Histoires, légendes, destins/14

Texte établi par Les Éditions Modernes Limitée (1p. 117-122).

Parmi les mémoires de Lucie DeLarue-Mardrus


Quand Sacha Guitry épousa Charlotte Lysès (ce fut la première femme, autant qu’on puisse s’en assurer, de ce comédien beaucoup marié), il crut se payer la tête du notaire de Honfleur, Me Bréard, qui dressait le contrat de mariage, en lui dictant la liste de ce qu’il apportait en mariage. Liste fort longue où se voyaient : un crayon, une pendulette cassée, un clou, une paire de gants, etc. Sans broncher, le vieux tabellion normand écrivait, puis, tranquillement, dit : « C’est vingt-cinq francs par objet ». Et le franc valait quelque chose, en ce bon vieux temps. Épouvanté, Sacha s’écria : « Je retire tout ! »

Nous cueillons cette anecdote dans les Mémoires de Lucie Delarue-Mardrus.

Cette poétesse-romancière-sculptrice-musicienne-écuyère, qui a eu des succès en tout mais n’a jamais tout à fait réussi (comme elle s’en plaint elle-même), ne se laisse pas facilement démonter.

Dès ses débuts, « en dépit de ma timidité » (qu’elle dit !), elle alla montrer des vers à François Coppée, qui, en ayant lu quelques-uns, lui dit :


« Ça vous amuse beaucoup de faire des vers ?

Oui

Moi, je vous conseillerais plutôt de coudre, de faire du ménage… enfin de vous occuper d’autre chose. »

Coppée ajouta :

« Quel âge avez-vous ?

Vingt ans.

Vingt ans !… Et ça dit ça comme si c’était tout naturel !… Dépêchez-vous de le dire, que vous avez vingt ans ! Ça passe si vite ! Au revoir, mon enfant. »


Il est vrai que la petite eut des encouragements. Dans une réunion, Sully Prud’homme, qui avait lu de ses œuvres, lui dit :


« C’est cette petite fille-là qui fait des vers d’hommes ?… Regardez ce visage ! Regardez ces yeux ! Et vous avez entendu cette voix, cette musique !… Eh bien ! je vais vous lire un des poèmes de cette enfant ! »


Sarah Bernhardt, chacun le sait, jouissait d’un sale caractère.


« Elle avait un secrétaire nommé Pitou, personnage trapu, grimaçant, aux bras trop longs, qui savait tout, disait-elle, et qu’elle traitait parfois d’étrange manière, car je la vis un soir lui jeter à la figure un verre d’orangeade qu’il venait de lui apporter, et qui n’était pas assez frais pour son goût. »


Lucie connut Pétain à cette époque. À l’en croire, il eut un faible pour elle. Le capitaine Pétain était fort épris d’art et de musique.

« Nous avions des discussions littéraires assez vives. Je voyais bien que je l’intéressais, mais il avait déjà cet air froid qui devait caractériser le grand maréchal, ce qui n’empêcha pas un certain flirt, assez agressif, de nous réunir. »


Quand vint la première de Pelléas et Mélisande à l’Opéra-Comique, Maurice Maeterlinck préparait la Vie des Abeilles et soignait une ruche sur sa fenêtre. Une brouille à mort était survenue entre Debussy et Maeterlinck.


« Celui-ci s’exerçait au revolver pour tuer Debussy. Un matin il prit pour cible mouvante sa chatte noire qui s’avançait en ronronnant vers lui dans le parc, et la tua sans hésiter. »


Le poète Robert de Montesquiou, descendant de d’Artagnan, régentait alors de main de maître la haute société.


« Les dames du grand monde avaient une peur panique de ses humeurs à la Louis XIV et s’empressaient autour du grand seigneur de lettres qui leur donnait ses ordres d’une voix criarde, et avec des mots recherchés dans lesquels il mettait parfois un esprit si mordant.

Il me faut après-demain une magnifique carpe glacée, et toute parée, pour un grand déjeuner que je donne à des hôtes de marque.

