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CHAPITRE VII

XIXe SIÈCLE

Mme de Staël. — Son enfance, sa vie politique et littéraire, ses œuvres — Mme Dufrénoy. — Mme Aimable Tastu. — Mme de Bawr. — Mme de Bradi. — Mme Desbordes-Valmore. — Mme Sophie Gay. — Mme Émile de Girardin. — Mme Louise Colot. — Mme Clémence Robert et plusieurs autres. — Mme Anaïs Ségalas.


Une femme a marqué d’une empreinte ineffaçable l’époque de transition du dix-huitième au dix-neuvième siècle. « C’est la seule femme-auteur, a dit Rivarol, qui fasse illusion sur son sexe. » Cette femme, c’est Mme de Staël ; et en effet la vigueur et la portée sont les traits distinctifs de cette intelligence aussi brillante que forte et souple.

Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein (1766-1817), était fille unique du ministre populaire dont l’avènement aux finances, sous le rogne de Louis XVI, fut comme l’aurore de la Révolution. Sa mère, Suzanne Curchod, était protestante et d’un rigorisme excessif. Femme distinguée, d’ailleurs, elle entreprit l’éducation de sa fille. Mais, peu sensible aux charmes de l’enfance, elle y apporta la raideur qui la caractérisait. Ce système était déplorable à l’égard d’une enfant pleine de vivacité, de franchise, et dont l’intelligence d’élite se manifestait par une précocité singulière.

On a dit de Mlle Necker qu’elle avait toujours été jeune et qu’elle n’avait jamais été enfant. Un de ses jeux favoris était de fabriquer des rois et des reines avec du papier de couleur et de leur faire jouer des tragédies, où elle parlait successivement pour tous les personnages. Sa mère, qui avait sur le théâtre les idées austères du calvinisme, lui interdisait cet amusement. Il fallait qu’elle se cachât pour se livrer à son plaisir irrésistible.

Necker connut beaucoup mieux son caractère. Tempérant la rigueur méthodique de sa femme, par des complaisances et des caresses paternelles, il accoutuma de bonne heure sa fille à se montrer devant lui dans toute la candeur de son âme. Il se plaisait à l’agacer pour la faire parler, et elle répondait à ses douces railleries avec ce mélange de gaieté et d’affectueux respect qu’elle conserva toujours dans ses rapports avec lui. Profondément reconnaissante de ses bontés, elle mettait une ardeur extrême à lui complaire dans les plus petites choses.

Il paraît d’ailleurs que, tout enfant, elle trouvait son principal amusement dans la conversation savante des amis de son père, Raynal, Buffon, Grimm, Marmontel, Gibbon, etc., et les charmait par la vivacité et le sérieux de ses réparties.

On dit même que, frappée de la grande admiration que son père professait pour l’historien Gibbon, elle s’imagina qu’il était de son devoir de l’épouser, afin que Necker pût jouir constamment d’une conversation aussi agréable pour lui. Elle lui fit très sérieusement la proposition de ce mariage, — aussi sérieusement que peut le faire une petite fille de dix ans.

À onze ans, elle avait déjà l’intelligence assez cultivée pour s’essayer à composer des portraits et des éloges, dans le goût académique de Thomas, autre commensal de la maison. Montesquieu était l’un de ses auteurs favoris, et, à l’âge de quinze ans, elle présentait à son père une suite d’extraits de l’Esprit des Lois, accompagnés de ses réflexions personnelles.

Toutes ses lectures produisaient en elle une impression extraordinaire, et la grande sensibilité de son cœur se développait comme la vivacité de son esprit. Malheureusement une telle précocité ne se produisit qu’aux dépens de sa constitution physique. Le docteur Tronchin jugea nécessaire de faire conduire la jeune malade à la campagne, où elle devrait passer ses journées en plein air, s’interdisant toute étude sérieuse. Ce nouveau plan contrariait violemment tous ceux de sa mère, qui renonça de travailler désormais aux progrès d’une éducation qu’elle ne pouvait plus diriger comme elle l’entendait. C’est ce qui pouvait arriver de plus heureux à Mlle Necker.

Elle fut envoyée dans cette solitude de Saint-Ouen, où une vie toute poétique succéda pour elle à une vie toute studieuse. Ses plus beaux jours, et ils étaient fréquents, étaient ceux où son père allait la voir, cherchant auprès d’elle une distraction aux soucis du ministère. Sa tendresse pour lui se transforma en une sorte de culte, au point qu’un jour, dans un élan d’affection filiale, elle lui avoua qu’elle se surprenait à être jalouse de sa mère.

