Histoires, légendes, destins/12

Texte établi par Les Éditions Modernes Limitée (1p. 103-109).

Misères et grandeurs de la vie des artistes


Aux beaux jours des grandes tournées théâtrales en Amérique (de troupes anglaises, il va sans dire), un machiniste londonien du célèbre acteur Forbes-Robertson, excédé des interminables randonnées en chemin de fer, s’écrie : « Christophe Colomb n’a eu aucun mérite à découvrir l’Amérique. Ce fichu continent est si grand qu’il n’aurait jamais pu le manquer ».

Je tire cette anecdote de l’ouvrage (tout récent), Among the Immortals, où Lowell Thomas, auteur qui s’est fait une réputation avec la pensée des autres (rappelez-vous : Lowell Thomas a été d’abord l’exploiteur de Lawrence d Arabie), raconte les souvenirs de l’impresario Percy Burton. Tout cela vient de loin. Un impresario, simple intermédiaire entre l’artiste et le public, exploitant (je ne dis pas exploiteur !) de l’art en marge de l’art : et puis un reporter qui sert à son tour d’intermédiaire entre l’impresario et le lecteur. En somme, comme dans le vers célèbre, nous n’avons que l’ombre d’une ombre de mémoires. Le livre n’en est pas moins bourré de renseignements.

Percy Burton, qui dirigeait la tournée de Forbes-Robertson, décide un jour de faire venir de Londres son exemplaire d’Hamlet portant des indications de mise en scène. Il eut beaucoup de mal à la passer à la douane, où, entre autres questions, le douanier lui demanda : « Vous connaissez, personnellement, l’auteur de cette pièce ? »

— Shakespeare évoque le nom de Bernard Shaw. (On sait que Shaw ne voit, sérieusement, qu’un dramaturge qui lui puisse être comparé depuis l’antiquité : Shakespeare, comparaison d’ailleurs défavorable à celui-ci.) Or Shaw indiquait, un jour, un jeu de scène à un acteur chargé de créer une de ses pièces :


« En entrant en scène, votre expression doit indiquer au public que vous venez de perdre un ami cher et intime qui vous laisse une grosse fortune. » Ce qui fera dire à sir James Barrie, en une circonstance analogue et pour se moquer : « En entrant en scène, faites comprendre à l’auditoire que vous avez une tante dans le Shropshire ». Et ces mots rappellent l’interrogatoire auquel un directeur de théâtre soumettait un acteur sans engagement : « Avez-vous une belle-mère ? Oui, à Streatham. — Je regrette ! Il me faut, pour le rôle, un acteur dont la belle-mère s’est noyée en pleine mer ».


— Sait-on pourquoi La Dame aux Camélias d’Alexandre Dumas porte le titre de Camille aux États-Unis, alors qu’aucun personnage de la pièce ne s’appelle ainsi ? Eh bien, quand Sarah Bernhardt vint jouer la Dame aux États-Unis, l’imprésario chercha un titre que pourraient, du moins, prononcer les Américains. « Appelons-ça Camille », dit-il. Comme on lui faisait observer que, si ce nom rappelait vaguement le son de Camélias, il n’avait rien à voir avec la pièce. « Et puis, après ? Le public n’y verra que du feu ! »

— À propos de Sarah, rappelons qu’un soir, irritée contre les mauvais hôtels où la promenait son imprésario, elle remplaça une longue tirade de son rôle par une charge à fond de train contre les hôtels américains. Personne ne s’en aperçut, pas même les critiques qui se piquaient de connaître parfaitement le français, et l’on applaudit à outrance la fougue qu’y avait mise la grande actrice.

— Le public n’est pas toujours plongé en des transes qui l’empêchent de bien se rendre compte. Un soir, le grand acteur sir Henry Irving jouait un sombre mélo sur une scène encore plus sombre.

