Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2
Un membre du Parlement

Hommes d’état de l’Angleterre. — II. — O’Connell

HOMMES D’ÉTAT


DE L’ANGLETERRE




II. DANIEL O’CONNELL




Au sud-ouest de l’Irlande, vous trouvez une région singulièrement déserte et rude ; crêtes de rocs aigus, longues chaînes de montagnes arides, semées de pics élevés, entrecoupées de déchirures et de ravines profondes. Ici des précipices sans fond ; là des torrens qui bruissent ; plus loin, des lacs, des baies nombreuses, et une longue dentelure de rochers inégaux et après qui bordent la côte. Au pied de ces monts, à l’endroit où le sol commence à s’élever, où les premières collines surgissent, la nature a placé un Éden, le plus délicieux canton des trois royaumes, cette riante et verte vallée que baigne le lac de Killarney. Avancez vers l’ouest : cette végétation luxuriante s’éteint et s’appauvrit peu à peu. Vous gravissez dos montagnes sans forets et sans herbes, géans à la tête chauve et nue, couronnés des brumes de l’Atlantique, et qui, allongeant leurs bras desséchés vers la mer, se terminent par des rocs ou promontoires affreux. Entre les dentelures de cette côte hérissée, vous voyez tantôt les vagues se précipiter en écumant dans leurs anfractuosités, tantôt s’ouvrir des havres magnifiques et déserts, qui contiendraient toutes les flottes de la Grande-Bretagne.

Cette ceinture d’airain, armée de pointes, et qui sert de rempart à l’Irlande vers le sud-ouest, est sans cesse battue de l’écume et fouettée par la colère de l’Océan. Une vapeur éternelle s’exhale le long de la côte ; un voile de brouillards suspendus entre le ciel et la terre obscurcit le disque du soleil. Les descriptions d’Ossian se réalisent dans un climat plus doux. Au pied des montagnes, ensevelies dans d’obscurs vallons, quelques villes semblent se dérober à tous les regards. Les villages, composés de huttes éparses sur un vaste espace, présentent l’aspect de la pauvreté la plus hideuse ; le reste de l’Europe ne connaît rien de tel. Le paysan partage avec son porc, son unique associé, son seul ami, quelques mauvaises pommes de terre ; quelquefois, une vache étique arrache péniblement les maigres herbages qui poussent dans un champ semé de pierres blanches.

Si vous errez dans ces ravines solitaires, vous trouverez çà et là quelques patres et quelques chasseurs qui méritent d’être observés ; hommes sauvages dont la physionomie singulière contraste bizarrement avec la physionomie ouverte, joviale, un peu grotesque de la vieille population celtique, habitante indigène de l’Irlande. Ces hommes, agiles, maigres, à la taille svelte, à l’œil noir et ardent, aux cheveux bruns, à l’air féroce, aux traits réguliers ; ce sont les descendans des colons orientaux qui ont envahi l’Irlande autrefois, et qui, depuis deux siècles, exercent l’imagination des antiquaires anglais. Milésiens selon les uns. Phéniciens selon les autres, Espagnols d’après une autre hypothèse, ils n’ont pas perdu leur caractère primitif, leur type arabe et méridional.

Dans cette région, vous rencontrez peu de manoirs féodaux. Les propriétaires sont presque tous de vieux catholiques dont les pères ont commandé à quelques dans indépendans. La province de Kerry est une de celles où la puissance anglaise n’a jamais pu prendre racine.

A l’angle extrême de l’île, sur la dernière cime d’un promontoire battu des flots, sur le point même qui se rapproche le plus de l’Amérique, sont éparses les ruines d’un vieux couvent ; près des ruines s’élève une maison blanche et irrégulière. Voilà les restes de l’abbaye de Derrinane ; plus loin, la maison moderne de Daniel O’Connell, avocat, surnommé le grand agitateur.

Ses aïeux étaient chefs de clan, et se rangent parmi les plus anciens de ces guerriers qui firent aux envahisseurs saxons une guerre d’escarmouche et de pillage, et succombèrent à leurs dissensions intestines, non à l’épée des ennemis. Ses parens jouissaient d’une fortune médiocre, et son oncle, qui mourut dans un âge très avancé, lui laissa la maison dont je viens de parler, et quelques propriétés territoriales. Destiné à l’état ecclésiastique, et catholique comme tous ses parens, il fit ses études à Saint-Omer, séminaire général de tous les prêtres irlandais. L’intolérance anglaise ne leur permettait pas encore d’entretenir un collège catholique dans les trois royaumes. Aujourd’hui, le collège de Maynooth, maintenu aux frais du gouvernement, malgré la vive opposition de l’église anglicane, ouvre son enceinte aux jeunes prêtres catholiques ; et peut-être ce nouvel arrangement est-il plus nuisible qu’utile à la civilisation de l’Irlande. Au lieu d’aller s’imprégner sur le continent de ces idées libérales et tolérantes qui forment l’atmosphère intellectuelle de l’Europe et surtout de la France, les jeunes prêtres, la plupart de naissance obscure et d’un esprit peu élevé, acquièrent, en se renfermant dans les murs collégiaux de Maynooth, des idées plus restreintes, un patriotisme plus exclusif et plus fanatique, une manière de voir et de sentir plus monacale. Ainsi le progrès de la civilisation peut desservir la civilisation elle-même.

A Saint-Omer, Daniel O’Connell se livra tout entier et avec zèle aux études ecclésiastiques ; et cet homme, que ses ennemis les plus ardens n’ont jamais accusé d’hypocrisie, passe encore aujourd’hui pour être sincèrement attaché aux dogmes de sa communion. Quelque difficile qu’il puisse être de pénétrer les motifs d’un chef de parti qui s’appuie sur le clergé, et met en mouvement les passions religieuses, nous n’avons aucune raison pour supposer que sa croyance personnelle ne soit pas d’accord avec ses intérêts. Dans sa carrière politique, il a été guidé, dit-on, par un homme singulier qui rappelle le père Joseph de Richelieu : prêtre catholique qui se trouve au fond de tous les mouvemens de l’Irlande, à ce qu’on prétend, mais qui ne se montre jamais, et qui consacre en secret son talent et son génie au succès de la cause qu’il a choisie. Il se nomme le père Lestrange.

Quoi qu’il en soit, l’état ecclésiastique n’offrait pas une perspective assez orageuse ni assez vaste au jeune étudiant de Saint-Omer, à son esprit turbulent, à son âme ardente. Au XVe" ou au XVIe siècle, O’Connell, prêtre, eût commandé une croisade et dirigé une ligue Au siècle où nous sommes, il eut raison de quitter la tonsure et la soutane et de se faire avocat. En 1798, à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, il fut reçu membre du barreau irlandais ; année mémorable, année sanglante et qui marquera dans les annales de cette île malheureuse. Le berceau politique d’O’Connell fut placé dans les orages et les ténèbres de cette redoutable année : ce fut là peut-être qu’il fit l’éducation de ce génie remuant qui a exercé tant d’influence sur sa patrie, qui a soulevé et apaisé les flots populaires, qui n’a pas accompli toute son œuvre, et qui peut-être lancera ses compatriotes dans un océan plus tempestueux encore, au milieu d’écueils plus sanglans et plus terribles que ceux qui ont déjà brisé leur navire et déchiré leurs voiles.

Depuis la conquête de l’Irlande par Guillaume III jusqu’à l’année 1783, deux chambres représentatives ont gouverné l’Irlande ; mais avec cette clause remarquable, que leurs décrets ont besoin de la sanction du parlement d’Angleterre et ne peuvent s’en passer. Quand la guerre d’Amérique éclata, lorsque l’Angleterre fut obligée de concentre !’toutes ses forces pour résister à la coalition des puissances européennes qui la menaçaient, lorsque l’exemple du Nouveau-Monde réveilla la nationalité irlandaise, mille voix jaillirent en même temps de l’Irlande et demandèrent pour elle une constitution indépendante : on parvint à l’arracher, non à la justice, mais aux terreurs de George III et de son gouvernement.

La première révolte eut pour cause cette tyrannie commerciale qu’une rapacité sans pudeur faisait peser sur l’ile d’Erin. Elle se peupla d’associations armées. Soixante-dix mille volontaires terrifièrent les Anglais et dominèrent le parlement d’Irlande. Après avoir brisé toutes les entraves commerciales dont on se plaignait, les conjurés demandèrent la révocation des statuts qui subordonnaient le parlement d’Irlande à celui d’Angleterre. Ils atteignirent leur but. Les deux chambres d’Irlande s’arrogèrent la souveraineté, et si la même couronne sembla peser sur les deux îles, cette union, presque nominale, fut la seule qui les attacha désormais l’une à l’autre.

Mais comment supposer que deux législatures indépendantes se maintiendront, soumises à un seul pouvoir exécutif, sur un pied de parfaite égalité ? En Ecosse, depuis la réunion des deux couronnes sous Jacques Ier, et celle des législatures sous la reine Anne, vous ne voyez que confusion, oppression, violences ; les deux nationalités se heurtent sans cesse, et après de longs désordres, la plus faible des deux succombe, victime de ses propres dissensions. Si les chambres irlandaises avaient été réellement indépendantes, elles n’auraient pas pu se maintenir une année seulement, en face du parlement anglais. Mais leur indépendance était nominale. La chambre des pairs attendait tout de la couronne. L’église, l’armée, toutes les sources de fortune où une noblesse appauvrie allait puiser, se trouvaient placées sous la main du gouvernement. Le château (on nommait ainsi la Cour du vice-roi à Dublin) avait su se faire une constante majorité dans la chambre des communes. Des trois cents membres qui la composaient, plus de cent étaient pensionnés du gouvernement, sous une forme ou sous une autre. La plupart étaient élus par de petites corporations, par des villes ou des bourgs soumis à l’influence du seigneur voisin. L’indigence des nobles irlandais, race d’hommes spirituelle, goguenarde, aimant le plaisir, les mettait à la merci d’un ministère, toujours prêt à les acheter. D’ailleurs les catholiques, jusqu’en 1798, ne pouvant être ni électeurs ni éligibles, une fraction du peuple était seule représentée. Point de confiance, point de sympathie entre ces députés et la masse de la nation. Leur enthousiasme patriotique s’évaporait en discours véhémens et en protestations d’indépendance. Peut-être les whigs avaient-ils plus d’influence dans le parlement irlandais que dans le parlement anglais : mais c’était là tout. Aussi les deux assemblées ne furent-elles d’un avis contraire que dans une seule occasion : lorsque la première maladie de George III souleva la question de la régence. Le parlement irlandais, gouverné par les whigs décerna les droits et le titre de régent au prince de Galles. Le parlement anglais, sous la direction de M. Pitt, décréta l’établissement d’un conseil. Heureusement pour la paix des deux pays, le retour de George III à la santé rompit la discussion. Mais Pitt avait pressenti la nécessité d’unir les deux législatures. Il y parvint, aux dépens, il est vrai, de la probité et de l’honneur. Dans ce pays, soumis à un gouvernement si anormal, l’état de la société n’était pas moins bizarre. Je ne crois pas que jamais aucun pays ait offert rien de semblable à la situation de l’Irlande pendant la fin du dernier siècle,. Point de commerce, si ce n’est dans quelques districts peu étendus : la population ne se composait que de deux classes, des paysans toujours opprimés et misérables qui commençaient à faire aux propriétés cette guerre acharnée qui continue aujourd’hui, et des lords ou propriétaires, caste nombreuse, brave, ignorante, étourdie, besoigneuse, audacieuse, qui s’était tellement imprégnée du caractère irlandais, que vous n’auriez pas trouvé dans ses mœurs une seule trace qui rappelât les aventuriers anglais, ses ancêtres. La plupart protestons, ils vouaient au pape une haine toute puritaine et ne ressemblaient aux puritains qu’en cela. Animés d’un profond mépris pour la justice départementale et l’administration, ils formaient une petite aristocratie indépendante que la loi n’atteignait pas, qui la monopolisait, qui la pliait, la détournait et la faisait agir à son gré. Leur vie bruyante et licencieuse se passait dans les fêtes, dans l’ivresse, à la chasse. Rudes, grossiers, violens, sensuels, bons vivans, ils étaient bien plus aimés de leurs misérables vassaux, que leurs successeurs si éclairés, si philosophes et si économes. Boire, jouer, se battre, voilà leur existence ; et sur ces bruyantes saturnales, dont l’Irlande entière était le théâtre, où le maître et l’esclave se confondaient, la gaîté originale, la bizarre humeur du peuple irlandais jetaient un éclat singulier. Fils d’une civilisation raisonnable, nous croyons à peine aux anecdotes que nous a léguées cette ère extravagante, scintillante d’esprit, tachée de sang, toute sauvage, toute extraordinaire, toute bizarre. L’homme comme il faut n’avait qu’un passe-temps, le duel. En amour, en politique, en affaires de justice, la balle du pistolet tranchait tous les nœuds gordiens. Il était convenu que les agens du gouvernement et spécialement les officiers judiciaires de la couronne soutiendraient leurs dires sur le champ de bataille. Pour s’élever jusqu’à la dignité de juge, il fallait d’abord passer par cette espèce de service militaire. Une ou deux anecdotes feront comprendre ce qu’était l’Irlande à une époque où l’Angleterre passait pour le pays le mieux policé du globe.

