Histoire du Montréal, 1640-1672/35

ABRÉGÉ DE LA MISSION DE KENTÉ.



Tout ce que nous avons à dire de plus considérable de cette mission est renfermé dans une lettre qui nous a été adressée par M. Trouvé lequel a toujours été témoin oculaire de tout ce qui s’y est passé, ne l’ayant point abandonné depuis son commencement ; voici le rapport fidèle de ce qu’il m’a écrit, puisque vous désirez que je vous dise quelque chose par écrit de ce qui s’est passé dans notre chère mission chez les Iroquois, je le ferai bien volontiers contre toute la répugnance que j’en ressens, n’ayant souhaité jusqu’à aujourd’hui rien de plus sinon que tout ce qui s’y est passé ne fut connu que de celui à la gloire duquel doivent tendre toutes nos actions, et voilà la raison pourquoi nos messieurs qui ont été employés à cette œuvre se sont toujours tenus dans un grand silence ; d’où vient que M. l’abbé de Fénélon ayant été interrogé par Mgr de Pestrée, notre évêque, de ce qu’on pourrait mettre en la relation touchant la mission de Kenté, il lui fit réponse que la plus grande grâce qu’il nous pouvait faire était de ne point faire parler de nous.

Ce fut l’année 1668 qu’on nous donna mission pour partir pour les Iroquois et le lieu principal de notre mission nous fut assigné à Kenté parceque cette même année, plusieurs personnes de ce village étaient venues au Montréal et nous avaient demandé positivement pour les aller instruire dans leur pays, leur ambassade se fit au mois de juin, mais comme nous attendions cette année là de France un supérieur, nos messieurs trouvèrent à propos qu’on les priât de revenir, ne jugeant pas qu’on dut entreprendre une affaire de cette importance sans attendre son avis ; pour ne rien faire là-dedans que suivant ses ordres. Au mois de septembre, le chef de ce village ne manqua pas de se rendre au temps qu’on lui avait prescrit afin de tacher d’avoir et de conduire des missionnaires en son pays, alors M. de Quélus étant venu pour Supérieur de cette communauté on lui demanda et il donna très volontiers son agrément pour cette mission, ensuite de quoi, on alla pour ce sujet trouver Mgr. l’Évêque, lequel nous appuya de sa mission, quand à M. le Gouverneur et monsieur l’Intendant de ce pays, on n’eut pas de peine à avoir leur consentement, vu qu’ils avaient d’abord jeté les yeux sur nous pour cette entreprise. Ces démarches absolument nécessaires étant faites, nous partîmes sans tarder parceque nous étions déjà bien avancés dans l’automne ; enfin nous embarquâmes à Lachine pour Kenté le 2 octobre, accompagné de deux sauvages du village où nous allions, après avoir déjà avancé notre route et surmonté les difficultés qui sont entre le lac St. Louis et celui de St. François, lesquels consistent en quelques portages et trainages de canot, nous aperçûmes de la fumée dans une des ances du lac St. François, nos Iroquois crurent d’abord que c’étaient de leurs gens qui étaient sur ce lac, c’est pourquoi ils allèrent au feu, mais nous fumes bien surpris, car nous trouvâmes deux pauvres sauvagesses toutes décharnées qui se retiraient aux habitations françaises pour se délivrer de l’esclavage où elles étaient depuis quelques années ; il y avait quarante jours qu’elles étaient parties du village Onnéiou où elles étaient esclaves et n’avaient vécu pendant tout ce temps-là que d’écureuils qu’un enfant âgé de dix à douze ans tuait avec des flèches que lui avaient fait ces pauvres femmes abandonnées. Nous leur fîmes présent à notre arrivée de quelques biscuits qu’elles jettèrent incontinent dans un peu d’eau pour les amollir et pouvoir plus tôt apaiser leur faim, leur canot était si petit qu’à peine pouvait-on être dedans sans tourner ; nos deux sauvages délibérant ensemble ce qu’ils avaient à faire se résolurent de mener chez eux ces deux pauvres victimes avec cet enfant et comme elles