Huit femmes/07

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VII

Aimer, c’est croire.


Quand le message fut remis aux mains de Fanelly, elle respirait (que Dieu lui pardonne !) un bouquet du jeune comte ; un bouquet de fleurs, si rares dans la saison qui tue tant de fleurs, que celles-là semblaient être nées du seul amour de Revalto, de son souffle créateur pour elle ! Qu’oubliait-il pour la rendre heureuse de son choix, pour lui créer un devoir de l’aimer ?

Ainsi donc, elle ne pensait plus à Haverdale ? — À peine elle l’entrevoyait dans ses joies flottantes et lumineuses, comme un rêve décoloré dans un coin désert de son palais d’erreurs ; coin triste d’où elle se hâtait de détourner la vue, comme on retire sa main du contact imprévu de la glace, si douloureux à l’épiderme moelleux et brûlant.

D’abord, elle ouvrit lentement le message d’Haverdale qu’elle crut être une nouvelle surprise ménagée par l’ingénieux amour du comte. Peu à peu, la couleur oubliée de ce mouchoir, les fleurs brodées par elle et souillées de sang, la remplirent d’une indicible terreur ; après quoi la seule ligne ajoutée à ce reproche lugubre, entra dans la conscience de la femme infidèle. Elle pâlit et fut obligée de s’asseoir ; l’air manqua autour d’elle ; elle porta ses mains à son cœur comme si le poignard invisible d’Haverdale l’eût atteinte. Comprenant alors le frisson glacial de la blessure d’une épée, elle demeura immobile sous cette sentence vengeresse. Pour la première fois, elle se demanda ce qu’on peut devenir en apprenant que l’on n’est plus aimé ! Un abattement superstitieux succéda à l’agitation de ce cœur jusque-là si brave. Tout le passé reparut, vague et défait comme un paysage lointain à travers une pluie d’orage. Elle n’en supporta pas longtemps l’aspect désolé : le front de la coupable s’inclina vers la terre ; et elle pleura.

Elle pleura… et dès le soir même, avec la promptitude d’une femme amoureuse qui cède au désir de celui qu’elle aime, c’est-à dire au commandement de Dieu, Lady Galt donna ordre à l’homme d’affaires de sa famille de vendre toutes ses possessions en Angleterre. Revalto l’avait demandé à genoux le matin même, lorsqu’elle pleurait accablée à la fois sous l’horrible hommage d’Haverdale, et sous les fleurs de son rival adoré. Ce rival inquiet la regardait alors, épiant avec une ardente curiosité les moindres impressions, les plus secrètes pensées de Fanelly. Debout et muet devant elle, il la regardait et ne put retenir longtemps ce cri : « Tu pleures ! » qui la retira de son abîme de pénitence et fit envoler tous les mauvais présages. Revalto souffrant pour elle ! Revalto troublé de ses larmes, ô Dieu ! comme il les sécha vite sous le feu de son regard ! Ces craintes jalouses, déjà si saisissantes quand le jaloux est aimé, comme il avait l’art charmant de ne les révéler que par des caresses plus tendres, des plaintes plus passionnées et des transports plus vifs ! Leur puissance endormit donc plus profondément que jamais, le remords que l’image souffrante d’Haverdale, et sa sombre prophétie allait apprendre au cœur qui n’appartient plus qu’à Revalto.

Celui-là seul sait aimer, pensait Fanelly, qui peut dire à sa maîtresse : « pour toi je détruirais le monde ! » Croire à de telles paroles, c’est trouver tout son amour trop faible encore pour les récompenser. Fanelly y croit comme aux saintes écritures et la funèbre impression du billet s’efface, et les derniers vestiges d’un deuil importun sont brûlés par sa main, plus ferme après une de ces heures où la femme aimée ose se dire : « Où est le ciel, s’il n’est pas où je suis ! »

D’autres heures l’entraînèrent, ivre d’une félicité sans mélange ; elles naissaient et mouraient sur deux cours si également charmés ! C’était merveilleux de voir comment le comte Revalto, soumis, enchaîné par un sourire, faisait ployer aux pieds d’une timide femme étonnée de son empire, sa taille haute et superbe, son front où toute la majesté de l’homme semblait empreinte. En fallait-il plus à Fanelly pour lui faire juger sans terme une félicité à laquelle il ne manquait plus que le serment prononcé devant quatre, au lieu de deux témoins ?

Un jour, tout fut prêt pour la consécration sans éclat de ce mariage, qui ne devait être célébré dans toute sa pompe qu’en Italie, sous un soleil digne de l’éclairer. C’est à Gretna-Green que la belle héritière a consenti de se laisser conduire pour éviter l’odieux cérémonial de son union blâmée : et puis, ils partiront pour être à deux toujours.

Revalto l’a dit ! Une lettre de Rome le rappelle ; il baise et montre cette lettre qu’il fait baiser à Fanelly, fier qu’il est d’emporter son frais trésor dans sa famille et loin de la froide Angleterre.

— Nul lien, ma noble orpheline, ne vous retient plus, j’espère ?…

Elle sourit.

— Quel voyage, Revalto !

— Pour le pays des fleurs, ma bien-aimée : pour les jardins embaumés de ma villa maternelle, dont tu boiras les parfums, jaloux de te nourrir toi, leur reine. Si je retombe encore dans cette frénésie envieuse de tes premiers jours, dans cette horrible frénésie que j’ai tant expiée, Fanelly ; je te donnerai mon père pour me gronder, afin que de toi, de tes lèvres d’ange, ma Diva, je n’entende jamais que le mot pardon ! le veux-tu ?

Elle le voulut bien.

Elle ouvrit en silence le petit meuble à secret entre deux croisées, dépositaire autrefois des lettres et de l’anneau de Larry, et chargea les mains de Revalto de toutes les riches preuves qui déracinaient sa vie du sol de la Grande-Bretagne. Toute sa fortune était enfin réalisée, ses diamans scellés avec ordre et amour sous le cachet de Revalto, qu’elle lui avait dérobé la veille en souriant et dans ce but charmant.

Toute cette scène de confiance et d’abandon, fut muette, rapide comme les baisers qu’amassait Revalto sur les belles mains de son amante.