Lord Kilkenny, propriétaire de terres considérables, soutenait sans cesse des procès contre ses vassaux. Il conduisait ses affaires à sa guise et perdait tous ses procès. Enfin, ennuyé de se voir toujours condamné, il résolut de tenter la fortune de la guerre, et d’attaquer successivement en duel tous les avocats qui plaideraient, tous les juges qui prononceraient une sentence, tous les avoués qui agiraient, tous les huissiers qui verbaliseraient contre lui. Il commença la campagne, en provoquant l’avoué de sa partie adverse, et ne fut pas heureux dans cette première rencontre. Deux balles cassèrent le bras du lord ; elles l’empêchèrent de se venger en brisant le crâne de l’avoué ; car il visait admirablement bien. Son fils aîné le remplaça aussitôt, et adressa son cartel à l’avocat ennemi, qu’il blessa dans le côté, et qu’il eût tué infailliblement, si une pièce de monnaie placée dans la poche du gilet n’eût amorti la balle. Le père avait eu le temps de se guérir : il s’empressa de profiter de sa convalescence pour appeler au combat le second avocat, qui reçut une blessure dangereuse. Le second fils allait entrer en lice ; mais il choisit mal son moment : comme il voulait que le troisième avocat se battît avec lui dans la salle même du tribunal, des officiers de justice s’interposèrent, arrêtèrent les deux combattans : il fallut bien que lord Kilkenny restât satisfait de la perte de ses procès et de ses trois duels.

Au milieu de cette frivolité et de cette étourderie, il y avait ordinairement de la franchise, du courage et de la générosité. Aussi ne peut-on pas présenter le trop fameux George Robert Fitz-Gerald comme un type de la nationalité irlandaise. Cet homme, ou plutôt ce tigre, a laissé en Irlande un nom célèbre, devenu synonyme de férocité et de lâcheté. Mais son existence et ses crimes prouvent bien l’état sauvage du pays et le peu d’influence que la civilisation et la loi exerçaient sur cette contrée, toute féodale encore et livrée aux barbaries du moyen-âge. Né d’une famille illustre et ancienne, possesseur de riches domaines, élégant dans ses manières, mais perfide, atroce et sanguinaire jusqu’à la folie ; cet homme qui avait visité les cours étrangères, qui avait beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup voyagé, qui long-temps avait été admis dans la meilleure société de l’Angleterre, avait fini par inspirer tant de terreur, de mépris et de haine, qu’il dut se résoudre à vivre dans un isolement qui augmenta encore la férocité de ses penchans. On s’étonnait de le voir échapper sain et sauf à tous les duels provoqués par lui. Déjà une cinquantaine de victimes avaient péri sous sa balle et sous son épée, lorsqu’un accident imprévu fit reconnaître qu’il portait toujours une cuirasse d’acier. Banni de la société, il se retira dans ses domaines, et organisa une armée composée de ses vassaux, tout aussi sauvages et moins lâches que lui. Protégé par ces brigands, il répandit la terreur dans le voisinage, défia les poursuites judiciaires, et brava la haine publique. Les annales du crime et de la tyrannie n’offrent rien d’analogue aux actes qui lui sont attribués. Il fut accusé en justice d’avoir enfermé son père dans un cachot, et de l’en avoir fait sortir pour l’atteler à une charrette, et une autre fois pour l’enchaîner à un ours. Les juges n’osèrent le condamner qu’à trois ans de prison, et le vice-roi (le duc de Buckingham) lui fit remise de la peine. Ce ne fut qu’en 1786, après une série de crimes dont le moindre méritait la mort, qu’ayant fait fusiller par ses vassaux, placés sur deux lignes comme des soldats qui fusillent un déserteur, un voisin qui lui déplaisait, Fitz-Gerald fut enfin pris et pendu à la porte même de son manoir.

Sous cette férocité extérieure, la nation irlandaise cachait de nobles penchans, un ardent besoin d’indépendance et une profonde haine contre l’Angleterre et l’alliance anglaise. Le plus terrible fléau qui pesât sur elle, l’absence de tous les grands propriétaires, qui se bannissaient eux-mêmes de leur patrie, datait d’une époque bien antérieure à l’union. C’est une erreur de croire qu’avant ce temps les seigneurs irlandais habitassent leurs terres. Pendant le XVIIIe siècle comme aujourd’hui, une multitude de petits fermiers et paysans étaient forcés de livrer aux seigneurs et aux propriétaires le produit presque entier de leur travail et de leur industrie. Le mécontentement se manifesta surtout dans le nord de l’Irlande, habité par des presbytériens de race écossaise, plus industrieux et plus actifs que les gens du midi. Envahis par les principes français, ils désiraient la réforme et manifestaient le dégoût que leur inspirait la corruption du parlement. Le parti catholique, écrasé depuis un siècle par le triomphe du parti protestant, releva la tête. Ennemis depuis long-temps de la propriété, les paysans attendirent avec impatience le moment et l’occasion d’agir d’une manière plus vigoureuse, plus décisive, plus sanglante.

Tels étaient les fermens de discorde qui préparèrent la rébellion de 1798 ; année sur laquelle le partisan des droits populaires et celui du gouvernement anglais doivent jeter un regard d’égale douleur et de profond regret. La barbarie du châtiment, l’inexorable férocité de la vengeance, surpassèrent encore l’atroce férocité de la populace. Ce fut une explosion véhémente, mais de courte durée. Le gouvernement vainqueur acquit une force nouvelle, et Pitt opéra sa grande mesure de l’Union : mesure qui s’accomplit malgré la répugnance et la réprobation de l’un des deux peuples enchaînés par cette alliance. Cette réprobation fut si générale, qu’on peut la nommer universelle. Depuis le noble dans son palais, jusqu’au paysan dans sa cabane, tous s’élevèrent à la fois contre cette mesure ; un grand cri unanime, le cri de l’indignation, le cri de l’indépendance mourante, jaillit de tous les coins du royaume, et protesta contre l’Union. Les rebelles vaincus murmuraient en secret ; la milice et la noblesse protestante, qui avaient concouru à subjuguer leurs concitoyens, se récriaient avec plus de force encore, et demandaient si la destruction de leurs privilèges les plus chers serait la récompense de leur valeur et de leur loyauté. Mais le parlement irlandais était corrompu, et ce fut à beaux deniers comptans, selon toute la force du terme, que son assentiment fut acheté. On a publié et les noms de ceux qui se sont vendus, et la quotité des sommes qu’ils ont exigées ; telle était l’effronterie du vice, qu’au lieu de s’envelopper d’une triple obscurité, il fit de sa honte une affaire publique et sans voile. Les propriétaires de bourgs comptèrent devant leurs amis les schellings et les guinées équivalens à l’achat de leurs droits ; de nombreuses pairies, jetées dans la balance, la firent pencher en faveur du gouvernement. C’était un marché de corruption publique : on trafiquait des votes et des places, même dans l’intervalle qui sépara l’introduction de cette mesure de son accomplissement. Cependant une chambre des communes si complaisante, une chambre des pairs si soumise, ne donnèrent au gouvernement que la majorité pure et simple, en faveur de l’acte qui les anéantissait. Le parlement irlandais, théâtre de tant de corruptions et de débats animés, où l’on avait déployé tant d’éloquence et de talent, fut réduit des deux tiers ; le dernier tiers alla se confondre avec le parlement anglais, joindre ses votes à ceux des représentans d’un pays voisin. Le magnifique palais de College-Green, où il avait tenu ses séances, fut consacré aux opérations de la banque, et les bourgs nombreux dont les élections l’avaient peuplé ne furent plus désormais que des villages sans nom.

A moins d’une grande partialité pour l’Angleterre, les Anglais eux-mêmes sont forcés de convenir que jamais mesure politique ne fut accomplie par des moyens plus condamnables que celle-ci. Fox les traita d’odieux et de criminels. Nécessaire peut-être à l’intégrité de l’empire, cette mesure irrita au lieu de calmer l’animosité et l’aigreur qui régnaient en Irlande. La masse du peuple irlandais devint l’ennemie jurée de l’aristocratie anglaise. Au sentiment de la dégradation nationale, à la rage excitée par le souvenir de cette vente publique et ignominieuse de la patrie livrée par ses hommes d’état moyennant quelques schellings, se joignit un autre motif de mécontentement amer. On avait promis aux catholiques de les réintégrer dans leurs droits. Cet appât leur avait été offert comme un motif de soumission et de condescendance. Déjà les féroces châtimens du code pénal avaient été adoucis en leur faveur, déjà la franchise électorale leur avait été rendue par le parlement irlandais ; ils réclamaient maintenant le droit de siéger comme députés et comme pairs.