craignaient qu’on ne les brûlât, car c’est là le châtiment ordinaire des esclaves fugitifs parmi les sauvages, elles commencèrent à s’attrister, alors je tachai de parler aux sauvages et de les obliger de laisser aller ces femmes qui dans peu seraient chez les Français, je leur disais que s’ils les emmenaient M. le Gouverneur venant à le savoir serait convaincu qu’il n’y avait encore rien d’assuré pour la paix puisqu’un des points des articles de paix étaient de rendre les prisonniers, toutes ces menaces ne purent rien sur leur esprit, ils nous disaient pour raison que la vie de ces femmes était considérable, que si les sauvages du village où elles s’étaient sauvées venaient à les rencontrer ils leur casseraient la tête. Ensuite nous marchâmes quatre journées par les plus difficiles rapides qu’il y a sur cette route ; après cela un de nos sauvages qui portait un petit baril d’eau-de-vie dans son pays en but et partant il s’enivra, puisqu’ils ne boivent pas autrement ni pour autre sujet, à moins qu’on ne les empêche par force ; or comme ces gens sont terribles dans leur ivresse, nos prisonnières crurent que c’était fait d’elles parceque pour l’ordinaire nos sauvages s’enivrent pour faire leurs mauvais coups. Cet Iroquois ayant passé dans cet excès, il entra dans un état furieux et inaccessible et pour lors il se mit à poursuivre une de ces femmes, celle ci épouvantée s’enfuit dans le bois, aimant mieux périr par la faim que par la hache de son ennemi. Le lendemain, ce brutal surpris de sa proie échappée l’alla chercher dans le bois en vain, voyant enfin que le temps nous pressait de nous rendre à son village et que nous avions déjà eu de la neige, il se résolut de la laisser en ce lieu là avec son enfant et afin de la faire mourir de faim, ils voulurent rompre leur petit canot à cause que ce petit endroit était une isle au milieu du fleuve St. Laurent : néanmoins à force de prières, ils leur laissèrent à nos instances ce seul moyen de salut : après notre départ et que la sauvagesse fut un peu rassurée, elle sortit de sa cache et trouvant alors son canot que nous lui avions fait laisser, elle s’embarqua dedans avec son petit garçon et vint heureusement au Montréal, l’ancien asyle des malheureux fugitifs ; quant à nous ayant emmené l’autre sauvagesse 5 ou 6 jours au dessus de cet isle sans jamais avoir pu obtenir sa liberté, à la fin ayant trouvé des Hurons qui s’en allaient en traite au Montréal, les sauvages réfléchirent sur ce que je leur avais dit que M. de Courcelle, qu’ils appréhendaient extraordinairement, trouverait mauvais leur … … … lorsqu’il le saurait, cette réflection leur fit remettre l’autre femme entre les mains de ces Hurons pour la ramener au Montréal, ce qu’ils firent fidèlement comme nous l’apprîmes l’année d’après, où nous sûmes aussi ce qui était arrivé à cette autre pauvre femme et à son petit enfant ; à la fin à force de nager, le jour de la fête de St. Simon et de St. Jude, nous arrivâmes à Kenté où nous serions arrivés la veille si ce n’avait été la rencontre de quelques sauvages qui ravis d’apprendre que nous étions à Kenté pour y demeurer nous firent présent de la moitié d’un orignal ; au reste ce même soir, après avoir retrouvé les hommes qui nous avaient fait ce présent étant tous près des cabanes, nous aperçûmes au milieu d’une belle rivière où nous étions entrés ce jour-là pour accourcir notre chemin, un animal qu’ici l’on nomme Scononton et qu’en France on appelle chevreuil, ce qui nous donna le plaisir d’une chasse agréable surtout à cause de sa beauté et gentillesse qui surpasse de beaucoup ce que nous voyons en ceux de France ; son goût aussi est bien meilleur et surpasse toutes les venaisons de la Nouvelle France. Étant arrivé à Kenté, nous y fûmes régalés autant bien qu’il fut possible aux sauvages du lieu, il est vrai que le festin ne