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XVI.

Marthe était si confuse et si éperdue qu’elle ne voulait plus rentrer.

« Conduisez-moi auprès de vos sœurs, disait-elle à Arsène ; elles, du moins, ne sauront pas où j’ai passé la nuit.

— Vous n’avez pas d’amie plus fidèle et plus dévouée qu’Eugénie, répondit Arsène ; n’aggravez pas votre position par une plus longue absence. Venez, je vous accompagnerai jusque chez elle, et je vous réponds qu’elle ne vous adressera pas un reproche. »

Il la reconduisit jusqu’à la porte de sa chambre. Elle voulut s’y enfermer seule et y pleurer à son aise avant de nous revoir ; mais au moment de quitter Arsène, avec qui elle avait épanché son cœur comme s’il n’eût été que son frère, elle se ressouvint tout à coup qu’il avait pour elle un amour moins calme : elle l’avait oublié, habituée qu’elle était à compter sur un dévouement aveugle de sa part.

« Eh bien, Arsène, lui dit-elle avec un accent profond ; regrettes-tu maintenant de ne m’avoir pas épousée ?

— Je le regretterai toute ma vie, répondit-il.

— Ne me parle pas ainsi, Arsène, dit-elle ; tu me déchires. Oh ! que ne puis-je t’aimer comme tu le désires et comme tu le mérites ! Mais Dieu me hait et me maudit ! »

Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillée sur son lit, et pleura amèrement. Eugénie, qui l’entendait sangloter à travers la cloison, frappa vainement à sa porte ; elle ne répondit pas. Inquiète, et craignant qu’elle ne fût en proie à ces convulsions nerveuses auxquelles elle était sujette, Eugénie prit plusieurs clefs, les essaya dans la serrure, en trouva une qui ouvrit, et s’élança auprès d’elle. Elle la trouva la face enfoncée dans son traversin, et les mains crispées dans ses belles tresses noires toutes ruisselantes de larmes.

« Marthe, lui dit Eugénie en la pressant sur son sein, pourquoi donc cette douleur ? Est-ce du regret pour le passé, est-ce la crainte de l’avenir ? Tu as disposé de toi, tu étais libre, personne n’a le droit de t’humilier. Pourquoi te caches-tu au lieu de venir à moi, qui t’ai attendue avec tant d’inquiétude et qui te retrouve toujours avec tant de joie ?

— Chère Eugénie, j’ai plus que des regrets, j’ai de la honte et des remords, répondit Marthe en l’embrassant. Je n’ai pas disposé de moi dans la liberté de ma conscience et dans le calme de ma volonté. J’ai cédé à des transports que je ne partageais pas, glacée que j’étais par le souvenir des injures récentes et par l’appréhension de nouveaux outrages. Eugénie ! Eugénie ! il ne m’aime pas ; j’ai le profond sentiment de mon malheur ! Il a de la passion sans amour, de l’enthousiasme sans estime, de l’effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu’il ne croit point en moi, parce qu’il me juge indigne d’inspirer un amour sérieux, et incapable de le partager.

— C’est parce qu’il en est indigne et incapable lui-même ! s’écria Eugénie.

— Non, ne dites pas cela ; tout vient de moi, de ma destinée misérable. Lui, qui n’a point encore aimé, lui dont le cœur est aussi vierge que les lèvres, il méritait de rencontrer une femme aussi pure que lui.

— C’est pour cela, dit Eugénie en haussant les épaules, qu’il s’était épris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois amants à la fois !

— Cette femme-là du moins, répliqua Marthe, a pour elle l’intelligence, une brillante éducation, et toutes les séductions de la naissance, des belles manières et du luxe. Moi, je suis obscure, bornée, ignorante ; je sais à peine lire, je ne sais que comprendre ; mais je ne puis rien exprimer, je n’ai pas une idée à moi, je ne pourrai en aucun moment dominer le cœur et l’esprit d’un homme comme lui ! Oh ! il me l’a bien fait sentir, il me l’a bien dit cette nuit dans l’emportement de nos querelles, et à présent je vois que j’étais folle de me plaindre de lui. C’est moi seule que je dois accuser, c’est ma vie passée que je dois maudire.