Alors se dessina nettement la grande division des partis en Irlande : la masse protestante s’attacha exclusivement à la domination anglaise ; la masse catholique lui fut décidément hostile. Chacune des factions politiques s’incorpora intimement à la faction religieuse : ce qui n’était pas arrivé avant 1800. La lutte se déclara entre les anglicans, partisans du pouvoir, et les catholiques, enthousiastes de liberté ; entre les élus et les parias ; entre le petit nombre et le grand nombre ; entre ceux qui possédaient et ceux qui n’avaient rien ; entre les privilégiés et les prolétaires. Que Pitt ait sincèrement désiré l’émancipation des catholiques, qu’il ait été de bonne foi en promettant aux chefs de ce parti les privilèges qu’ils désiraient si ardemment : c’est ce dont ses ennemis même conviennent. Sa promesse, il espérait pouvoir la tenir ; mais son alliée, la vieille aristocratie anglaise, à l’aide de laquelle il avait étouffé le jacobinisme, lui força la main. L’habile ministre avait évoqué un pouvoir terrible, qui le dominait, et dont il ne pouvait plus se défaire. Les préjugés protestans de George III autorisèrent et encouragèrent le parlement anglais à repousser l’émancipation catholique, et ce grand acte de justice nationale, il fut réservé à une autre génération de l’accomplir.

Il y a trente ans, dans une de ces assemblées destinées à enflammer les passions irlandaises et à combattre la mesure de l’Union, un jeune avocat prit la parole : c’était O’Connell. Son début fut brillant. Toujours, depuis cette époque, on l’a vu se porter champion du parti catholique, champion infatigable et toujours prêt, orateur qui ne laissait pas échapper une seule occasion de réclamer contre les griefs réels ou prétendus de ce parti. Les mêmes talens qui l’avaient distingué au barreau, qui l’avaient entouré de nombreux cliens, qui avaient fait de lui l’avocat à la mode, assurèrent son succès comme orateur populaire. Ce n’était pas un légiste profondément instruit ; mérite peu apprécié en Irlande et très important en Angleterre. Mais quel homme jamais sut plus habilement s’emparer de la sympathie d’un jury, commander à ses émotions, le conduire à son gré, employer, pour le dominer, l’esprit, la saillie, le caprice, la vivacité irlandaise, ou cette déclamation impétueuse, diffuse, passionnée et pittoresque, qui produit tant d’effet sur ses compatriotes ?

O’Connell est taillé pour réussir dans toutes les carrières où l’énergie, le sang-froid, l’audace imperturbable et la franchise du caractère peuvent assurer le succès. Regardez-le : voyez ces larges épaules, cette carrure d’athlète, cet œil brillant, audacieux, spirituel, sensuel, ardent, presque féroce ; voyez-le marcher tout à son aise, d’un pas négligent, se dandinant sur les hanches, le parapluie jeté comme une arme, sur l’épaule ; voyez-le aborder ses amis, d’un air familier, trivial peut-être, mais franc et qui séduit le peuple ; écoutez cette voix souple, flexible, aux intonations variées, cette voix riche d’accens vigoureux, admirable, moelleuse, tonnante, sardonique, voilée tour à tour ; cette prononciation qui rappelle à la fois le prêtre et l’Irlandais : vous reconnaîtrez que le sceau de sa mission spéciale est gravé sur le front de cet homme, qu’il est merveilleusement à sa place, et que nul autre ne le remplacerait.

« O’Connell, disait un Allemand de beaucoup d’esprit, qui l’avait connu en Irlande, ressemble bien moins à un avocat de Dublin qu’à un maréchal de la grande-armée ! » — en effet, cet abandon, cette liberté, ce laisser-aller, cette bonhomie brusque qui le caractérisent se trouvent souvent chez les militaires, rarement chez les hommes de loi. Il est le premier à dire que, de tous les hommes d’état des trois royaumes, il est celui qui, depuis trente années, a ri de meilleur cœur et le plus souvent. En effet, ce gros homme si fleuri, si gai, si ouvert, ne semble pas avoir souffert beaucoup, et les soucis de la vie publique n’ont pas plissé son large front ni dégarni ses tempes de cheveux.

En 1812, on vit se former à Dublin le comité catholique, dont le but était de hâter et de favoriser par tous les moyens l’émancipation des catholiques irlandais. O’Connell y joua le premier rôle ; le ministre Perceval s’opposait avec force aux prétentions du comité qui demandait l’admission des catholiques dans l’une et l’autre chambre. Violent dans son langage, O’Connell avait attaqué sans ménagement la corporation de Dublin, tout anglicane et composée de marchands qui avaient long-temps régi les intérêts municipaux et électoraux de la capitale irlandaise. Trois ans après, un nommé Desterre, qui se porta champion des protestans de Dublin, insulta O’Connell dans une des rues de la ville. Le lendemain un cartel fut envoyé à Desterre par O’Connell, et le combat eut lieu, à la mode irlandaise, devant quelques centaines de spectateurs. Desterre fut blessé à mort ; les paysans montrent encore aujourd’hui, avec orgueil, la place où le Conseiller tua son homme. Ajoutons que le vainqueur a tiré bon parti de sa victoire. Depuis ce temps, il a toujours refusé de se battre, disant que c’était assez de la mort d’un homme, et qu’il ne voulait pas avoir à répondre d’un second meurtre.

Si tout le monde agissait de même, la coutume du duel, cette coutume barbare, finirait bientôt. Mais, pour un chef de parti comme O’Connell, pour un homme qui lance autour de lui sans scrupule la calomnie et l’outrage, pour un orateur qui n’épargne ni l’invective ni le scandale contre ses ennemis, c’est un admirable moyen, c’est un paravent commode que de se retrancher derrière un tel refus.

Il était déjà regardé comme le plus remarquable chef du parti catholique, lorsqu’en 1821 George IV visita l’Irlande. O’Connell le reçut à la tête d’une procession solennelle. Un accès imprévu de loyauté s’était emparé de l’ile d’Erin ; tous les partis captaient la faveur du nouveau monarque. Cette fièvre fut contagieuse pour O’Connell, qui s’agenouilla sur le sable du rivage aux pieds du monarque anglais, lui offrit une couronne de laurier, et s’acquitta de plusieurs autres jongleries théâtrales, au milieu des applaudissemens de ses fidèles Irlandais. A peine le vaisseau royal avait-il quitté la côte d’Irlande, que cet éclair de loyauté passagère avait disparu : O’Connell, tout honteux d’être devenu courtisan, essayait déjà de pallier sa faiblesse ou son caprice.

En Angleterre, rien n’était changé ; la lutte des tories contre les whigs continuait comme de coutume, mais il s’opérait en Irlande une révolution totale. Les catholiques, dont les forces éparses s’étaient long-temps épuisées dans une lutte maladroite et irrégulière contre la masse compacte de leurs ennemis, s’étaient perfectionnés et disciplinés. Ils avaient appris un art formidable, celui de l’association. Déjà, en 1825, l’association catholique reconnaissait O’Connell pour son maître ; la faveur populaire ne l’avait pas quitté. On ne lira pas sans intérêt quelques détails sur la constitution organique de cette assemblée fameuse ; sa formation est le chef-d’œuvre de la vie politique d’O’Connell. Cette redoutable association a été la première qui, se renfermant dans le cercle des formes légales, ait frappé d’un coup vigoureux le pouvoir anglais. C’est elle qui a donné le signal à toutes ces confédérations partielles, qui depuis la même époque ont ébranlé la solidité de l’empire britannique.

A peine O’Connell eut-il donné le signal, que toute la population catholique de l’Irlande envoya ses députés à la grande assemblée réunie à Dublin. Une nouvelle espèce de parlement en permanence ne s’occupa plus que de détruire ou de balancer du moins l’influence protestante, et de servir les intérêts du parti catholique.

L’association, dans son état le plus florissant, se composait de trois mille membres qui représentaient plus de cinq cent mille constituans. Les contributions volontaires, qui se continuent encore aujourd’hui, leur fournirent les fonds nécessaires. Des percepteurs furent établis dans chaque paroisse ; des prêtres reçurent les offrandes volontaires qui furent déposées dans leurs chapelles ; on inscrivit les noms de ceux qui refusaient de contribuer, et un système de terreur s’établit, d’autant plus formidable qu’il était vague. Point de menaces, point de vengeance apparente ; mais dans un pays tel que l’Irlande, c’était beaucoup de voir son nom inscrit parmi ceux des ennemis de l’association catholique ; dans un pays où l’idée de la patrie et celle du catholicisme s’identifient complètement, où quiconque s’expose à l’impopularité perd caste, s’isole de ses frères et n’a plus ni crédit, ni réputation, ni moyen de fortune, ni sûreté personnelle. Cet impôt prélevé par sommes minimes s’éleva bientôt à cinquante mille livres sterling par an. Avec cette somme, peu considérable en apparence, on paya les frais de tous les procès suscités par le gouvernement, on défraya les dépenses de la société.

L’association montrait surtout beaucoup de zèle apparent pour accomplir une bonne œuvre, fort difficile à opérer, pour éteindre les dissensions intestines auxquelles se livraient les paysans. On croit en général que cette population bizarre est dans un état constant de rébellion contre le gouvernement britannique ; mais dans le fait, c’est contre ses riches voisins qu’elle s’insurge, ce sont eux qu’elle attaque. Les neuf dixièmes de cette nation misérable et trop nombreuse tirent de la culture de la terre leur unique revenu. Le sol est morcelé et loué très cher à une multitude de petits fermiers qui le cultivent mal et en retirent peu de bénéfice. Plus la population s’accroît, plus ses moyens de subsistance s’appauvrissent ; la lutte devient terrible. Une concurrence perpétuelle donne à chaque lot de terre exploitable une valeur imaginaire et absurde. Le paysan irlandais, toujours imprévoyant, borne à l’année présente le soin de pourvoir à sa subsistance, et à celle de sa famille. Il promet de payer un fermage qui excède de beaucoup la portée de ses ressources pécuniaires. Que la récolte de pommes de terre manque ; que le prix des denrées s’abaisse ; que la maladie ou la paresse l’empêchent de travailler, le voilà incapable de remplir ses engagemens. Bientôt les propriétaires et le clergé protestant interviennent ; la loi les arme de pouvoirs extraordinaires contre le paysan coupable : elle leur donne le droit de s’emparer de ce qu’il possède pour acquitter ce qu’il doit, à titre de rente ou de dîme ; on peut même le chasser de son domicile. Souvent encore un propriétaire, voulant améliorer ses terres et se souciant peu d’y laisser des hôtes incommodes qui l’habitent sous le nom de fermiers, trouve que le terrain est cultivé avec un trop grand nombre de gens ; il chasse ces hommes paresseux qui affaiblissent et laissent s’épuiser les champs sur lesquels ils campent par hordes sauvages. Les Irlandais sont éloignés, et le propriétaire qui se défait d’eux de cette manière s’occupe fort peu de leurs ressources ultérieures et de leurs moyens d’existence.

