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CHAPITRE VI

XVIIIe SIÈCLE


Mme Du Châtelet. — Mme Du Deffant. — Mlle de Lespinasse — Mme Doublet. — Mme Geoffrin. — Mme du Boccage. — Mme Graffigny. — Mme Riccoboni. — Mme de Tencin. — Mme Durand et quelques autres. — Mme Cottin. — Mme de Genlis. — Mme Roland.


Rien à dire de l’influence littéraire des femmes au temps des orgies du Palais-Royal, du Parc-au-Cerf et des Petites-Maisons.

Un grand changement s’introduit dans les mœurs au commencement du dix-huitième siècle. Ce sont les femmes de la ville qui contribuent le plus au mouvement de l’opinion. Dans la république même des Lettres, ce sont des bourgeoises, héritières des traditions de la marquise de Rambouillet, qui tiennent les Bureaux d’esprit.

Mmes du Châtelet et du Deffant, Mlle de Lespinasse, Mmes Doublet, Geoffrin et du Boccage réunissent, accaparent les gens de lettres et surtout les philosophes. Mmes Graffigny, Riccoboni, de Tencin, et plus tard Mme Cottin et Mme de Genlis se font un nom dans le roman.

Le droit de prééminence, dans les sciences mathématiques, ne peut être contesté à la célèbre Émilie, marquise Du Châtelet.

Née à Paris, en 1706, Gabrielle-Émilie était fille du baron Le Tonnelier de Breteuil, introducteur des Ambassadeurs.

Douée d’un esprit vif et pénétrant, avide de tous les genres d’instruction, elle reçut l’éducation la plus soignée qu’on pût donner alors même aux filles des plus grands seigneurs. Elle apprit le latin, l’anglais, l’italien ; les meilleurs écrivains de ces trois langues lui devinrent bientôt familiers.

À quinze ans, elle entreprit une traduction de Virgile dont on a conservé quelques fragments manuscrits. À l’amour des lettres et des arts elle unit l’étude des sciences les plus élevées et acquit des connaissances assez étendues en géométrie, en astronomie et en physique.

Sa naissance, sa fortune, non moins que ses talents, la firent rechercher en mariage, toute jeune encore, par beaucoup de nobles personnages. C’est parmi eux que son père lui choisit pour époux le marquis Du Châtelet-Lomont, lieutenant général et d’une ancienne famille de Lorraine. Cet hymen, tout à fait de convenance sous le rapport du rang, des biens, de l’âge même, réunissait un couple moins bien assorti relativement aux goûts et aux caractères. Froid, morose, peu sensible aux jouissances intellectuelles, le marquis ne pouvait guère vivre dans une intimité bien grande avec une jeune femme à la fois éprise des plaisirs de son âge et passionnée pour les lettres, la poésie et les sciences.

Toutefois il n’y eut entre eux qu’une de ces demi-séparations, à peu près décentes, dans lesquelles n’interviennent point les tribunaux, et qui, assez communes à cette époque de mœurs peu sévères, n’en laissaient pas moins à chacun des époux une liberté presque complète.

Mme Du Châtelet usa de la sienne. La curiosité de son esprit, la fougue de son caractère, secondées par la facilité des mœurs de la Régence, l’entraînèrent à des relations et à des aventures restées fameuses.

D’abord aimée de l’homme à la mode, le maréchal de Richelieu, elle forma avec Voltaire une liaison plus douce pour son cœur et plus satisfaisante pour son esprit. Ils vécurent ensemble à Cirey, à Paris et à Lunéville, dans une intimité dont M. Du Châtelet parut ne pas se préoccuper et que la société d’alors acceptait. Sans doute plusieurs nuages troublèrent cette affection. Ils éclataient le plus souvent par suite des violences de la marquise qui se plaignait de ne pas trouver un amour égal au sien.

C’est auprès d’elle que Voltaire écrivit ses meilleurs ouvrages dramatiques et littéraires : Mérope, Alzire, Mahomet, l’Histoire de Charles XII, l’Essai sur les Mœurs des Nations, le Siècle de Louis XIV, etc., pendant que sa compagne abordait les plus hautes questions scientifiques, dans lesquelles elle faisait chaque jour admirer ses progrès.

Son premier ouvrage, Dissertation sur la Nature et la propagation du feu, lui valut une mention honorable dans le concours ouvert par l’Académie des sciences (1738). Voltaire lui en avait fourni l’épigraphe, distique latin remarquable par son élégante concision :

Ignis ubique latet, naturum amplectitur omnem,
Cuncta fovet, renovat, dividit, nuit, alit
[1].

Deux ans après, elle fit paraître ses Institutions de Physique, auxquelles elle joignit une analyse de la Philosophie de Leibnitz. Vers le même temps elle soutint avec avantage une discussion sur la question abstraite des forces vives, contre le savant académicien Mairan.

Les découvertes de Newton lui inspirèrent surtout une profonde admiration. Elle ne craignit pas de le suivre dans les hauteurs prodigieuses où s’éleva son génie, et elle voulut partager avec Voltaire l’honneur de révéler à la France la théorie du nouveau système du monde. Mais sa traduction des Principes de Newton, terminée peu de temps avant sa mort, ne parut qu’en 1756, revue et annotée par le savant géomètre Clairant.

Chose étonnante, ces graves études n’empêchaient point la marquise Du Châtelet de rechercher avec avidité les amusements les plus frivoles. « Je ris plus que personne aux Marionnettes dit-elle ingénument dans ses Réflexions sur le bonheur, et j’avoue qu’une boîte, une porcelaine, un meuble nouveau sont pour moi une vraie jouissance. » Ce contraste faisait dire à Voltaire :

Son esprit est très philosophe,
Mais son cœur aime les poupons.

Deux passions d’ailleurs remplissent toute la vie de Mme Du Châtelet : l’amour et la gloire. Et à ce désir de la gloire, dit encore Voltaire, elle joignait une simplicité qui ne l’accompagne pas toujours. Jamais personne ne fut plus savante et jamais personne ne mérita moins qu’on dit d’elle : C’est une femme savante.

