Histoire du Montréal, 1640-1672/24

de l’année 1661 jusqu’a l’automne 1662, au départ des vaisseaux du Canada.


Il s’est fait pendant le cours de cette année plusieurs combats où nous avons perdu beaucoup de monde et qui nous ont été très funestes ; le premier, qui fut le 25 octobre, se passa comme je vais dire : — M. Vignal, prêtre de cette communauté, ayant demandé congé à Mr. de Maison-Neufve de mener des hommes à l’Ile à la Pierre, afin de faire tirer des matériaux pour parachever cette maison où sont présentement logés les Ecclésiastiques qui servent cette Isle, il en obtint la permission avec peine, parce que M. de Maison-Neufve craignait qu’ils ne trouvassent quelques embuscades en ce lieu, à cause qu’il y avait travaillé le jour précédent, ce qui ne manqua pas d’arriver ; sur quoi il est à remarquer que pour éviter d’être ainsi attrapé, rarement on allait deux fois de suite en un endroit lorsque les ennemis étaient à craindre. Pour revenir à feu M. Vignal, aussitôt qu’il eut le congé, il ne songea qu’à s’embarquer promptement, sans se mettre en peine des Iroquois ; même en allant, quelqu’un lui ayant dit qu’il croyait voir des canots le long de la grande terre et de l’Islot, il ne le put persuader et s’imagina que c’étaient des orignaux ; d’abord qu’il furent à l’Islot, les voilà à terre, où ils s’en allèrent de chacun son bord, comme pour se dégourdir, sans prendre des armes ni penser à aucune découverte ; M. Brigeart même qui avait le commandement en cas d’attaque y arriva le dernier, parce qu’il avait reçu son ordre un peu tard et qu’il n’avait pu joindre ce monde parce qu’il allait trop vite ; pendant que quelques-uns se promenaient pour se dégourdir du bateau, comme nous avons déjà dit, les autres plus diligents se mirent à ramasser de la pierre, et un autre qui ne fut pas le moins surpris alla vaquer à ses nécessités, se mettant au bord de l’embuscade des ennemis auxquels il tourna le derrière ; un Iroquois indigné de cette insulte, sans dire mot le piqua d’un coup de son épée emmanchée, cet homme qui n’avait jamais éprouvé de seringue si vive ni si pointue fit un bond à ce coup en courant à la voile vers nos Français qui incontinent virent l’ennemi et l’entendirent faire une grosse huée, ce qui effraya tellement nos gens, dont une partie n’était pas encore débarquée, que tous généralement ne songèrent qu’à s’enfuir, hormis le Sieur Brigeart, lequel se jetta à terre et se mit à crier et appeler les Français, lesquels vraisemblablement s’oublièrent de leur ordinaire bravoure et ne le secondèrent pas ; que s’ils l’eussent fait, les Iroquois étaient défaits. Le Sieur Brigeart quoique seul, les empêcha tous pendant quelque temps d’avancer, ce qui favorisa la fuite des nôtres, qui sans cela eussent tous été pris ; les ennemis prirent la résolution d’aller sur lui et alors, il choisit le capitaine qu’il jetta raide mort d’un coup de fusil, ce qui effraya tellement tous les autres que cela les mit en balance s’ils devaient essuyer encore un coup de pistolet qu’il avait à tirer ; mais enfin, voyant que Brigeart était seul et qu’il n’était point soutenu, ils firent une décharge sur lui dans laquelle lui ayant rompu le bras et fait tomber son pistolet, ils se jetèrent sur lui et se mirent ensuite à faire de furieuses décharges sur un grand bateau plat, lequel tachait de se mettre au large ; par leurs coups de fusil, ils tuèrent et estropièrent plusieurs personnes, entre autres deux braves enfants de famille, nommés MM. Moyen et Deschesne, le dernier de ces deux exhortant son camarade à la mort, sans songer à être blessé lui-mème, tomba raide mort dans le bateau. C’est une chose étonnante que la peur, car il y avait là de braves gens ; mais quand l’appréhension s’est une fois saisi du cœur humain, il s’oublie de soi-même ; au reste, si le brave M. Brigeart eut pu arriver assez tôt pour faire la découverte et mettre son monde à terre dans l’ordre qu’il fallait observer, ce malheur n’eut pas arrivé ; mais c’était nue permission de Dieu et non pas de sa faute. Revenons à M. Vignal afin de voir ce qui lui arriva ; ce bon prêtre voyant tout le monde en ce désordre voulut se mettre dans le canot d’un de nos meilleurs habitants nommé M. Réné Cusillasier, dont malheureusement il trempa le fusil dans l’eau y voulant monter, ce qui ayant réduit cette personne sans défense, les Iroquois tirèrent sans crainte sur eux avant qu’ils aient eu le loisir de prendre le large, ce qu’il leur réussit si malheureusement pour nous que M. Vignal fut percé d’outre en outre et ensuite pris avec Cusillasier, ce pauvre homme ainsi percé fut jeté comme un sac de tabac dans un canot et son compagnon d’infortune