Histoires, légendes, destins/02

Texte établi par Les Éditions Modernes Limitée (1p. 25-34).

L’héroïque existence de Damien le lépreux


Bien que de nationalité belge, le père Damien, apôtre des lépreux, est célèbre surtout dans les pays de langue anglaise. Cela vient d’un incident littéraire qui eut du retentissement à l’époque. Peu après la mort du père Damien, un pasteur insultait à sa mémoire dans une lettre devenue publique. Le grand écrivain Robert-Louis Stevenson, auteur de Dr Jekyll and Mr Hyde, protestant mais admirateur du défunt, répondit au détracteur en une lettre énergique, qui finit par prendre place dans le volume intitulé : Virginibus Puerisque and Later Essays. C’est là que l’auteur du présent article apprit à connaître et à admirer le père Damien. Stevenson s’est rarement élevé à une telle éloquence, à une telle véhémence. Sa lettre fameuse est un beau morceau de littérature. Du reste, Stevenson avait les haines tenaces et son hideux M. Hyde porte justement le nom du pasteur diffamateur.

C’est encore un écrivain de langue anglaise qui ramène, ces semaines-ci, le père Damien sur la scène de l’actualité. En effet, John Farrow vient de publier à New-York une excellente biographie de notre héros, sous ce titre : Damien the Lepper. Farrow, soit dit en passant, est le mari d’une grande vedette d Hollywood (Maureen O’Sullivan, si je ne m’abuse) ; il est quelque chose comme directeur de cinéma. Ce qui ne l’empêche pas d’être bon écrivain et apologiste vibrant du père Damien. Son livre a eu du succès aux États-Unis, où la critique s’en est fort occupée. Voilà qui nous justifierait d’en parler ici, dans cette chronique de l’actualité littéraire. La vie du père Damien est, du reste, un sujet passionnant.

Joseph de Veuster (qui prit le nom de Damien, quand il entra en religion), naquit à Tremeloo, en Belgique, le 3 janvier 1840. Origine modeste : les parents étaient paysans. Rien ne distingua d’abord l’enfant qui avait plutôt la tête dure et n’apprenait pas trop facilement à l’école.

Devenu adolescent, il suivit son frère aîné, Pamphile, dans la congrégation dite de Picpus. Il y entra parmi les frères convers, vu son défaut d’instruction. Mais il mit tant d’acharnement à apprendre le latin avec son frère, qu’on l’admit à l’étude de la théologie.

Il était encore dans les ordres mineurs qu’il demandait à partir pour les missions des îles Sandwich, à la place de son frère qu’une grave maladie empêchait de s’embarquer.

Peu de temps après son arrivée à Hawaï, l’évêque du lieu lui conférait le sacrement de l’ordre et lui confiait une paroisse immense dans une île éloignée. C’est alors que Damien de Veuster révéla son énergie, son activité débordante et sa débrouillardise. En peu de mois, il transforma l’île abandonnée en une paroisse bien organisée. Un fait montrera son cran. Des sorciers, qu’il gênait, s’étaient réunis dans une caverne, avec bon nombre de naturels dont ils chauffaient le fanatisme par des incantations et les excitaient à tuer le missionnaire. L’apprenant, le père Damien se précipita au milieu de la réunion, en pleine nuit, seul et sans armes, parmi les demi-sauvages fanatisés. Il eut le dessus.

Depuis la venue des blancs, la lèpre se répandait dans Hawaï. Les lépreux devinrent si nombreux que le gouvernement hawaïen décida de les isoler dans une île bien à eux, Molokai, où ils seraient condamnés à vivre et à mourir. Les autorités avaient même conçu le plan d’en faire des colons, pour qu’ils cultivent la terre et se suffisent à eux-mêmes. Ainsi, ils ne coûteraient plus rien. C’était barbare, puisque ces malheureux, dont le corps tombait en putréfaction, ne pouvaient se livrer à des travaux de ce genre.

