Huit femmes/32

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XXXII

Un projet d’Arsène.


» Tout avait changé dans cette demeure autrefois si paisible. Son calme n’était plus qu’apparent ; le silence y cachait le trouble, les soupçons et la crainte. Edwin, que son père ne quittait plus, attachait sur Saran des regards si douloureux, si pénétrans, qu’elle ne pouvait les soutenir. Quand ils se parlaient, leurs voix étaient si tendres qu’il semblait que leur ame venait de se dévoiler toute entière, et des paroles, indifférentes pour les autres, devenaient un échange des plus tristes aveux. M. Primrose voyait tout, et hâtait de tout son pouvoir une séparation qu’il redoutait pourtant ; mais, fidèle à la promesse que son fils avait obtenue de lui, il songeait à la remplir sans en prévoir encore le moyen. Emmener Sarah lui paraissait impossible pour le repos de tous ; la laisser dans l’île, sans état, sans appui, n’était à ses yeux qu’une action barbare qui révoltait sa raison : ainsi tous trois se taisaient et consumaient les jours dans une égale incertitude.

» L’intendant, dont l’impatience ne pouvait s’asservir longtemps à la même contrainte, observait son maître avec une sombre inquiétude. Plein d’un brusque chagrin, qu’il ne cachait qu’avec peine, il vint un jour réclamer l’entretien dont son sort allait dépendre. M. Primrose, en le lui accordant, était loin de croire que le sien même y fût attaché. Sarah, qui le vit s’éloigner en dirigeant sur elle un regard où son devoir était écrit, se leva pour obéir à cet ordre muet. Seule un moment avec Edwin, elle ne sentit pas comme lui le ravissement qu’il en éprouvait. Elle se retirait, les yeux baissés, la démarche chancelante, lorsqu’Edwin, se plaçant vivement devant elle, l’arrêta et lui dit :

» — Te voilà donc, Sarah ! laisse-moi te regarder ! il y a longtemps que je ne t’ai vue !

» Sarah, détournant la tête, ne pouvait et ne voulait pas lui répondre.

» — Que crains-tu, poursuivit-il en cherchant ses regards ? il n’y a personne ici.

» — Dieu nous voit, lui dit-elle, laisse-moi m’en aller.

» — Non, non ! j’ai mille choses à t’apprendre : Sylvain t’a trompée, tu n’es pas…, oh ! non, tu n’es pas esclave ; de qui pourrais-tu l’être ? tu seras libre, entends-tu libre ? de refuser tous les époux qui s’offriront à toi. Les haïras-tu, Sarah ? les refuseras-tu ?

» Elle leva les yeux alors ; ils portèrent sa réponse dans le cœur d’Edwin, qui, revenant à sa douleur, lui révéla toute leur infortune et leur séparation prochaine.

» — Je sais tout, répondit-elle poussant d’une main faible, laisse-moi m’en aller.

» — Si tu savais tout, Sarah, si tu savais combien je suis malheureux, pourrais-tu de toi-même t’éloigner de moi, de moi qui t’aime et qui meurs de t’aimer ?

» — Je ne l’ai pas entendu ! s’écria Sarah, je ne t’ai pas écouté, tu ne m’as rien dit, nous n’avons pas désobéi à ton père ; laisse-moi m’en aller !

» Ce fut sans doute avec un affreux effort qu’elle s’enfuit en cet instant, car elle aimait beaucoup Edwin ; et quitter ce qu’on aime quand il pleure, sans oser pleurer avec lui, est peut-être plus difficile que de mourir. Mais son devoir, mais l’exemple de sa mère, lui donnaient la force d’affliger Edwin en s’arrachant le cœur. M. Primrose, qui l’entendit passer dans la galerie, entr’ouvrit sa porte ; et, voyant que son fils se disposait à la suivre, lui ordonna sévèrement de l’attendre où il l’avait laissé.

» Edwin s’en retourna la mort dans le cœur, se croyant abandonné du ciel, puisqu’il l’était de Sarah ; n’osant accuser son père de cruauté, il proféra contre elle mille plaintes ; il osa même lui faire un crime d’être plus obéissante que lui.

» Sarah, tout en pleurs, rencontrant Arsène, lui fit signe de la suivre, et il entra dans sa chambre avec elle.

» Encore des larmes, dit le fidèle nègre, en la regardant d’un air pénétré. Oh ! méchant blanc ! ces larmes disent du mal de toi ! Il est temps, poursuivit-il, en fixant ses yeux à terre, il est temps de demander à Dieu de nouvelles grâces.