Comme il venait de tuer son fils et s’écriait : « Grands dieux ! Qu’ai-je fait ? » une voix s’éleva dans le poulailler : « Frotte donc une allumette ; nous allons tous chercher avec toi ! »

— Une autre fois, sir John Hare (les acteurs anglais, du moins avant la guerre, se faisaient facilement sirer), jouant le rôle d’un vieux vagabond sympathique, cherchait dans sa poche des bribes de tabac pour en remplir sa pipe. Il sursauta soudain, un objet mystérieux lui ayant frôlé la tête. C’était un spectateur tout ému, des lointains balcons, qui lui lançait sa blague à tabac !

Le même John Hare, dans une autre pièce, défendait vaillamment sa femme, contre les accusations de son frère. « Très bien, cria tout à coup une voix partie des places populaires ; défends ta vieille ! »

— Wilson Barrett (par exception, il n’était pas sir) faisait remettre son théâtre à neuf. Les ouvriers travaillaient si bien et si diligemment qu’il résolut de les récompenser, par un supplément en plus de leur salaire. Que pouvait-il leur donner qui leur ferait plus de plaisir que des billets de faveur ? Les ouvriers acceptèrent, vinrent applaudir Barrett le dimanche, puis, à la fin de la semaine, chacun inscrivit sur sa facture : « Quatre heures de travail supplémentaire, dimanche soir, 8 shillings ».

Sir Charles Wyndham (celui-là l’avait, le titre !) était renommé pour son avarice. Un jour qu’on bouleversait le pavé du Strand, à Londres, près du théâtre où jouait Wyndham, quelqu’un demanda : « Mais pourquoi tout ce chambardement ? On a réparé le pavé, il y a deux mois à peine ? » À quoi l’interlocuteur répondit : « Vous ne le saviez pas ? Wyndham a perdu une pièce de trois pence, ici même ! »

— Wyndham éprouva un soir un bien grand plaisir. Le roi Édouard ayant assisté à une de ses représentations fit ensuite venir le régisseur et lui dit : « Dites à M. Wyndham que je n’ai jamais vu de loge pire que celle-ci. Dites-lui aussi de parier une petite somme sur le cheval Persimmon ». Dans la semaine qui suivit, tout le personnel du théâtre nagea dans des flots d’or.

— Bien d’autres acteurs aimaient passionnément l’argent. L’un d’eux, qui refusait d’acquitter l’impôt sur le revenu, fut un jour forcé de rendre gorge. Il dit au percepteur : « Je vais payer, mais dites à la reine (Victoria) qu’à l’avenir elle ne me considère plus comme l’une des sources de son revenu ».

— Burton possède un magnifique étui à cigarettes dans lequel il a fait sertir un humble sou, dont voici l’histoire. À la fin de chaque année, Forbes-Robertson (sir John !) lui réglait sa facture, mais en omettant toujours de son chèque les shillings et les pence. L’administrateur ne se faisait pas faute de reporter ces petites sommes sur la facture de l’année suivante. Quand Forbes-Robertson se retira définitivement du théâtre, il fit un chèque en omettant le demi-penny que comportait la facture. Tirant une pièce de cuivre de sa poche, il le remit à Burton, en disant : « Celui-ci, tu ne pourras pas le mettre sur la facture de l’an prochain ».

Dans le même ordre d’idées, rappelons cette anecdote où Horatio Bottomley, directeur du journal John Bull, joua un rôle. L’administrateur du journal s’aperçut un jour que le garçon de bureau, depuis des mois, volait des timbres-poste. Tout indigné, il alla raconter la chose au patron qui répondit : « Allons, mon vieux ! Rappelons-nous que, nous aussi, nous avons débuté bien modestement ».

— Sir Ernest Shackleton, raconte toujours notre auteur, va voir une grande dame, qui se lance incontinent dans l’éloge dithyrambique du dernier ouvrage publié par l’explorateur. Celui-ci proteste avec modestie, ajoutant toutefois : « Un passage, cependant, me paraît assez bien ». Il saisit le livre qui se trouvait sur une table à portée de sa main afin de retrouver ce passage : la dame n’en avait pas coupé une seule page !