Ces hommes, dépourvus d’argent et de vivres, ces misérables proscrits, se dirigent vers les cités ; là ils composent cette masse de mendians qu’une affreuse pauvreté dévore dans leurs faubourgs ; ou bien ils se retirent dans les montagnes où ils forment des associations dangereuses dont le but est le vol et le brigandage. Je ne sais quelle faveur, quelle sympathie populaire accompagne et entoure ces hommes placés hors la loi (out~laws) ; ils déclarent une guerre à mort aux propriétaires, et surtout aux autres paysans plus industrieux ou plus favorisés qui ont pris leur place dans les fermes et les campagnes, et posé leurs foyers dans l’endroit même où naguère ils avaient les leurs. « Prendre la terre sur la tête d’un autre » (telle est leur expression singulière) est à leurs yeux le crime le plus énorme qui ait jamais été consigné dans les codes civils d’Irlande. Ils le punissent eux-mêmes sur ceux qui en sont coupables, sans délai, sans pitié. Malheur au paysan qui commet ce crime impardonnable, il est exposé aux outrages de ces législateurs nouveaux et institués par eux-mêmes. Ils étendent sur lui, quand ils sont dans le voisinage, une main de fer. Meurtres, incendies, destruction du bétail, sont leurs moyens ordinaires de punition. La petite noblesse et plus spécialement le clergé protestant sont ensuite leurs victimes les plus ordinaires. Telle est l’origine, tel est le caractère des Blanchets (white boys), des partisans du capitaine Roch, et du reste de cette chouannerie, qui sous des noms divers a infeste l’Irlande pendant les six dernières années qui viennent de s’écouler. Courage, adresse et légèreté, ces trois principaux attributs nationaux des Irlandais ne se sont jamais mieux et plus complètement développés que dans les circonstances qui ont accompagné ces diverses insurrections rurales. D’ailleurs on ne doit pas oublier que les troubles et les mouvemens insurrectionnels se sont surtout manifestés dans le midi et l’ouest de l’Irlande, encore n’est-ce que partiellement ; il est très rare que la révolte apparaisse à la fois dans plusieurs cantons. Les troubles deviennent-ils menacans, la petite noblesse se constitue en état de siège ; elle fortifie ses manoirs et ses domaines. Chaque homme est armé, des tumultes et des rencontres sanglantes ont lieu chaque jour. Enfin la loi militaire, dans toute l’extension de ce mot, est en vigueur, jusqu’à ce que les gendarmes et les soldats aient réprimé les mécontens, les aient fait rentrer dans le calme et le devoir. Ils redeviennent paisibles alors ; mais à leur haine contre les riches se môle la haine du gouvernement, et ils servent d’instrumens faciles aux agitateurs.

Cette double irritation, qui subsiste constamment en Irlande contre l’aristocratie propriétaire des terres d’une part, contre l’église protestante et le gouvernement de l’autre, est si bien comprise au moment où nous parlons, que la première est communément appelée agitation territoriale (predial agitation) ; la seconde, agitation politique. A cette dernière se rattache un nom fameux : celui d’O’Connell. C’est le démagogue de l’habileté la plus consommée, celui qui sait le mieux faire tendre à la réalisation de ses projets particuliers les mouvemens populaires. A n’entendre que ses discours, il semblerait impossible de rencontrer dans l’état un homme aussi utile pour maintenir la paix publique, une paix durable et exempte d’orages, un homme plus ennemi des troubles dont les campagnes sont l’objet et le théâtre. Dans tous ses discours, il exhorte les Blanchets et les autres paysans insurgés à cesser leurs hostilités illégales. Il les dénonce comme les ennemis les plus funestes de l’Irlande ; il met sa joie la plus constante, son orgueil le plus vif dans les agitations politiques de son pays, qui, dit-il, sont le plus sûr remède contre les soulèvemens intérieurs des paysans.

« Ce n’est pas, dit-il, par les armes des soldats ou par les ressources des agens de police, que les troubles et les insurrections du peuple peuvent être comprimés ; mais en faisant aux chefs les concessions qu’ils réclament pour les Irlandais. » Du reste, les paysans insurgés savaient bien que, tandis qu’on les accusait, c’était, par le fait, sur eux et sur la terreur qu’inspiraient leurs déprédations, que reposaient toutes les espérances d’O’Connell, et la réalisation la plus puissante de ses projets. Les services de ces insurgens sont applicables à mille circonstances, lorsqu’il s’agit d’obtenir une concession politique (comme en 1832, par exemple, lors de l’abolition de la dîme). Alors le meurtre et l’incendie reçoivent des encouragemens indirects de ceux qui affectent de les condamner. Les coupables dont la violence et les excès sont réprouvés par O’Connell, se trouvent-ils au pouvoir de la loi, c’est alors qu’on voit intervenir O’Connell. Il est leur ami. Il les disculpe dans le sénat ; il sollicite pour eux à Dublin ; il les défend devant les tribunaux. Aussi le regardent-ils dans toutes les affaires possibles comme leur véritable protecteur. Le portrait d’O’Connell, leur libérateur, orne toutes les enseignes ; son nom se mêle à celui de Dieu dans leurs bouches, lorsqu’ils profèrent un serment. O’Connell est leur avocat universel ; c’est le Mercure protecteur de toute la population irlandaise qui se livre aux désordres et aux troubles. Son influence s’étend même jusqu’aux prêtres et aux catholiques riches qui sont la base la plus solide de sa puissance extraordinaire. O’Connell est le roi du peuple.

L’association catholique, organisée par ses soins pour réprimer les désordres, est en apparence active et travailleuse, au point d’avoir créé des officiers nommés dans son sein avec le litre et les fonctions de conservateurs de la paix publique. L’association déclara hautement, lors de cette institution, que les officiers nouvellement créés auraient un pouvoir et une salutaire influence que les armes et la loi n’avaient jamais pu obtenir. Adroit stratagème pour exagérer aux yeux de l’Angleterre la puissance de l’association. Pendant l’espace de deux ans que dura cette association catholique, on n’eut pas occasion d’observer une augmentation réelle de paix et de bonheur.

Du reste, on peut juger de l’extension et du pouvoir de cette assemblée, en apprenant qu’en 1825 les ministres protestans de Liverpool obtinrent du parlement l’autorisation de la supprimer, après une discussion orageuse qui dura quatre jours, et dans laquelle on déploya beaucoup d’éloquence de part et d’autre. Dans cette circonstance, O’Connell vint à Londres, comme délégué par l’association pour défendre ses intérêts. Ce fut alors que le peuple anglais apprit pour la première fois à le connaître. Vers la même époque, il comparut devant la chambre des pairs, pour donner un témoignage relatif à l’enquête qu’on faisait sur l’état de l’Irlande. Il eut occasion de montrer alors l’étendue de ses moyens, sa vaste capacité et surtout sa connaissance parfaite des sentimens irlandais et des coutumes irlandaises.

Le débat sur l’émancipation catholique recommença bientôt. Cette motion reparaissait avec deux motions auxiliaires, appelées, dans l’argot parlementaire, les ailes (wings). Ces ailes étaient ici des concessions faites au parti tory ou des sécurités données aux protestans contre les catholiques.

La plus importante de ces mesures était celle qui restreignait la libellé électorale des comtés. Parmi les francs-tenanciers, le cens avait été fixé à quarante schellings. On proposa de le porter à dix livres sterling. Assurément une pareille modification ne pouvait qu’être désagréable à la majorité des réformateurs. Néanmoins, en 1825, O’Connell, fidèle à sa mission d’opposition et de lutte, déclara qu’il ne tenait pas du tout à ce privilège et qu’il était prêt à y renoncer. Plus tard, quand l’ancien mode électoral, fixé au taux de quarante schellings, commença à rapporter avantage et utilité à son parti, O’Connell exprima le plus vif regret d’avoir eu jadis des projets contraires aux dispositions actuelles, et jura ses grands dieux de se préserver à l’avenir de toute innovation semblable à celle qu’il avait tentée jadis. « Plutôt que d’abolir le cens de quarante schellings, dit-il en 1828, je consentirais à toutes les rigueurs de l’ancien code pénal. Le droit des francs-tenanciers est sacré comme celui du roi sur le trône, et ce serait trahison que d’y attenter. Je suis loyalement attaché au roi. Mon intérêt et mes dispositions personnelles se combinent d’ailleurs dans mon esprit pour y faire naître un sincère attachement au pouvoir établi. Mais si on cherchait à enlever aux francs-tenanciers leur cens de quarante schellings, et les droits dont ils sont investis par ce cens, je regarderais la résistance comme légitime, et moi-même, prenant part à l’opposition, à la lutte du juste contre l’injuste, je m’exposerais (je ne crains pas de le dire) aux chances d’une guerre qui m’apporterait peut-être pour résultat un échafaud. » Et, malgré cette vive déclamation de notre orateur, la proposition que fit en 1829 le gouvernement anglais d’émanciper les catholiques (sous la condition expresse de se dessaisir de ce privilège), fut acceptée sans aucune opposition de la part d’O’Connell, tant il était changé depuis quatre ans, tant ses opinions et sa conduite avaient été modifiées sur l’importante question dont il s’agissait alors.

Vers la même époque, le gouvernement anglais proposa une autre mesure d’une importance extrême. Elle avait pour but de diminuer le danger attaché à l’influence des catholiques dans le parlement, et, pour y parvenir, on proposait de rétribuer le clergé irlandais. On sait que les prêtres irlandais ne reçoivent rien du gouvernement. N’attendant rien de lui, ils sont plus libres et par conséquent plus dangereux. D’un autre côté, par position et par devoir, ils sont obligés d’avoir des rapports continuels avec les paysans grossiers et les habitans dont ils attendent leur subsistance ; de là l’influence qu’ils prennent sur l’esprit des Irlandais, influence qu’ils augmentent et affermissent par les ressources que leur offrent la crédulité et les dispositions superstitieuses de leurs ouailles. De là aussi, indépendance dans la conduite des prêtres relativement au gouvernement ; hostilité des Irlandais contre ce même gouvernement, jointe à une ignorance profonde, soigneusement entretenue par le clergé qui en profite.

Toutes ces réflexions avaient été faites en Angleterre, et on en avait conclu la nécessité de rétribuer les prêtres irlandais, comme nous l’avons dit plus haut. Mais ceux-ci appréciaient la valeur de leur indépendance. Quelques-uns d’entre eux se laissaient, il est vrai, séduire par l’appât d’un salaire fixe, mais la majorité le rejetait bien loin. O’Connell, qui trouvait en eux de puissans auxiliaires, repoussait l’introduction de cette mesure qu’il a toujours combattue. Que dans cette affaire O’Connell ait été l’instrument des prêtres, ce dont il est permis de douter, ou que plutôt, comme le prétendent quelques-uns, le clergé n’ait été que l’agent d’O’Connell : c’est une question longuement débattue en Angleterre, décidée suivant les opinions et les vues particulières de chacun, et qui nous importe peu dans le moment actuel. Ce qu’il faut seulement remarquer, c’est que, dans quelques débats récens, O’Connell a soutenu l’opinion modérée de ceux qui demandent qu’une petite portion de terre soit jointe à chaque presbytère, et que ses produits appartiennent au curé.

