Histoires, légendes, destins/23

L’histoire tragi-comique de Sarda Tragine, le bandit de l’Ariège


Il est de mode, chez les intellectuels américains ou les hommes d’État anglais, de se donner, auprès des journalistes qui ont la manie de l’enquête, pour liseurs de romans policiers. C’est une pose comme une autre. Elle correspond à une réalité, en certains cas, paraît-il. Merveilleux moyen de détente, dit-on. On m’affirme que de graves juristes, chez nous, partagent ce goût.

Je ne l’ai pas. Rien ne me semble plus frelaté que ces laborieux échafaudages de malices cousues de fil blanc et de secrets qui ne restent mystérieux que par la bonne volonté du lecteur.

Les récits de procès véritables ne présentent pas les mêmes inconvénients : ils ont l’intérêt de biographies romancées. Encore ne faut-il pas leur accorder l’importance que leur donnait Édouard Drumont dans De l’or, de la boue, du sang, par exemple.

En un mot comme en cent, j’ai feuilleté un volume des Procès burlesques de Pierre Bouchardon. J’y ai noté de bonnes histoires. En voici une. Il y avait, en 1837, dans l’Ariège, au petit village de Leychert, un homme coléreux, qui s’appelait Pierre Sarda et qu’on avait surnommé Tragine. Ayant frappé de deux coups de couteau un pauvre particulier qui en garda le lit pendant cinq semaines, il passa en cour d’Assises ; toute blessure entraînant l’incapacité de travail constituait alors un crime. Tragine avait été dénoncé par le maire du lieu, Guillaume Pic, qui le craignait à un tel point qu’il essaya de se défiler, l’audience venue.

Tragine lui en garda néanmoins une rancune tenace.

Condamné à cinq ans de prison et enfermé dans la Tour ronde à Foix, il s’en évada en même temps qu’un compagnon avec lequel il adopta l’existence du bandit de grand chemin. L’association dura peu de temps. Bientôt, on trouvait ce compagnon, mort, au beau milieu de la route, un coup de couteau au ventre. La cour d’Assises condamna Tragine, pour homicide volontaire, au bagne perpétuel. Mais il demeurait imprenable.

On ne l’appelait plus que le bandit de l’Ariège. La gendarmerie n’aurait jamais pu le rejoindre. Et ceux qui prenaient part aux « chasses à l’homme », parfois organisées contre lui, le craignaient trop pour y aller de tout leur cœur. Il gardait son domicile à Leychert où il paraissait souvent. Pierre Sarda passait sur les routes la tête haute, vêtu de drap bleu, le fusil sur l’épaule et les pistolets à la ceinture. Les gens lui parlaient chapeau bas et l’appelaient monsieur Tragine.

Monsieur Tragine payait bien leurs services.

En effet, il ne volait pas souvent, se bornant alors à dévaliser quelque banquier ou notaire, où il trouvait une ample moisson d’écus, dont il faisait profiter les pauvres diables.

Il pensait avant tout à se venger de Pic et de sa famille. Il allait, proférant les plus terribles menaces contre ces gens : il défendait aux ouvriers agricoles de travailler pour eux. Mal en prit à Baptiste Rouzaud, dit Castaurias, de l’avoir oublié. Surpris près de la fontaine, appelée la Fountasse, où il menait boire le cheval de la maison, Baptiste, d’abord copieusement battu à coups de crosse de fusil, se vit précipiter au fond de la fontaine dont les dalles lui meurtrirent la figure.

Les gendarmes reparurent à Leychert et, sans preuve, Tragine prétendit que la dénonciation émanait de Pierre Pic, dit Lavignasse, père de Guillaume. Tragine le rejoignit dans un champ assez éloigné des habitations. Il lui lâcha un coup de fusil dans l’abdomen, puis le larda de coups de couteau. Le solide vieillard en réchappa. D’autant mieux que, sa vengeance satisfaite, Tragine avait porté Lavignasse hors du pré, l’avait embrassé sur les deux joues, avant d’aller prévenir un voisin et la fille de sa victime. Mais il n’en affirmait pas moins que toute la famille Pic y passerait.

Les autorités s’émurent. Une compagnie entière de soldats vinrent camper au village ; ils remplissaient complètement la maison de Guillaume Pic. Or, un soir qu’ils venaient de se coucher et que Guillaume allait manger une bouchée à la cuisine avant de monter lui-même, un coup de feu éclatait à la fenêtre. Le maire, ou plutôt l’ex-maire à cette époque, s’écroulait. Tragine l’avait eu en dépit de la soldatesque. Ces Pic avaient l’âme chevillée et Guillaume n’en mourut pas plus que Pierre.

La chasse s’organisa méthodiquement, mais seule la ruse devait venir à bout du bandit.

Celui-ci jugeait bon de mettre, pour quelque temps, entre lui et la police, une frontière, celle de la république d’Andorre en l’occurrence. Il lui fallait un passeport. Il le demanda au maire de Larcat, commune voisine du pays d’Andorre. Le maire refusa d’abord, puis, se ravisant, donna un rendez-vous à Tragine. C’était un guet-apens habilement monté. Tragine prit de nouveau le chemin de la cour d Assises. L’homme qui eut l’honneur de l’arrêter, pour le confier aux gendarmes, portait le nom poétique d’Antoine Delnomdedieu.

Les faits paraissaient évidents. Le procès traîna quand même. Outre que les bonnes gens manifestaient une répugnance invincible à témoigner contre leur bandit, celui-ci se disait si bien la victime des Pic, il invoquait avec de si bons arguments le cas de légitime défense que le jury et même les magistrats hésitaient. N’avait-il pas secouru Lavignasse après l’avoir blessé ? Il prétendait que ce Lavignasse l’avait d’abord menacé de sa faux. Il racontait aussi qu’il n’avait tiré que dans les jambes de l’ancien maire.

Et puis, il noyait le procès d’un flot de paroles intarissable. Quand le juge voulait l’arrêter, il s’écriait : « On veut me condamner sans m’entendre, comme on a fait à Jésus ! » Ou bien il trépignait de rage, jetait sa casquette par terre et la piétinait. D’autres fois, il affirmait : « J’aime mieux m’en aller ; vous ne m’écoutez pas, votre injustice me dégoûte ». Il joignait le geste à la parole et les gendarmes avaient toutes les peines du monde à le retenir.

La justice n’eut raison de lui que lorsqu’intervint le procureur général Plougoulm, avocat de grand talent, dont certain exploit inspira à Courteline l’une de ses meilleures comédies (celle où l’avocat de l’accusé devient brusquement substitut du procureur). Mais, comme disait Kipling, c’est une autre histoire.

Le jury accorda à Tragine le bénéfice des circonstances atténuantes. Il faut dire que ses deux victimes, Pic père et fils, étaient bien vivantes : on n’avait pas établi la preuve des autres crimes. Condamné aux travaux forcés, il plaisanta : « Ces messieurs m’ont trouvé trop petit ; ils n’ont pas voulu me raccourcir davantage ». Il était, en effet, tout court.

On l’exposa au pilori, comme le voulait le code pénal de ce bon vieux temps.

Pendant plusieurs heures, en pleine place publique, il échangea des plaisanteries avec la foule qui, prise d’enthousiasme pour cet excellent bandit, fit pleuvoir les pièces de monnaie qui devaient lui adoucir le régime de la prison. Ça aussi, le code le permettait.

11 mai 1940.