Histoires, légendes, destins/22

Les procès funambulesques de Salvator l’alchimiste


On sait que les écrivains, même les plus célèbres, empruntent des sujets à leurs devanciers, quand ils ne les prennent pas tout préparés dans la vie. Valdombre publie justement une étude fouillée sur ce sujet.

Ni dans un cas ni dans l’autre, on ne doit chercher noise aux emprunteurs. L’homme étant au fond identique à lui-même sous toutes les latitudes ou à toutes les époques ; la nature, d’autre part, étant économe de ses moyens d’action et aimant à se répéter, le nombre des situations ou dramatiques ou comiques reste forcément restreint et l’on ne saurait guère en inventer de toutes neuves sans tomber dans le fantasmagorique. Les mêmes sujets se répondent, comme des échos, d’œuvre en œuvre. Du reste, le sujet importe peu ; c’est dans la façon de le traiter que l’auteur peut déployer son talent, son originalité.

Cette introduction prépare, vous vous en doutez, le récit d’un de ces emprunts, qui sont des plagiats de la vie.

Les gens d’un certain âge, — les plus de 30 ou 40 ans, — connaissent la comédie de Georges Courteline, Un client sérieux, et se sont toujours dit, sans doute, qu’une intrigue si loufoque ne peut naître que dans l’imagination d’un dramaturge fantaisiste. Eh bien, non. Pierre Bourchardon, dans ses Procès burlesques, révèle que Courteline transposait tout bonnement à la scène un fait réel. Du moins, si Courteline ne connaissait pas cette histoire, il la réinventait de toutes pièces et la coïncidence était bien extraordinaire.

Voyons d’abord l’intrigue du dramaturge. La scène unique nous fait assister à l’audience du tribunal correctionnel, où le substitut Saint-Paul Mépié, avant d’aborder les affaires du jour, demande à tous le Journal Officiel : il attend sa révocation « parce que le cousin du gendre du beau-frère de sa belle-sœur a décidé sa tante à mettre son filleul aux jésuites de Vaugirard ». Comme on le voit, cela se passait aux beaux temps de l’anticléricalisme. C’est loin !

Sur ce, commence l’interrogatoire d’Oscar-Ildefonse Lagoupille, lampiste au ministère des affaires étrangères. Lagoupille fréquente un petit café, Au pied qui remue, où, chaque jour, il dépense six sous, soit le prix d’une consommation, grâce à quoi et à de savants mélanges où jouent leur rôle : un café noir, trois morceaux de sucre, une carafe d’eau et un carafon de cognac, il se confectionne : un mazagran, un gloria, une eau sucrée, un grog, une fine et enfin un brûlot. Un beau soir, il a rossé le limonadier, monsieur Alfred. Me Barbemolle défend Lagoupille avec des accents pathétiques.

Mais, au milieu de ce plaidoyer, le substitut apprend non seulement qu’il est révoqué mais que Me Barbemolle le remplace. Interrompant à peine le fil de son discours, sans rien perdre de sa verve, ce dernier abandonne sans transition la défense de Lagoupille pour se mettre à invectiver ce « lampiste par profession, mais ivrogne par caractère ».

La mésaventure de Lagoupille avait d’abord été celle de Joseph Salvator dit Novaro, « alchimiste par goût et assassin par nécessité ». Poursuivant, au XIXe siècle, la chimère de la « pierre philosophale », Salvator, possesseur de vagues notions de chimie acquises dans le Piémont, continuait à Paris des expériences mystérieuses qui le ruinaient. Aussi, pour vivre, avait-il recours à divers expédients, entre autres à la fabrication de fausse monnaie.

Un jour qu’il essayait de passer à son épicier une pièce de cinq francs sortie de son atelier, il se vit menacer du commissaire de police. Ne l’entendant pas de cette oreille, il prit la fuite, poursuivi par le brave commerçant et son commis. Pour se débarrasser d’eux, Salvator les attendit l’un après l’autre et leur administra à chacun plusieurs coups de couteau. Cet exploit, on le pense bien, l’amena aux assises, d’autant plus qu’une de ses victimes était passée de vie à trépas.

On assista à un spectacle extraordinaire. Armé d’un énorme rouleau de papier, Salvator se lançait en des discours funambulesques, prononcés avec un accent terrible, dès que la moindre question lui était posée. Il tenait uniquement à bien affirmer qu’il possédait le secret de fabriquer de l’or. Il demandait, il exigeait qu’on le mît à l’épreuve dans le tribunal même. C’était d’une grande habileté, au fond, car ainsi il retardait les débats sur le fond de l’affaire. II obtint même de discuter son affaire avec le savant Gay-Lussac.

Quand les magistrats le serraient de trop près, il se fâchait. « Il faut que je me défende, disait-il. Sinon, qu’on le dise, qu’on le dise tout de suite, ou je vais m’en aller ! » Et déjà, le chapeau sur la tête et son éternel rouleau de papier sous le bras, il se dirigeait vers la porte. Il fallait que les gendarmes le saisissent à plein corps pour le ramener à son banc, où il déroulait son papier pour reprendre la lecture de son exposé.

Salvator en voulut trop faire et, croyant à un certain moment détruire scientifiquement les preuves accumulées par la police, il aggrava au contraire son cas. Les avocats passèrent à leurs discours.

Le procureur royal (on était sous Louis-Philippe) était le célèbre Plougoulm, le plus éloquent qu’on eût entendu dans un tribunal depuis au moins soixante ans, affirmait-on. Il prononça un réquisitoire terrible contre le faux-monnayeur assassin.

Salvator lui répondit en une harangue furieuse. Mais le président du tribunal donna quand même la parole à son jeune avocat qui, visiblement, n’était pas en possession de ses moyens. Profondément ému, balbutiant, cherchant ses mots, et encore plus ses idées, ne finissant pas ses phrases, il omit de discuter les principales charges.

Son discours créa un profond malaise dans la salle. Le président allait déclarer les débats clos quand, brusquement, on vit se lever l’avocat général Plougoulm qui dit à peu près : « Nous sommes dans une situation délicate. Le jeune avocat que vous venez d’entendre, messieurs les jurés, était animé d’un zèle louable, mais le zèle ne suffit pas toujours… La défense de l’accusé a-t-elle été complète ? Nous ne le pensons pas ». Et Plougoulm d’énumérer toutes les circonstances favorables à l’accusé que son avocat aurait dû faire valoir.

Tant et si bien que Salvator bénéficia des circonstances atténuantes et ne fut condamné qu’aux travaux forcés.

Est-ce de ce drame funambulesque que Courteline a tiré sa comédie ?

16 novembre 1940.