Voltaire cependant n’eut pas toujours à se louer de la fidélité d’Émilie. Vers l’âge de trente-six ans, elle se laissa entraîner à la faiblesse d’un nouvel attachement. Le jeune Saint-Lambert parvint à lui faire oublier quelque temps l’auteur de la Henriade. Voltaire fut sur le point de se fâcher, de rompre définitivement avec elle, mais, songeant à ses cinquante-quatre ans, il pardonna cette infidélité et fut jusqu’à la fin l’ami dévoué de la marquise, qui mourut à la suite d’une couche.

Cette circonstance rappelle une page assez singulière que Voltaire avait consacrée à Mme Du Châtelet dans une de ses lettres : « Une femme, dit-il, qui a traduit et éclairci Newton, en un mot un très grand homme que les femmes ne connaissaient que par ses diamants et le cavagnole, étant cette nuit, 4 septembre, à son secrétaire, selon sa louable coutume, a dit : « Mais je me sens quelque chose. » Ce quelque chose était une petite fille qui est venue au monde sur-le-champ ; on l’a mise sur un livre de géométrie qui s’est trouvé là, et la mère est allée se coucher. »

C’est à Lunéville, dans le Palais du Roi Stanislas qui l’avait appelée à sa Cour ainsi que son illustre compagnon d’étude, que mourut Émilie Du Châtelet, en 1749, à l’âge de 43 ans.

Voltaire regretta vivement son amie. Il exhala sa douleur dans plusieurs pièces de vers ou de prose :

L’univers a perdu la sublime Émilie…

La chronique cependant rapporte une anecdote assez piquante qui, si elle est vraie, aurait dû modérer un peu son enthousiasme. On prétend qu’après la mort de Mme Du Châtelet, Voltaire, mettant en ordre avec le mari les papiers et les bijoux de la défunte, cherchait à soustraire aux regards du marquis une petite boîte où il savait que son portrait devait se trouver. Ce soin éveilla, nous ne dirons pas la jalousie, mais la curiosité de M. Du Châtelet. Il se saisit de la boite, l’ouvrit… que contenait-elle ? … Le portrait de Saint-Lambert. Voltaire savait se tirer de toutes les situations difficiles par un trait d’esprit : « Croyez-moi, dit-il au marquis, ne faisons bruit de ceci ni l’un ni l’autre. »

L’histoire ne dit pas qui des deux révéla le secret de cette conversation.

Voltaire a souvent loué Mme Du Châtelet. Malgré une exagération incontestable, le portrait suivant qu’il en a tracé mérite d’être cité :

« Née avec une éloquence singulière, — dit-il, — cette éloquence ne se déployait que quand elle avait des objets dignes d’elle. Ces lettres où il ne s’agissait que de montrer de l’esprit, ces petites finesses, ces tours délicats que l’on donne à des pensées ordinaires, n’entraient pas dans l’immensité de ses talents. Le mot propre, la précision, la justesse et la force étaient le caractère de son éloquence. Elle eût plutôt écrit comme Pascal et Nicolle que comme Mme de Sévigné. Mais cette fermeté sévère, cette trempe vigoureuse de son esprit ne la rendaient pas inaccessible aux beautés de sentiment. Les charmes de la poésie et de l’éloquence la pénétraient et jamais oreille ne fut plus sensible à l’harmonie. »

Cet éloge manifestement exagéré trouve un contrepoids suffisant dans le portrait satirique écrit par Mme Du Deffant : « Émilie travaille avec tant de soin à paraître ce qu’elle n’est pas, qu’on ne sait plus ce qu’elle est en effet. Elle est née avec assez d’esprit ; le désir de paraître en avoir davantage lui a fait préférer l’étude des sciences abstraites aux connaissances agréables. Elle croit par cette singularité parvenir à une plus grande réputation et à une supériorité décidée sur toutes les femmes. »

Cette supériorité de Mme Du Châtelet était en effet incontestable dans les sciences ; au point de vue littéraire, Mme Du Deffant avait moins à redouter sa rivalité.

Marie de Vichy-Chamron (1697-1780) était d’une famille noble de Bourgogne et tenait aux Choiseul par sa grand’mère. Médiocrement partagée des biens de la fortune, médiocrement élevée dans un couvent de la rue de Charonne à Paris, ne pouvant, quoique remarquable par son esprit, ses grâces et sa beauté, espérer de faire un mariage de son choix et à son gré, elle accepta (1718) le premier parti que ses parents lui proposèrent, le marquis Du Deffant, beaucoup plus riche, mais aussi beaucoup plus âgé qu’elle. Naturellement elle n’aima point son mari avec qui elle n’avait aucune conformité de goûts, d’inclinations, ni d’humeurs. Elle, qui avait une particulière disposition à l’ennui, qui s’ennuyait de tout le monde, ne tarda pas à s’ennuyer de son mari. Aussi s’en sépara-t-elle bientôt.

Jeune, belle, recherchée, elle eut un grand nombre d’aventures galantes. Elle passa, à tort ou à raison, — nous inclinons pour cette dernière opinion, — pour être une des maîtresses du Régent. Un essai de raccommodement avec son mari n’aboutit qu’à une autre séparation et ne servit qu’à donner plus d’éclat, et aussi un peu de ridicule, à leur mésintelligence conjugale.