fut mis dans un autre ; M. Vignal se levant de temps en temps du milieu de son canot avec beaucoup de peine disait aux autres prisonniers qui étaient proches dans les autres canots : "Tout mon regret dans l’état où je suis est d’être la cause que vous soyez dans l’état où vous êtes, prenez courage et endurez pour Dieu.” Ces paroles prononcées dans un état aussi digne de compassion que celui où il était, crevèrent le cœur de tous pauvres captifs ; enfin on les emmena les uns et les autres au pays ennemi, hormis M. Vignal qu’ils ne trainèrent pas loin ; car le voyant trop blessé pour faire un long voyage, ils le brûlèrent pour l’achever et lui donnèrent lieu d’offrir à son Créateur le sacrifice de son corps en odeur de suavité, étant brûlé sur un bûcher comme le grain d’encens sur le charbon sans qu’il est a rien de son corps, si nous joignons à ces flammes la dent des Iroquois qui en fît un holocauste parfait. Pour ce qui regarde M. Brigeart, ils le firent pareillement brûler, mais Dieu voulut le favoriser d’une croix beaucoup plus cruelle dans la mort, où il souffrit prodigieusement et où il endura d’une façon admirable comme vous l’allez voir. Ces cruels l’ayant fort bien guéri, à force de le bien traiter pour le mettre en état de leur donner plus de plaisir, en le rendant capable des plus horribles souffrances, aussitôt qu’ils le virent en bon point et entièrement remis des grandes plaies qu’il avait reçues au combat, ils commencèrent son supplice afin de lui faire payer la mort de leur capitaine aussi chèrement qu’ils pourraient. Ils lui arrachaient les ongles, lui arrachaient les bouts des doigts et les fumaient ensuite, ils le coupaient tantôt dans un endroit tantôt dans un autre, ils l’écorchaient, le chargeaient de coups de bâton, lui appuyaient des tisons et des fers chauds sur sa chair toute nue, enfin ils n’épargnèrent rien pendant 24 heures que le supplice dura, durant lesquels voyant son admirable patience,ils en enrageaient, forgeaient de nouveaux moyens pour le faire souffrir davantage, lui au milieu de ces tourments atroces ne faisait que prier Dieu pour leur conversion et salut, ainsi qu’il avait promis à Dieu de le faire se voyant sur le point d’entrer dans ces tortures, comme il l’écrivait lui-même en ces temps-là au Revd. P. Lemoine qui était dans une autre nation Iroquoise. M. Cusillasier qui avait lors sa vie assurée fut merveilleusement surpris d’un tel prodige de patience et vertu qu’il voyait dans la mort de cet homme de bien. Les Iroquois qui en étaient les bourreaux, en étaient si hors d’eux-mêmes qu’ils ne savaient qu’en dire ; au reste, quand à nous, nous nous étonnerons moins si nous faisons réflexion sur sa vie et sur le dessein qui l’a fait venir en ce pays, puisque sa vie était fort sainte et qu’il n’était venu ici pour autre intention, qu’afin d’y offrir à Dieu un pareil sacrifice, y risquant sa vie pour son amour, en assistant les habitants de ce lieu où ils étaient si exposés ; mais passons outre pour venir au combat du 7 février, qui nous ravit notre illustre major par la lâcheté d’un Flamand qui était son domestique, lequel l’abandonna, ce qui donna beaucoup de cœur aux ennemis qui le tuèrent lui quatrième, sans que ses deux pistolets lui manquèrent, il eut changé la fortune du combat où quelques-uns eussent porté de ses marques, d’autant qu’il était extrêmement bon pistolier et que sa générosité lui donnait une grande présence d’esprit parmi les coups dont il n’était nullement troublé. Ce malheur lui arriva premièrement à cause de ce qu’il allait secourir des gens attaqués, selon son bon zèle ordinaire, laquelle action étant délaissée par ce pagnotte que nous avons marqué, au milieu des coups, l’ennemi prit cœur et fit l’escalade dont nous parlons, que si cet étranger avait eu le courage d’un pigeon Français qui était son compagnon de service, lequel avait la moitié moins de corps et d’apparence que lui, M. le major serait peut-être aujourd’hui encore en vie, car ce pigeon fit merveille et s’exposa si avant que s’il n’eut eu de bonnes ailes pour s’en revenir, il était perdu lui-même et ne fut jamais revenu à la, charge ; au reste, si ce brave M. Closso, major de ce lieu, mourut en cette rencontre, il mourut en brave soldat de J.