Histoires, légendes, destins/24

L’étrange histoire de Marie Lafarge
et de ses deux procès


Pour une fois, je cède à la tentation de raconter une « cause célèbre ». L’affaire Lafarge, en son temps, défraya la chronique du monde entier. Mme Marcelle Tinayre lui redonne l’actualité dans le livre qu’elle lui consacre.

Cela se passait vers 1840. Sous le règne de Louis-Philippe, le roi-citoyen. Ce détail ajoute à l’extraordinaire de ce récit, comme on va le voir.

L’héroïne était fille du colonel Cappelle, petite-fille du riche Collard, qui avait épousé une fille de Mme de Genlis et de Philippe-Égalité. Elle était donc petite-nièce du roi régnant.

Cette parenté lui servait, d’autant qu’elle était la nièce de gens puissants, comme M. de Garat, régent de la Banque de France, et de M. de Martens, diplomate prussien. Elle fréquentait la bonne société et la famille royale l’admettait dans son intimité, jusqu’à un certain point. Marie était une enfant spirituelle, mais terriblement indépendante. Ayant le goût du danger, elle le cherchait partout.

Son père meurt et alors cesse la belle vie dans les garnisons où on la traite en princesse, comme il se doit. Sa mère se remarie avec Eugène de Coëhorn, qui agit, à l’égard des enfants de sa femme, moins comme un second père que comme un grand frère. La bonne vie va recommencer, quand le malheur frappe de nouveau : la mère de Marie meurt. M. de Coëhorn ne tarde pas à se remarier. Antonine, la sœur aînée de Marie, est mise en pension par les soins de Mademoiselle, sœur du roi Louis-Philippe. Marie va d’une tante à l’autre, du foyer des Martens à celui des Garat, ou de la famille Montbreton à celle des Nicolaï. Les orphelines ont une fortune considérable encore ; les tantes songent à marier Marie, dont le caractère les inquiète.

Marie est romantique, portée à déformer la réalité. Au physique, elle est belle, mince ; la figure mangée par de beaux yeux noirs et pathétiques ; sa voix a un son qui remue le cœur.

Son goût des inventions névrosées finit par trouver un splendide aliment. Il faut raconter cette histoire ici, parce qu’elle figurera dans le drame final.

Marie se promenait souvent aux Champs-Élysées avec sa cousine de Nicolaï. Elles y rêvaient toutes deux, sous la surveillance d’une duègne. Mais la duègne ne pouvait empêcher ses protégées de remarquer un « beau ténébreux » qui les suivait dans leur promenade. Marie Cappelle apprend qu’il s’agit d’un nommé Félix Clavé, fils d’un professeur. Mlle de Nicolaï ne peut songer à devenir Mme Clavé, mais ne lui plairait-il pas d’être aimée en secret ? Marie Cappelle voit l’occasion d’une intrigue. Elle écrit à Félix, lui donne des rendez-vous et finit par le présenter à Mlle de Nicolaï. Cette dernière s’effraye et écrit ses adieux à Félix. Marie Cappelle renoue elle-même les fils de l’intrigue ; revoit Félix, lui écrit, en reçoit des lettres et l’entretient dans l’espoir, tout en continuant à agiter l’esprit de Mlle de Nicolaï.

La famille découvre tout, Marie doit rendre les lettres relatives à cette affaire. Mais elle en garde quelques-unes, qui lui serviront plus tard.

Tout le monde se préoccupe de marier sans retard la dangereuse fille.

Mlle de Nicolaï, devenue dans l’entrefaite vicomtesse de Léautaud, l’invite à la campagne pour lui présenter un mari en perspective. Le mari en question se dérobe au dernier moment et, dans le même temps, monsieur de Léautaud constate qu’on a volé, au châlet, les diamants de sa femme. L’auteur reste introuvable. Mais on le trouvera plus tard…

Les bonnes tantes dénichent enfin un mari pour leur nièce de vingt-trois ans. C’est un industriel limousin, M. Pouch-Lafarge, qui cherche femme. Le provincial n’est pas de son monde, il est mal décrassé. Mais on pousse au mariage.

Pouch-Lafarge présente d’ailleurs l’affaire sous un jour acceptable. Il décrit le beau pays qu’il habite. La jeune femme déchante dès le mariage. Son mari était avide, brutal. Il la brusqua et, dès l’abord, se l’aliéna.