Mlle Aïssé, qui raconte ces événements, les présente sous un jour peu favorable à Mme Du Deffant : « Un amant qu’elle avait, dit-elle, l’a quittée dès qu’il apprit qu’elle était bien avec M. Du Deffant, et lui a écrit des lettres pleines de reproches. Il est revenu, l’amour-propre ayant réveillé des feux mal éteints. La bonne dame n’a suivi que son penchant et, sans réflexion, elle a cru un amant meilleur qu’un mari ; elle a obligé le dernier à abandonner la place. Elle reste la fable du public, méprisée de son amant, blâmée de tout le monde, délaissée de ses amis ; elle ne sait comment débrouiller tout cela. »

Elle débrouilla tout cela en se rejetant dans la galanterie et le tourbillon du monde. Toutefois l’ennui de ne pas éprouver l’amour comme elle le rêvait fut pour elle une maladie, un supplice. Sous des airs de sécheresse, elle avait une nature ardente qui l’entraînait d’affection en affection, de chute en chute. Elle finit cependant par contracter avec le président Hainaut une liaison plus durable, où le raisonnement avait pourtant une grande part, comme il ressort d’une lettre qu’elle lui écrivit pendant un voyage qu’elle fit aux eaux de Forges, en 1742 : « J’ai vu avec douleur que j’étais aussi susceptible d’ennui que je l’étais jadis ; j’ai seulement compris que la vie que je mène à Paris est encore plus agréable que je ne le pouvais croire, et que je serais infiniment malheureuse s’il m’y fallait renoncer. Concluez de là que vous m’êtes aussi nécessaire que ma propre existence, puisque, tous les jours, je préfère d’être avec vous à être avec tous les gens que je vois : Ce n’est pas une douceur que je prétends vous dire, c’est une démonstration géométrique que je prétends vous donner. »

Mais enfin l’âge de la galanterie passa. Ce fut alors que Mme Du Deffant devint célèbre et acquit une grande considération. Elle fit le charme de toutes les conversations, et son esprit se trouva toujours au niveau de ceux qui en avaient le plus. Et malgré tout elle ne pouvait échapper au ver rongeur de l’ennui qui minait sa vie. Elle en
Mme ROLAND
était accablée, elle s’en plaignait à tout le monde, demandait des remèdes à tout le monde, n’en trouvait pas, et toujours s’ennuyait horriblement.

Ce fut bien pis encore quand, vers 1752, sa vue commença à s’affaiblir. Le mal fit de rapides progrès ; l’année suivante, elle était aveugle. — Elle avait cinquante-six ans.

Elle eut alors la consolation de rencontrer Mlle de Lespinasse, qu’elle prit auprès d’elle en qualité de lectrice et dont elle se fit une compagne intime. Elle lui exprima son espoir de trouver en elle une ressource contre la terrible infirmité qui la condamnait à être, suivant son énergique expression, « plongée dans un cachot éternel. »

Son appartement de la rue Saint-Dominique, dans le couvent de Saint-Joseph, ne tarda pas à devenir le rendez-vous de tout ce que Paris renfermait d’illustres parmi les Français et les étrangers. Grands seigneurs, hommes d’esprit, femmes belles et aimables tinrent à honneur d’y être admis. On y voyait les Choiseul, les Boufflers, les maréchales de Luxembourg et de Mirepoix, Voltaire, Montesquieu, d’Alembert et bien d’autres.

Une circonstance fâcheuse, — celle peut-être dont souffrit le plus Mme Du Deffant dans le cours de sa vie, — vint jeter le trouble dans ces brillantes réunions : Ce fut sa rupture avec Mlle de Lespinasse.

Mme Du Deffant représentait le siècle avant Jean-Jacques. Elle avait pour maxime que « le ton du roman est à la passion ce que le cuivre est à l’or. » Au contraire, Mlle de Lespinasse appartenait déjà à cette seconde moitié du siècle dans laquelle l’exaltation romanesque avait pris un rôle important. Une séparation était inévitable entre ces deux femmes si peu faites pour s’entendre. Elle eut lieu avec éclat en 1764.

La société que recevait Mme Du Deffant se partagea en deux camps. Mlle de Lespinasse, plus jeune, eut plus de partisans ; plus active, elle les mit plus vivement dans ses intérêts et elle entraîna dans sa retraite une grande partie des littérateurs et tous les encyclopédistes, d’Alembert en tête. Or, c’étaient eux qui faisaient et défaisaient alors les réputations. Elle s’en fit des panégyristes et par là même des détracteurs de Mme Du Deffant.

Nous n’avons pas à juger ce procès dont la solution n’est pas sans difficulté. Il est probable qu’il y eut des torts réciproques ; mais si l’on considère que Mlle de Lespinasse était l’obligée et Mme Du Deffant la bienfaitrice, on sera naturellement porté à se ranger du côté de la marquise, qu’elles qu’aient pu être les raisons de Mlle de Lespinasse dont on ne peut nier le caractère violent et l’âme passionnée.

Cet événement fut d’autant plus sensible à Mme Du Deffant que, l’année suivante, elle connut Horace Walpole, pendant un voyage que ce riche seigneur anglais fit à Paris. La vieille aveugle s’éprit à l’instant de cet esprit vif, hardi, délicat et coloré.

À soixante-trois ans, elle livra tout son cœur à un homme qui n’en avait pas cinquante, dont elle aurait pu être la mère, qui devait passer sa vie loin d’elle et qu’elle embarrassait fort par ses vivacités de tendresse.

Et cette passion qu’on ne saurait comment qualifier et qui ne laissa pas d’être élevée, subsistera sans nuages jusqu’à la fin de sa vie, c’est-à-dire pendant près de quinze ans, et c’est à elle qu’elle devra sa plus grande célébrité. C’est avec ce seigneur anglais qu’elle entretint cette remarquable correspondance où elle nous fait connaître, non seulement sa personne et son caractère, mais aussi toutes les richesses de son esprit.

