Huit femmes/30

Narcisse  ►


XXX

L’île des Ombres.


» Edwin avait passé toute la journée loin de Sarah. Envoyé dans l’île par son père qui souhaitait rompre par degrés l’habitude qu’avait prise Edwin de ne jamais quitter Sarah, il revenait hors d’haleine auprès d’elle, brûlant de lui faire le récit de ses peines et de ses mortelles impatiences. Il avait une journée entière à lui raconter ; que de pensées vives et nouvelles étaient nées d’une séparation si longue ! sa surprise fut grande de ne pas la voir accourir au devant de lui ; puis, quand il l’eût abordée enfin, de ne l’entendre répondre qu’en frissonnant aux démonstrations d’une joie qui éclatait plus encore dans ses traits que dans ses paroles. Il la regardait, sans la comprendre ; il écartait les boucles de ses cheveux, pour la mieux revoir, et crut d’abord que l’ennui de son absence l’avait rendue malade, tant elle était pâle et changée. Il lui fit alors mille sermens de ne la plus quitter.

» – Puisque le devoir de la femme est de suivre partout son mari, lui dit-il, tu me suivras toujours quand je descendrai dans l’île et partout où mon père m’enverra. Ne sois donc plus triste, ô Sarah ! c’est assez de l’avoir été un jour, et un jour mille fois plus long que tous les autres jours.

» Il prit alors ses mains dont elle cachait son visage, et son visage était baigné de larmes. Le cœur d’Edwin cessa de battre un moment ; tout-à coup, l’accablant de cent questions à la fois, et mêlant déjà la colère à la tendresse, il la pressa, la supplia, lui commanda de lui apprendre la cause de ses larmes.

» Ce mélange d’autorité, de soumission, de douceur et de véhémence troublèrent à tel point Sarah, qu’elle balbutia sans ordre, à travers des sanglots, les terribles nouvelles qu’elle venait d’apprendre. Edwin, qui se croyait fou en l’écoutant, ne songea pas même à l’arrêter quand elle s’échappa de ses bras, en s’écriant d’une voix brisée :

» — Oui, je suis esclave !

» Il resta quelques instans foudroyé ; mais bientôt sa fureur contre Sylvain le rendit à lui-même ; il parcourut toute l’habitation, demandant, appelant à grands cris son père. À peine sut-il le chemin qu’il avait pris, qu’il s’élança pour le rejoindre, et, rapide comme le torrent débordé, il s’écriait partout sur son passage :

» — Misérable ! ô misérable ingrat ! tu paieras cher toutes ses larmes !

» — Sylvain, qui l’aperçut et le devina, courut en toute hâte se venger d’avance sur quelque nègre innocent.

» Edwin parcourait le rivage avec tant d’égarement, qu’il croyait voir son père dans tous ceux qu’il apercevait, et leur criait de loin :

» — Ô mon père ?

» Personne ne lui répondait, et il recommençait à courir. Enfin, un petit nègre pêcheur lui dit avoir vu M. Primrose passer à l’autre rive, dans la pirogue du vieux rameur. Edwin sauta dans celle de l’enfant noir, qui le regarda tout ébahi s’éloigner du rivage.

» Dominé par une pensée exclusive, oubliant l’ordre qu’il avait reçu de ne jamais suivre son père dans cette promenade inconnue, Edwin gagna rapidement l’autre bord ; mais trouvant la mer trop lente à le pousser au gré de son impatience, il n’attendit pas que la nacelle fût sur le sable pour s’y précipiter.

» Abordant cet îlot désert pour la première fois, il cherchait des yeux quelqu’habitation, mais il ne voyait que des tombes et des arbres mélancoliques. Le vieux nègre, couché dans son canot, n’ayant pu lui indiquer où était son maître, et le pauvre Edwin ne rencontrant personne à qui le demander, s’engagea dans un sentier où il crut voir l’empreinte fraîche des pas d’un homme ; il s’y perdit, car le vent dispersait le sable où ces pas étaient tracés. Mourant de tristesse, haletant de chaleur, Edwin s’arrêta quelques instans pour retrouver l’haleine qui lui manquait. Le son vague d’une voix fut apporté de son côté par la brise ; la lune, qui se levait, le guida dans les chemins et les plantes épineuses dont ils étaient couverts. Il parvint enfin à une place où la terre était unie et dégagée de ronces, où l’odeur des acacias et des orangers rafraîchissait l’air, et répandait un souffle de vie dans cet asile de la mort.