fut que de quelques citrouilles fricassées avec de la graisse et que nous trouvâmes bonnes ; aussi sont-elles excellentes en ce pays et ne peuvent entrer en comparaison avec celles de l’Europe, même on peut dire que c’est leur faire tort que de leur donner le nom de citrouilles ; il y en a d’une très-grande quantité de figures, et aucune n’a quasi rapport avec celles de France, même il y en a de si dures qu’il faut avoir des haches lorsqu’elles ne sont pas cuites et qu’on les veut ouvrir, toutes ont des noms différents. Un pauvre homme, n’ayant rien de quoi nous donner, fut tout le long du jour à la pêche afin de nous attraper quelque chose, et n’attrapant qu’un petit brocheton nous le présenta tout déconforté et confus de n’avoir que cela à nous donner : il n’y a rien qui soit plus capable de mortifier un Iroquois que quand il voit arriver quelque étranger dans son pays et qu’il n’a rien de quoi leur présenter, ils sont fort hospitaliers et vont très-souvent convier ceux qui arrivent à leur nation de venir loger chez eux. Il est vrai que depuis qu’ils hantent les Européens ils commencent à se comporter d’une autre façon. Mais voyant que les Anglais et Flamands leur vendent tout jusqu’à un homme, ils les aiment moins que les Français qui ordinairement leur font présent de pain et autres petites choses quand ils vont chez eux. On ne peut pas être reçu avec plus d’amitié que nous reçurent ces barbares, chacun fit ce qu’il put, jusqu’à une bonne vieille qui par grand régale, jetta un peu de sel dans une sagamité on bouillie au bled-d’Inde qu’elle nous faisait. Après avoir un peu respiré l’air de ce pays, nous délibérâmes, M. de Fénélon et moi, ce que nous avions à faire sur le sujet de la religion, nous convînmes pour cela de nous adresser au chef du village appelé Rohiario, lequel nous avait obligé d’aller en son pays ensuite de quoi nous lui allâmes… qu’il savait assez qu’il nous était venu chercher afin de les instruire, que nous n’étions venu que pour cela, qu’il commencerait à nous aider dans ce dessein, qu’il avertit dans son village un chacun d’envoyer ses enfants dans notre cabane afin d’être enseignés, ce qu’ayant réussi comme nous l’avions désiré, quelque temps après, nous priâmes le même sauvage de trouver bon et de faire agréer à sa nation que nous baptisassions leurs enfants ; à cela ce vieillard répondit : « On dit que le lavement d’eau (c’est ainsi qu’ils appelent le baptême) fait mourir les enfants ; si tu baptises et qu’ils meurent on dira que tu est un Andastogueronon, (qui sont leurs ennemis,) lequel est venu dans notre village pour nous détruire. » Ne crains rien, répondis-je, ce sont des mal avisés qui ont dit que le baptême tuait les enfants, car nous autres Français nous sommes tous baptisés et sans cela, nous n’irions pas au ciel, et pourtant tu sais bien que nous sommes en grand nombre ! Alors il nous dit : « Fais comme tu voudras, tu es le maître. » Nous assignâmes donc le jour que nous devions conférer ce grand sacrement où plusieurs adultes se trouvèrent et nous baptisâmes environ 50 petits enfants dont la fille du Roharia, qui est une qui fut la première et s’appela Marie, mettant ainsi nos premiers sous la protection de la Sainte Vierge ; ce qui est à remarquer c’est que n’étant mort aucun de ces 50 premiers baptisés, ils n’ont plus eu de peine contre le saint Baptême, encore qu’il soit mort depuis plusieurs autres enfants après le saint Baptême. Le printemps en 1669 M. de Fénélon étant descendu au Montréal pour la consultation des difficultés qu’il eut dans le voyage, où il traîna lui-même son canot tant qu’en montant qu’en descendant au milieu des plus furieux rapides, il baptisa un enfant qui mourut tout après ce qui le réjouit beaucoup au milieu de ses peines qui sont si grandes qu’on ne serait pas cru si on osait les rapporter, puisque