Voici comment Walpole parle d’elle : « Elle correspond avec Voltaire, dicte de charmantes lettres à son adresse, le contredit, n’est bigote ni pour lui ni pour personne et se rit à la fois du clergé et des philosophes. Dans la discussion où elle incline aisément, elle est pleine de chaleur et pourtant n’a presque jamais tort, Son jugement sur chaque sujet est aussi juste que possible, sur chaque point de conduite elle se trompe autant qu’on le peut ; car elle est toute amour et toute aversion ; passionnée pour ses amis jusqu’à l’enthousiasme, s’inquiétant toujours qu’on l’aime, qu’on s’occupe d’elle, et violente ennemie, mais franche… À soixante-treize ans, elle a le même feu qu’à vingt-trois. Elle fait des couplets, les chante, se ressouvient de tous ceux qu’on a faits. Ayant vécu depuis la plus agréable époque jusqu’à celle qui est la plus raisonneuse, elle unit les bénéfices des deux âges sans leurs défauts, tout ce que l’un avait d’aimable sans la vanité, tout ce que l’autre a de raisonnable sans la morgue… Aussi vive d’impression que Mme de Sévigné, elle n’a aucune de ses préventions, mais un goût plus universel. Avec une machine des plus frêles, son énergique vitalité l’emporte dans un train de vie qui me tuerait s’il me fallait rester ici. »

Peut-être pour avoir la vérité sur Mme Du Deffant, faudrait-il faire la moyenne entre le jugement de Walpole et ceux du parti encyclopédique. Ce que personne ne lui a refusé, c’est l’esprit. Ses lettres sont remplies de traits fins, hardis, acérés, le plus souvent très justes. Elle y passe en revue une infinité d’objets, elle dit son sentiment sur tout avec une extrême franchise, juge les personnes et les choses, les livres et les auteurs, les gens du monde et les femmes de sa société avec une sévérité qui est parfois excessive. Or, rien de plus difficile que l’appréciation de la littérature contemporaine, rien n’annonce mieux la justesse de l’esprit et la délicatesse du goût. Mme Du Deffant a eu ce mérite : la postérité qui a déjà commencé pour les hommes et les livres dont elle parle, n’a fait que confirmer et confirme de plus en plus l’ensemble de son opinion.

Ce qui distingue surtout l’esprit de Mme Du Deffant, c’est l’attrait vif et irrésistible qui l’entraîna toujours vers ce qui est simple, vrai, naturel. Personne plus qu’elle n’eut en horreur l’affectation et la recherche. Cette disposition d’esprit explique sa sévérité et la difficulté qu’il y avait de lui plaire : « J’ai acquis, dit-elle, un fonds très profond de mépris pour les hommes, je n’en excepte pas les dames ; au contraire, je les crois bien pis que les hommes… Je ne suis point étonnée, dit-elle ailleurs, qu’il y ait si peu d’élus. »

L’inconvénient de ces principes sévères, c’est que Mme Du Deffant n’aime pas tous les bons ouvrages, mais l’avantage, c’est qu’elle n’en aime aucun qui ne soit bon et même excellent.

Son mérite littéraire est ainsi apprécié par Sainte-Beuve : « Elle est un de nos classiques par la langue et par la pensée, et l’un des plus excellents… Elle se rattache par ses origines à l’époque de Louis XIV, à, cette langue excellente qui en est sortie. Elle a traversé presque tout le dix-huitième siècle, dont, encore enfant, elle avait devancé d’elle-même les opinions hardies, et, à aucun moment, elle ne s’est laissé gagner par ses engouements de doctrine, par son jargon métaphysique ou sentimental. Elle est, avec Voltaire, dans la prose, le classique le plus pur de cette époque, sans même en excepter aucun des grands écrivains… Les mots les plus vifs et les plus justes qu’on ait retenus sur les hommes célèbres de son temps, c’est elle qui les a dits. »

Mme Du Deffant était aussi fort renommée pour ses bons mots. C’est elle qui a dit de l’Esprit des lois que c’était de l’esprit sur les lois.

On raconte qu’elle disait à Pont-de-Veyle, avec qui elle paraissait vivre avec beaucoup d’intimité depuis quarante ans : « Pont-de-Veyle, depuis que nous sommes amis, il n’y a jamais eu un nuage dans notre liaison ? — Non, madame. — N’est-ce pas parce que nous ne nous aimons guère plus l’un que l’autre ? — Cela pourrait bien être, madame. »

Le jour de la mort de ce même Pont-de-Veyle, elle se rendit à un grand souper, où on ne manqua pas de lui parler de la perte qu’elle venait de faire : « Hélas ! dit-elle, il est mort ce soir à six heures, sans cela vous ne me verriez pas ici. » Et, sur ce tendre propos, elle soupa fort bien.

Elle aimait d’ailleurs les soupers, qu’elle regardait comme la plus solide distraction contre l’ennui : « Les soupers, écrit-elle à M. Walpole, sont une des quatre fins de l’homme ; j’ai oublié les trois autres. »

Elle conserva cet esprit jusqu’à sa quatre-vingt-quatrième année, l’année de sa mort (1780). Le curé de Saint-Sulpice étant venu pour la visiter, elle lui dit : « Monsieur le curé, vous serez très content de moi, mais faites-moi grâce de trois choses : ni questions, ni raisons, ni sermons. »

Nous connaissons un peu déjà Mlle de Lespinasse, sa place est marquée naturellement après Mme Du Deffant.

De bonne heure, sa vie commença par être un roman. Elle était fille adultérine de la comtesse d’Albon, alors séparée de son mari. Quant à son père, la chronique scandaleuse de l’époque nomme le cardinal de Tencin. Cette comtesse d’Albon avait une fille légitime qui épousa le frère de Mme Du Deffant. Quand Mme Du Deffant et Mlle de Lespinasse, qui n’avait alors que vingt ans, se rencontrèrent à la campagne, elles s’éprirent bientôt l’une de l’autre. La famille craignait aussi que la jeune fille ne réclamât le nom d’Albon et sa part d’héritage, revendication assez facile puisqu’elle était née du vivant de M. d’Albon, mari de sa mère. Ces motifs déterminèrent Mme Du Deffant à se l’attacher comme demoiselle de compagnie. L’origine de leur séparation, après dix ans de vie commune, fut que la marquise s’aperçut un jour que sa jeune compagne, une heure avant l’ouverture de son salon, recevait chez elle la plupart de ses habitués et prenait ainsi la primeur des conversations. Elle poussa les hauts cris, comme s’il se fût agi d’un vol domestique. Mlle de Lespinasse partit, et avec elle les encyclopédistes. Ceux-ci parvinrent à lui faire obtenir une pension annuelle sur la cassette royale, et Mme de Luxembourg lui meubla un appartement rue Bellechasse. C’est là qu’elle tint son salon qui devint bientôt l’un des plus remarquables du siècle.