— Eh quoi ! en êtes-vous là ? dit Eugénie consternée. Il a déjà fait le maître et le supérieur à ce point ? J’aurais pensé que, du moins, pendant la première ivresse, il se serait oublié un peu lui-même, pour ne voir et n’admirer que vous ; et, au lieu d’être à vos pieds pour vous remercier de cette preuve d’amour et de confiance si solennelle que nous donnons quand nous ouvrons nos bras et notre âme sans réserve, déjà il s’est levé en dominateur miséricordieux, pour vous honorer de son indulgence et de son pardon ! En vérité, Marthe, tu as raison d’être honteuse : car tu es bien humiliée…

— Ne dis pas cela, Eugénie. Si tu avais vu son trouble, sa souffrance, ses pleurs, et comme il me disait humblement et tendrement parfois ces choses si cruelles ! Non, il ne savait pas le mal qu’il me faisait, il n’y songeait pas. Il souffrait tant lui-même ! Il n’avait qu’une pensée, celle de se débarrasser de soupçons qui le torturaient ; et lorsqu’il m’accusait, c’était pour être rassuré par mes réponses. Mais moi, je n’avais pas la force de le faire. J’étais si effrayée de voir ce noble orgueil, cette pure jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient tant de moi, et qui avaient le droit de tant exiger ; et je me sentais si peu de chose pour répondre à tout cela ! J’étais accablée, et il prenait tout à coup ma tristesse pour le remords de quelque faute ou le retour de quelque mauvais sentiment. « Qu’as-tu donc ? me disait-il, tu n’es pas heureuse dans mes bras ! Tu es sombre, préoccupée ; tu penses donc à un autre ? » Alors il s’imaginait que j’avais des rapports secrets avec Paul Arsène, et il me suppliait de le chasser d’ici, et de ne jamais le revoir. J’y aurais consenti, oui, j’aurais eu cette faiblesse, s’il eût persisté à me le demander avec tendresse. Mais, dès mon premier mouvement d’hésitation, il me laissait voir un dépit et une aigreur qui me rendaient la force de lui résister ; car, moi aussi, je prenais du dépit, je devenais amère. Et nous nous sommes dit des choses bien dures, qui me sont restées sur le cœur comme une montagne !

— Tu avais raison de dire qu’il ne t’aime pas, reprit Eugénie ; mais tu te trompes quand tu t’imagines que c’est à cause de toi et de ton passé. Le mal ne vient que de son orgueil à lui, et d’un fonds d’égoïsme que tu vas encourager par ta faiblesse. L’homme qui a le cœur fait pour aimer ne se demande pas si l’objet de son amour est digne de lui. Du moment qu’il aime, il n’examine plus le passé ; il jouit du présent, et il croit à l’avenir. Si sa raison lui dit qu’il y a dans ce passé quelque chose à pardonner, il pardonne dans le secret de son cœur, sans faire sonner sa générosité comme une merveille. Cet oubli des torts est si simple, si naturel à celui qui aime ! Arsène t’a-t-il jamais accusée, lui ? Ne t’a-t-il pas toujours défendue contre toi-même, comme il t’aurait défendue contre le monde entier ?

— Je douterais même d’Arsène, dit Marthe en soupirant. Je crois qu’en amour on est humble et généreux tant qu’on est repoussé ; mais le bonheur rend exigeant et cruel. Voilà ce qui m’arrive avec Horace. Durant ces heures de la nuit que nous avons passées ensemble, il y avait une alternative continuelle de douceur et de fierté entre nous. Quand je me révoltais contre lui, il était à mes pieds pour me calmer ; mais, à peine m’avait-il amenée à m’humilier devant lui, qu’il m’accablait de nouveau. Ah ! je crois que l’amour rend méchant !

— Oui, l’amour des méchants, » répliqua Eugénie en secouant tristement la tête.

Eugénie était injuste ; elle ne voyait pas la vérité mieux que Marthe. Toutes deux se trompaient, chacune à sa manière. Horace n’était ni aussi respectable ni aussi méchant qu’elles se l’imaginaient. Le triomphe le rendait volontiers insolent ; il avait cela de commun avec tant d’autres, que si on voulait condamner rigoureusement ce travers, il faudrait mépriser et maudire la majeure partie de notre sexe. Mais son cœur n’était ni froid ni dépravé. Il aimait certainement beaucoup ; seulement, l’éducation morale de l’amour lui ayant manqué, ainsi qu’à tous les hommes, comme il n’était pas du petit nombre de ceux dont le dévouement naturel fait exception, il aimait seulement en vue de son propre bonheur, et, si je puis m’exprimer ainsi, pour l’amour de lui-même.