Et pourtant le sérieux ministre n’était guère prodigue de démonstrations extérieures ; il applaudissait rarement aux succès de sa fille, mais il ne manquait jamais de relever ses fautes et de les tourner en ridicule. « Il démasquait en moi toute affectation, — a dit depuis Mme de Staël, — et j’ai pris auprès de lui l’habitude de croire que l’on voyait clair dans mon cœur. » Lorsque Necker publia son Compte-Rendu, sa fille, qui n’avait alors que seize ans, fut dévorée du désir de s’exprimer sur un ouvrage qui faisait le sujet de toutes les conversations. Elle imagina d’écrire à son père une lettre anonyme. Mais au tour personnel des idées et du style, il reconnut l’auteur et, dès ce moment, il mit dans ses relations avec elle un redoublement de tendresse et de confiance.

Puis, successivement, elle écrivit plusieurs nouvelles qui ne furent publiées que dix ans après (1795) : Mirza, Adélaïde et Théodore, Pauline, et elle composa, en 1786, un drame en vers, Sophie ou les Sentiments secrets. C’est précisément l’année de son mariage avec le baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède à la cour de France.

Une parente et une amie de Mme de Staël, qui a consacré un volume à sa mémoire, Mme Necker de Saussure, nous fait entendre très clairement que l’ascendant toujours croissant, que la jeune personne prenait sur l’esprit et les affections de son père, était loin d’être vu de bon œil par sa mère. Nous extrayons du même ouvrage deux portraits de Mlle Necker, l’année de son mariage. L’un est de Guibert ; il est tracé dans le goût de l’époque et Mlle Necker y est représentée sous le nom de Zulmé :

« Zulmé n’a que vingt ans, et elle est la prêtresse la plus célèbre d’Apollon ; elle est celle dont l’encens lui est le plus agréable, dont les hymnes lui sont les plus chers… Ses grands yeux noirs étincellent de génie ; ses cheveux, de couleur d’ébène, retombent sur ses épaules en boucles ondoyantes ; ses traits sont plus prononcés que délicats ; on y sent quelque chose au dessus de la destinée de son sexe. »

Le deuxième portrait est de Mme Necker de Saussure elle-même :

« Mme de Staël avait de la grâce dans tous ses mouvements. Sa figure, sans satisfaire entièrement les regards, les attirait d’abord et les retenait ensuite. Il s’y développait subitement une sorte de beauté, si on peut dire, intellectuelle. Le génie éclatait tout à coup dans ses yeux qui étaient d’une rare magnificence. Sa taille un peu forte, ses poses bien dessinées, donnaient une grande énergie, un singulier aplomb à ses discours. Il y avait quelque chose de dramatique en elle ; et même sa toilette, quoique exempte de toute exagération, tenait à l’idée du pittoresque plus qu’à celle de la mode. »

J’ai eu moi-même sous les yeux, — dit à ce
Mme DE STAËL
propos Sainte-Beuve, — un portrait peint de Mlle Necker, toute jeune personne ; c’est bien ainsi : cheveux épars et légèrement bouffants, l’œil confiant et baigne de clarté, le front haut, la lèvre entr’ouverte et parlante, modérément épaisse en signe d’intelligence et de bonté, le tout animé par le sentiment ; le cou, les bras nus, un costume léger, un ruban qui flotte à la ceinture, le sein respirant à pleine haleine ; telle pouvait être la Sophie de l’Émile. »

C’est qu’en effet, à la campagne, elle avait lu les livres de J.-J. Rousseau et de Richardson, avec des émotions indescriptibles. Rousseau, plus que tout autre, fut le maître et l’inspirateur de Mme de Staël, et le premier écrit qu’elle donna sous son nom fut intitulé : Lettres sur le caractère et les écrits de J.-J. Rousseau. (1788.)

