Histoire du Montréal, 1640-1672/34

de l’année 1671 jusqu’À l’automne 1672, au départ des vaisseaux du Canada.


La précipitation avec laquelle je suis obligé de conclure cette histoire ne me permet pas de dire tout ce qui s’est passé en cette année où d’ailleurs je m’étais résolu de passer sous silence plusieurs choses que la prudence ne permet pas à la vérité d’énoncer ; ce qui fait que je me contenterai seulement de quelques réflections pour finir agréablement cette relation en laquelle je joindrai un petit abrégé de celle de Queuté, à cause que ce sont les ecclésiastiques de ce lieu qui desservent cette mission. Première réflection sur l’avantage que les femmes ont en ce lieu par dessus les hommes, qui est encore que les froids soient fort sains pour l’un et pour l’autre sexe, qu’il l’est incomparablement davantage pour le féminin, lequel s’y trouve quasi immortel, c’est ce que tout le monde a remarqué depuis la naissance de cette habitation et que moi-même j’ai remarqué depuis six ans, car encore qu’il y ait ici bien 14 ou 15 cents âmes, il n’y est mort qu’une soûle femme depuis les six années dernières, encore peut-être ce lieu eut-il gardé ses privilèges à l’égard de cette vieille caduque si le siège de La Rochelle où elle avait été renfermée n’eut imprimé quelques fâcheuses dispositions et qualités dans son corps cacochime, qui ont donné à la mort une entrée que les avantages de ce pays pour l’immortalité des femmes ne lui aurait point accordé. La seconde réflection sera la facilité que les personnes de ce sexe ont à se marier ici, ce qui est apparent et clair à tout le monde par ce qui s’y pratique chaque année, mais qui se fera admirablement voir par un exemple que je vais rapporter qui sera assez rare, c’est d’une femme laquelle ayant perdu cette année son mari a eu un banc publié, dispense des deux autres, son mariage fait et consommé avant que son premier mari fut enterré. Ces doux réflections à mon avis sont assez fortes pour faire déserter la pitié et une bonne partie des filles de tous les hôpitaux de Paris, si peu qu’elles aient envie de vivre longtemps ou de dévotion au 7e sacrement. La troisième réflection sera un célèbre prisonnier que nous avons eu cette année, lequel s’est sauvé dix ou douze fois, tant ici qu’à Québec et ailleurs, dans lesquels endroits, les serruriers ont perdu leur crédit à son égard, les charpentiers et maçons y sont entré en confusion, les menottes lui étaient des mitaines, les fers aux pieds des chaussons et le carcan une cravate ; qu’on lui fasse des ouvrages de charpente propres a enfermer un prisonnier d’Etat, il en sort aussi aisément qu’un moineau de sa cage lorsque la porte en est ouverte ; il trouvait si bien le faible d’une maison, qu’enfin il n’y a point de murailles à son épreuve, il tirait les pierres aussi facilement des murailles que si les maçons y avaient oublié le ciment et leur industrie, bref, il s’est laissé reprendre plusieurs fois comme s’il avait voulu insulter tous ceux qui voulaient se mêler de le garder, une fois devant trois hommes qui l’avaient pris, lié, garotté, les mains derrière le dos, il se délia sans qu’aucun des trois hommes s’en aperçut, encore que celui qui l’avait flié ut un sergent lequel avait été prisonnier en Barbarie qui se ventait savoir bien s’assurer d’un esclave en pareil cas et qui m’a assuré n’avoir rien oublié de sa science pour bien garotter celui-ci ; bref cet athlète de la liberté a enfin si bien combattu pour elle qu’il semble s’être délivré une bonne fois pour toujours ; aussi a-t-il fait un coup bien vigoureux en cette rencontre et on peut dire qu’il y a en quelque façon mérité sa liberté, car ayant été pris, il y a quelques mois et remis entre les mains de six ou sept hommes bien armés de chacun son fusil, ces hommes ayant placé toutes leurs armes en un endroit pour jouer au pallot, leur prisonnier trouva à propos d’ interrompre leur partie pour commencer la sienne, il sauta sur les fusils, les prit tous sous son esselle, comme autant de plumes provenues de ces oisons bridés et avec un des fusils il coucha tous ces gens en joue, protestant qu’il tuerait le premier qui approcherait, ainsi reculant peu à peu en faisant face, il a pris congé de la compagnie et a emporté tous leurs fusils. Depuis ce temps, on ne l’a pu attraper et il est errant parmi les bois ; il pourra bien peut-être se faire chef de nos bandits et faire bien du désordre dans le pays quand il lui plaira de revenir du côté des Flamands, où on dit qu’il est allé avec un autre scélérat et une femme Française, si perdue qu’on dit qu’elle a donné ou vendu de ses enfants aux sauvages.


fin de l’histoire du montréal