda longtemps avec une étrange préoccupation.

» — Je vous dois beaucoup, lui dit-il ; je vous dois la vie, et plus peut-être : un moment de bonheur. Que le ciel veille sur vous, mademoiselle, et vous comble des grâces qu’il accorde rarement aux êtres qui vous ressemblent ! Votre heureux père dit que vous êtes sensible, et je viens de l’éprouver.

» Sarah leva timidement les yeux sur M. Primrose. Ce nom de père, qu’il ne démentait pas, l’avait fait frissonner et rougir à la fois.

» Quelques jours se passèrent sans que l’étranger pût quitter sa chambre. Il était silencieux, ne détournait qu’à peine ses regards de Sarah, et soupirait souvent.

» — M. Primrose, qui le jugeait atteint des peines de l’ame, se sentait entraîné vers lui par un attrait puissant. Quelques discours, vagues pour tout autre, l’instruisirent bientôt qu’un profond chagrin noircissait l’existence de son nouvel ami ; car, sans lui donner tout haut ce titre, c’était ainsi qu’il le nommait quand il en parlait avec lui-même. Quoiqu’il sentit le désir de le mieux connaître, il n’avait encore mêlé aucune question aux soins qu’il lui prodiguait. Seulement, il savait déjà que depuis deux ans il avait été rappelé à la Dominique par la mort de son père, et que toute sa jeunesse s’était écoulée en Europe.

» — Mon père, avait ajouté le voyageur, ne m’a laissé que de l’or. Mes plus chères espérances sont mortes ; je puis les racheter avec tout l’or de mon père. Depuis deux ans, je promène ainsi ma vie, qui n’est utile à personne, sans autre but que de m’en distraire, et d’échapper à d’amers souvenirs.

» Ce peu de paroles avait suffi pour disposer M. Primrose à plaindre un sort qui paraissait ressembler au sien.

» La fuite d’Arsène, dont il venait d’être instruit, l’affligea. Il regarda le pauvre noir comme un ingrat, car il l’avait toujours traité avec bonté, sans soupçonner les secrètes rigueurs de son intendant. Il fit appeler Sarah pour l’interroger sur cette fuite étrange, et Sarah répondit qu’en vérité elle ne savait ce qu’il était devenu, mais qu’elle éprouvait pour lui beaucoup d’inquiétude et de chagrin.

» — S’il voulait me quitter, dit M. Primrose, que ne le demandait-il ? je l’aurais laissé partir. Vous pouvez vous assurer vous-même que je ne le considérais pas comme un esclave, et qu’il n’est pas au nombre de ceux que j’ai vendus avec mes biens. J’ai voulu qu’il fût libre comme il l’était en arrivant chez moi, lorsqu’il y vint avec vous.

» Il lui remit en même temps un papier dans les mains.

» Sarah, interdite, ne savait que répondre en parcourant des yeux les noms des noirs vendus par Sylvain.

» — Voici le nom d’Arsène, dit-elle, il est avec les esclaves.

» — Sur mon ame, dit M. Primrose étonné, Sylvain ne m’a point obéi, car je le lui avais défendu. J’aurais réparé cette faute, peut-être involontaire. Mais le pauvre Arsène s’est affranchi lui-même ; il l’était par ma parole ; je ne le poursuivrai pas d’un seul reproche ; nous n’en parlerons plus.