« Les Lettres sur Jean-Jacques sont un hommage de reconnaissance envers l’auteur admiré et préféré, envers celui même à qui Mme de Staël se rattache le plus immédiatement. Assez d’autres dissimulent avec soin, taisent ou critiquent les parents littéraires dont ils procèdent ; il est d’une noble candeur de débuter en avouant, en célébrant celui de qui on s’est inspiré, des mains duquel on a reçu le flambeau, celui d’où nous est venu ce large fleuve de la belle parole dont autrefois Dante remerciait Virgile ; Mme de Staël, en littérature aussi, avait de la passion filiale. Les Lettres sur Jean-Jacques sont un hymne, mais un hymne nourri de pensées graves, en même temps que varié d’observations fines, un hymne au ton déjà mâle et soutenu, où Corinne se pourra reconnaître encore après être redescendue du Capitole. Tous les écrits futurs de Mme de Staël, en divers genres, romans, morale, politique, se trouvent d’avance présagés dans cette rapide et harmonieuse louange de ceux de Rousseau, comme une grande œuvre musicale se pose, entière déjà, de pensée, dans son ouverture. Le succès de ces Lettres, qui répondaient au mouvement sympathique du temps, fut universel. » (Sainte-Beuve.)

Mais une carrière toute nouvelle, la carrière politique, s’ouvrit devant elle. La Révolution française éclata. Lorsque tant de têtes étaient exaltées, ce n’est pas la sienne qui pouvait rester froide. Passionnée pour la liberté et enthousiaste de la Constitution anglaise, elle s’associa ardemment aux idées de réforme ; mais, sans rien abandonner de ses principes, elle s’opposa avec courage aux abus et aux crimes commis en leur nom. Au commencement de 1792, elle fit même proposer vainement un plan pour l’évasion de Louis XVI et de sa famille. Elle était encore à Paris lors des massacres de septembre. Elle en sortit non sans peine ni quelque danger, et gagna la Suède, où son mari était rappelé, puis vint s’établir dans le pays de Vaud, au château de Coppet, où Necker s’était retiré dès 1790, et qu’elle a immortalisé. Elle était si troublée pendant les événements qui s’agitaient que c’est à peine si elle prit la plume. On ne connaît d’elle, comme ayant été composé à cette époque, que son Mémoire pour la défense de Marie-Antoinette.

Un peu plus tard, après la chute de Robespierre, elle s’honorait aux yeux de l’Europe par ses Réflexions sur la paix, adressées à Pitt et aux Français, en faveur d’un rapprochement entre l’Angleterre et la France, et que Fox cita avec éloge dans le Parlement. « Il y a une inspiration antique dans cette figure de jeune femme qui s’élance pour parler à un peuple, le pied sur les décombres tout fumants. »

Enfin, après avoir réuni sous le titre de Morceaux détachés, des pages de jeunesse, entre autres l’Essai sur les fictions et l’Épître au malheur, elle marqua d’une façon plus décisive l’originalité de son esprit ingénieux et puissant, et l’indépendance toute philosophique de sa pensée, dans son livre de l’Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. (1796.)

Cependant Mme de Staël devenait le centre d’un mouvement sérieux d’action politique. Elle était l’âme d’un parti constitutionnel. Elle avait fait rentrer en France Talleyrand ; elle formait et dirigeait Benjamin Constant ; et elle raconte elle-même avec naïveté l’impression étrange, antipathique, que le général Bonaparte produisait sur elle. Elle combattit donc avec acharnement la politique du 18 Brumaire.

Bonaparte cependant commença par rechercher, mais vainement, l’appui du talent et de l’influence de Mme de Staël. Il lui fit demander, par son frère Joseph, si elle voulait que les deux millions que M. Necker avait déposés au trésor lui fussent payés. « Il ne s’agit pas de ce que je veux, répondit-elle, mais de ce que je pense. » Dès lors pendant toute la durée du Consulat et de l’Empire, sa vie ne fut plus qu’une suite de persécutions et d’exil. « La haine du chef du pouvoir contre les idées et surtout contre l’indépendance d’esprit que Mme de Staël représentait eut parfois un caractère d’acharnement personnel, qu’on a tenté d’expliquer par des anecdotes suspectes. Tour à tour réfugiée à Coppet, où elle eut sa petite cour, à Genève, à Weimar, internée ou tolérée aux environs de Versailles, puis de Blois, bannie de France « dans les trois jours », poursuivie de ville en ville par la police ou la diplomatie impériale frappée dans ses amis, le comte de Montmorency et Mme Récanier, exilés eux-mêmes pour l’avoir reçue ou avoir été reçus par elle, elle fuit à Vienne, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Stockholm, en Angleterre. C’est au milieu de cette vie errante et de ces épreuves, qu’elle produisit ses plus beaux ouvrages, accueillis avec admiration et enthousiasme dans toute l’Europe. »

Dans son livre remarquable : De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, elle pose le principe de la perfectibilité indéfinie de l’esprit humain, et en fait l’application à la littérature, d’après cet autre principe qu’elle formule : La littérature est l’expression de la société.