La brutalité du mari provoqua des scènes douloureuses, dès l’arrivée et, dans une lettre pathétique, Marie lui redemande sa liberté. Un oncle de Lafarge, qui connaissait la vie, réussit à arranger les choses et les époux parurent pendant quelque temps s’entendre à merveille. Cette entente n’était pas sérieuse. Un exemple le démontrera. Lafarge et Marie firent leur testament, chacun léguant sa fortune à l’autre. Mais le mari s’empressa d’en faire un autre par lequel il donnait ses biens à sa mère et à sa sœur.

Apparemment, Charles Lafarge était un maître de forges prospère. Il allait atteindre à la grande fortune quand il aurait fait breveter une certaine invention. Mais il lui fallait de l’argent pour l’exploiter. C’est alors que Marie lui apporta des diamants dissimulés dans un sachet de satin rouge. « J’ai ces diamants depuis l’âge de huit ans, dit-elle. Ils avaient été confiés à une vieille bonne par mon ancêtre paternel. »

Les diamants ne suffisaient pas. Lafarge partit pour Paris afin d’intéresser à son affaire les riches parents de sa femme. Cela n’alla pas tout seul. Le séjour à Paris se prolongeait, Charles demandait constamment à Marie de solliciter platement sa famille.

Marie se lassa. Elle vit bien que Charles ne possédait pas l’envergure d’esprit qui lui aurait permis de faire fortune. Allait-elle rester toute sa vie la compagne d’un tel être ?

Il y avait beaucoup de rats au Glandier. Marie Lafarge (Charles étant toujours à Paris) décida de se débarrasser des rongeurs. Elle envoya donc un domestique au bourg voisin lui acheter un peu d’arsenic.

Dans le temps, la famille du Glandier avait résolu d’expédier une caisse de bonnes choses à l’exilé, entre autres des gâteaux dont il raffolait. Sa mère était célèbre pour ses « choux ».

On lui en enverrait. Marie eut une idée charmante : à une heure convenue, Charles, à Paris, et la famille, au Glandier, mangeraient, en même temps de ces bons choux. Charles serait même prié d’inviter à cette occasion la sœur de Marie. Quand les pâtisseries furent prêtes, la jeune femme apporta dans sa chambre celles qui étaient destinées à son mari et qu’elle se chargeait de mettre dans la caisse.

Une lettre de Marie précéda la caisse à Paris. À l’heure dite, Charles, enchanté, alla chercher son colis au bureau des diligences. Rentré à sa chambre, il défit le paquet, qui contenait un billet de sa mère. Il remarqua que sa femme, dans sa lettre, parlait d’un gâteau, mais que sa mère mentionnait « des » gâteaux. La boîte ne renfermait qu’un gâteau. Simple inadvertance, se dit-il.

Le lendemain, le garçon de l’hôtel courait chez le beau-frère de Charles, Félix Buffière : M. Lafarge avait été, toute la nuit, secoué par des tranchées et des vomissements épouvantables. Félix lut la lettre de Marie ; plus tard, il devait se rappeler qu’il n’y était pas question d’une invitation à la sœur.

À quelque temps de là, Charles put rentrer au Glandier. Il avait obtenu son brevet et emprunté 25,000 francs. Il était loin des 200,000 francs qu’il voulait. Ce fait pouvait confirmer Marie dans l’idée peu reluisante qu’elle se faisait de l’habileté de son mari. Elle ne connaissait pas tout ! En réalité, Charles Lafarge était couvert de dettes.

C’était en janvier 1840, soit cinq mois après le mariage de Charles et Marie.

Le soir de son arrivée chez lui, Charles Lafarge dut s’aliter et il voulut faire la dînette dans sa chambre avec sa femme. Cette nuit-là, il eut encore des vomissements, comme à Paris. On appela le médecin, qui diagnostiqua une indigestion causée par des truffes. Quand le médecin partit, Marie lui demanda une ordonnance pour se procurer de l’arsenic, parce que les rats n’étaient pas disparus…

La maladie se prolongea. Marie soignait son époux, qui en venait même à refuser les soins de sa mère. C’est que sa femme était si bonne ! Un jour, celle-ci fut souffrante. Charles l’apprit et aussi que Marie prenait des laits de poule. Il manifesta le désir d’en partager un avec elle, délicate pensée d’amoureux. On en confectionna donc un dans la chambre de Marie. Quand on le porta à Charles, celui-ci dormait. Marie demanda que le lait de poule restât dans sa chambre, pour que Charles eût son illusion entière, à son réveil.