Le dernier triomphe du parti anti-catholique en Irlande date de l’année 1825. La chambre des pairs rejeta le bill d’émancipation, et une loi supprima l’association catholique. A peine dissoute, elle se rassembla sous une autre forme. A force d’adresse et de connaissance des lois, O’Connell sut échapper aux filets dont on voulait l’enlacer ; en vain des restrictions positives se trouvaient-elles accumulées contre l’association catholique ; en vain le parlement passait-il acte sur acte pour anéantir cette conjuration qui se renouvelait toujours : à moins de placer dans les mains de la police un pouvoir discrétionnaire qui puisse dépasser les limites de la loi, jamais on ne détruira une pareille organisation. L’Angleterre a mieux aimé se soumettre aux inconvéniens que de telles confédérations entraînent que d’armer le pouvoir d’une autorité si redoutable.

Aussi l’association catholique resta-t-elle florissante en dépit de tous les efforts. On peut juger de son influence et de son pouvoir, en lisant la proposition suivante, faite par O’Connell en 1828, pour compléter l’organisation militaire et sociale de l’Irlande catholique :

« Que tous les catholiques irlandais, dit-il, tous ceux qui veulent une réforme morale, politique et religieuse, se divisent en groupes de cent vingt personnes. Que ces cent vingt personnes élisent entre elles un chef nommé pacificateur, homme attaché à ses devoirs religieux et qui communie au moins une fois par mois. »

Remarquez avec quelle adresse le grand agitateur capte les prêtres catholiques, ses alliés et ses soutiens. Il continue ainsi :

« Chaque pacificateur nommera deux personnes qui agiront sous ses ordres et qui, sous le nom de régulateurs, veilleront de concert avec lui à ce qu’aucune violation de la loi, aucun crime, aucune offense, ne soient commis, par les cent vingt membres du groupe. Chaque individu devra concourir de toutes ses forces à la suppression des sociétés illégales, au maintien de la paix, à prévenir les crimes, à la perception des revenus catholiques, et à tous les actes que la religion et la moralité avouent. »

Tel est le voile honnête et transparent sous lequel le grand agitateur déguisait ses desseins, et l’association catholique, si terrible pour le gouvernement. Son fertile génie, après avoir remué dans tous les sens et irrité de toutes les manières la masse irlandaise, imagina en 1828 un nouveau levier d’agitation ; il représentait alors tous les catholiques d’Irlande, ou plutôt les catholiques n’étaient que les instrumens de son ambition, les créatures de sa politique. La loi qui défendait aux catholiques de siéger dans la chambre des communes, ne défendait pas aux électeurs de choisir un catholique. M. Vesey Fitz-Gerald, membre du parlement, venait d’échanger son siège des communes contre une place administrative. Il voulut être réélu et retourna en Irlande. O’Connell se présenta comme son rival ; déjà, en 1825, les électeurs payant quarante schellings d’impôt, et qui depuis long-temps, conduits à la baguette par leurs seigneurs, n’avaient voté que selon le caprice ou la volonté de ces derniers, avaient osé s’émanciper et donner un vote dicté par leurs prêtres. A l’élection de Clare, le pouvoir du parti catholique se déploya dans toute son énergie : d’une part le clergé et le peuple, de l’autre l’aristocratie et l’opulence ; ce fut le signal d’une remarquable lutte. Tous les curés, tous les vicaires se transformèrent en démagogues effrénés : chaque sacristie fut un foyer de conspiration, chaque autel une tribune populaire. Le paysan irlandais qui aurait voté contre O’Connell aurait cru s’exposer à la vengeance divine, à la damnation éternelle et à la fureur de ses compatriotes. Un seul prêtre osa soutenir la cause de Fitz-Gerald ; il fut dénoncé par l’association et déposé par son évêque. On exerça contre les propriétaires et les seigneurs la même tyrannie qu’ils avaient exercée autrefois. Le despotisme de la masse ignorante remplaça le despotisme de l’oligarchie. Fitz-Gerald se retira après quelques jours de lutte, et O’Connell fut élu ; mais la session allait finir. O’Connell ne put profiter de son triomphe. Se faire élire membre d’un parlement, d’où le texte de la loi vous repousse, c’était, pour le vulgaire, une singulière et extravagante démarche ; et tous ceux qui regardent comme sacrées les institutions existantes, tous ceux qui ne comprennent pas l’audace assez puissante pour marcher droit à la rencontre d’une loi et lutter contre elle, la couvrirent de ridicule. Dans le fait, c’était le chef-d’œuvre d’O’Connell, son coup de maître ; il augmentait la terreur inspirée par l’association. Déjà l’est, l’ouest et le sud de l’Irlande étaient unis contre le gouvernement ; dans le nord, les deux religions se balançaient l’une l’autre, et l’été de 1828 se passa dans une irritation violente, dans un état d’hostilité continuelle. Un tel état de choses était trop menaçant pour que le gouvernement britannique le laissât se perpétuer. En 1829, on prit un parti décisif ; et cette mesure, reculée depuis si long-temps, mais devenue inévitable, l’admission des catholiques irlandais à tous les droits de citoyen, fut enfin sanctionnée. C’est à O’Connell et à son parti qu’il faut accorder tout l’honneur de cette grande entreprise. Quelque blâme que l’on puisse jeter sur les moyens qu’il employa, la victoire lui appartient. Sans doute, il eut pour alliés un grand parti, beaucoup de membres du parlement, et surtout le progrès général des idées et le développement du libéralisme politique et religieux dans toute l’Europe. Mais O’Connell et ses amis avaient à combattre le souverain, l’aristocratie et la masse des préjugés séculaires. La victoire fut due aux ressorts qu’ils firent mouvoir. Sans l’association catholique, la voix de la tolérance et de la politique n’eût pas été entendue ; la chambre des communes eût continué à dépenser pour les catholiques d’inutiles votes et des discours inutiles. Toujours ses tentatives eussent été frappées de nullité par la chambre des lords, les pairs, le roi et la populace anglaise.


A peine cette grande mesure eut-elle force de loi, on vit O’Connell se présenter à la barre de la chambre des communes, et revendiquer un siège dans le parlement comme représentant du comté de Clare. Cette prétention injuste fut repoussée, malgré les discours bruyans et les évolutions théâtrales que l’on prodigua. La nouvelle loi ne pouvait avoir d’action que sur l’avenir : on ne pouvait sans injustice et sans danger la rendre rétroactive en faveur d’un individu. O’Connell alla retrouver ses électeurs du comté de Clare, et ceux-ci ne manquèrent pas de le réélire. L’encre n’était pas encore sèche, sur le parchemin qui conférait aux catholiques le privilège pour lequel ils avaient si long-temps combattu, lorsque l’agitateur, dans son discours public, promit au peuple de ne pas s’arrêter en si beau chemin, de jeter dans la masse des intérêts britanniques de nouveaux fermens de discordes, et d’arracher l’Irlande à cette union avec l’Angleterre, union qu’elle détestait.


Ce grand pas une fois fait, O’Connell a changé de rôle ; membre du parlement anglais, il y représente l’immense majorité de ses concitoyens catholiques. En le voyant entrer dans cette carrière, beaucoup de personnes ont cru que sa réputation et son talent allaient s’évanouir, que de nouveaux et plus redoutables adversaires triompheraient bientôt de sa grossière éloquence, de son inexactitude quant aux documens et aux faits, de son argumentation sans profondeur, de ses principes variables, et de la mobilité inouïe de ses idées. Mais les ressources d’O’Connell sont vastes ; il a su se rallier à la portion radicale de la chambre des communes, et quelques-unes des mesures auxquelles les hommes de cette opinion attachent le plus d’importance ont été proposés par lui. C’est ainsi qu’il a cherché à vaincre l’indifférence qui le menaçait : tout le monde était sur le point de l’oublier, et l’on ne songeait à lui qu’à propos des affaires d’Irlande auxquelles on le croyait identifié. Pour la vigueur du raisonnement, pour l’énergie et la lucidité des développemens oratoires, il était loin de s’élever à la hauteur de certains chefs de ce parti. Cependant, quand ses passions s’émeuvent et s’exaltent, il retrouve de la force et de l’éclat. Son discours en faveur du bill de la réforme est un des meilleurs que l’on ait prononcés à cette occasion. Peu de membres des communes ont exercé autant d’influence que lui tant que la discussion relative aux bourgs d’Angleterre et d’Ecosse a duré.

Placé, toutefois, au second rang des hommes d’état tant que les débats sont généraux, il redevient O’Connell, le chef de parti, l’orateur par excellence de l’Irlande opprimée, dès qu’il s’agit de son pays. Il a deux rôles bien différens à jouer ; il faut qu’il se montre le tribun fidèle de l’Irlande, et membre du sénat anglais. Il faut que, sous ces deux rapports, il satisfasse ses partisans. Dès que la session finit, vous le voyez quitter Londres et partir pour Dublin. Tout s’agite, tout fermente à son approche dans cette capitale ordinairement triste et déserte. Le reste de l’île éprouve une commotion sympathique ; on se rassemble ; on forme des clubs ; O’Connell passe de l’un à l’autre, haranguant, pérorant, enflammant les esprits, infatigable dans son activité, et ne craignant pas de répéter la même chose un millier de fois dans une journée. Le matin, c’est à une réunion des commerçans de Dublin qu’il consacre son éloquence ; le soir, vous le retrouvez à plusieurs milles de la ville, au milieu des paysans, des fermiers et des prolétaires qui sont venus des points les plus reculés de l’île pour entendre l’illustre Conseiller. Un peu plus tard il est à table dans quelque faubourg de Dublin, et n’attend que le moment du dessert pour commencer une de ces improvisations politiques pour lesquelles les habitans de la Grande-Bretagne ont un si vif penchant. Le texte de tous ses discours, c’est l’indépendance de l’Irlande, la destruction du nœud politique qui l’unit à l’Angleterre. Que ce divorce s’accomplisse, tous les maux seront guéris. Les exilés volontaires qui vont semer leurs trésors sur d’autres contrées, reviendront en Irlande ; l’église anglicane d’Irlande tombera dans le néant ; les protestans et les catholiques s’embrasseront comme frères ; la panacée universelle sera trouvée : voilà les promesses solennelles du grand agitateur, promesses qu’il ne cesse de répéter et qui ne cessent pas d’être démenties par l’événement ; promesses qui excitent toujours l’enthousiasme des auditeurs et leur foi implicite. Il faut entendre O’Connell développer son utopie et prédire le moment heureux où toutes les nuances des opinions se confondront dans une seule opinion nationale, où l’Irlandais, redevenu son maître, forcera le Saxon maudit à repasser le détroit et à fuir avec ses lois, avec ses croyances, avec ses chaînes. Il faut l’entendre mêler à ses lieux-communs toutes les exagérations de la haine populaire, allusions bouffonnes, mordantes, calomnieuses ; tout ce qui peut flatter les passions du vulgaire. Il n’épargne personne, ni le roi sur son trône, ni l’alderman protestant de Dublin, ni le gouvernement des whigs, ni le vice-roi et les secrétaires d’état chargés de tenir l’Irlande en respect. Pendant l’intervalle des sessions, O’Connell et les agitateurs du second ordre qui gravitent autour de lui vont répandant à grands flots toutes ces injures, toutes ces invectives, toutes ces caricatures, enjolivées de fragmens de vers empruntés à Thomas Moore et ornées d’invitations au massacre, à la vengeance, au meurtre du clergé protestant ; invitations, hélas ! qui ne sont pas perdues, et dont la populace irlandaise n’est que trop prompte à comprendre le sens, à mettre la coupable moralité en pratique. Tant que le grand agitateur est là, cette fermentation ne s’affaiblit pas, et la saison de l’orage politique revient aussi régulièrement que celle de la moisson ou celle de la gelée. Les meilleurs citoyens voient ce mouvement avec mécontentement et avec dégoût ; et presque toujours quelque scène sanglante, quelque collision meurtrière des paysans et de la force publique viennent servir de corollaire et d’appendice aux furibondes prédications d’O’Connell.