Elle était fort attachée à d’Alembert, et, pendant une maladie grave qui lui survint, elle alla le soigner. Ces marques d’affection décidèrent le philosophe à aller vivre tout simplement avec son amie. Mais Mlle de Lespinasse, avec son imagination de feu, ne pouvait se contenter longtemps de cette liaison un peu froide et elle écrivait : « Je verrais partir avec une sorte de plaisir monsieur d’Alembert. Sa présence pèse sur mon âme et me met mal avec moi-même ; je me sens trop indigne de son amitié et de ses vertus. »

Aussi peut-on dire que Mlle de Lespinasse n’aima vraiment que deux fois dans sa vie : Elle aima M. de Mora et bientôt après M. de Guibert. « C’est la lutte de ces deux passions, l’une expirante mais puissante encore, l’autre envahissante et bientôt souveraine, c’est ce combat violent et acharné qui constitue le drame déchirant auquel nous a initiés la publication de ses lettres. » (Sainte-Beuve.)

Les deux volumes de ses lettres à M. de Guibert surtout, sont un des monuments les plus curieux et les plus mémorables de la passion.

Quand elle le connut, M. de Guibert était un colonel de vingt-neuf ans pour qui toute la société se mettait en frais d’enthousiasme, et qui plus tard sera de l’académie et aura le premier l’honneur d’occuper Mme de Staël. Aussitôt qu’elle le vit, Mlle de Lespinasse fut prise pour lui d’un sentiment si prompt qu’on a peine à y distinguer des degrés. C’est en l’absence de M. de Mora, malade mais fidèle, et pourtant (faut-il le dire ?) Mlle de Lespinasse compte alors quarante ans ! Et elle commence sans retard cette longue série de lettres où elle met toute son âme, avec ses cris de douleur ou d’espoir et toutes les fureurs de sa passion délirante.

« Accordez-moi beaucoup, lui demande-t-elle à l’origine, vous verrez que je n’abuse point. Oh ! vous verrez comme je sais bien aimer ! Je ne fais qu’aimer, je ne sais qu’aimer ! »

« Vous ne savez pas ce que je vaux, dit-elle encore, songez donc que je sais souffrir et mourir ; et voyez après cela si je ressemble à toutes ces femmes qui savent plaire et s’amuser. »

Et cette autre lettre qui, en deux lignes, en dit plus que toutes les paroles :

« De tous les instants de ma vie (1774) :

« Mon ami, je souffre, je vous aime et je vous attends. »

Puis, quand elle reconnaît sa méprise, quand elle voit qu’il n’est pas digne de tant d’amour, elle continue à l’aimer en le jugeant : « Remplissez donc mon âme ou ne la tourmentez plus ; faites que je vous aime toujours ou que je ne vous aie jamais aimé ; enfin faites l’impossible, calmez-moi ou je meurs. »

Au plus fort de cette passion, M. de Guibert, qui songe à sa fortune, se marie. Le désespoir de Mlle de Lespinasse éclate, mais aussi la générosité de son pardon. Elle continue à aimer M. de Guibert, sans plus rien lui demander que de se laisser aimer, elle s’intéresse même à la jeune femme qu’il épouse.

Après bien des luttes cependant, leurs relations se renouent avec plus de délire que jamais ; elle dira elle-même : « Tant de contradictions, tant de mouvements contraires sont vrais, et s’expliquent par ces trois mots : Je vous aime ! »

« Voilà, dit Sainte-Beuve, l’éternelle note qui commence, elle ne cessera plus. Aimer, c’est là son lot. Phèdre, Sapho, ni Didon ne l’eurent jamais plus entier ni plus fatal… Sa vie se passe à aimer, à haïr, à défaillir, à renaître, à mourir, c’est-à-dire à aimer toujours… Le mérite inappréciable des lettres de Mlle de Lespinasse, c’est qu’on n’y trouve point ce qu’on trouve dans les livres, ni dans les romans ; on y a le drame pur au naturel, tel qu’il se révèle çà et là chez quelques êtres doués : la surface de la vie tout à coup se déchire et on lit à nu. Il est impossible de rencontrer de tels êtres, victimes d’une passion sacrée et capables d’une douleur si généreuse, sans éprouver un sentiment de respect et d’admiration, au milieu de la profonde pitié qu’ils inspirent. »

Comme Mlle de Lespinasse, Mme Doublet de Persan eut son salon où elle réunissait, tous les samedis, des hommes marquants dans les sciences, les arts et les lettres. Qu’il nous suffise de nommer, parmi les principaux habitués de ces réunions : Sainte-Palaye, Mairan, Piron, Mirabaud, Voisenon, Falconet, Foncemagne, le comte d’Argcental, l’abbé Chauvelin, etc.

Les mêmes auteurs, en y joignant d’Alembert, Marmontel, Raynal, Saint-Lambert, d’Holbach, Thomas, Mme de Lespinasse, etc., se réunissaient, le mercredi, chez Mme Geoffrin.

C’était la fille d’un valet de chambre de la Dauphine ; mais à quinze ans, Marie-Thérèse Rodet fut mariée avec Geoffrin, riche bourgeois et l’un des fondateurs de la manufacture des glaces. Une lettre de Montesquieu, du mois de mars 1748, nous montre Mme Geoffrin, à cette date, réunissant très bonne compagnie chez elle, et centre déjà de ce cercle qui devait, durant vingt-cinq ans, se continuer et s’agrandir.

Son mari ne compta guère dans sa vie, sinon pour lui assurer la fortune qui fut le point de départ de la considération qu’elle sut acquérir.

