Histoires, légendes, destins/13

Texte établi par Les Éditions Modernes Limitée (1p. 111-116).

Les étrangetés de quelques grands personnages


Le génie, en tout cas le grand talent, s’accompagne souvent de bizarreries de caractère que les gens rassis appellent de la folie. Ceux qui cependant s’arrêtent à réfléchir ne prononcent pas condamnation si facilement. Où s’arrête ce qu’on est convenu d’appeler le normal et où commence l’anormal ? Pour juger, il faudrait tenir compte de tant de considérations, connaître tant d’éléments, que les personnes prudentes se bornent à constater sans exprimer une opinion définitive. Qui connaîtra jamais la vérité secrète d’une puissante personnalité ; qui sondera vraiment les reins et les cœurs ?

Quoi qu’il en soit, il y a intérêt à connaître de telles anomalies, non pas seulement par curiosité morbide, mais parce qu’elles éclairent sur l’homme et sur l’œuvre.

Le grand musicien russe Tchaïkovski n’eut pas une vie sentimentale heureuse. Il avait épousé une jeune fille qui s’était jetée à sa tête et qui, d’ailleurs, était une rouée. Peut-être faudrait-il employer un terme plus sévère à son endroit : des lettres d’elle révèlent qu’elle demandait de l’argent à Tchaïkovski d’une manière qu’on appellerait tout simplement du chantage. Le compositeur connut si peu le bonheur avec elle, qu’il écrivait un jour : « J’ai appris qu’un être humain peut désirer avec passion, avec folie, la mort d’un autre ».

Il y eut une autre femme dans la vie de Tchaïkovski, et ce fut une histoire bien extraordinaire.

Nadejda von Meck était restée veuve de bonne heure, avec un certain nombre d’enfants et une fortune immense. Passionnée de musique, elle prisait particulièrement celle de Tchaïkovski. Elle lui écrivit, mais ce ne fut pas simplement une de ces innombrables lettres de femmes dont s’encombre le courrier de tout homme qui jouit de quelque notoriété. Une amitié solide, qui pouvait bien être de l’amour chez Nadejda, lia bientôt ces deux êtres. Amitié qui dura de nombreuses années et qui s’exprimait en des lettres fréquentes. L’étrange, c’est qu’ils ne se virent jamais, sauf une fois que leurs voitures se croisèrent rapidement et par accident. Nadejda veillait de loin sur son musicien ; elle l’entourait de soins et elle lui fournit assez d’argent pour lui assurer l’indépendance financière.

Elle l’invitait dans son grand domaine et il y faisait des séjours prolongés, servi par une foule de domestiques. Mais elle-même avait grand soin de s’éloigner alors pour ne pas le rencontrer. Un véritable conte de fée.

Tchaïkovski se maria, alors que duraient encore ces étranges relations et l’on a lieu de croire que Nadejda en ressentit une peine profonde. Mais, s’apercevant bientôt que son musicien était malheureux, elle lui redonna tout son cœur et la correspondance reprit plus que jamais.

Désemparé par la vie, Tchaïkovski se reposait sur Mme von Meck du soin de diriger son existence. Un jour, à la veille de s’embarquer pour New-York où il allait inaugurer la salle Carnegie, il reçut de Nadejda une lettre dans laquelle elle lui disait que, ruinée, elle ne pouvait plus lui être d’aucune utilité. Tchaïkovski répondit que, même si elle ne pouvait plus lui envoyer d’argent, elle serait toujours son appui moral. Il ne reçut pas de réponse.

Plus tard, Tchaïkovski apprit que la fortune des von Meck n’avait reçu aucune atteinte. Ce fut un rude coup pour le musicien. Il se dit que la jeune veuve ne l’avait jamais aimé et que, en grande dame opulente, elle avait charmé ses loisirs de campagnarde par cette innocente aventure avec le grand homme. Il avait été son jouet, son passe-temps. Mais il se refusa à le croire et il écrivit une lettre passionnée à son amie. On lui renvoya la lettre, en lui faisant savoir que Nadejda était malade, de corps et d’esprit. Ce fut la fin. Tchaïkovski ne tenta plus de communiquer avec Mme von Meek. Il comprenait que ce qu’il avait pris pour une amitié idéale n’avait été qu’une farce dont il était la victime.

Ce que Tchaïkovski ne savait pas, c’est que le fils de Nadejda avait été gravement malade et avait vu sa raison s’éteindre. La mère, persuadée qu’elle avait négligé son enfant pour s’occuper du lointain ami, en éprouvait un remords qui prenait la force qu’on imagine dans cette âme de Russe étrange et passionnée. Pour ne pas tourmenter le musicien, elle lui cacha cet incident. Quatre ans plus tard, elle mourait, inconsolée.