Se trouvant un jour à une réunion ecclésiastique, le père Damien entendit l’évêque raconter qu’il n’y avait plus de prêtre à Molokai depuis qu’une ordonnance du gouvernement avait décrété que quiconque mettait les pieds à Molokai n’en pourrait plus sortir. Le missionnaire qui s’y rendrait s’enter­rerait vivant, pour ainsi dire. De nombreux volon­taires s’offrirent immédiatement. L’évêque choisit Damien de Veuster. Un navire était en partance. À une heure d’avis, Damien s’embarquait, accom­pagné de l’évêque qui le laissa sur le rivage de Molokai.

Les nouveaux paroissiens du père Damien l’attendaient sur la rive. Il eut un mouvement de recul en les apercevant. L’évêque lui offrit de le ramener. Damien secoua énergiquement la tête, brusqua les adieux et s’élança parmi les lépreux. Les moins atteints étaient déjà défigurés. Oreilles enflées, nez déformés, joues violettes, c’était là les moindres horreurs. Aux autres, il manquait des doigts, une main, un pied. Les corps se désagrégeaient, tombaient en morceaux. C’était un spectacle d’épouvante et, de ce monde d’Apocalypse, se dégageait une odeur de charnier.

Un examen rapide apprit à Damien de Veuster que les malheureux vivaient dans la malpropreté la plus abjecte, et la plus honteuse débauche. Abandonnés de tous, sombrés dans un désespoir intégral, ces parias s’abandonnaient à toutes les fanges.

Le missionnaire en oublia sa défaillance du début. Il y avait une œuvre immense à accomplir. Son incroyable énergie se réveilla. Il s’attaqua à la besogne avec une fougue irrésistible. Tout d’abord, il nettoya la chapelle, qu’il décora de couleurs violentes au goût des Hawaïens et qui devaient, plus tard, étonner les blancs. Il attira les moins malades qui lui prêtèrent main-forte. Allant, venant, du matin au soir, il mit de la propreté partout, éleva des bâtisses.

Pour lui-même il ne lui restait pas de temps. Pendant des semaines, il coucha sous un arbre, à la belle étoile.

L’une de ses premières réformes consista à donner quelque dignité aux funérailles, incidents fréquents dans cette île de cauchemar. Jusque-là, on se contentait de jeter dans un trou d’une couple de pieds les cadavres enveloppés de toiles. Damien creusa lui-même des tombes suffisantes et il se mit à fabriquer des cercueils. On calcule qu’il en fit 2,000 durant son séjour.

L’eau manquait. À force d’écrire aux autorités d’Honolulu, il obtint des tuyaux. Ayant découvert une source, il établit un aqueduc convenable. Comme une tempête avait détruit les misérables huttes des colons, il se rend à Honolulu pour réclamer des matériaux, car il voulait loger convenablement son monde. Ces messieurs du Bureau d’hygiène le reçurent fort mal, le menaçant même de peines sévères pour avoir contrevenu à l’édit qui interdisait à quiconque avait mis le pied à Molokai d’en jamais sortir. Mais il avait ameuté l’opinion publique et le Bureau dut s’exécuter. Jusqu’à la fin de sa vie, il devait être en lutte avec les autorités qui ne voulaient rien faire pour les lépreux.

Ses fonctions les plus importantes, il va sans dire, consistaient à réconforter les mourants. Comme il n’y avait pas de médecin dans l’île, il soignait les corps aussi bien que les âmes. Il s’improvisa même chirurgien.

Le père Damien reconstruisit l’hôpital, tombé en ruines. Il éleva une chapelle pour les gens les plus éloignés : dorénavant, il devait dire la messe à deux endroits chaque dimanche. Enfin, il fonda un orphelinat où, comme à l’hôpital, il se faisait aider des lépreux les moins atteints.

Dès le début, il s’était fait une règle de ne montrer aucune répulsion.