en quantité d’endroits et très souvent l’on monte des eaux plus impétueuses que la descente d’un moulin, y étant parfois jusque sous les esselles, marchant nu-pieds sur des pierres fort coupantes dont la plupart de ces eaux sont parées. M. de Fénélon, revenant du Montréal, emmena avec lui un autre missionnaire qui fut M. d’Urfé ensuite étant arrivé, il s’en alla hiverner dans le village de Gandatsetiagon, peuplé de Sinnontouans détachés, lesquels étaient venus à la côte du Nord dont nous avons le soin ; ces gens nous ayant demandés pour les aller instruire furent ravis quand on leur accorda cette grâce sitôt après l’avoir demandée, quant à nous, ayant été obligés d’aller avec les sauvages dans les bois pour nous tirer de la nécessité des vivres dans laquelle nous étions à cause que notre établissement était nouveau, je tombai par une providence singulière dans le chemin de quelques sauvages qui étaient passés il y a déjà un peu de temps, mais nous fumes un soir surpris, nous voyant arrivé dans un lieu où il y avait de la fumée, c’étaient les mêmes sauvages sur la piste desquels nous marchions parmi les neiges ; approchant de plus près, nous vîmes quelques branches d’arbre de… desquelles sortait un peu de fumée ; c’était une pauvre Iroquoise laquelle avait accouché de deux enfants lesquels étaient cachés sous ce méchant cabannage avec quelques autres ; alors son mari en s’éveillant me dit : « Viens voir, robe noire, elle a accouché de trois enfants. » Ces pauvres gens étaient réduits dans la dernière nécessité, car ils n’avaient aucunes vivres et ils ne subsistaient que par le moyen de quelques porcs-épics qu’ils tuaient et qu’ils mangeaient, tout n’était pas capable de rassassier deux quoiqu’ils fussent plus de neuf ou dix. Voyant cette pauvre femme, j’en fus d’autant plus touché que je ne pouvais lui porter aucun secours, car nous étions pour le moins aussi dépourvus qu’eux, je lui demandai si ses enfants étaient en bonne santé, le mari répondit qu’un des deux mourrait bientôt, la femme les démaillota tous deux devant moi, et je vis qu’ils étaient à demi gelés et par dessus cela, il y en avait un qui avait la fièvre et était moribond. Je pris de là occasion de leur parler de notre religion en leur disant « que j’étais bien fâché que ces deux enfants allassent mourir sans être baptisés et qu’ils n’iraient jamais au ciel sans cela ; » après quoi je leur expliquai ces choses plus en détail jusqu’à ce que le mari m’interrompant me dit : « Courage, baptise les tous deux, mon frère, cela est fâcheux de point aller au ciel. » Ce consentement donné je les baptisai tous deux et peu après bon nombre de ces nouveaux chrétiens alla jouir de la gloire ce même hiver, qui fut en 1670 ; depuis cela, il arriva à M. Durfé une chose qui lui pensa être funeste et que je veux remarquer : après avoir dit la sainte Messe, il alla faire son action de grâce dans le bois, mais il s’y enfonça si avant qu’il s’y égara et ne pouvait revenir, il passa le jour et la nuit à chercher son chemin sans le pouvoir trouver et après enfin il fut obligé de se reposer ce qu’il fit dans une attrape à loup qu’un sauvage avait fait, il y avait déjà quelque temps ; le lendemain au milieu de la sollicitude où le mettait son égarement, il eut recours à feu M. Ollier auquel s’étant recommandé, il poursuivit de marcher et alors il alla droit au village, pour cela, il croyait devoir beaucoup à sa protection ; pendant son absence, les sauvages avaient couru de toutes parts pour le chercher, étant de retour, ils firent un festin pour remercier l’Esprit de ce qu’il n’était pas mort dans le bois, il dit que pendant sa marche, il s’était substanté de ces méchants champignons qui viennent autour du pied des arbres et il assura qu’il les trouva fort bons, tant il est vrai que l’appétit donne bon goût aux choses qui sont les