Chateaubriand en fit la critique dans le Mercure, mais avec tant de courtoisie et d’urbanité que l’amitié de ces deux grands écrivains, dont les noms sont associés à la rénovation littéraire du dix-neuvième siècle, date de cette époque.

Delphine parut en 1802. Roman par lettres, un peu vague, un peu métaphysique, il eut un grand succès, dû surtout à la douce sensibilité, à l’émotion sincère qui font le charme de cette composition. Mais ce succès n’était rien encore à côté de celui qui salua l’apparition de Corinne (1807) et retentit dans l’Europe entière. Jamais Mme de Staël n’avait atteint à une telle hauteur, jamais elle n’avait été plus profonde, plus poétique, plus éloquente. Corinne, c’est la glorification de l’Italie, mais c’est aussi la personnification idéale de la femme moderne. Les goûts les plus divers trouvent à se satisfaire dans cette contemplation des merveilles de l’Italie : C’est un roman, en même temps qu’un tableau dont l’œil exercé peut encore reconnaître la fidélité, à travers le luxe éblouissant du coloris.

Mais la personnalité philosophique et littéraire de Mme de Staël s’affirma avec plus d’autorité encore, sinon avec autant d’éclat, dans son livre De l’Allemagne. Avant de le publier, elle fit même un nouveau voyage dans ce pays, afin de recueillir tous les documents qui lui étaient nécessaires pour en achever le tableau. Mais, attachant un grand prix à diriger elle-même l’impression de ces trois volumes sur l’Allemagne, elle ne tarda pas à se rapprocher de Paris. Leur publication fut un des épisodes les plus caractéristiques de l’histoire de la Censure. L’édition, faite sous le contrôle de l’autorité avec les expurgations demandées, tirée à dix mille exemplaires, fut saisie chez l’éditeur et anéantie. En outre, le séjour de la France fut tout à fait interdit à l’auteur. Mme de Staël fut reléguée à Coppet, avec défense de sortir de son château. Elle soupçonna toujours, — et ses soupçons pouvaient bien avoir quelque fondement, — que la cause de cette saisie, puis de l’ordre brutal de départ immédiat, venait de ce qu’on ne trouvait pas, dans son ouvrage, un seul mot qui rappelât Napoléon et les exploits de nos armées. En tout cas, cette poursuite d’un ouvrage, approuvé par la Censure, se fit sous la responsabilité d’un nouveau ministre, Savary, duc de Rovigo. Mme de Staël demanda un léger sursis à son départ pour faire les apprêts de de son embarquement ; le duc de Rovigo ne lui fit qu’une froide réponse. Cet odieux procédé, que rien ne justifie, est rappelé, par Mme de Staël, dans la préface de la seconde édition de l’Allemagne. « Votre ouvrage n’est point français, » lui écrivit le nouveau ministre, en se vantant d’en avoir lui-même arrêté la publication, puis il ajoutait à la dureté de ses ordres cette ironie dont le goût lui parut sans doute plus français : « Il m’a paru que l’air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez. »

« C’était, en effet, le trait particulier et original du livre de l’Allemagne, de faire comprendre pour la première fois à la France une littérature, un art, une philosophie, un caractère national, que nous avait rendus inaccessibles jusque-là, non pas précisément, comme on se plaît à le dire, la barrière du Rhin, mais la différence profonde des langues, de l’histoire et du génie des deux peuples. L’Allemagne qu’elle nous présentait, c’était celle de Weimar, cette Athènes germanique, c’est-à-dire l’Allemagne de Gœthe, de Schiller, de Wieland, de Tieck, etc., que Mme de Staël avait personnellement connus, celle de tous les écrivains qui, depuis Klopstock, avaient travaillé à s’affranchir de l’imitation et de la contrefaçon étrangères. Guillaume Schlegel, son ami et le précepteur de ses enfants, avait sans doute contribué à initier l’auteur à la connaissance d’un monde au fond si peu français, mais rien n’autorise à lui faire l’honneur d’une collaboration active à une œuvre si française par l’exécution. Malgré des inexactitudes de fait et de jugement, on a pu dire que ce livre était toute une révélation. Il a gardé longtemps ce caractère, et une foule d’études littéraires, philosophiques, politiques sur l’Allemagne et les Allemands, n’ont fait souvent que reprendre, fortifier et quelquefois obscurcir les traits de cette première et lumineuse esquisse. Ce fut aussi une révolution. Quelque distance qu’il y ait du romantisme allemand au romantisme français, le premier ne devait pas être inutile à l’éclosion du second, et nos réformateurs n’eurent parfois qu’à tourner les chapitres de l’Allemagne en manifestes. Dans tous les cas, en nous ouvrant de nouveaux horizons, l’auteur contribuait plus que personne à cet agrandissement, à cette indépendance de l’esprit, propre à la littérature du dix-neuvième siècle. Il faut ajouter que, par la profondeur et la finesse des vues, la vigueur des traits, l’appropriation des images aux idées, la maturité enfin d’un style où l’habitude de la recherche, de l’ingénieux et de l’effet ne se marque plus que par un surcroît de pénétration et de force, l’Allemagne est restée le plus beau livre de Mme de Staël et le plus remarquable sans doute qui soit sorti de la plume d’une femme. »