Aussi n’hésitait-il pas à manger des mets préparés par des lépreux et dans les plats qui leur servaient. Il allait jusqu’à prêter sa pipe aux malheureux. Il savait bien qu’il ne pouvait échapper à la contagion. Aussi, pourquoi d’inutiles précautions ? De toutes façons, il devait entrer en contact avec les lépreux. Ne pansait-il pas leurs plaies ?

L’évêque ayant obtenu un adoucissement aux inflexibles règles put lui rendre visite. La régente du royaume d’Hawaï se rendit aussi à Molokai et accorda une décoration à Damien. Le Bureau d’hygiène (composé d’Anglais) fut outré et, dès ce moment, se déclara la rivalité de missionnaires concurrents.

Le nom de Damien, en effet, commençait à missionnaire, il en exprima sèchement son mécontentement. Mais cette gloire devait lui valoir le triomphe de la cause qu’il plaidait vainement auprès du Bureau d’hygiène. L’opinion publique ameutée forçait ces messieurs, sortis d’Oxford ou Cambridge, à se préoccuper des lépreux.

En se rasant, un matin, Damien se renversa sur le pied un bol d’eau bouillante. Il n’en ressentit aucune douleur. Il connut par là qu’il était atteint de la lèpre : l’insensibilité est le premier symptôme de l’effroyable maladie. On ne le sut qu’à l’arrivée du médecin qu’on se décidait enfin à envoyer à Molokai. Damien ayant refusé de lui serrer la main à son arrivée, il expliqua ensuite au médecin étonné qu’il était lépreux. La maladie avait déjà fait des ravages. Le médecin le força à se rendre à l’hôpital que tenaient depuis peu de temps des religieuses à Honolulu (religieuses venues des États-Unis, attirées uniquement par le renom du père Damien). Mais il n’y put rester. Songeant à tout ce qu’il restait à faire à Molokai, il obtint d’y rentrer au bout de quinze jours.

Bientôt, il fut tout défiguré et il sut que la fin approchait. Alors, son caractère, qui avait toujours été prompt, s’adoucit. Il souriait à tous et toujours. Il se lança dans une activité frénétique, voulant mettre son œuvre au point avant de s’en aller pour le grand voyage.

Des aides volontaires lui vinrent de divers quartiers et, parmi eux, un aventurier extraordinaire, Joseph Dutton, qui avait été officier dans l’armée nordiste aux États-Unis, puis trappiste et grand voyageur. Dutton était venu, comme les autres, attiré par le retentissement de l’œuvre accomplie par Damien. Il devait passer toute sa vie à Molokai, comme son maître. Des religieuses vinrent aussi, des prêtres. Enfin, les lépreux ne resteraient plus dans le dénuement où les avait trouvés Damien de Veuster.

De toutes parts arrivait de l’aide. Un pasteur protestant, le révérend Chapman, lui envoya mille livres pour ses œuvres.

La mort vint en 1889. Le prince de Galles (plus tard Edouard VII) prononça un éloge magnifique du défunt devant une réunion où se voyaient, entre autres, le cardinal Manning, l’archevêque anglican de Canterbury, le banquier juif Rothschild, le duc de Westminster, sir James Paget, Edward Clifford, artiste américain qui avait passé des semaines à Molokai avec Damien. La réunion décida d’ériger un monument sur l’île des lépreux, de créer un Institut Damien pour l’étude de la lèpre et de lancer une vaste enquête sur l’état des lépreux dans tout l’Empire britannique. Le paysan de Tremeloo déclenchait un vaste mouvement, qu’il n’avait pas rêvé. Son œuvre se continuait.

Elle se continuait d’abord par les soins de sa famille. Il était à peine mort que son frère Pamphile, religieux de Picpus aussi, obtenait d’aller le remplacer à Molokai…

C’est alors que se produisit l’infamie qu’on ne saurait qualifier.