« Un jour, — dit Sainte-Beuve, — un étranger demanda à Mme Geoffrin ce qu’était devenu ce vieux Monsieur qui assistait autrefois régulièrement aux dîners et qu’on ne voyait plus ? — C’était mon mari, il est mort, — répondit-elle. »

Il paraît que c’est dans la société de Mme de Tenrin qu’elle chercha d’abord à se choisir des habitués. Mme de Tencin s’en aperçut et leur dit un jour : « Savez-vous ce que la Geoffrin vient faire ici ? Elle vient voir ce qu’elle peut recueillir de mon inventaire. »

Cet inventaire, elle le recueillit en effet en lui succédant dans son rôle de protectrice des lettres, « mais, dit M. Villemain, comme une bourgeoise succède à une princesse. »

La réputation de Mme Geoffrin devint bientôt universelle. Pour les hommes de lettres, et surtout pour les encyclopédistes, elle fut d’une générosité à toute épreuve, et sa bienfaisance était grande autant qu’ingénieuse. Elle avait l’humeur donnante, disait-elle, et elle avait pris pour devise : Donner et pardonner.

Comme Mme Geoffrin, Mme Du Boccage réunit autour d’elle tout ce que la France comptait de beaux-esprits. Fontenelle l’appelait sa fille, Clairaut la comparait à Mme Du Châtelet, tous ses admirateurs avaient fait pour elle cette belle devise :

« Formâ Venus, Arte Minerva, » que Guichard traduisit trop largement dans ces deux vers :

Ce portrait te séduit, il te charme, il t’abuse.
Tu crois voir une Grâce, et tu vois une Muse.

Un volume entier peut à peine contenir tous les sonnets et les vers qui furent composés en son honneur. La Condamine quitta un travail scientifique pour lui adresser un madrigal, et quand Voltaire la reçut à Ferney, il lui mit sur la tête une couronne de laurier, seul ornement, disait-il, qui manquât à sa coiffure.

Mme Fiquet Du Boccage, — avant son mariage Marie-Anne Lesage, — était née à Rouen en 1710. La mort de son mari, receveur des tailles à Dieppe, la laissa, jeune encore, en possession d’une assez belle fortune et libre de se livrer entièrement à son goût pour la littérature.

Déjà, ses dispositions précoces pour la poésie avaient obtenu un certain succès. Son poème sur les Sciences et les Lettres avait été couronné à l’académie de Rouen. Pourtant, les œuvres qui suivirent sont loin de justifier les triomphes qu’elles lui valurent. Sa traduction en vers du poème de Gesner, la Mort d’Abel, n’était pas trop au-dessus de ses forces ; mais il n’en fut pas de même de son imitation, en six chants, du Paradis Perdu de Milton. Antoine Yart lança cette épigramme :

Sur cet écrit, charmante Du Boccage,
Veux-tu savoir quel est mon sentiment ?
Je compte pour perdus, en lisant ton ouvrage,
Le paradis, ton temps, ma peine et mon argent.

La tragédie des Amazones ne servit, comme le Genséric de Mme Deshoulières, qu’à prouver combien il est difficile aux femmes d’atteindre à la hauteur des conceptions tragiques.

La découverte de l’Amérique, restituée à son véritable auteur, lui inspira un poème en dix chants : La Colombiade. Il excita un éphémère, mais immense enthousiasme ; et pourtant le génie ne fut pour rien ni dans le plan ni dans l’exécution de cet ouvrage, qui est loin de valoir les lettres que Mme Du Boccage adressait à sa sœur, Mme Duperron. Ces Lettres sont intéressantes, bien écrites et de beaucoup supérieures à toutes les poésies de l’auteur.

Comme la précédente, Mme de Graffigny recueillit de son vivant toute la gloire qu’elle pouvait désirer, sans d’autres prétentions à l’admiration de la postérité.

Françoise d’Issembourg-d’Happencourt (1695-1758) descendait d’une famille ancienne, mais ruinée. Elle était, par sa mère, petite nièce de Callot. Son père était major de gendarmerie du duc de Lorraine, à Nancy. Elle fut mariée fort jeune à Hugues de Graffigny, chambellan du duc de Lorraine, homme violent et brutal avec qui elle courut plusieurs fois risque de la vie. Les mauvais traitements qu’elle reçut pendant bien des années amenèrent enfin une séparation judiciaire avec son mari, qui finit ses jours dans une prison.

Elle n’avait pas moins de cinquante ans, quand elle fit ses débuts dans la littérature, par une petite Nouvelle espagnole, qui parut sous ce titre : Le mauvais exemple produit autant de vertus que de vices. Cette faible composition, récit mêlé de maximes jusqu’à l’abus, fut imprimé dans le Recueil de ces Messieurs (1745).

Deux ans plus tard, elle établit sa réputation par la publication des Lettres péruviennes, dont Mme de Genlis a dit que : « C’est un roman charmant, digne de sa réputation, et le premier ouvrage de femme écrit avec élégance. » À vrai dire, on a droit de s’étonner du succès prodigieux qu’obtint alors cet écrit. L’illusion du roman y est sans cesse détruite par les anachronismes et les invraisemblances de l’auteur, le dénouement ne satisfait personne, mais surtout les traits métaphysiques, les idées philosophiques, prodigués à l’excès, alanguissent le récit et glacent la passion. — Cette part des défauts une fois faite, il faut reconnaître, dans les Lettres péruviennes, un style élégant, des peintures pleines de charme et de délicatesse, une tendresse naturelle, parfois passionnée ; mais ce qui explique surtout le grand succès que cet ouvrage trouva auprès des contemporains, c’est la naïveté malicieuse avec laquelle la jeune Péruvienne Zilia, transportée au milieu de la civilisation française, critique la société polie du dix-huitième siècle.

On a encore de Mme de Graffigny : Cénie, drame en cinq actes, applaudi aux Français. Une comédie, la Fille d’Aristide, fut sifflée à la première représentation, et cette chute hâta, dit-on, la mort de l’auteur. « Elle me la lut, dit Voisenon ; je la trouvai mauvaise ; elle me trouva méchant. Elle fut jouée, le public mourut d’ennui, et l’auteur, de chagrin. »

On a publié également sous le titre de Vie privée de Voltaire et de Mme Du Châtelet, vingt-neuf lettres écrites par Mme de Graffigny pendant son séjour à Cirey. Le style en est petit, assez commun ; c’est proprement du cailletage : « Cailleter ! oh ! c’est une douce chose ! » s’écrie-t-elle en un endroit ; et elle prouve surabondamment combien elle s’y complaît. « On sent un jargon de coterie et de province, le goût de cette petite cour de Lorraine où l’on vivait entre soi comme dans une bonbonnière. Mais ces révélations pour nous n’en sont pas moins intéressantes. » (Sainte-Beuve.)