Dans cet article, M. Vapereau nous a paru trop bien résumer les meilleurs jugements portés sur le livre de l’Allemagne pour que nous ayons pu renoncer au plaisir de le citer tout entier.

C’est à Stockholm que l’illustre exilée rédigea son journal : Dix Années d’exil, et elle partit pour Londres avant d’avoir pu l’achever.

Rentrée en France après la Restauration, elle se retira précipitamment à Coppet lorsqu’elle apprit que Napoléon revenait de l’île d’Elbe. L’empereur toutefois lui fît demander, pendant les Cent-Jours, de revenir à Paris, parce qu’on y avait besoin d’elle pour propager les idées constitutionnelles. Elle refusa l’invitation en disant : « Il s’est bien passé de constitution et de moi pendant douze ans, et à présent même, il ne nous aime guère plus l’une que l’autre. »

Mme de Staël rentra à Paris, avec la seconde Restauration, dans ce Paris qui, de tous les séjours de la terre, était toujours le plus cher à ses yeux. On connaît cette anecdote : Pendant un de ses séjours au milieu des plus riantes vallées de la Suisse, un de ses amis la félicitait du plaisir qu’elle devait avoir à contempler ces verts bocages, à entendre le murmure des ruisseaux : « Ah ! s’écria-t-elle, il n’y a pas pour moi de ruisseau qui vaille celui de la rue du Bac ! »

Mme de Staël écrivit encore, entre autres ouvrages, ses Considérations sur les principaux événements de la Révolution Française. C’est l’un des meilleurs livres d’histoire politique, et il est même préféré par quelques critiques à son livre de l’Allemagne.

On sait que son premier mariage, où les convenances de religion avaient été plus consultées que les sentiments, n’avait guère été heureux. Dès 1796, elle s’était séparée de son mari après en avoir eu trois enfants, et elle ne se rapprocha de lui que pour le soigner dans sa dernière maladie (1802). C’est à Coppet que, dix ans plus tard, elle reçut la visite d’un jeune officier de hussards, Michel de Rocca, qui venait d’être dangereusement blessé dans la guerre d’Espagne. Dans l’isolement où elle se trouvait, elle fut frappée de la reconnaissance qu’il lui témoigna pour les services qu’elle lui avait prodigués. Sensible aux preuves de son dévouement et de son enthousiasme, elle se détermina à l’épouser secrètement, mais sans vouloir abandonner un nom qu’elle avait illustré. Ce ne fut que par la lecture de son testament que son mariage avec M. de Rocca, resté secret depuis plusieurs années, devint un fait hors de doute. Elle y autorise ses enfants à rendre cette union publique, ainsi que la naissance d’un fils qui en était provenu.

C’est à Paris que mourut Mme de Staël, le 14 juillet 1817. Le culte filial qu’elle avait voué à son père lui resta jusqu’à la fin, et, dans sa dernière maladie, sentant sa fin prochaine, elle disait : « Mon père m’attend sur l’autre bord. » Ses restes furent transportés à Coppet et déposés dans le monument qu’elle y avait érigé à son père et à sa mère.