Un autre musicien célèbre, Claude Debussy, fut en relation avec Mme von Meck. En 1880, celle-ci demandait au directeur du Conservatoire de Paris de lui envoyer un jeune pianiste qui pourrait enseigner la musique à ses enfants et jouer des duos avec elle. On lui expédia Debussy, alors âgé de dix-huit ans.

Tout de suite, Debussy gagna la sympathie de Mme von Meck, qui reconnaissait tout son talent. Par malheur pour lui, il s’éprit de la fille de son hôtesse, Sonia, et il alla incontinent la demander en mariage. Ce fut vite fait. La veuve sourit, serra la main de Debussy et le fit partir immédiatement pour la gare, où le train le prit pour Paris. On l’invita à revenir chez les von Meck quand Sonia fut bien mariée et que Debussy fut célèbre, mais le compositeur, n’oubliant pas sa déconvenue, refusa.

Thomas de Quincey, excellent écrivain anglais mais plutôt hermétique, est connu surtout pour ses Confessions d’un fumeur d’opium. Narcomane, Quincey le fut certes, mais bien moins qu’on pourrait croire et une part de ses confessions ont été faites de chic.

C’était un nerveux et un halluciné. Sa vie se passait dans des transes continuelles. Il craignait la folie, la mort volontaire et la combustion spontanée. Cette dernière crainte nous paraît risible, mais rappelons-nous que les savants de son temps croyaient à la combustion spontanée.

Thomas de Quincey avait des manies plus… normales. Il n’aurait jamais voulu donner une pièce d’argent ou un sou qui fût sali. S’il lui en tombait entre les mains, comme cela arrive à tous, il nettoyait soigneusement la pièce avec un morceau de flanelle. Après quoi il l’enveloppait dans du papier et la cachait quelque part chez lui. Souvent, il l’oubliait et à sa mort on en découvrit un grand nombre dans des endroits bien imprévus. (Rappelons, à ce propos, ce journaliste canadien qui n’admet dans ses goussets que des billets de banque tout neufs.)

Quand Thomas de Quincey portait un manuscrit à l’imprimerie, il sortait une petite brosse de sa poche et il époussetait son papier avec soin. Les compositeurs ne se faisaient pas faute de salir ensuite copieusement le manuscrit, comme il arrive aux compositeurs de toutes les parties du monde et de tous les temps.

Mais de Quincey avait une manie autrement étonnante, c’est-à-dire celle du déménagement. Cela se voit souvent. Ce qu’il y avait de particulier dans le cas de Quincey, c’est que, prenant un nouveau logement, il ne se décidait pas à abandonner l’ancien. Il payait le loyer des deux. Bientôt, il eut, dans Édimbourg où il demeurait, toute une série de chambres dont il acquittait le loyer. Connaissant sa distraction, des propriétaires peu scrupuleux lui réclamaient du reste la location de pièces qu’il n’avait jamais occupées ou qui étaient louées à d’autres depuis longtemps. Il payait sans rechigner. Arrivant dans un nouveau logis, il ne tardait pas à l’encombrer de livres et de journaux. Quand tout était bien couvert, de sorte qu’il ne pouvait plus bouger sans en déplacer une pile, il s’en allait ailleurs, ordonnant de ne rien déranger.

Henri Heine, le grand poète prussien et si célèbre… à Paris, aimait à raconter cette anecdote : Une nuit qu’il subissait une crise terrible de la maladie qui le rongeait, sa femme, accourue près de lui, s’affolait. À travers ses sanglots, elle lui disait : « Non, Henri, tu ne feras pas cela ; tu ne mourras pas, tu auras pitié. J’ai déjà perdu mon perroquet ce matin ; si tu mourais, je serais trop malheureuse ». Heine ajoutait : « C’était un ordre, j’ai obéi : j’ai continué de vivre… vous comprenez, quand on me donne de bonnes raisons… »

Chopin fut toujours un grand nerveux. Un soir de concert, on remarqua qu’il était extrêmement agité. Au cours d’une pause, un ami alla lui demander s’il était souffrant. « Non, répondit le pianiste, mais il y a devant moi une spectatrice qui bat la mesure avec son pied et si ce n’était pas pour les pauvres, j’enverrais le piano à tous les diables ! »

Voici maintenant une autre anecdote qui, si elle montre que Chopin était nerveux, indique aussi qu’il avait de l’esprit et qu’il savait remettre à leur place les gens mal élevés. Quelqu’un l’invita à déjeuner, en ajoutant : « Surtout, n’oubliez pas le piano ! » Au jour dit, Chopin fit porter un piano chez l’hôte avec sa carte où il avait écrit : « Voici l’instrument demandé ! »

20 mars 1937.