-C. et de notre monarque, après avoir mille fois exposé sa vie fort généreusement, sans craindre de la perdre en de semblables occasions, ce qu’il fit bien voir à quelques-uns qui lui disaient peu avant sa mort : “ Qu’il se ferait tuer vu la facilité avec laquelle il s’exposait partout pour le service du pays.” A quoi il répondit : “ Messieurs, je ne suis venu ici qu’afin d’y mourir pour Dieu en le servant dans la profession des armes, si je n’y croyais pas mourir, je quitterais le pays pour aller servir contre le Turc et n’être pas privé de cette gloire.” Quelque temps après ce désastre, il arriva un trouble assez grand pour un certain personnage dont le pays a été délivré depuis. Cet homme, par ses menées secrètes et ses discours pestilentiels qui n’épargnaient personne, eut allumé un grand feu si Dieu ne l’eut éteint par sa miséricorde comme il fit. Le 6 de mai il se fit un beau combat à Ste. Marie, maison du séminaire, laquelle a toujours expérimenté la singulière protection de sa bonne patronne qui lui a toujours conservé ses gens sans mort ni blessure, quoiqu’ils aient souvent été attaqués et qu’ils aient toujours passés pour gens de cœur appréhendés par les Iroquois, mais voyons cette action dont je parle : Les Sieurs Rouillé, Touchante et Langevin étant resté les derniers sur les lieux au travail, tous les autres domestiques de Ste. Marie s’en étant déjà retournés, hormis le nommé Soldat, sentinelle, lorsqu’il venait dans un méchant trou nommé Redoute où il faisait des châteaux en Espagne ; dans ce temps, 50 Iroquois qui avaient passé le jour dans les frodoches, éloignés d’une bonne portée de fusil, quelque peu davantage, se levèrent et vinrent tout doucement sur ces quatre derniers hommes afin de les surprendre, lier et emmener prisonniers, mais par bonheur, quelqu’un d’eux ayant levé la tête, il s’écria : “Aux armes ! voici les ennemis sur nous à ce bruit chacun sauta sur son fusil et l’esprit de la sentinelle se réveilla pour s’enfuir, les Iroquois voyant n’avoir pas réussi dans cette entreprise, jettèrent leur collier et firent une salve de 50 coups de fusil à brule-pourpoint, les 3 Français qui étaient dans le champ s’encoururentt à la redoute, d’où le soldat s’enfuyant, M. Trudeau, grand, fort et résolu garçon, voyant cette lacheté, à coups de pieds, de poings, rejeta le pauvre soldat dans sa redoute et le secoua tellement en ce moment qu’il le tint, qu’il lui fit revenir son cœur, lequel commentait déjà à s’exhaler. M. Debeletre entendant ce choc sort an plus vite de Ste. Marie avec tout ce qu’il peut de monde pour soustraire les attaqués, par les chemins, il rencontra ceux qui venaient du travail dont une partie fuyait et l’autre partie retournait à ses camarades pour les défendre, mais ils firent honte aux fuyards et tous allèrent à la compagnie avec bonne intention et diligence à ces 4 assaillis qui encore que le lieu fut près, avaient déjà essuyé deux ou trois cents coups de fusil avant leur arrivée ; quand le monde de Ste. Marie fut venu, on commença à répondre aux ennemis et à leur faire voir que nous savions mieux tirer qu’eux, car en toutes leurs décharges, ils ne firent autre chose sinon que couper le fusil de M. Rouillé en deux avec une balle et nos Français trouvèrent bien le secret de les atteindre, ce qu’ils eussent fait encore plus heureusement sans que ces misérables apercevant qu’on les coupait, ils s’enfuirent au plus vite dans les bois avec plusieurs blessés dont un mourut peu après de ses blessures, au reste, on tira tant dans cette attaque qu’on croyait que tout fut pris lorsque du Montréal on vint au secours ; mais or. trouva le contraire, car les ennemis avaient été bien vigoureusement repoussés ; au reste,la providence fut grande à l’égard d’un prêtre de ce lieu qui agit tout le jour autour de cette embuscade, venant à deux ou trois enjambées près, sans que pour cela personne branla ; on voulut allumer des feux qui eussent été favorables aux ennemis pour la fumée, laquelle venant de leur côté leur avait donné lieu de surprendre tous les Français sans en être vu, mais N. S. permit que le bois se trouva si mal disposé pour brûler qu’à la fin on l’abandonna. Plusieurs autres fois on a eu encore lieu de remarquer le bonheur de cette maison ; une fois entre autres les ennemis y étant venus de nuit et ayant dressé une embuscade à la porte, M. de Lavigne qui demeurait lors à cette maison se levant pour quelque nécessité regarda debors et voyant ces traîtres venir, il en avertit un chacun et on eut le plaisir de les voir se placer au clair de la lune, où le lendemain on les débusqua, et ceux qui voulaient prendre furent pris ou faits prisonniers au nombre de 15 ou 16 qu’ils étaient. Ainsi Dieu a toujours ôté favorable à cette maison dans toutes les autres occasions, tant dans cette année que dans les autres.

Il y a bien eu d’autres attaques au Montréal pendant ce temps-là, et il y a bien eu quelques Français de tués en différentes rencontres ; mais comme ces actions n’ont pas été fort considérables, je ne me crois pas aussi obligé d’en rechercher les détails.