Il vint dans la journée ; et, au lieu d’être confus devant nous, il se présenta d’un air de triomphe que je trouvai moi-même d’assez mauvais goût. Il s’attendait à des plaisanteries de ma part, et il s’était préparé à les recevoir de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de lui faire des reproches.

« Il me semble, lui dis-je en l’emmenant dans mon cabinet, que tu aurais pu avoir avec Marthe des entrevues secrètes qui ne l’eussent pas compromise. Cette nuit passée dehors sans préparation, sans prétexte, pourra faire beaucoup jaser les gens de la maison. »

Horace reçut fort mal cette observation.

— J’admire fort, dit-il, que tu prennes tant d’ombrage pour elle, lorsque tu vis publiquement avec Eugénie !

— C’est pour cela qu’Eugénie est respectée de tout ce qui m’entoure, répondis-je. Elle est ma sœur, ma compagne, ma maîtresse, ma femme, si l’on veut. De quelque façon qu’on envisage notre union, elle est absolue et permanente. Je me suis fait fort de la rendre acceptable à tous ceux qui m’aiment, et d’entourer Eugénie d’assez d’amis dévoués pour que le cri de l’intolérance n’arrive pas jusqu’à ses oreilles. Mais je n’ai pas levé le voile qui couvrait nos secrètes amours avant de m’être assuré par la réflexion et l’expérience de la solidité de notre affection mutuelle. Après une première nuit d’enivrement, je n’ai pas présenté Eugénie à mes camarades en leur disant : « Voici ma maîtresse, respectez-la à cause de moi. » J’ai caché mon bonheur jusqu’à ce que j’aie pu leur dire avec confiance et loyauté : « Voici ma femme, elle est respectable par elle-même. »

— Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit Horace avec hauteur. Je dirai à tout le monde : « Voici mon amante, je veux qu’on la respecte. Je contraindrai les récalcitrants à se prosterner, s’il me plaît, devant la femme que j’ai choisie. »

— Vous n’y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras invincible des antiques pourfendeurs de la chevalerie. Au temps où nous vivons, les hommes ne se craignent pas entre eux ; et on ne respectera votre amante, comme vous l’appelez, qu’autant que vous la respecterez vous-même.

— Mais vous êtes singulier, Théophile ! En quoi donc ai-je outragé celle que j’aime ? Elle est venue se jeter dans mes bras, et je l’y ai retenue une heure ou deux de plus qu’il ne convenait d’après votre code des convenances. Vraiment, j’ignorais que la vertu et la réputation d’une femme fussent réglées comme le pouvoir des recors, d’après le lever et le coucher du soleil.

— Ce sont là de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je, pour une journée aussi solennelle que celle-ci devrait l’être dans l’histoire de vos amours. Si Marthe en prenait aussi légèrement son parti, j’aurais peu d’estime pour elle. Mais elle en juge tout autrement, à ce qu’il me paraît, car elle n’a pas cessé de pleurer depuis ce matin. Je ne vous demande pas la cause de ses larmes ; mais n’irez-vous pas la lui demander avec un visage moins riant et des manières moins dégagées ?