» M. Primrose était à genoux et priait. Son fils, si plein de sa douleur et du besoin de la répandre, l’oublia et s’oublia lui-même pour regarder son père avec une crainte religieuse. Il écarta doucement les branches des arbres qui, comme un rideau sombre, ombrageaient cette place, et contempla longtemps en silence l’ami de sa jeunesse, l’arbitre de son sort, prosterné devant une tombe, le front penché jusqu’à terre. Entraîné lui-même par le sentiment qui l’étouffait, il se laissa glisser à genoux, et pria pour son père. Le bruit des feuilles froissées par le mouvement qu’il fit en s’agenouillant, attira le regard de M. Primrose, qui vit son fils à l’autre extrémité du tombeau.

La lune frappait sur son visage ; l’altération de ses traits aussi doux, aussi pâles que ceux de Jenny, le bouleversa profondément ; il se leva et lui tendit la main sans parler, car sa présence inattendue l’avait beaucoup troublé. Edwin pressa sous ses lèvres la main de son père, et la couvrit de larmes sans oser rompre le silence qui régnait entre eux. Enfin, ne résistant plus à l’émotion qu’il éprouvait, M. Primrose l’entraîna doucement vers lui, et pour la première fois il fondit en pleurs sur le sein de son fils.

» — Cher Edwin ! lui dit-il, ce moment que j’ai redouté t’associe à mes regrets : j’en ai porté seul depuis quinze ans le poids douloureux. Il me fallait un ami pour les partager ; deviens le mien, mon fils, et prends la moitié de mes peines. Ce triste présent te fait une loi de m’en épargner de nouvelles. Je ne mêlerai pas à ma confiance un seul reproche ; mais je te rappellerai l’ordre, que tu as oublié, de ne jamais me suivre ici, pour te prouver que les ordres d’un père ont toujours pour but le repos et le bonheur de ses enfans. Souviens-toi du jour où tu vîns me demander une mère : je ne pouvais comme aujourd’hui, te montrer la tienne que dans son dernier asile, et cet asile n’est pas fait pour l’enfance ; les émotions fortes lui sont quelquefois funestes quand une sensibilité trop vive les porte jusqu’au fond de l’ame ; et je connais ton ame. J’attendais que la raison tout entière pût l’aider à soutenir le coup que j’avais à lui porter, pour l’amener moi-même auprès du tombeau d’une mère à qui ta naissance a fait perdre la vie. Juge si je pouvais trop ménager la tienne après ce qu’elle m’a coûté ! quel que soit le motif qui l’a fait tromper aujourd’hui ma tendre prévoyance, va, mon Edwin, l’offrir à ta mère, avec tes premières larmes ; les miennes lui ont parlé de toi depuis quinze ans ; ton nom a pénétré chaque soir sous cette terre qui couvre un modèle d’amour et de vertu !

Les genoux plus tremblans d’Edwin ne purent lui obéir ; il tomba presque sans vie aux pieds de son père qui le releva éperdu, et le recueillit sur son cœur, où il demeura longtemps évanoui. Le dernier mot de M. Primrose s’était arrêté sur les lèvres d’Edwin ; il voulait nommer sa mère, il ne le pouvait ; et, quand il eut la force de parler, il dit en soupirant du fond de sa poitrine :

» — Ô mon père, elle ressemblait donc à Sarah ?

— Ne la comparez à personne, mon fils !