Nous ne citerons rien des nombreux jugements portés sur Mme de Staël, et nous concluerons simplement avec Chateaubriand : « Pour nous, dit-il, que le talent séduit et qui ne faisons point la guerre aux tombeaux, nous nous plaisons à reconnaître dans Mme de Staël une femme d’un esprit rare. Malgré les défauts de sa manière, elle ajoutera un nom de plus à la liste des noms qui ne doivent pas mourir. »

Sur les traces de l’auteur de Corinne, mais à une grande distance derrière elle, brilla dans le même temps une femme beaucoup trop vantée de ses contemporains, et peut-être un peu trop oubliée des nôtres. Mme Dufrénoy (1765-1825) ne méritait sans doute :

Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.

Élève de Tibulle et de Properce, nourrie de la lecture d’Horace et de Virgile, dont elle possédait la langue, elle publia des poésies érotiques sous le titre d’Élégies qui lui valurent le surnom de Sapho française. Elle composa en outre des romans, des ouvrages d’éducation, et fut couronnée par l’Institut pour sa pièce de vers : Les Derniers Moments de Bayard.

On peut juger de sa célébrité par l’enthousiasme de Béranger :

Veille, ma lampe, veille encore,
Je lis les vers de Dufrénoy.

Une gracieuse idylle, le Narcisse, parue dans le Mercure, fit connaître une jeune fille, Mlle Voiart, qui, un an après, devint jeune femme et s’appela Mme Tastu. Mme Dufrénoy fut ravie de cet essai et offrit à l’auteur ses conseils et son amitié. Outre de nombreuses poésies, on doit à Mme Tastu de remarquables ouvrages d’éducation qui obtinrent un grand et légitime succès. Elle remporta le prix à l’Académie française pour son Éloge de Mme de Sévigné.

C’est vers le même temps que Mme de Bawr écrivait ses romans et douze comédies dont plusieurs furent favorablement accueillies sur divers théâtres de Paris. On lui doit encore un ouvrage d’un genre tout différent : l’Histoire de la musique, tableau rapide des vicissitudes de cet art chez les peuples de l’antiquité et parmi les nations de l’Europe moderne. Ce travail fait ressortir non seulement la profonde connaissance que de Mme Bawr avait de la théorie musicale, mais aussi la délicatesse de son goût et sa fermeté de critique.

Mariée deux fois, elle l’avait été une première avec le comte de Saint-Simon qui demanda le divorce parce que, paraît-il, il nourrissait l’inconcevable espérance de se remarier avec Mme de Staël, aussitôt qu’il aurait reconquis sa liberté. Elle continua, après le divorce, à porter son nom, jusque au moment où elle se remaria avec M. de Bawr, officier russe, qui périt quelques années après de la manière la plus funeste : il fut écrasé dans la rue par une voiture chargée de pierres, dont la roue se détacha de l’essieu.

Ces diverses infortunes obligèrent Mme de Bawr de demander à sa plume un moyen honorable d’existence.

Ajoutons à ce nom celui de la comtesse de Bradi qui, de dame châtelaine, devint femme-auteur et se résigna, suivant ses propres expressions, « tristement, mais sans humeur, à travailler pour vivre. » Mme de Genlis, qui se plaisait à la nommer son élève, lui promettait d’ailleurs du succès et lui écrivait : « Vous êtes appelée à me seconder et à me succéder en tout. » Ses meilleurs écrits sont des Contes et Nouvelles, ainsi que des Mémoires de son temps.

Ajoutons encore le nom de Mme Desbordes-Valmore (1786-1859). Après quelques débuts assez heureux à l’Opéra-Comique, elle quitta le théâtre au moment de son mariage avec l’acteur Valmore. Elle se fit alors connaître par des poésies : Les Fleurs, — Élégies et Romances, — Bouquets et Prières, etc., dont les grâces plus ou moins pieuses ou mélancoliques furent très goûtées dans les salons.

Nous ne prononcerons le nom de Mme Sophie Gay, femme-auteur des plus spirituelles du premier Empire, et qui, par sa conversation fine et délicate, non moins que par ses romans, tint une place distinguée dans la société, que pour parler de sa fille Delphine, plus connue sous le nom de Mme Émile de Girardin.