plus mauvaises. En 1671, le même missionnaire pensa périr dans une autre disgrâce qui fut que venant au Montréal son canot tourna sous voile d’un gros vent-arrière, au milieu du fleuve, mais quasi par bonheur encore qu’il ne sut point nager, Dieu le préserva d’autant qu’il le tint si bien au canot qu’on eut loisir de le secourir encore qu’on fut loin de lui. Cette dernière année, M. d’Urfé ayant fait séjour à un village de notre mission nommé Ganeraské, il prit la résolution d’aller visiter quelques sauvages établis à cinq lieues de là, pour voir s’il n’y aurait pas quelque chose à faire pour la religion. Le lendemain de son arrivée, une pauvre Iroquoise se trouva en mal d’enfant, or comme ces pauvres sauvagesses sont extrêmement honteuses quand elles sont dans cet état lorsqu’il y a des étrangers, cette pauvre femme se résolut sans en rien dire d’aller dehors sur les neiges pour enfanter, quoique dans la plus grande rigueur de l’hiver. En effet peu de temps après, on entendit crier l’enfant, les femmes de cette cabane toutes surprises y accoururent pour prendre cet enfant et secourir la mère. M. d’Urfé, voyant que cette honte avait produit un si fâcheux effet, partit au plus vite pour retourner à Ganeraské, et laisser la cabane libre, mais le troisième jour, il résolut de venir à cette même cabane avec quelques Français parceque sa chapelle y était restée, y étant de retour, il trouva cette accouchée bien mal, les sauvagesses, lui dirent que depuis son départ, elle avait eu encore un autre enfant et qu’elle perdait tout son sang ; trois quarts d’heure après, la malade criait à haute voix à quelqu’une de ses compagnes « donne moi de l’eau » et elle mourut au même instant, aussitôt après, celles qui l’assistaient la poussèrent dans un coin de la cabane comme une bûche et jettèrent auprès d’elle ses deux enfants, tous vivants qu’ils étaient, pour être dès le lendemain enterrés avec leur mère ; d’Urfé qui était assez proche pour entendre, mais non pas en commodité de voir ce qui se passait, demanda ce que c’était et pourquoi on remuait tout, les sauvages lui dirent : « C’est que cette femme est morte ;» alors M. d’Urfé ayant vu de ses yeux la perte de la mère, il voulut garantir les deux enfants par le baptême, ce qu’il fit incontinent et fort à propos, car il y en eut un qui mourut la même nuit, l’autre se portant très-bien, le lendemain un sauvage le prit pour l’enterrer tout vivant avec sa mère, à quoi M. d’Urfé lui dit : « Est-ce là votre manière d’agir, à quoi pensez-vous ? » Un d’eux lui répartit : « Que veux-tu que nous en fassions, qui le nourrira ? » « Ne trouverait-on pas une sauvagesse qui l’allaitera, » lui répliqua M. d’Urfé. « Non, » lui répartit le sauvage. M. d’Urfé, voyant ces choses, demanda la vie de l’enfant auquel il fit prendre quelques jus de raisin et quelque sirop de sucre, de quoi il laissa une petite provision afin d’assister cet orphelin pendant qu’il irait à Kenté, éloigné de 12 grandes lieues, chercher une nourrice, mais il le fit en vain, car les sauvagesses par une superstition étrange ne voudraient pas pour quoique ce soit au monde allaiter un enfant d’une décédée. Ce missionnaire revenant voir son orphelin, il le trouva mort au monde et vivant à l’éternité, après avoir reçu de ces jus et sirop plusieurs jours. Voilà la misère dans laquelle sont réduits ces pauvres sauvages, ce qui ne s’étend pas seulement sur les femmes qui sont enceintes dont il en meurt une grande quantité faute d’avoir de quoi se soulager dans leurs couches, mais aussi sur tous les malades car ils n’ont aucuns rafraîchissements et un pauvre malade dans ces nations est ravi de la visite d’un missionnaire, espérant qu’après l’instruction qu’il lui va faire, il lui fera présent d’une prune, de 2 ou 3 grains de raisin, ou d’un petit morceau de sucre gros comme une noix.

