Histoire du Montréal, 1640-1672/04

Depuis le départ des vaisseaux du Canada pour la France, dans l’automne de l’année 1641, jusqu’a leur départ du même lieu pour la France, dans l’automne de l’année 1642.


Mademoiselle Mance eut l’honneur de loger pendant cet hiver à Puizeaux avec Mademoiselle de la Pelletrie ; M. de Maisonneuve et M. de Puizeaux hivernèrent aussi dans la même maison. Ils employèrent, tout le monde pendant ce temps-là à la menuiserie et aux autres préparatifs nécessaires et utiles à une nouvelle habitation et colonie. Aussitôt que le printemps fut venu et que tout fut préparé, on fit descendre les bâtiments qu’on avait fait pendant l’hiver, à Ste. Foy et on travailla à rembarquement avec une telle diligence que M. de Maison-Neufve partit de Pizeaux le 8 mai avec deux bargues, une belle pinasse et une gabarre, partie desquels bâtiments avait été faite à Ste. Foy ; M. le chevalier de Montinagny étant un véritable homme de cœur et qui n’avait d’autres intérêts que ceux de son roi et du pays où il avait l’honneur de commander, sachant que tout était disposé, voulut participer à ce premier établissement en l’honneur du sa présence, c’est pourquoi il monta dans une bargue et conduisit lui-même toute cette fiotte an Montréal où on mouilla le 18 mai de la présente année ; ce même jour on arriva de grand matin, on célébra la première messe qui ait jamais été dite dans cette Isle, ce qui se fit dans le lien où depuis on a fait le château, afin de faire la base plus célèbre, on donna le loisir à Mme de la Pelletrie et à Mlle. Mance d’y préparer un autel, ce qu’ils firent avec une joie difficile à exprimer et avec la plus grande propreté qu’il leur fut possible, elles ne se pouvait passer de bénir le ciel qui en ce jour leur était si favorable que de les choisir et de consacrer leurs mains à l’élévation du premier autel de la colonie ; tout le premier jour on tint le St. Sacrement exposé, et ce ne fut pas sans raison, car si Dieu n’avait mis ses fidèles serviteurs à cette entreprise qu’afin de le faire reconnaître en ce lien où jusqu’alors il n’avait reçu aucun hommage, il était bien juste qu’il se fit tenir, la première journée, exposé sur son autel comme sur son trône, afin de remplir ses saintes vues et désirs de ses serviteurs ; en effet cela était bon afin de faire connaître à la postérité qu’il n’avait établi cette colonie que pour recevoir des sacrifices et des hommages en ce lien, que c’était la son unique dessein et celui de ses serviteurs ; qu’ils avaient employé tout exprès, leur bourse, leur soin et tout leur crédit. Il était juste qu’il se fit aussi tenir ce premier jour exposé pour prendre possession de cette terre par les honneurs souverains qui lui furent rendus et afin de faire voire que ce lieu était un lien de réserve pour lui, qu’il ne voulait pas qu’il fut profané des âmes ravalées et indignes de la grandeur de ses desseins, lesquels n’étaient pas communs comme le fit bien voir le R. Père Vimond dans la prédication qu’il fit ce matin là pendant la grande messe qu’il y célébra : "Voyez-vous, messieurs, dit-il, ce que vous voyez n’est qu’un grain de moutarde, mais il est jeté par des mains si pieuses animées de l’esprit de la foi et de la religion que sans doute il faut que le ciele est de grands desseins puisqu’il se sert de tels ouvriers, et je ne fais aucun cloute que ce petit grain ne produise un grand arbre, ne fasse un jour des merveilles, ne soit multiplié et ne s’étende de toutes parts :” comme s’il eut voulu dire, le ciele ne commence son ouvrage présentement que par une quarantaine d’hommes, mais sachez qu’il a bien d’autres desseins vers les personnes qu’il emploie pour le faire réussire, sachez que vos cœurs ne sont pas suffisants pour annoncer ici les louanges qu’il y prétend recevoir, mais qu’il les multipliera, remplissant de peuples toute l’étendue de ces lieux dont maintenant nous prenons possession de sa part en lui offrant ce sacrifice. Toute cette journée s’écoula en dévotions, actions de grâce et hymne de louange au créateur, on avait point de lampes ardentes devant le St. Sacrement, mais ou avait certaines mouches brillantes qui y luisaient fort agréablement jour et unit étant suspendues par des filets d’une façon admirable et belle, et toute propre à honorer selon la rusticité de ce pays barbare, le plus adorable do nos mystères.