Une remarque à faire, quoique elle se soit présentée sans doute déjà à l’esprit du lecteur, c’est que, jusqu’à cette époque, la plupart des femmes qui se sont fait un nom plus ou moins illustre dans la littérature, n’ont pas été heureuses en ménage. Il semble même que souvent leurs débuts dans la carrière des lettres coïncident avec les commencements de leurs ennuis dans la vie conjugale. Cette remarque, dont il ne faudrait pas exagérer l’importance, trouve une application ou une confirmation de plus dans la vie de Mme Riccoboni (1714-1792).

Marie-Jeanne Laboras de Mézières, née à Paris, descendait d’une famille originaire du Béarn. Ses parents virent leur fortune engloutie dans la chute du système de Law. Orpheline de bonne heure, Marie-Jeanne dut songer à son avenir. Encouragée par ses succès obtenus en jouant la comédie dans les sociétés, elle se fit actrice, et débuta aux Italiens, en 1734, par le rôle de Lucile dans la Surprise de l’Amour, pièce de Marivaux aujourd’hui oubliée. Mais elle ne fut jamais qu’une actrice fort médiocre.

L’année suivante, elle épousa François-Antoine Riccoboni, acteur également médiocre, mais homme d’esprit. Elle fut bientôt délaissée de son mari, qu’elle aimait sincèrement, et souffrit beaucoup de ses infidélités. Cet abandon, plus encore peut-être que le froid accueil du public ou les tracasseries de ses camarades, accrut sa répugnance pour un état qu’elle n’avait pris que par nécessité. Elle se fit auteur pour se distraire de ses chagrins et écrivit des romans auxquels applaudit toute la société littéraire du dix-huitième siècle.

Citons parmi ses œuvres : l’Histoire du Marquis de Cressy, — les Lettres de Julie Catesby, — puis les Lettres de miss Fanny Butler, dans lesquelles on prétend qu’elle a tracé l’histoire de ses propres infortunes. Le petit roman d’Ernestine est regardé par La Harpe comme le « diamant » de Mme Riccoboni. Son Amélie est une traduction libre et abrégée du roman de Fielding. Elle composa encore plusieurs autres ouvrages dont le dernier, et l’un des meilleurs, parut sous ce titre : Lettres de Milord Rivers à Sir Charles Cardignan.

Les romans de Mme Riccoboni sont supérieurs, sinon par l’invention et le plan, du moins par le style, à la plupart des productions du même genre. Palissot, qui s’était d’abord montré sévère pour Mme Riccoboni, et qui avait contribué à répandre le bruit qu’une femme ne pouvait pas en être l’auteur, revint de sa prévention : « Personne, dit-il, n’aurait voulu lui céder le mérite d’avoir fait Ernestine. »

Mais avec la réputation, Mme Riccoboni n’avait pas trouvé la fortune. La petite pension que lui faisait la Cour fut supprimée par la Révolution. L’aimable écrivain qui avait fait verser tant de larmes, l’amie de Grimm et de Diderot, allait être livrée à toutes les horreurs de l’indigence, quand elle mourut en décembre 1792, à l’âge de soixante-dix-huit ans.

Nous avons prononcé déjà dans cette histoire le nom du cardinal de Tencin, à l’occasion de Mlle de Lespinasse. Ce cardinal, qui fit passablement parler de lui, est en grande partie redevable de sa célébrité à sa sœur, Claudine-Alexandrine Guérin, marquise de Tencin (1681-1749). C’est grâce à elle qu’il devint archevêque, cardinal et ministre d’État. Mais en attendant que Mme de Tencin jouisse elle-même d’une vieillesse paisible et se fasse une place choisie dans la littérature, toute sa jeunesse, tumultueuse et désordonnée, se passe en aventures romanesques.

Destinée par sa famille à la vie religieuse, pour laquelle elle n’était point faite, elle reste d’abord plusieurs années chez les Bernardines de Montfleury, près de Grenoble, où elle était née. Puis, après cinq ans de profession, elle proteste contre ses vœux et contre la contrainte qu’elle avait subie. Grâce à son directeur qui devint amoureux d’elle, elle réussit à passer de son cloître dans un Chapitre de Neuville, près de Lyon, en qualité de chanoinesse. Elle ne tarde pas à quitter Neuville et vient à Paris où les agréments de son esprit et de sa figure lui assurent bientôt des amis puissants et nombreux.

Fontenelle fut séduit un des premiers. Il sollicita du pape un rescrit qui la dégageât de tous liens religieux. Il paraît qu’il l’obtint ; mais, comme on apprit en Cour de Rome que la demande reposait sur un exposé de faits peu exact, il ne fut pas lancé. Mme de Tencin s’en passa et ne s’en donna pas moins entièrement au monde.

Elle eut successivement des liaisons avouées avec d’Argenson, avec Bolingbroke, avec le chevalier Destouches, dont elle eut un fils qui fut d’Alembert. Le régent, qui la compta au nombre de ses maîtresses, s’en fatigua vite ; mais le cardinal Dubois, charmé de son esprit, fut publiquement son amant et le mit à la tête d’une maison qui devint le rendez-vous de la plus brillante compagnie. Grâce à ces liaisons, il lui fut facile de s’occuper de l’avancement de son frère, à qui elle procura une fortune rapide. Sa dernière intrigue eut une fin tragique. La Fresnaye, conseiller au Grand-Conseil, et l’un de ceux qu’elle domina le plus longtemps, se tua ou fut tué chez elle d’un coup de pistolet. Mme de Tencin, qui avait alors quarante-cinq ans, fut arrêtée, conduite au Châtelet, puis à la Bastille, (1726), sous la prévention d’assassinat. Cependant l’accusation fut abandonnée et, quelques mois après, elle recouvra sa liberté.