Nous avons eu de temps en temps des adultes que Dieu a tellement touchés dans leurs maladies, qu’après avoir reçu le Baptême, ils sont morts entre nos mains avec d’admirables sentiments de douleurs pour leurs péchés passés. On il est à remarquer que les sauvages n’ayant pas reçu comme nous cette grande grâce de l’éducation chrétienne, ils ne sont pas en récompense punis comme nous à la mort de ce grand endurcissement qui se trouve ordinairement en nous pour lors, quand nous avons mal vécu ; au contraire, d’abord que les gens sont abattus du mal et par ce moyen plus en état de réfléchir sur le peu qu’est cette vie et sur la grandeur de celui qui est aussi le maître de nos jours, si la providence dans ce temps le met entre les mains d’un missionnaire, communément il meurt dans les apparences d’un grand regret de tout le passé. Il faut que je rapporte un exemple qui est arrivé cette année sur ce sujet, aussi bien y a-t-il quelque chose d’extraordinaire qui mérite bien d’être mis au jour. Un sauvage un peu éloigné de nous et qui ne souciait guère d’en approcher parcequ’il ne faisait pas grand estime de la religion, fut saisi cet hiver d’une maladie languissante et à la fin l’a conduit au tombeau ; longtemps avant son décès, il rêva dans son sommeil qu’il voyait une belle grande maison à Kenté toute remplie de missionnaires et qu’un jeune d’entre eux le baptisait ce qui l’empêchait d’aller brûler en un feu et le mettait en état d’aller au ciel ; aussitôt qu’il fut réveillé, il envoya à Kenté chercher un prêtre par sa femme pour le baptiser. M. d’Urfé ayant vu cette femme alla voir ce que c’était, le malade lui ayant dit la chose comme je viens de rapporter, il se mit à l’instruire fortement, ce que le malade écoutait avec une grande attention ; après cela, M. d’Urfé me vint trouver et j’y allais à mon tour, près de trois mois durant, nous lui fîmes successivement tous deux nos visites, toujours ce malade nous écoutait avec des oreilles si avides que nous étions extrêmement touchés en l’instruisant, ce n’étaient que des regrets du péché, des déplaisirs d’avoir offensé Dieu et des soupirs pour son service, incessamment il nous demandait le baptême afin d’être en état d’aller voir son Créateur, mais toujours nous différions de lui conférer ce sacrement, soit à cause des avantages que le malade tirait de ses fervents désirs pour la préparation à recevoir ce sacrement ; enfin après beaucoup d’importunités sur le même sujet, nous lui avons accordé ses souhaits lorsque nous avons vu qu’il était temps de le faire, et depuis avoir été lavé de cette eau salutaire, ayant édifié un chacun de ceux qui le voyaient pratiquer tant de beaux actes de vertu, il est mort pour vivre plus heureux, allant au lieu des soupirs des derniers temps de sa vie, de pareilles bonnes œuvres font la seule consolation des missionnaires parmi toutes les peines qui se rencontrent dans l’instruction de ces pauvres abandonnés, je les appelle ainsi même à l’égard de leurs âmes, car bien souvent ils n’ont pas pour le spirituel tout le secours qui leur serait nécessaire : operaravy pauci missi vero mulla (?) Nous avons trois villages dans cette étendue de notre mission sans compter les cabanes écartées. Il n’y a pas un de ces villages où il n’y eut pour employer un bon missionnaire. Nos principales occupations sont auprès des malades ou auprès des enfants qui écoutent volontiers les instructions qu’on leur fait et même prient bien Dieu en leur langue et se croient bien récompensés si après leur instruction le missionnaire leur fait présent d’un pruneau ou d’un grain de raisin, ou quelqu’autre semblable rafraîchissement, ce qui nous sert comme les Agnus et les images servent en France à ceux qui y font le catéchisme. Les pères et les mères n’ont aucune opposition à ce qu’on instruise leurs enfants ; au contraire, ils en sont vains, et en prient même souvent les missionnaires. Je suis obligé de rendre ce témoignage à la vérité, que les sauvages tous barbares qu’ils soient et sans les lumières de l’évangile ne commettent point tant de péchés que la plupart des Chrétiens.