Le lendemain, après toute cette cérémonie finie, on commença d’ordonner toutes choses à l’égard du poste où on était ; chacun d’abord se campa sous des tantes, ainsi qu’en Europe lorsqu’on est à l’armée, ensuite ou coupa des pieux avec diligence et on fit d’autres travaux afin de l’envirroner et de s’assurer contre les surprises et insultes qu’on avait à craindre de la part des Iroquois. Il est vrai que cette espèce de fortification précipitée était d’autant plus facile que M. de Champlain étant autrefois venu eu traite, avait fait abattre beaucoup d’arbres pour se chantier et se garantir des embuscades qu’on lui eut pu faire dans le peu de temps qu’il y demeurait ; de plus ce poste était naturellement très avantageux parce qu’il était enfermé entre le fleuve de St. Sacrement et une petite rivière qui s’y décharge, laquelle était bordée d’une prairie fort agréable qu’on appelle la Commune, et que de l’autre côté, où ni la rivière ni le fleuve ne passent, il y avait une terre marécageuse et inaccessible que depuis on a desséché et dont a fait le domaine des Seigneurs, ce qui fait assez voir l’avantage du poste ; au reste, il y avait pour lors dans la prairie dont nous venons de parler, tant d’oiseaux de différents ramages et couleurs qu’ils étaient fort propres à apprivoiser nos Français dans ce pays sauvage. Si nous regardons la commodité du commerce, comme ce lien est lopins avancé où les hargnes puissent monter, il n’y a pas de doute que ce lieu soit un des meilleurs du pays pour accomoder les habitants par le moyen du négoce qu’ils y peuvent faire par le moyen des sauvages qui y descendent en canots, de toutes les nations supérieures. Monsieur le chevalier de Montmagny ayant demeuré en ce lieu jusqu’à ce qu’il fut tout entouré de pieux, il quitta par après M. de Maison-Neufve et s’en retourna à Kébecq. Quant à Mme de la Pelletrie et M. de Puizeaux, ils demeurèrent au Montréal à la consolation d’un chacun ; pendant l’été on s’employa à faire venir ce qu’on avait laissé à Pizeaux et ailleurs ; ce qui obligea M. de Maison-Neufve à voir continuellement une partie de son monde occupé à la navigation ; et le réduisit à n’avoir que 20 soldats avec lui, d’autant que outre ceux qu’il avait sur ses hargnes, il en avait encore d’autres à Québec qui travaillaient au parachèvement du magasin que nous avons dit. Il est vrai que Dieu favorisa beaucoup ces nouveaux colons de ne les point faire si tôt découvrir des iroquois et de leur donner le loisir de respirer un peu à l’ombre de ces arbres dont la prairie voisine était bordée ; où les chants et la vue des petits oiseaux et des Meurs champêtres les aidaient à attendre avec patience l’arrivée des navires dont enfin ils eurent des heureuses nouvelles par M.  d'Arpentigny,qui voulut lui-même en être le porteur, tant il les trouva avantageuses ; aussi ne pouvaient-elles pas être meilleures ; il leur apprit que Messieurs les associés de cette Isle s’étaient tous offerts à Dieu par les mains de la Ste. Vierge, le jour de la présentation dans l’église de Notre-Dame de Paris, y présentant leurs vœux et desseins pour le Montréal et qu’ensuite pour marquer leur bonne volonté par les effets, ils avaient donné 40,000 livres pour l’embarquement dernier, lesquelles 40,000 livres avaient été mises en diverses denrées dont il apportait une quantité dans sa hargne, en laquelle il avait une douzaine de bons