C’est sous les auspices de sa mère que Mme de Girardin (née à Aix-la-Chapelle en 1804 et morte à Paris en 1855) se fit remarquer de bonne heure dans la Muse française. À quinze ans, sa beauté originale, sentimentale et rêveuse, la faisait comparer à Corinne chantant au cap Misène ses odes inspirées. C’est cette beauté qu’ont chantée tour à tour Sainte-Beuve, Jules Janin, Théophile Gauthier, Paul de Saint-Victor et bien d’autres. Voici le portrait qu’en fit Lamartine : « Elle était assise sur un tronc d’arbre que les enfants des chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers ; son bras, admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il soutenait sa tête pensive ; sa main gauche, comme alanguie par l’excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenches et de fleurs des eaux nouées par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l’herbe humide. Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose ; ses cheveux abondants, soyeux, d’un blond sévère, ondoyaient au souffle impétueux des eaux, comme ceux des sibylles, que l’extase dénoue, etc., etc. »

Delphine Gay s’était surtout fait remarquer par la précocité de son talent. En 1822, elle fut couronnée par l’Académie française pour un petit poème intitulé : Le Dévouement des médecins français et des sœurs de Sainte-Camille dans la peste de Barcelone.

Elle traita dès lors des sujets intimes et des sujets patriotiques, et la manière dont elle aborda ces derniers lui valut le surnom de « Muse de la Patrie. »

On remarque, parmi ses meilleurs morceaux poétiques de cette époque, Madeleine, — Amélie, la Veuve de Naïm, — le Bonheur d’être belle, — Napoline, — le Sacre de Charles X, etc. Deux recueils, les Essais poétiques, et les Nouveaux Essais poétiques, résument cette première période de son activité littéraire.

En 1827, le voyage qu’elle fit en Italie avec sa mère fut pour elle une véritable ovation. Par acclamation elle fut reçue membre de l’Académie du Tibre et couronnée au Capitole. Elle rapporta de ce voyage : le Retour, — la Pèlerine, — le Dernier jour de Pompéi, et diverses élégies : le Repentir, le Désenchantement, etc.

En 1831, Delphine Gay devint la femme de M. Émile de Girardin. Sans abandonner la poésie, elle écrivit, d’une plume alerte, des romans et des articles de critique dans les divers journaux que fondait alors, avec son activité remuante de publiciste aventureux, son infatigable mari. Ses romans, le Lorgnon, — le Marquis de Pontanges, — les Contes d’une vieille fille à ses neveux, — la Canne de M. de Balzac, — Marguerite ou Deux Amours, etc., furent très remarqués. Mais son œuvre originale à cette époque, et qui contribua à la fortune du journal la Presse, fut la publication dans le feuilleton de ce journal des Lettres parisiennes, qu’elles signait du pseudonyme de Vicomte de Launay. C’est dans ces pages aimables et spirituelles qu’elle prodigue sa verve, sa malice, ses paradoxes amusants. N’y cherchons pas trop de cœur, nous y trouverions une sentimentalité plus maniérée que sincère ; n’y cherchons que l’esprit, et alors nous aurons le nouveau modèle et le vrai type de la chronique périodique.

Mme Émile de Girardin s’acquit bientôt comme femme d’esprit et femme du monde une grande réputation. Son salon fut l’un des derniers centres de ces réunions littéraires où l’esprit s’associe à l’élégance. Il comptait parmi ses familiers : Victor Hugo, Musset, Balzac, Méry, Soulié, Th. Gauthier, etc. — Elle s’essaya aussi au théâtre, mais ce sont ses petites pièces, et non ses grandes, qui ont été le plus goûtées. Signalons rapidement : l’École des Journalistes, comédie anodine arrêtée par la censure ; — deux tragédies, Judith et Cléopâtre ; — et quelques autres comédies, C’est la faute du mari, Lady Tartuffe, la Joie fait peur, le Chapeau de l’horloger, qui obtint un succès de fou rire, après le succès de larmes de la pièce précédente.

Dans l’intervalle, elle avait publié en collaboration avec Méry, Sandeau et Théophile Gauthier, un roman par lettres, la Croix de Berny, où, sous le pseudonyme d’Irène de Châteaudun, elle rivalisa d’esprit avec les trois brillants conteurs.

Nous emprunterons à Théophile Gauthier quelques lignes qu’il lui consacra au lendemain de sa mort : « Dans les dernières années de sa vie, la beauté de Mme de Girardin avait pris un caractère de grandeur et de mélancolie singulier. Ses traits idéalisés, sa pâleur transparente, la molle langueur de ses poses, ne trahissaient pas les ravages sourds d’une maladie mortelle. À demi couchée sur un divan et les pieds couverts d’une résille de laine blanche et rouge, elle avait plutôt l’air d’être convalescente que malade. George Sand, qu’elle admirait sans aucune arrière-pensée, la vit souvent vers cette époque, et tandis que George fumait silencieusement sa cigarette, immobile et rêveuse comme un sphinx, Delphine, oubliant ou cachant sa souffrance, savait encore lui adresser quelques flatteries ingénieuses, quelque mot charmant plein de cœur et d’esprit… Quand l’ange funèbre est venu la prendre, elle l’attendait depuis longtemps. »