Un révérend Hyde, d’Honolulu, quatre ans avant la mort du père Damien, s’était rendu à Molokai. Il avait publié dans la Hawaian Gazette un compte rendu enthousiaste de son voyage. Le père Damien était, pour lui, « ce noble et généreux prêtre catholique qui s’est rendu à Molokai en 1873 pour réconforter les lépreux et dont la besogne a eu un tel succès ». Mais, dès la mort du père Damien, il écrivait à un pasteur de Londres une lettre où il déblatérait sur le compte du père Damien, « homme sale, grossier, têtu et rempli de préjugés. Il n’a pas été envoyé à Molokai, ajoutait-il, mais y est allé sans ordre de personne… Il n’a aucunement contribué aux réformes et aux améliorations, lesquelles ont été l’œuvre de notre Bureau d’hygiène. Il n’était pas pur dans ses relations avec les femmes et la lèpre dont il est mort vint de ses vices et de son manque de soins. D’autres ont beaucoup fait pour les lépreux, nos ministres, les médecins de l’État, d’autres encore, mais sans l’idée catholique de mériter la vie éternelle ».

C’était une suite de calomnies infâmes. La lettre fut publiée dans un journal missionnaire. On ne sut jamais pourquoi Hyde avait si bien changé d’avis. Poussé au pied du mur, il ne sut apporter une seule preuve à l’appui de ses dires. Il se borna à mentionner que Damien était fils de paysan, ce qui, disait-il, était la preuve qu’il avait dit vrai. C’était monstrueux, insensé ; un coup monté d’une aberration inouïe.

R. L. Stevenson, se trouvant dans les parages d’Hawaï, recueillit des témoignages, se rendit à Molokai et il répondit à Hyde avec retentissement, « dans l’intérêt de l’humanité entière et de la décence publique dans le monde entier ». Il rappelait de dures vérités. Votre lettre, disait-il en substance, vient d’un sentiment humain, le seul sentiment humain que je vous connaisse encore : c’est que votre secte avait laissé passer l’occasion de faire ce que Damien a fait et que vous le regrettez amèrement. Le sens le plus élémentaire de l’honneur aurait dû vous commander de vous taire.

Vous ne possédiez pas ce sens de l’honneur. Il ne vous convenait pas de décrier, dans votre confortable maison d’Honolulu, le paysan, peu raffiné à vrai dire, qui s’est enterré dans un endroit d’horreur où « tout un attelage de bœufs ne pourraient vous entraîner ». Vous vous êtes déshonoré aux yeux de l’humanité ; vous avez ramassé un ragot sur la pureté de Damien : un ivrogne ayant émis cet avis dans un bar d’Apia, ses auditeurs l’avaient battu presque à mort. Vous n’avez pas la sensibilité des hommes grossiers qui fréquentent les bars d’Honolulu. Je crains, ajoutait Stevenson, que vous n’ayez même pas le sens de comprendre comment l’humanité tout entière a reçu votre lettre. Devant la vie de Damien, « le cœur le moins tendre serait ému de pitié ; vous, vous n’avez trouvé dans votre cœur que le courage d’écrire votre lettre ! »

Ayant prouvé que Hyde avait calomnié Damien, Stevenson continuait : « Voyez-vous maintenant quelle idée vous avez donnée de votre cœur ? Je vais essayer encore de vous le faire comprendre. Vous avez eu un père : supposez qu’on vous raconte la même histoire à propos de ce père. Je n’exagère pas, sans doute, votre sensibilité en pensant que vous la repousseriez avec horreur et que la dernière chose à laquelle vous songeriez serait de rendre compte de cette histoire dans une revue religieuse. Eh bien, l’homme qui tente d’accomplir ce que Damien a fait est mon père comme il est le père des ivrognes du bar d’Apia et le père de tous ceux qui aiment la bonté ; il serait le vôtre aussi, si Dieu vous avait donné la grâce de le voir ainsi ».

L’an dernier, en 1936, les restes du père Damien étaient exhumés du cimetière de Molokai et expédiés en Belgique. Sur le quai d’Anvers, le roi des Belges et le cardinal-archevêque de Malines vinrent les recevoir…

24 décembre 1937.