hommes que ces messieurs avaient engagés, entr’autres un fort habile charpentier dont il leur lit grand récit. Cet homme est. encore ici où Dieu lui a donné une famille nombreuse ; au reste, quoiqu’on lui ait donné le nom Minime qui est le plus ravalé chez tous les Tutens, il n’était pas toutefois le moindre dans les combats mm plus que dans sa profession ; nous devons l’aveu de ces vérités à son courage et aux services qu’il a rendu en cette Isle, laquelle est presque toute bâtie de ses maisons ou par ceux qu’il enseigné ; Monsieur de la Doversière qui a été toujours le procureur de la compagnie, lequel le connaissait bien, afin de le gagner et de le gratifier lui donna la conduite de plusieurs pièces du canon qu’il amena en ces lieux ; si toutes ces bonnes nouvelles réjouirent grandement un chacun de ceux qui étaient an Montréal, M. de Maison-Neufve et Mlle Mance, reçurent encore une joie bien plus grande que tous les autres, lorsqu’on lisant les lettres de France, ils apprirent que leur compagnie s’était tellement accrue depuis qu’on avait eu du dessein du Montréal par le moyen des copies qu’on avait distribué, selon la convention qu’en avait été faite entre M.  de la Doversière et Mlle Mance, un an auparavant là Larochelle, comme nous avons dit que le nombre des associés se montait à 45 personnes toutes fort qualifiées, entre lesquels étaient entre autres parmis les hommes : Monsieur le duc de Liancourt, l’abbé Bareaux, de Moumor, de la Marguerye, Goffre, de Renty, Bardin, Merangy, de Chaudebonne,Duplessis, Mombar, de St.Fremin, de Fancan, de la Doversière, Duval, les deux frères MM. Le Prêtre, comme aussi du Séminaire de St. Sulpice, feu M. Ollier, M. de Bretonveilliers, M. l’abbé de Kélus et autres ; parmis les femmes, Madame la Chancelière, Mesdames de Villersavin, Seguin et plusieurs autres, entre lesquels je comprends madame de Bullion qui au ciel tiendra un des premiers rangs dans cet ouvrage et avec d’autant plus de raison que n’ayant pas voulu être connue dans les biens qu’elle a faite elle en a laissé toute la gloire à son Dieu, elle a voulu être des premières de la compagnie quant aux distributions, mais quant au nom, il n’en fallait pas parler ; elle lui adversait son bien, l’en suppliait d’en avoir l’économie et le soin, mais pour savoir comment s’appelait cette main libérale, il n’y avait pas d’apparence ; pour s’unir à la compagnie afin de faire ici une dépense de cinquante ou soixante mille écus, tant dans un hôpital qu’autre chose, ou la pouvait rencontrer, mais quant à la connaître, c’était impossible, on ne pouvait savoir la main d’où sortaient ces larges aumônes et charitables profusions, et si ceux par qui elle les donnait avait autant apprendé son tombeau qu’ils ont craint de la développer pendant son vivant, nous serions aujourd’hui en la même difficulté de la connaître ; que si sa mort leur adonné la liberté de nous apprendre ses merveilles, nous prendrons celle de la prôner ; ce que nous ferons néanmoins avec une telle vénération à ses ordres, que nous ne la nommerons que notre illustre associée, où notre charitable inconnue, ou bien la pieuse fondatrice du Montréal ; ainsi nous taisons son nom puisqu’elle la voulu, mais en le taisant, nous satisfaisons au public en le faisant connaître par ses trois belles qualités qu’elle mérite très justement, ainsi que les années suivantes nous le prouveront fort bien.