Charles put enfin boire son lait de poule, toujours en l’absence de Marie. Sa mère et Mlle Brun, personne en visite au Glandier, remarquèrent qu’il ne le buvait pas en entier et elles constatèrent qu’il y avait au fond du verre un sédiment étrange.

On retrouva ce sédiment dans d’autres breuvages, les jours suivants. On sut que Mme Charles avait encore commandé de l’arsenic. La rumeur se répandait parmi les ouvriers de l’usine que Charles Lafarge mourait empoisonné. On persuada Charles de ne plus rien accepter de sa femme et l’on fit appeler de nouveaux médecins qui administrèrent des contre-poisons. Trop tard ! Charles s’éteignait le 13 janvier. Immédiatement le procureur du roi était saisi de l’affaire.

En même temps, M. de Léautaud accusait Marie du vol des diamants commis à son château l’été précédent. Marie Cappelle-Lafarge allait faire face à tout.

D’abord, elle accusera le commis Denis du meurtre de son mari. En effet, n’avait-il pas rejoint secrètement Charles à Paris ? N’avait-il pas intérêt à voler le brevet de son maître ? Elle-même a acheté de l’arsenic. Mais ne l’a-t-elle pas fait ouvertement ?

Quant à l’affaire des diamants, elle prétendit que Mme de Léautaud, l’ancienne Mlle de Nicolaï, les avait envoyés à Félix Clavé, parti pour l’Algérie.

L’affaire des diamants s’instruisit d’abord et Marie fut condamnée à deux ans de prison. Elle en appela.

Vint l’accusation de meurtre. Entre temps, des créanciers de Lafarge s’étaient révélés, apportant des billets qui étaient des faux, signés par Lafarge du nom de parents de sa femme. Ainsi, les affaires du mari allaient bien mal et il était devenu faussaire. N’y avait-il pas suicide ?

Les audiences furent longues et Marie triompha presque. Les deux premières expertises ordonnées par le tribunal ne purent conclure à la mort par l’arsenic. Le jury était ébranlé, quand on s’avisa de faire venir un chimiste célèbre, qui s’enferma avec ses aides pendant des jours avec toutes les pièces disponibles, y compris des lambeaux du malheureux Lafarge qu’on avait exhumé. Il conclut péremptoirement à la présence de l’arsenic. Mais, en même temps, arrivait d’Algérie une lettre transmettant l’attestation d’un homonyme de Clavé qui avait reçu par erreur une boîte envoyée par Mme de Léautaud. L’histoire que racontait Marie au sujet des diamants était donc vraie ?

Sur ce, le jury rendit son verdict, déclarant Marie coupable « avec circonstances atténuantes ». Elle était condamnée à la peine des travaux forcés à perpétuité, à une heure d’exposition publique et aux frais du procès.

Marie n’était pas vaincue. L’appel dans l’affaire des diamants n’avait pas été entendu. Pendant un an, cette triste héroïne fit traîner les procédures, entretenant l’état de fièvre dans le public. Aux audiences, le duc de La Rochefoucauld vint expliquer que c’était la duchesse, et non pas Mme de Léautaud, qui avait envoyé une boîte de couleurs à Félix Clavé, le priant de la remettre au jeune comte de La Rochefoucauld, son fils. Quant à Clavé, du fond du Mexique, il envoya une lettre pour protester contre les insinuations de Marie Cappelle.

Celle-ci perdit son procès. Mais, dans sa cellule, elle écrivit ses mémoires et des lettres qui parvenaient aux journaux, dans lesquelles elle se donnait pour victime de Mme de Léautaud et de Félix Clavé.

L’aumônier de la prison intercéda pour elle auprès de la reine Marie-Amélie. Celle-ci ne fit pas grand chose, gênée par la parenté qui existait entre l’arrière-petite-fille de Philippe-Égalité et la famille royale, mais elle lui fit remettre la peine de l’exposition publique.

En 1852, le prince Napoléon, devenu président de la République, la gracia, sans doute à cause de cette parenté avec une ancienne famille régnante. Et Marie finit ses jours en province.

7 mai 1938.