— La modestie des bons écrivains est souvent réelle. C’est ainsi que Somerset Maugham, un des meilleurs dramaturges et romanciers anglais d’avant-guerre (qui continue du reste à produire d’excellentes œuvres), se récriait énergiquement quand John D. Williams lui demandait la permission d’adapter à la scène sa nouvelle intitulée : Rain. « Il n’y a pas la matière d’une pièce de théâtre, là-dedans », disait-il. Or, quand Williams eut réalisé son projet, peu de pièces obtinrent, au xxe siècle, un succès aussi considérable que Rain.

— Ne quittons pas les écrivains sans dire un mot d’Edgar Wallace, cet auteur si fécond de drames et de romans policiers. On sait qu’il écrivit une nouvelle de 40,000 mots en 36 heures (sur des blancs de télégrammes) et tout un roman en moins d’une semaine. Mais voici où il se dépassa. Son représentant américain devait apporter de Londres à New-York le manuscrit d’une nouvelle pièce qu’un directeur attendait, pour l’ouverture de sa saison, dans la métropole américaine. Il devait s’embarquer le samedi matin. Or, le jeudi, la pièce n’était pas commencée. Il voulait au moins emporter un scénario. « Ne vous inquiétez pas, dit Edgar Wallace, tout ira bien ». Le samedi matin, en effet, le représentant partait, avec le manuscrit définitif d’une pièce en trois actes.

— Le poète Swinburne était un écrivain plus sérieux. Aussi sa gloire ne fait-elle qu’augmenter tandis qu’Edgar Wallace, à peine mort, est déjà bien oublié.

Pour en arriver à vous raconter que Swinburne avait passé une longue soirée, chez des amis, à lire les quatre premiers actes de son drame, La Duchesse de Malfi. Exténué, autant que ses auditeurs au moins, il mit son manteau et sortit de la maison ; mais pour y rentrer aussitôt en coup de vent. « Il faut tuer la duchesse avant de nous coucher ! » annonça-t-il. Et il lut le cinquième acte.

— Forbes-Robertson jouait Roméo et Juliette avec Modjeska. À la fin de la fameuse scène du balcon, Roméo constate qu’un mauvais plaisant a retiré l’échelle, grâce à laquelle il devait s’enfuir de chez la belle. « Que faire ? » murmure Robertson. Étouffant à grand peine une formidable envie de rire, Juliette-Modjeska répond : « Saute ! » Et Roméo saute d’une hauteur de douze pieds.

Sir Henry Irving arrive en retard à une répétition de sa troupe et aperçoit un jeune acteur qui fait rire ses camarades par des imitations du patron. « Excellent ! s’écrie Irving. C’est même si bien qu’il n’y a pas place pour nous deux dans la même troupe ! »

— C’est au même Irving qu’un journaliste un peu naïf demandait : « Vous sentez-vous toujours bien dans la situation décrite par l’auteur ? », — « Mon vieux, répond l’acteur, certaines scènes de Dante (pièce que jouait souvent Irving) se passent en enfer. Je n’y suis pas du tout. »

— L’ambassadeur de Chine près de la cour de Saint-James, Wu, mit bien du temps à s’assimiler les conventions dites réalistes du théâtre occidental. Il gardait à l’esprit le souvenir de la franchise qui, dans la millénaire civilisation chinoise, préside aux divertissements. (En Chine, chacun sait ça, les machinistes manipulent les décors au vu et au su de tout l’auditoire ; un acteur attend sa scène, non pas en coulisse, mais assis paisiblement au fond du plateau ; le public prend part au spectacle et l’on ne cherche pas à créer l’illusion scénique comme chez nous.) Eh bien, certain soir, enthousiasmé par le jeu d’Irving, l’ambassadeur Wu se précipite en scène, au beau milieu d’un acte, afin de serrer chaleureusement la main de l’acteur.

4 mars 1939.