La session est rouverte ; O’Connell revient à son poste. Ses acolytes le suivent, et Dublin retombe dans sa tranquillité déserte et primitive. Le Conseiller de l’insurrection se métamorphose tout à coup ; il change de tactique ; il sait que le rappel (repeal) de la loi sur l’union irlandaise n’a l’assentiment d’aucun parti dans la chambre des communes ; que cette grande question ne se présente guère qu’une fois par an, et que toute solennelle, toute bruyante que soit la discussion, elle ne peut aboutir à rien. Il se souvient que, même en 1834, sa motion n’a été soutenue que par vingt-neuf Irlandais et un Anglais. Il ne peut ignorer que, sous le point de vue commercial et industriel, l’Irlande a beaucoup gagné en se réunissant à l’Angleterre ; que, sous le point de vue politique, elle n’a rien perdu. Il sait encore que rien, si ce n’est une force majeure, n’arrachera des mains de l’Angleterre une conquête si importante, si nécessaire, et dont la cession compromettrait son existence. Aussi l’agitateur irlandais se contente-t-il d’une guerre d’escarmouche : il se bat en guérillero ; il harasse le gouvernement ; il jette des bâtons dans les roues administratives ; il contrarie toutes les mesures de politique active et actuelle, qui sont relatives à l’Irlande, le bill de la réforme irlandaise, le bill de la dime, le bill coërcitif. Dans cette sphère, son influence est énorme. Toutes les fois qu’il s’agit de toucher à la politique intérieure de cette contrée, on commence par savoir quelle sera la conduite d’O’Connell, quel parti il prendra, de quelle manière il compte agir, si son intention est de repousser fortement la mesure, de la prévenir ou de lui opposer une apparente résistance. On essaie de le gagner, et si l’on y parvient, une espèce de compromis a lieu ; O’Connell cesse de menacer et d’invectiver. Les trente ou quarante membres dont il dirige les votes et qui n’oseraient pas se détacher de lui, de peur de n’être pas réélus, baissent le ton à son exemple. Au contraire, O’Connell persiste-t-il dans son hostilité, la lutte commence ; le ministère est battu en brèche. Pour arme principale, l’agitateur irlandais emploie d’interminables, de grossiers, de virulens discours, où toutes les formes de la courtoisie parlementaire sont foulées aux pieds. Tous ses acolytes lui font écho ; l’un après l’autre, chaque membre irlandais se lève, crie, blasphème, déclame, injurie, calomnie, menace, ment avec une audace sans égale ; la chambre fatiguée, dégoûtée, éclate en clameurs de colère et veut étouffer leurs voix. Alors O’Connell prend la parole :

« Voyez, dit-il, comment l’Irlande est traitée ! Avec quel dédain on écoute ses organes ! et comment ce parlement étranger étouffe les représentations les plus justes de mes compatriotes ! » — Alors il proteste devant Dieu contre une si flagrante iniquité ! L’Irlande opprimée l’apprendra ! Le peuple d’Irlande saura quels outrages on verse sur ses délégués ! — Notez bien que le tiers des délibérations du parlement britannique est envahi par les affaires de l’Irlande, ce pays si dédaigné.

Redoutable par ses clameurs, O’Connell l’est bien plus encore lorsqu’il se tait. Regardez-le. La froide ironie de Peel, le sarcasme acéré de Stanley, les dénégations acrimonieuses de quelque Irlandais tory, les corrections paternelles de quelque orateur du ministère, tombent sur lui sans l’émouvoir. Il est là, tranquille sur son banc, la tête basse, de l’air le plus pacifique du monde. A peine murmure-t-il un ou deux mots de défense, quand on lui impute un grossier mensonge, une énorme calomnie. Mais malheur à vous qui l’attaquez ! Il prendra sa revanche, il se fera justice, il vous accablera de son mépris et de ses injures, dans quelque lettre à ses commettans, dans quelque harangue au peuple irlandais ; et Dieu sait s’il se dédommagera de son silence forcé !

A force de virulence et d’insultes dans la chambre des communes, à force de dénonciations contre ses collègues, il les révolta tellement dès son début parlementaire, que tous les partis se réunirent pour l’accabler et mettre un terme, s’il était possible, à ses excès et à ses calomnies. Tous ceux qui pouvaient articuler contre lui quelque grief, se levèrent l’un après l’autre, prouvèrent qu’il avait blessé la vérité et la justice et furent accueillis par les bravos de la chambre. Il lui fallut subir les reproches successifs de Dawson, de Hardinge, de Shaw, de Littlelon, de lord Althorp, de plusieurs autres, et les acclamations méprisantes de leurs confrères. Sa réponse fut faible et peu concluante, comme il lui arrive toujours quand on l’attaque vigoureusement et qu’on le serre de près. Il en appela au peuple d’Irlande et se représenta comme victime, comme foulé aux pieds et insulté, parce qu’il revendiquait les droits et les privilèges de sa patrie.

« Si je mérite les huées de cette chambre, ou d’une partie de cette chambre, s’écria-t-il, comme attaché à mon pays par un inébranlable attachement, comme frappant d’un inaltérable mépris ceux qui l’oppriment, comme voyant avec un incurable dégoût les alliés et les amis de ces oppresseurs : ces huées, je les mérite, je les accepte. Cet attachement, ce mépris, ce dégoût sont gravés dans mon cœur ! »

Pour la première fois le parlement d’Angleterre fut témoin d’une scène qui rappelait la Convention nationale de France et ses étranges séances, lorsque toute la verve, toute l’éloquence, toute la colère de la majorité se soulevaient et s’armaient pour écraser et pour abattre un ou deux jacobins sans nom et sans consistance, destinés plus tard à écraser à leur tour ceux dont le talent les avait humiliés. Si l’on pouvait comparer à cette bête féroce sous figure humaine que l’on appelle Marat l’homme distingué, le chef audacieux qui s’est emparé du mouvement catholique irlandais, on se souviendrait malgré soi de cette séance du 25 septembre 1792, où le médecin de Neuchâtel, assailli de toutes parts, accablé du poids de l’indignation et du mépris de ses collègues, osa braver leurs attaques furieuses, et invoquer la vengeance populaire contre les législateurs qui l’entouraient.

Toujours roi du parti catholique irlandais, O’Connell voyait décroître son crédit dans la chambre des communes, lorsqu’une circonstance augmenta sa déconsidération. Au moment où l’acte d’émancipation fut passé, un autre bill autorisa le lord-lieutenant à supprimer toutes les associations qui lui paraîtraient dangereuses au repos de l’état : acte d’autorité presque arbitraire, il faut l’avouer, et qui ne peut trouver sa justification que dans la situation critique de l’Irlande. Dans l’hiver de 1829, une proclamation du duc de Northumberland signée « Henri Hardinge, » secrétaire d’état d’Irlande, anéantit une des nombreuses sociétés formées sous la direction d’O’Connell. Je ne sais quel sujet spécial de mécontentement le grand agitateur pouvait avoir contre M. Hardinge ; mais, dans cette occasion, il se crut autorisé à le traiter de la manière la plus outrageante : il l’appela « soldat de fortune, enfant trouvé de la guerre et du hasard, misérable petit officier anglais, écrivain vénal et ridicule. » Hardinge, qui a long-temps fait la guerre avec distinction, crut devoir lui demander compte de ces étranges épithètes. C’était agir en vieux militaire, O’Conneel lui répondit en avocat. Il chercha un asile à l’abri du vœu solennel qu’il avait formé, disait-il, et du duel que nous avons raconté. Son refus obstiné de donner satisfaction de ses paroles, lui fit le plus grand tort dans le public, et pendant quelque temps on remarqua qu’il mettait plus de modération dans son langage.

En 1830, O’Connell représenta au parlement le comté de Waterford. Lorsque les whigs arrivèrent au ministère, on crut que l’opposition d’O’Connell allait s’adoucir, et qu’il se rapprocherait peu à peu d’un gouvernement favorable sous plusieurs rapports au parti catholique d’Irlande. Le contraire arriva : O’Connell redoubla de véhémence, comme s’il eût craint que ses anciens acolytes n’usurpassent une partie de sa popularité. Le voilà donc tout occupé à les noircir. Durant ce mémorable hiver, il s’éleva contre le cabinet avec plus de virulence que jamais.

Dublin offrit alors le spectacle vraiment remarquable d’une lutte entre un particulier, d’une part, et un gouvernement tout entier, de l’autre. Le combat s’engagea noblement du côté de Daniel O’Connell. Il n’excita point aux violences et au désordre le peuple ou l’armée. Il se contenta d’adresser des discours à ceux-ci, à ceux-là des proclamations. Le marquis d’Anglesey était alors lieutenant du roi. Le secrétaire irlandais était un homme remarquable. nommé Stanley. Le grade de cet officier public est nominalement inférieur : mais c’est toujours lui qui est en réalité ministre responsable des affaires d’Irlande. Le vice-roi, ou lieutenant du royaume, appartient toujours à l’une des classes les plus élevées de la noblesse ; c’est un symbole du pouvoir royal : il est chargé de représenter le roi avec la dignité et les honneurs dus au chef de l’état.

Stanley, dont nous venons d’entretenir le lecteur, se montra l’un des plus redoutables adversaires que Daniel O’Connell eût jamais rencontrés. Doué d’une inébranlable fermeté de caractère, de talens supérieurs en fait d’administration, d’une facilité extrême dans les discussions et les débats, où il portait encore une dialectique serrée et une grande finesse, Stanley était un des membres les plus influens de la chambre des communes : malheureusement ses manières empreintes d’orgueil et de fierté et sa fougue naturelle diminuèrent la popularité dont il aurait pu si largement disposer. O’Connell avait souvent éprouvé dans le parlement l’atteinte de ses amers sarcasmes ; aussi avec quelle ardeur désirait-il se venger « de ce barbier des pauvres, » comme il l’appelait [1] !