» Sarah, le voyant plongé dans une grave réflexion, l’interrogea sur ce qui l’occupait. « J’ai là bien des choses, dit-il, en montrant son cœur. » Il s’arrêta, craignant d’être entendu ; mais, voyant la porte fermée, il acheva d’instruire Sarah des événemens qu’elle avait voulu connaître.

» Resté seul avec vous dans notre solitude, je me trouvai si abattu, que je me crus au moment de suivre votre mère ; mais vous étiez là, petite maîtresse ; vous ne parliez pas encore ; mais vous pleuriez ; vous cherchiez des yeux cette mère que vous ne deviez plus revoir ; l’idée de vous quitter aussi me donna tant de peur que je vous emportai dans mes bras loin de cette cabane si triste alors ! En parcourant le bois, dont je n’osais pas encore sortir, où j’avançais toujours avec crainte, et toujours sans vous, je m’entendis un jour appeler par mon nom : c’était la première fois, depuis deux ans, qu’une voix d’homme frappait mon oreille, et je m’arrêtai saisi d’étonnement. Un vieux nègre marron sortit des halliers où je m’étais engagé, et je le reconnus pour l’esclave d’un voisin de mon vieux maitre. Comme il était presqu’aussi tremblant que moi-même, se croyant poursuivi, je me rassurai, et lui dis de ne rien craindre de moi. « Je ne crains rien de toi, me dit-il ; mais, entendant marcher dans les broussailles, je t’ai pris pour un blanc. »

» Il me raconta sa fuite et ce qui l’avait causée, se trouvant si heureux dans ce bois, qu’il était résolu d’y mourir plutôt que de retourner au pouvoir des blancs. Je lui dis la même chose ; et j’appris de lui que rien n’avait changé depuis notre départ. » On a pensé, dit-il, que Narcisse, qui allait tous les soirs sur un rocher, s’était jetée dans la mer ; quelques-uns disaient même l’y avoir vu tomber ; les autres répondaient : C’est dommage ! Pour toi, Arsène, les nègres enviaient ton sort ; mais nous disions : Il devait venir se réjouir avec nous avant de quitter l’île. Non, ajoutaient d’autres, il n’aurait pu se réjouir, car nous aurions pleuré de le voir libre.

» Voilà tout ce qui s’est passé alors, ajouta ce pauvre noir. Je fus content de l’avoir rencontré. Nous nous dîmes adieu ; moi, je courus vous rejoindre où je vous avais laissée endormie, car je tremblais qu’en vous éveillant vos cris ne fussent entendus de l’esclave marron, qui pouvait se lasser bientôt de vivre ainsi tout seul, et retourner à l’habitation, comme je l’avais vu quelquefois faire à d’autres nègres. Ma résolution fut prise au moment même. Je retournai à cette cabane que j’avais abandonnée ; j’y pris tout ce qui pouvait vous servir ; j’entassai dans ma pirogue les provisions qu’elle put contenir : des poissons séchés, des racines et des fruits ; ensuite je me confiai avec vous à la Providence. Après quelques jours de voyage, dont j’ignorais encore le but et la durée, nous abordâmes au pied de cette montagne, où Dieu nous protège et nous cache depuis douze ans. En montrant à M. Primrose un écrit de mon maitre, qui me rendait libre d’appartenir à tout autre, je lui dis que je le confiais à lui seul au monde, ainsi que vous, pauvre orpheline blanche, qui n’aviez plus que moi pour appui. Il promit de vous en servir lui-même. Cette hospitalité qu’il vous donne encore est trop peu payée sans doute par mon travail et ma liberté, mais je n’avais pas autre chose à offrir.

» Voyez maintenant si vous êtes esclave ! si les durs traitemens que j’ai souvent endurés de Sylvain peuvent jamais s’étendre sur l’enfant de Narcisse ? Croyez-moi : sans la crainte de vous voir tomber dans les mains de celui qui l’a fait mourir si jeune et si belle, je dirais tout ; mais elle m’a fait jurer de ne vous rendre qu’à mon malheureux maître, s’il revient un jour la chercher. Il reviendra, petite Sarah ; vous connaîtrez votre père ; vous serez heureuse, je l’ai rêvé ; mais, ajouta-t-il mystérieusement, quelque chose qui arrive, priez pour moi, et n’oubliez jamais que vous êtes libre.

» Sarah ne put lui répondre ; ils entendirent Sylvain passer près de la porte en grondant. Dès qu’il fut loin, Arsène se jeta dans le corridor et courut se mêler aux nègres qui revenaient des plantations.