Avant d’entreprendre une étude rapide sur la vie et l’œuvre de George Sand, il est d’autres noms qu’il convient de placer ici. C’est d’abord celui de Louise Colet (1810-1876). — Née à Aix, en Provence, Louise Révoil épousa le compositeur Hippolyte Colet, avec qui elle vint à Paris. L’Académie française couronna successivement quatre de ses pièces de poésie : Le Musée de Versailles, — le Monument de Molière, — la Colonie Mettray, — et l’Acropole. Louise Colet publia en outre des romans, des récits de voyages, d’aventures personnelles, et de nombreux volumes de poésies, notamment le Poème de la femme. Au milieu même de ses succès académiques, elle eut avec Alphonse Karr des querelles littéraires qui firent beaucoup de bruit. Puis elle s’éprit d’enthousiasme pour Garibaldi, elle se lança dans la politique et prit une part active au mouvement de l’indépendance italienne.

Nous rencontrons encore parmi les femmes qui cultivèrent avec succès la poésie et le roman : Clémence Robert (1797-1872) ; — Mme Désormery, qui écrivit ses romans à la manière de Walter Scott ; — Mme de Villiers, qui appartenait par sa mère à l’ancienne famille des Rotrou, et qui se fit connaître comme collaboratrice du Journal des Femmes et du journal l’Époque ; et par sa brochure Paroles d’un Mécréant en réponse à M. de Lamennais ; — Mme Mennessier-Nodier, fille de Charles Nodier qui l’éleva avec soin et vendit sa bibliothèque pour lui faire une dot ; elle collabora à un grand nombre de publications et écrivit les Heures du Soir où se trouve cette délicieuse nouvelle, Laura Murillo, etc. ; — Mme Victoire Babois, qui publia ses Élégies maternelles ; — la princesse de Salm-Dyck, dont il faut signaler parmi les œuvres : Le Bouton de rose, — Vingt-Quatre heures d’une femme sensible, — Pensées, — Mes soixante ans, etc. ; — Mlle Alida de Savignac ; — Mme de Saint-Ouen, qui publia des ouvrages historiques ; — la duchesse Laure d’Abrantès, auteur de Mémoires intéressants ; — la comtesse d’Hautpoul, qui fit des idylles comme Deshoulières et des nouvelles dans le genre de Florian.

Il y aurait peu d’intérêt à prolonger cette nomenclature, qui certes est bien loin d’être complète. Le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas de donner sur ces divers auteurs des détails qui offriraient plus d’attraits, mais aussi nous entraîneraient beaucoup trop loin. Nous passons à regret bien des noms qui auraient pourtant le droit de figurer dans cette galerie. Tels sont, par exemple, les noms de Mme Guizot, de Mme Delabarre, de Mme Victorine Collin, de Mme d’Altenheym, de Mme de Ségur, de Mme Dupin, de Mme Sophie Pannier, de Mme Lesguillon, etc.

Nous devons cependant plus qu’une simple mention à Mme Anaïs Ségalas, née à Paris en 1814. Poète, écrivain remarquable, auteur dramatique, elle collabora à diverses publications, où elle donna des contes, des nouvelles. Ses meilleurs contes ont été réunis par elle sous ce titre : Contes du nouveau palais de cristal. Elle écrivit des feuilletons pour le Constitutionnel et la Patrie. Ses pièces de théâtre furent accueillies avec succès soit à l’Odéon, soit à la Porte-Saint-Martin.

Ses poésies sont marquées d’une empreinte vigoureuse, bien rare de la part d’une femme. Telle est, par exemple, l’ode qu’elle adressa à une tête de mort et qui commence par ces vers :

Squelette, qu’as-tu fait de l’âme ?
Foyer, qu’as-tu fait de la flamme ?
Cage muette, qu’as-tu fait
De ton bel oiseau qui chantait ?
Volcan, qu’as-tu fait de la lave ?
Qu’as-tu fait de ton maître, esclave ?…

Nous arrêtons ici la citation, qui suffira peut-être pour donner une idée de la poésie de Mme Anaïs Ségalas, en rappelant que l’auteur de ces vers est une femme, et que cette femme n’avait alors que vingt ans.