Huit femmes/06

Huit femmesChlendowski (p. 73-76).


VI

Le message.


Lord Haverdale, de son côté, retenait tout ce qui lui restait de vie pour y enfermer la semence d’une haine qu’il pressentait immortelle, tandis que le grave et doux Bingley se mettait corps et âme entre le monde et les éclats d’une représaille encore impossible. À force de paroles, dont le résumé désespérant, il le faut ! finit par se faire un passage jusqu’à la raison d’Haverdale, il le détermina à quitter, pour le temps nécessaire au rétablissement de ses forces, des lieux remplis pour lui de tant d’affreux souvenirs.

À cette heure, Haverdale l’écoutait encore en se promenant avec lui sous une longue galerie, pour essayer de vivre tout entier comme autrefois. Le jeune lord s’arrêta silencieux, aventurant tout le poids de son corps sur son genou récemment blessé, qui fléchit sous l’épreuve.

— Oui ! partons, dit-il avec une morne résignation. La mort ne doit pas venir en boitant devant un cavalier si bien fait, si expert aux armes que le comte… ou le prince Giovano Revalto : nous saurons un jour tous ses titres à notre estime et à nos sympathies : oui, partons !

Il ne put toutefois, au moment d’un départ consenti avec tant d’effort, étouffer le souhait cruel d’écrire à Fanelly : « Une ligne, Bingley : voyez vous-même ? »

— À la bonne heure ! acquiesça Bingley, comme s’il faisait une prodigieuse concession à l’abandon pénible de ses droits d’ange gardien.

Il ne lut pas cette ligne qui allait entrer au cœur de Fanelly comme l’épée de Revalto dans les chairs de Haverdale. C’était la froide, l’épouvantable prophétie de l’avenir, l’inévitable châtiment du parjure par le parjure, enveloppé sous les plis sanglans d’un mouchoir brodé par elle autrefois, qui retenait encore quelque chose de ses doux parfums de vierge. C’était le même tissu de soie qui avait amorti l’éclat de la sonnette, insultant au triste sommeil de ce malheureux ; c’était une révélation brève, dernier éclat de cette lave brûlante qui le consumait sans se répandre.

— Votre mère me recevra donc ? dit-il quand tout fut fini »

— Comme son fils, Larry ! »

— C’est bien. Une femme en cheveux blancs, des bois sauvages, un silence de mort, voilà ce que je veux. Vous me donnez tout ce que je veux, mon ami. À la chasse ! à la chasse, Bingley : mon coup d’œil y deviendra sûr et ma main aussi, j’espère !