La première assemblée que Daniel O’Connell convoqua fut celle des Métiers de Dublin, corps tumultueux et catholique. « Je suis homme de métier, dit quelque part Daniel, et mon métier, c’est l’agitation. » Cette assemblée fut bientôt dissoute par une proclamation. Dans le même temps on anéantit une multitude d’autres associations : — l’anti-Union, — l’association pour la prévention des réunions illégales, — les Déjeuners politiques, — les Clubs électoraux, etc. ; toutes ces assemblées avaient pour but d’échapper à certaines prescriptions de la loi et de faire revivre l’union catholique. Tour à tour défenseur de chacune d’elles, O’Connell fut toujours forcé de plier devant l’inexorable lieutenant du roi, qu’une ordonnance de 1829 avait investi de pouvoirs extraordinaires. Au milieu de ces embarras sans cesse renaissans, le génie d’O’Connell lui suscita un projet nouveau, mais bien dangereux. Depuis long-temps Daniel considérait les banquiers et les hommes de l’aristocratie financière comme ses ennemis particuliers ; il résolut de les ruiner en discréditant la circulation de leur papier-monnaie. Peut-être aussi avait-il en vue une crise dans les finances, dont le résultat immédiat ne pouvait être qu’une révolution. « Il est temps, s’écria-t-il en développant son système, que l’Angleterre n’ait plus seule le privilège de la circulation des valeurs monnayées, tandis que l’Irlande ne possède qu’un papier sans valeur [2]. » Il exhortait en même temps le peuple possesseur de bank-notes (billets de banque) à insister pour qu’on en remboursât immédiatement la valeur intégrale. Telle était l’influence d’O’Connell, qu’à peine eut-il élevé la voix, une réaction commerciale, terrible et universelle se développa instantanément dans toute l’Irlande. La terreur panique est générale. Chacun se rue vers les banques pour y demander de l’or. Les banqueroutes se multiplient, les échanges commerciaux sont suspendus pendant dix jours entiers de l’hiver de 1830. La misère s’appesantit sur des multitudes de familles.

O’Connell lui-même ne tarda pas à être effrayé des conséquences désastreuses qu’avait appelées sa conduite sur toute l’Irlande. Devenu plus modéré, il vit enfin la confiance reparaître parmi les commerçans. Le malheur de sa tentative et ses funestes résultats ne lui firent pas perdre un seul, peut-être, de ses partisans. Sa popularité ne reçut aucune atteinte, et la crédulité de ses commettans ne peut être comparée qu’à la confiance de Daniel dans ses propres ressources. On trouverait difficilement, je crois, dans toute l’Europe une autre contrée capable de subir cette influence extraordinaire d’un simple particulier ; influence signalée par un mouvement commercial universel, et qui rappelle en petit ce drame ruineux dont le président Jackson, en Amérique, aidé de toutes les forces de la démocratie, a donné sur une plus vaste échelle un magnifique exemple.

Quelques autres actions politiques de notre héros, accomplies à la même époque, sont empreintes d’une extravagance à peu près semblable, quoique moins funeste par ses résultats. Il commença par réaliser un étrange système de non-importation, en refusant d’admettre dans sa maison du thé, du café ou de la bière qui seraient dus au commerce anglais. Il mit un crêpe à son chapeau en signe de deuil, et déclara qu’il ne l’ôterait qu’au moment où l’ordonnance algérienne qui défendait les assemblées particulières, serait enfin abolie. Mais au mois de janvier 1831, Daniel se vit au pouvoir de la loi qu’il avait si souvent éludée, soit pour lui, soit pour les autres. Il fut arrêté et tenu de fournir caution pour une information criminelle. Cette sorte de procédure est quelquefois employée contre les particuliers, en Angleterre, où il n’y a pas d’accusateur public, excepté pour les causes politiques. Daniel avait été arrêté, ainsi que plusieurs autres, dans une assemblée illégalement réunie. Le jugement devait avoir lieu à une époque très rapprochée ; mais quelque retard étant survenu dans le procès, le mois de juin arriva rapidement, et l’ordonnance de 1825, portée seulement pour deux années, expira à l’époque dont nous parlons. Alors s’élevèrent contre le gouvernement les récriminations du parti tory. On accusait le ministère d’avoir fait un compromis avec O’Connell, et de se désister de la poursuite. D’autre part, O’Connell était accusé par les siens d’avoir traité avec le gouvernement. O’Connell protesta énergiquement de sa loyauté. Il jura que rien ne saurait l’engager à pactiser jamais avec les traîtres.

Cependant le parlement s’assemble, et le ministère déclare qu’on lui a fait des ouvertures relatives à un traité avec O’Connell. Celui-ci nia fortement qu’elles vinssent de lui. Il résulta d’une investigation scrupuleuse un fait très singulier : O’Connell, ne voulant pas laisser son écriture entre les mains des ministres, avait dicté à son propre fils la lettre en question. Il offrait de faire cesser l’agitation irlandaise catholique, sous condition que le gouvernement anglais arrêterait toute poursuite judiciaire, et l’informerait en outre des mesures qu’on se proposait de prendre pour le repos de l’Irlande ! Cette lettre ne tourna point à charge contre O’Connell parmi ses adhérens. Ils ne lui firent à ce sujet ni remarques, ni représentations.

Il est constant que le ministère whig de 1831 avait besoin des lumières et de l’appui d’O’Connell dans la question de la réforme, qu’on traitait alors. Nous avons déjà dit qu’il leur fut d’un grand secours. On ne saurait douter qu’on ne lui ait fait alors quelques propositions, et qu’on n’ait essayé d’acheter ses bons offices et son adhérence à la cause, par le don d’une charge judiciaire ou d’un traitement annuel. Mais il faut rendre justice à O’Connell : il résista constamment aux sollicitations qu’on lui faisait, avec une grande et loyale fermeté. Et, en vérité, y avait-il une charge équivalente à sa position ? Quel emploi valait la peine de descendre du trône où il siégeait en Irlande ? Quel traitement d’ailleurs eût valu les libéralités des paysans de sa patrie ? Nous devons rappeler ici au lecteur les déclamations d’O’Connell au sujet de la pauvreté de ces mêmes paysans.

Quand l’association catholique fut dissoute, les sommes que l’on prélevait sur le peuple pour la soutenir devinrent inutiles, et quelques amis ardens d’O’Connell proposèrent de continuer le prélèvement de l’impôt, afin d’en offrir le résultat à O’Connell, à l’avocat de la cause irlandaise, comme un tribut de gratitude nationale. On doit supposer, pour l’honneur de cet homme célèbre, qu’une proposition si étrange fut faite à son insu. Quoi qu’il en soit, depuis cette époque on perçoit exactement la rente d’O’Connell, c’est ainsi qu’on la nomme ; et ce sont les prêtres catholiques qui se chargent de cette perception pendant l’époque d’agitation oratoire et de patriotisme mélodramatique que nous avons décrite plus haut. Le dimanche, à la porte des églises, les prêtres et les enfans de chœur reçoivent, au nom d’O’Connell, les offrandes des fidèles ; guinées, schellings, penny et pence, tout est reçu avec reconnaissance ; et cette étrange aumône dont l’Irlande entière est le théâtre a produit près de 15,000 livres sterling par an, depuis 18129. Il est vrai que les frais de perception s’élèvent à 25 ou 50 pour cent. O’Connell touche ces deniers sans répugnance et sans scrupule. Il ne sourcille pas quand ses ennemis le saluent du nom assez mérité de Mendiant illustre. «Il accepte, dit-il, cette rémunération, non-seulement comme un témoignage de reconnaissance de la part de ses concitoyens, mais comme compensation des sacrifices qu’il a faits en se dévouant à la cause de la patrie, et en délaissant le barreau. » Il faut ajouter que sa manière de vivre est infiniment coûteuse, et que sa situation politique le force à de continuels voyages, et à un état de maison dispendieux. Sa demeure, à Londres, sert de point de ralliement à son parti, qui se compose en général d’aventuriers besoigneux, et l’on ne peut douter que ses projets politiques ne l’entraînent à plus d’une dépense secrète. Il faut donc regarder sa pension annuelle, moins comme un revenu personnel que comme la liste civile de ce roi très catholique de l’Irlande révoltée. Sa famille est nombreuse et prodigue ; aussi le libérateur, l’agitateur, comme on l’appelle, le héros du catholicisme irlandais, n’est-il pas riche, et ses ennemis annoncent hardiment le jour où le ministère fera l’acquisition définitive de cet adversaire formidable, si le ministère croit qu’il en vaille la peine, et si un sentiment de probité n’arrête pas les agens du pouvoir. Quoi qu’il en puisse être un jour, jamais démagogue n’a tiré meilleur parti de la faveur populaire. Personne avant lui ne l’avait négociée comme une lettre de change, et ne l’avait convertie en bonnes espèces sonnantes, payables tous les ans.


Dans le parlement de 1831, qui dura si peu et qui ne fut convoqué que pour passer le bill de la réforme et être dissous presque aussitôt, O’Connell représenta le comté de Kerry. La réforme irlandaise, tout incomplète qu’elle fût aux yeux d’O’Connell et de ses amis, augmentait considérablement leurs forces. Déjà l’élection des comtés leur appartenait presque entièrement ; celle des bourgs, qui avait appartenu à quelques propriétaires et aux corporations protestantes, s’ouvrit à tous les citoyens : la majorité catholique du sud et de l’ouest s’en empara. A Dublin même, où, depuis si long-temps, les membres des corporations protestantes avaient disposé souverainement des élections, et fêté, le verre à la main, les membres de leur choix, en buvant à la santé du roi Guillaume, on vit O’Connell et M. Ruthven, un de ses satellites, l’emporter sur leurs adversaires et devenir les représentans de la capitale de l’Irlande.

Les membres irlandais de la chambre des communes offrent l’image exacte de la situation du pays et des partis qui le divisent. On peut compter en Irlande de 15 à 18 cent mille protestans. Dans les provinces de Leinster, de Munster et de Connaught, la masse protestante se compose principalement de la noblesse, de ses parens, de ses domestiques, de ses alentours et des commerçans des grandes villes. Dans l’Ulster, la province la plus septentrionale de l’Irlande, la moitié des paysans et des ouvriers habitant les villes de manufactures se rattachent à différentes sectes protestantes. Ce sont Là les ennemis d’O’Connell, qui, de son côté, soutenu par les prêtres, sert de guide et de chef aux quatre cinquièmes de la population, sans que cette masse corresponde, à beaucoup près, aux quatre cinquièmes de la richesse et de l’industrie nationales. En vain a-t-il essayé d’attirer à son parti les Irlandais protestans ; à peine un seul d’entre eux s’est-il déclaré favorable à l’indépendance définitive de l’Irlande.

Si la représentation de ce pays à la chambre des communes était proportionnelle à sa population, le tiers de la chambre des communes se composerait d’Irlandais. Ce nombre se réduirait à peine à un dixième, si la représentation se proportionnait à la somme d’impôts versés par l’Irlande dans le trésor public. On a choisi un moyen terme entre ces deux extrêmes, et les membres irlandais, au nombre décent, forment à peu près un sixième de la chambre. Vingt-cinq ou trente de ces membres représentent les vieilles doctrines protestantes : ce sont les tories de la couleur la plus prononcée, adversaires violens du ministère actuel, poussant l’intolérance jusqu’à la fureur, jusqu’à l’absurdité ; car en Irlande l’exagération est commune, et les ultra de tous les partis sont plus véhémens et moins sincères qu’en Angleterre. Trente ou quarante autres membres sont des libéraux de nuances diverses, qui soutiennent le gouvernement, et qui s’entendent pour maintenir l’union politique de l’Angleterre et de l’Irlande.