— Écoutez, Théophile, dit Horace en reprenant son sérieux, je vais vous parler franchement, puisque vous m’y contraignez. L’amitié que j’ai pour vous me défendait de provoquer une explication que votre sévérité envers moi rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un enfant, et que s’il m’a plu jusqu’ici de me laisser traiter comme tel, ce n’est pas un droit que vous avez acquis irrévocablement et que je ne puisse pas vous ôter quand bon me semblera. Je vous déclare donc aujourd’hui que je suis las, extrêmement las, de l’espèce de guerre qu’Eugénie et vous faites, au nom de M. Paul Arsène, à mes amours avec Marthe. Je n’agis pas aussi légèrement que vous le croyez en mettant de côté toute feinte et toute retenue à cet égard. Il est bon que vous sachiez tous, vous et vos amis, que Marthe est ma maîtresse et non celle d’un autre. Il importe à ma dignité, à mon honneur, de n’être pas admis ici en surnuméraire, mais d’être bien pour vous, pour eux, pour Marthe, pour tout le monde et pour moi-même, l’amant, le seul amant, c’est-à-dire le maître de cette femme. Et comme depuis quelque temps, grâce au singulier rôle que vous me faites jouer, grâce aux prétentions obstinées de M. Paul Arsène, grâce à la protection peu déguisée que lui accorde Eugénie (grâce à votre neutralité, Théophile), grâce à l’amitié équivoque qui règne entre Marthe et lui, grâce enfin à mes propres soupçons, qui me font cruellement souffrir, je ne sais plus où j’en suis, ni ce que je suis ici, j’ai résolu de savoir enfin à quoi m’en tenir, et de bien dessiner ma position. C’est pour cela que je me présente ici ce matin, la tête levée, et que je viens vous dire à tous, sans tergiversation et sans ambiguïté : « Marthe a passé cette nuit dans mes bras, et si quelqu’un le trouve mauvais, je suis prêt à connaître de ses droits, et à lui céder les miens, s’ils ne sont pas les mieux fondés. »

— Horace, lui dis-je en le regardant fixement, si telle est votre pensée ce matin, à la bonne heure, je l’accepte ; mais si c’était celle que vous aviez hier soir en retenant Marthe auprès de vous pour la compromettre, c’est un calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous le paraissez, et je vois là plus de politique que de passion.

— La passion n’exclut point une certaine diplomatie, répondit-il en souriant. Vous savez bien, Théophile, que j’ai commencé ma vie par la politique. Si je deviens homme de sentiment, j’espère qu’il me restera pourtant quelque chose de l’homme de réflexion. Mais rassurez-vous, et ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue qu’hier soir j’ai été fort peu diplomate, que je n’ai pensé à rien, et que j’ai cédé à l’ivresse du moment. Mais ce matin, en me résumant, j’ai reconnu qu’au lieu d’un sot repentir je devais avoir le contentement et l’énergie d’un amant heureux.

— Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage et votre contenance n’expriment pas autre chose que ce que vous éprouvez ; car, en ce moment, vous avez, malgré vous, l’air d’un fat. »

J’étais irrité en effet par je ne sais quoi de vain et d’arrogant qu’il avait ce jour-là, et que, pour toute l’affection que je lui portais, j’eusse voulu lui ôter. Je craignais que Marthe n’en fût blessée ; mais la pauvre femme n’avait plus cette force de réaction. Elle fut intimidée, abattue et comme saisie d’un frisson convulsif à son approche. Il la rassura par des manières plus douces et plus tendres ; mais il y eut entre eux une gêne extrême. Horace désirait d’être seul avec elle ; et Marthe, retenue par un sentiment de honte, n’osait plus nous quitter pour lui accorder un tête-à-tête. Il espéra quelques instants qu’elle aurait le courage de le faire, et il suscita divers prétextes, qu’elle feignit de ne pas comprendre. Eugénie craignait de paraître affectée en leur cédant la place, et sur ces entrefaites Paul Arsène arriva.

Malgré tout l’empire que ce dernier exerçait sur lui-même, et quoiqu’il se fût bien préparé à la possibilité de rencontrer Horace, il ne put dissimuler tout à fait l’espèce d’horreur qu’il lui inspirait. Horace vit l’altération soudaine de son visage pâli et affaissé déjà par les angoisses de la nuit ; et, saisi d’un transport d’orgueil insurmontable, il leva fièrement la tête, et lui tendit la main de l’air d’un souverain à un vassal qui lui rend hommage. Arsène, dans sa généreuse candeur, ne comprit pas ce mouvement, et, l’attribuant à un sentiment tout opposé, il saisit et pressa énergiquement la main de son rival, avec un regard de douleur et de franchise qui semblait dire : « Vous me promettez de la rendre heureuse, je vous en remercie. »

Cette muette explication lui suffit. Après s’être informé de la santé de Marthe, et lui avoir serré la main aussi avec effusion, il échangea quelques mots de causerie générale avec nous, et se retira au bout de cinq minutes.