» Edwin n’osa poursuivre. M. Primrose se tut lui-même quelques instans ; puis il ajouta :

» — Nos familles étaient unies ; nos fortunes étaient égales ; notre union combla les vœux de ses parens et des miens : c’est ainsi que le mariage est approuvé du monde et de Dieu, mon fils. Le vôtre est arrêté dès longtemps. C’est dans la famille de votre mère, c’est en Angleterre, où bientôt nous passerons ensemble, que vous trouverez l’aimable fille qui vous est destinée par cette famille qui, comme moi, pleure encore Jenny, et qui brûle de la revoir en vous. Mais connaissez aussi toute la faiblesse de votre père : j’aurais pu, dès longtemps, réaliser ma fortune et retourner en Angleterre, où des relations si chères nous appellent ; pourtant, jusqu’à ce jour, l’effroi de m’arracher à ce tombeau, d’abandonner pour toujours ou pour longtemps ce coin de terre qui m’a tenu lieu du monde entier depuis seize ans, a jeté mon ame dans des angoisses inexprimables ; je n’ai pu trouver encore le courage nécessaire à ce dernier sacrifice. Il le faut enfin ! il le faut ! continua-t-il en attirant son fils du côté du rivage. Allons ! c’est presque un adieu que vous venez d’apporter ici.

L’étonnement d’Edwin, l’avenir incompréhensible qui se présentait devant lui, les vives émotions qu’il avait successivement éprouvées lui ôtèrent jusqu’à la force de répondre. La cause qui l’avait fait courir si impatiemment demeura enfermée au-dedans de son ame. Il se laissa ramener par M. Primrose, marchant à son côté, silencieux et la tête baissée, dans le plus grand abattement.

» Mais, sur le point de rentrer à l’habitation, la voix stridente de Sylvain, qu’il entendit au-dedans, l’arrêta tout-à-coup ; elle lui rappela les larmes de Sarah ; et, saisissant les mains de son père, il le força de s’arrêter aussi.

» — Est-il vrai, lui dit-il, ô mon père ! que Sylvain ose l’aimer ? qu’il soit autorisé par toi à lui parler en en maître ? Enfin, ajouta-t-il avec désespoir, est-il vrai qu’elle soit ton esclave ?

» M. Primrose, alarmé de l’étrange colère d’Edwin, qui paraissait presqu’en délire, lui répondit doucement, mais avec fermeté, que Sarah n’était esclave que de son devoir, comme ils l’étaient eux-mêmes du leur ; que c’était sans doute un maitre sévère, mais si juste, qu’on se trouvait toujours heureux de lui avoir obéi.

» — Hélas ! c’est toi, mon père, qui lui fais un devoir de nous quitter ! le malheur est donc un devoir pour elle et pour moi ? mais, pour combler le sien, tu la laisses sous la puissance d’un homme affreux qu’elle craint autant que je le hais.

» — Et pourquoi le haïssez-vous, mon fils ? pourquoi le craint-elle ? Sylvain est brusque, mais intègre ; il me sert avec un zèle sans bornes : sa probité mérite notre confiance.

» — Il la fera mourir, le barbare ! il l’a traitée d’esclave !

» — Le croyez-vous, Edwin ?

» — Si je le crois ! Sarah me l’a dit.

» Alors il embrassa les genoux de son père avec une ardeur si vive, il lui promit tant de respect, il mêla tant de larmes à ses touchantes prières, que M. Primrose, d’ailleurs mécontent de Sylvain par ce qu’il venait d’apprendre, ne put résister davantage ; il promit de laisser à Sarah le droit de refuser l’intendant, si elle persistait dans son éloignement pour lui.

» — Tu le jures, mon père, demanda gravement Edwin ?

» — Je le promets, mon fils ; et, de votre côté, vous promettez d’obéir : la promesse est le serment des amis, je n’en veux pas d’autre entre nous.

» Edwin, quoiqu’il frémît de cette promesse, se crut trop heureux de ce qu’il venait d’obtenir. Sarah, l’unique objet de ses sollicitudes, Sarah, du moins, n’était pas esclave ; l’odieux Sylvain ne ferait plus couler ses larmes : les siennes se séchèrent alors, et, quoique son cœur restât chargé d’affliction pour lui-même, le poids le plus douloureux venait de tomber.