Vient ensuite la bande noire d’O’Connell, son bataillon sacre, sa phalange dévouée ; elle se compose de quarante votans connus sous le nom de repealers (partisans du rappel ou révocation de l’union). Porter la réforme dans toutes les branches de l’administration, détruire l’église protestante d’Irlande et assurer l’indépendance de ce pays, tel est leur but. Ils suivent O’Connell dans toutes ses manœuvres, à droite, à gauche ; qu’il avance, qu’il recule, ils imitent tous ses mouvemens. Il compte dans cette armée trois fils dont la popularité est due, non pas à leurs talens, mais à l’affabilité et à la bonhomie de leurs manières ; un gendre, quatre ou cinq cousins et d’autres parens, la queue d’O’Connell, comme on la nomme, et qui se gardent bien de jamais se détacher de leur chef. Nul dissentiment parmi ces hommes qui votent ensemble sur toutes les questions irlandaises ou anglaises, et qui assurent à O’Connell un pouvoir et une importance que ne possède aucun autre membre du parlement. Dans cette phalange auxiliaire, un seul homme, M. Shiel, se fait remarquer par l’éclat de son talent ; mais ce talent n’est après tout qu’une verve poétique exubérante, une facilité d’élocution qui éblouit le vulgaire ; il ne peut jouer qu’un second rôle sur la scène politique, il ne peut y briller qu’à côté d’un acteur plus puissant que lui ; son caractère manque de solidité, de poids et de conséquence. Le reste de l’armée O’Connelliste n’a de droits à la faveur du peuple, que son dévouement à ce qu’on appelle l’indépendance de l’Irlande, indépendance qui n’est après tout que le divorce des deux pays. Souvent on a reproché à O’Connell d’avoir écarté par jalousie les hommes de talent qui pouvaient le supplanter et partager avec lui la faveur populaire : accusation peu fondée, selon nous. Récemment on avait accusé M. Shiel d’avoir démenti, dans des conversations particulières, les opinions qu’il avait prononcées à la tribune. O’Connell, au lieu d’aggraver la situation de son confrère, lui tendit la main, le secourut et l’aida à se tirer de ce mauvais pas.


Pendant le cours de la session actuelle, les manœuvres d’O’Connell relativement à la dîme irlandaise ont fixé l’attention et causé la surprise générale. Cette dîme n’est qu’un impôt payé par le propriétaire catholique entre les mains du clergé protestant : elle ne pèse pas sur le paysan, elle ne grève que le propriétaire. Quand M. Littleton eut fait sa motion, dans laquelle il proposait de convertir la dîme en pension annuelle et fixe, O’Connell s’éleva violemment contre le plan des réformateurs et demanda l’abolition totale de la dîme, c’est-à-dire l’augmentation du revenu des propriétaires irlandais, déjà beaucoup trop riches proportionnellement aux autres classes de leurs concitoyens. Mais dans une discussion plus récente, O’Connell changea d’avis ; il ne demanda plus l’abolition, mais seulement la diminution de la dîme et l’application des deniers qu’elle rapporte à d’autres dépenses administratives. On a été surpris de le voir adopter des opinions si modérées ; on a cru que cette avance vers le gouvernement annonçait une réconciliation prochaine, et que bientôt il accepterait des fonctions publiques. Nous ne pouvons ajouter foi à cette dernière rumeur que rien ne justifie ; déjà O’Connell a rejeté avec dédain de meilleures occasions d’exploiter la trahison qu’on lui impute. Il est sincère au fond, profondément sincère dans l’opinion qu’il a embrassée ; et au milieu des étranges contradictions, des excès et des exagérations fatales qui ont marqué sa carrière politique, cette sincérité est évidente. Toutefois, ne renoncerait-il pas aujourd’hui à son rôle d’agitateur, s’il le pouvait avec honneur, avec sûreté ? Nous le pensons. O’Connell n’est plus jeune ; de longues fatigues commencent à courber son esprit et son corps ; les cris d’une multitude enthousiaste, la lutte violente des débats parlementaires, l’orgueil de la suprématie, l’ivresse d’un pouvoir presque despotique exercé sur une populace sauvage, tous ces stimulans énergiques font trop long-temps nourri et animé de leur vie fébrile et harassante, pour que le dégoût et la lassitude ne commencent pas à se faire sentir. Maintenant il a une famille à soutenir, des propriétés à perdre ou à conserver ; l’Irlande agitée par lui suit un mouvement plus irrégulier, plus effréné qu’il ne l’aurait cru. La propriété est menacée ; les paiemens s’arrêtent ; les prêtres eux-mêmes tremblent pour leurs faibles revenus et pour leur influence sur leurs ouailles rebelles. Tous les agitateurs se lassent et désirent le repos. Mais comment atteindre ce repos, sans sacrifier sa popularité, sans se couvrir de honte ? Tel est le problème à résoudre : telle est la situation présente d’O’Connell.

Qu’il réussisse à descendre de ce trône glissant qu’il occupe ; que son abdication soit aussi habile que son usurpation a été brillante, et cet homme, le plus audacieux, le plus puissant des démagogues modernes, sera le plus complètement heureux des hommes politiques qui ont joué un rôle sur notre scène turbulente.

Aux yeux de ceux qui jugent superficiellement la politique intérieure des trois royaumes, ce portrait d’O’Connell paraîtra sévère et même inique ; on croira que les préjugés protestans et les affections anglaises ont influé sur l’auteur de ces pages ; on s’étonnera qu’un ami de la liberté n’ait pas ménagé davantage l’homme dont toute la vie a été dévouée aux intérêts de l’indépendance nationale. Peut-être en effet, à notre insu, les idées et les souvenirs britanniques nous ont-ils dominé. Mais en jetant les yeux sur ces fertiles plaines irlandaises et sur les fléaux qui en dévorent la fécondité ; en examinant de près l’état de l’Irlande, sa barbarie féodale, sa misère profonde, on ne peut s’empêcher de regarder les agitateurs publics et ceux dont la gloire et la fortune ont pour base les orages et les malheurs de la patrie, comme les véritables causes de ces énormes calamités. Que le gouvernement anglais se soit montré tyrannique, que la conquête anglaise ait écrasé l’Irlande, rien de plus vrai ; mais cette tyrannie n’existe plus ; mais les chaînes dont ce pays était couvert sont tombées l’une après l’autre ; et si leur empreinte douloureuse subsiste encore, au temps seul il appartient de l’effacer.

Le paysan irlandais jouit de la liberté individuelle ; ses droits sont aussi étendus, aussi complets que ceux de tous ses concitoyens ; il ne paie pas plus d’impôts qu’eux ; il ne peut se plaindre d’aucune injustice. Et cependant l’Irlande est toujours pauvre et barbare ! Qui s’en étonnerait ? La fièvre politique l’agite et la dévore ; l’agriculteur qui possède des capitaux, de l’activité et du bon sens, néglige de les employer à l’exploitation de ses terres ; il sait que sa vie est menacée, qu’une population haineuse l’environne, que l’amélioration de ses biens, le progrès de son industrie lui sont odieux, et qu’elle ne veut ni souffrir qu’il s’enrichisse, ni l’imiter dans ses efforts. Le protestant, en butte à l’animosité des catholiques, réalise ses économies et part pour l’Amérique septentrionale ; la police et les soldats, chargés de maintenir l’ordre, sont entourés de pièges et forcés de lutter contre tout un peuple en armes ; un détachement est-il massacré, les coupables sont protégés par leurs voisins ; et O’Connell, tout en condamnant le meurtre, emploie sa gigantesque influence à les protéger contre la loi.

Le manufacturier cherche-t-il à employer son capital avantageusement ; ses ouvriers, animés par des harangues factieuses, se coalisent contre lui : dans son désespoir, il abandonne son entreprise et va chercher ailleurs une exploitation moins lucrative peut-être, mais plus certaine. Comme on a beaucoup déclamé contre les absentees ou Irlandais qui s’exilent de leur pays, le propriétaire essaie de venir habiter l’Irlande. Si ses biens sont situés dans une des provinces du sud, on tue ses domestiques, on outrage sa famille, on brûle ses fermes, il vit au milieu de l’insurrection. Au moindre acte d’indépendance qui déplaît aux agitateurs, il est dénoncé à la populace, tourmenté et insulté dans le sein de sa famille, poursuivi jusque dans ses foyers.


Malheureux pays que celui où tous les rapports de famille et de société sont empoisonnés par le fanatisme politique et religieux ! Industrie, commerce, vertus publiques et privées, tout s’anéantit, tout disparaît sous cette influence délétère. Les politiques européens, qui désirent la chute du colosse britannique, n’ont pas d’instrument et d’allié plus sûr que le brillant O’Connell et la faction qu’il commande. Quant à ceux qui aiment l’Angleterre et qui désirent non-seulement la stabilisation de son gigantesque pouvoir, mais son application utile à la grande cause de la civilisation, ils ne peuvent que regarder avec douleur et avec crainte ces hommes effrénés, dont la violence, arrachant sans cesse au gouvernement de nouvelles mesures despotiques, le force de s’allier aux partisans de l’autorité arbitraire, et le précipite ainsi dans les bras des ennemis éternels de la justice et de la vérité.


UIS MEMBRE DU PARLEMENT.

  1. Les barbiers irlandais, pour donner à leurs jeunes apprentis l’expérience de leur état et pour leur former la main, leur confient le menton des pauvres et des mendians, que ces apprentis rasent gratis. O’Connell prétend, assez spirituellement d’ailleurs, que le gouvernement anglais sacrifie à la même expérience l’Irlande et les irlandais, et que tous ses apprentis hommes d’état, tous ses apprentis ministres ne passent le détroit et ne viennent administrer l’Irlande que pour se former la main. (Note du traducteur.)
  2. Les Revues irlandaises (Irish Bulls) sont aussi populaires, aussi amusantes, aussi nombreuses et tout aussi peu probables que les gasconnades attribuées par les Français aux habitans des bords de la Garonne. L’Irish Bull est un mélange d’étourderie, de vivacité, de naïveté et de bêtise, qui ne conviendrait pas mal au classique arlequin de l’Italie. Une des plus plaisantes inventions de ce genre se rapporte non à l’époque précise dont il est question, mais à la même masse de faits. On assure que les insurgés de 1798 achetèrent à grands frais et réunirent tous les bank-notes émis par un banquier protestant, et les brûlèrent, afin de le ruiner, disaient-ils. Quand même cette bizarre anecdote serait fausse, elle peint bien la violence étourdie des Irlandais, et cet aveugle besoin de vengeance qui souvent retombe sur eux. Ainsi la croisade de notre agitateur O’Connell contre les banquiers n’a fait de tort qu’à leurs pratiques. Les troubles civils ne peuvent avoir aucune influence heureuse sur la circulation des valeurs monnayées, ainsi que l’événement l’a prouvé. (N. du Tr.)