« La dame n’était même pas invitée à ce déjeuner, mais elle envoyait la carpe. Si elle ne l’envoyait pas, elle était rayée des fêtes, puis, à la première occasion, devant cent personnes, exécutée d’un coup de flèche mortel. »


Montesquiou savait faire la part des choses et aucune querelle ne le portait à mépriser une belle œuvre. Il eut un duel avec Henri de Régnier, mais il admira toujours le poète et faisait réciter de ses vers dans ses fêtes par les meilleurs acteurs.

Quand il mourut, sept personnes seulement le menèrent au cimetière de Versailles, où, de par le désir qu’il en avait exprimé, un marbre noir, — anonyme, sans aucune inscription, — marque sa sépulture.

Alfred Jarry, auteur du fantastique Ubu-roi, menait la vie de bohême intégrale. Un soir, il avait invité divers écrivains, dont Octave Mirbeau, à déjeuner à la campagne. Les gens trouvèrent le couvert mis sur un établi.


« Les assiettes étaient des ronds découpés dans du papier. Au centre, sur une feuille de chou, s’allongeait, pour tout repas, un barbillon cru ; car Jarry, qui pêchait beaucoup à la ligne, avait l’habitude de manger le poisson à sa sortie de l’eau, sans même arracher l’hameçon. »


Autre original, Gustave-Charles Toussaint, procureur de la république à Tananarive, était, bien que grave magistrat, poète frénétique.


« De cuisantes nostalgies le poussaient parfois vers d’étranges contrées. Traversant seul et à pied une région anthropophage dans je ne sais quel pays, Toussaint, menacé d’être cuit et mangé comme trois Anglais qui l’avaient précédé, s’était sauvé de la broche et de la dent en arborant un chapeau haut de forme par cinquante degrés à l’ombre et en vociférant, sans cesser de marcher droit devant lui, des poèmes d’Émile Verhaeren.


Les sauvages, le prenant pour un prophète inconnu, renoncèrent, tout en se prosternant, à l’idée de le rôtir. »

Un soir qu’il dînait dans une guinguette avec le ménage Mardrus, il laissait s’accumuler les plats, refusant de manger pour parler tout à son aise. À la fin, il mélangea le tout (poissons frits, ragoûts, légumes, poire cuite) et l’avala ainsi.

Ayant traversé le désert de Gobi, il résuma ses impressions de voyage en cette phrase : « J’ai vu là-bas, j’ai vu la panthère des neiges et le coquelicot bleu ! » On n’en put tirer une autre syllabe.

Rodin montrait à la sœur de Lucie Delarue une statue qu’il venait de terminer : elle représentait une adolescente accroupie au bord d’une vasque ébréchée.

— Il faut que vous la baptisiez, dit-il. Moi, je ne sais pas ce que je fais. Ce sont mes amis qui nomment mes œuvres.

— Je l’appelle, dit l’autre, « Source de Volupté ».

Appelée à se prononcer à son tour, Lucie opta pour : « Le mystère des sources ». Rodin adopta ce titre.

La femme de Pierre Hermant, compositeur et frère de l’académicien Abel Hermant, possède un pouvoir étonnant sur les animaux. Un jour, elle aperçoit un groupe de paysans devant une barrière, effrayés à la vue d’un taureau dangereux, les cornes barrées d’une planche. À la stupéfaction des hommes, elle pénètre dans le champ, gratte gentiment la tête de l’animal et, tranquillement, lui retire la planche, affirmant « qu’on n’a pas le droit d’embêter les bêtes ». Le taureau se laissait faire « comme un simple veau ».

La dame Delarue-Mardrus n’a pas les idées de tout le monde. Écuyère, comme on l’a décrit, elle forma et exécuta le projet de donner à Fémina une conférence intitulée les Haras, où elle faisait des démonstrations montée sur un pur-sang de Saumur, qui déconcerté par la scène trop étroite du théâtre Marigny, ruait copieusement dans les toiles de fond.

Et pour finir, ce mot de Gabriele d’Annunzio, qui avait toute l’arrogance des Italiens (mais on sait ce qu’elle recouvre !) :

Je suis plus que prince ! Je suis moi !

3 mai 1941.