Voilà un petit crayon de tout ce qui s’est passé dans notre mission autant que la mémoire me l’a pu fournir, car jamais je ne me suis appliqué à en faire aucune remarque, sachant bien que Dieu est une grande lumière et que quand il veut qu’on connaisse les choses qui regardent sa gloire, il ferait plutôt parler les arbres et les pierres. Je ne suis pas fort attaché à décrire les petites peines qu’ont pu ressentir les missionnaires de Kenté, ni les privations dans lesquelles ils se sont trouvés très fréquemment depuis le temps que cette œuvre est entreprise. Ce que je puis ajouter à la lettre de M. Trouvé est que les missionnaires de Kenté souffriront beaucoup moins à l’avenir que par le passé, d’autant que Messieurs du Séminaire de St. Sulpice ont fourni le lieu de bestiaux, cochons et volailles et que messieurs les missionnaires ont transférés avec beaucoup de peine ; que si le roi fait faire un jour quelque entreprise sur le lac Nontario comme le lieu semble l’exiger pour tenir les Iroquois dans la dernière soumission et avoir toutes leurs pelleteries qu’ils viennent faire sur nos terres et qu’ils portent après aux étrangers, ceux qui seront commandés pour cette exécution et établissement pourront recevoir de grands secours spirituels et temporels tout à la fois de Kenté, par les moyens des travaux et dépenses que font Messieurs du Séminaire de St. Sulpice en ce lieu ; je ne nomme pas en cette histoire ceux de ce séminaire qui font les dépenses du Montréal et de Kenté, quoique grandes et considérables, parceque je ne l’ose pas faire ; que si ceux qui liront ceci le trouvent à redire qu’ils trouvent bon que je me soumette à leur condamnation et que je n’encours point la disgrâce de ces Messieurs qui auraient bientôt retiré leur nom si je le voulais mettre sur le papier.

Ayant conclu cette relation on m’a fait voir la lettre qui suit, elle est écrite par M. de Courcelle et est adressée à M. le curé du Montréal ; j’ai estimé à propos d’en mettre la copie ci-après afin d’en sceller cette histoire, parceque j’ai cru ne pouvoir donner plus de poids et d’autorité aux vérités qui y sont renfermées qu’en usant d’une aussi digne main que la sienne pour faire connaître quels sont ceux dont j’ai entrepris de parler.

De Québec ce 25 Septembre 1672.

« Monsieur le comte de Frontenac étant arrivé, que le roi a pourvu de ce gouvernement pour me venir relever, ayant eu mon congé de la cour pour m’en retourner, je me prépare à partir et devant m’embarquer je suis bien aise de vous écrire celle-ci tant pour l’inclination que j’ai pour vous que pour tous vos messieurs, à cause de la fidélité au service du roi que j’ai toujours reconnu en vous pour vous en témoigner ma reconnaissance.

« Je vous prie aussi de faire connaître à tous nos habitants que je leur rends la justice qui leur est due, reconnaissant qu’ils ont toujours été prêts et des premiers, quand il s’est agi du service de Sa Majesté, et qu’ils aient à continuer comme ils ont commencé, je témoignerai à Messieurs les ministres quand l’occasion s’en présentera que Sa Majesté a dans notre quartier de véritables et fidèles sujets.

« Et comme je ne doute pas que des gens qui obéissent bien à leur prince ainsi qu’ils le doivent, ne soient des chrétiens dont les prières sont bien agréables à Dieu, conviez-les, s’il vous plaît, à le prier pour mon heureux retour en France, je demande cette même grâce à tous vos messieurs que je crois qu’ils ne me refuseront pas, et à vous particulièrement, de qui j’espère toute assistance par vos bons suffrages, sur lesquels, je vous assure, je fonde mes meilleures espérances, en vous disant adieu, je vous prie de croire que je serai toujours de cœur et d’affection, etc. »

Monsieur,
Monsieur Perot, Curé du Montréal.
Par M. de Courcelles.


Fin de l'abrégé de la mission de Kenté.