Dès lors, Mme de Tencin tient une conduite qui ne lui attire plus que des éloges. Elle se livre avec ardeur à l’étude et fait sa principale préoccupation de rassembler chez elle les hommes les plus distingués dans les lettres et les sciences. Elle compose, dans une langue qui tient beaucoup du siècle de Louis XIV, des romans dont les meilleurs ont été mis en parallèle avec ceux de Mme de La Fayette, sans avoir trop à souffrir de ce rapprochement. Elle y met plus que l’esprit, elle y met de la sensibilité et du talent. Le Comte de Comminges est son chef-d’œuvre. Après avoir payé son tribut d’admiration au roman de la Princesse de Clèves de Mme de La Fayette, La Harpe ajoute : « Il n’a été donné qu’à une autre femme de peindre, un siècle après, avec un succès égal, l’amour luttant contre les obstacles et la vertu. »

Ce jugement de La Harpe n’est pas contredit par M. Villemain : « C’est l’élégance, dit-il, et l’imagination sensible de Mme de La Fayette, mais quelque chose de moins réservé, de moins sage. Pour le goût, la passion, le naturel, rien ne surpasse les Mémoires de Comminges. »

Une nouvelle historique, le Siège de Calais, n’offre pas moins d’attraits, sinon la même régularité. On crut que dans les Malheurs de l’Amour, Mme de Tencin avait retracé une partie de sa propre histoire. Elle avait commencé aussi un autre roman : Anecdotes de la Cour et du règne d’Édouard II, roi d’Angleterre. Cet ouvrage, laissé imparfait, a été achevé depuis par Mme Élie de Beaumont.

On a prétendu, sans le prouver, que les deux neveux de Mme de Tencin, Pont-de-Veyle et d’Argental, avaient collaboré à ses romans ; « mais dit M. Artaud, quelle est la femme de talent à qui la jalousie du monde n’ait pas voulu donner un teinturier ? »

Pour mieux faire apprécier le mérite littéraire de Mme Tencin, nous reproduisons quelques courts extraits de ses œuvres. Nous les choisissons dans son roman les Malheurs de l’Amour, dont voici l’abrégé en deux mots :

Une riche héritière aime un gentilhomme pauvre, mais son père veut la marier à un noble duc. On parvient à faire jeter en prison le gentilhomme pauvre, et son amante réussit à pénétrer auprès de lui :

« J’étais debout devant son lit, tremblante, éperdue, abîmée dans mes larmes et n’ayant pas la force de prononcer une parole. Barbasan fixa un moment les yeux sur moi et me reconnut : « Ah ! Mademoiselle, que faites vous ? s’écria-t-il. » Les larmes qu’il voulait en vain retenir ne lui permirent pas d’en dire davantage. Les moindres choses touchent de la part de ce qu’on aime, et on est encore plus sensible dans les temps de malheur. Ce titre de Mademoiselle, qui était banni d’entre nous, me frappa d’un sentiment douloureux, — Je ne suis donc plus votre Pauline ? lui dis-je en lui prenant la main et en la lui serrant entre les miennes. Vous voulez mourir, vous voulez m’abandonner ?

« Sans me répondre il baisait ma main et la mouillait de ses larmes. — À quel bonheur, dit-il enfin, faut-il que je renonce !… Oubliez-moi, poursuivit-il en poussant un profond soupir ; oui, je vous aime trop pour vous demander un souvenir qui troublerait votre repos ! — Ah ! m’écriai-je à travers mille sanglots, par pitié pour moi, mon cher Barbasan, conservez votre vie, c’est la mienne que je vous demande, etc… »

Après cette visite, le malade se trouve mieux. Il est bientôt assez fort pour s’échapper de la prison et fuir à l’étranger. On répand même bientôt le faux bruit qu’il s’y est marié ; c’est le commencement des malheurs de Pauline, malheurs qui ne s’arrêteront qu’à la fin tragique de Barbasan, mort pour la défendre.

Un peu avant Mme de Tencin, Mlle de Rocheguilhem écrivait de nombreux romans imités de ceux de Mlle de Scudéry. Qu’il nous suffise de citer dans le nombre : Son Histoire des Favorites, — ses Histoires galantes, ses Aventures Grenadines, etc. — Mlle Deshoulières faisait des vers qui n’avaient pas la mollesse de ceux de sa mère, mais qui n’en avaient pas non plus la facilité qui faisait l’un de leurs principaux mérites. — Mlle l’Héritier traduisait en vers français les Épîtres héroïques d’Ovide et publiait la Tour ténébreuse ou Histoire de Richard, Cœur de Lion.

Nous ne pouvons aussi que nommer Mme Dunoyer, qui laissa des lettres intéressantes ; — Mme Durand, qui mêla l’histoire au roman dans ses Mémoires de la Cour de Charles VII et écrivit la Comtesse de Mortane, le Comte de Cardonne et d’autres ouvrages dont le plus remarquable est l’Histoire des plus fameuses courtisanes de la Grèce. Pour cet ouvrage, Mme Durand recueillit tout ce qu’elle put trouver dans les auteurs grecs et latins sur la belle Rhodope, la savante Aspasie, la fameuse Laïs, la célèbre Lamia.

Les nombreux romans de Mme de Gomez et ceux de Mlle de Lussan sont aussi du même temps. Les Mémoires de Mlle Delaunay, baronne de Staal, ont eu une vogue méritée. Le style s’en fit tellement remarquer par la netteté et la justesse que Grimm a dit que, à part la prose de Voltaire, il n’en connaissait pas de plus agréable.

Nommons encore Mme de Richebourg, Mlle Barbier, Mme Le Marchand, Mme de Villeneuve, Mlle de Lubert, Mme de Montaigut, Mme de Puisieux, Mlle Fauques, Mme Élie de Beaumont.

Une circonstance particulière, un acte de charité, nous valut de compter Mme Cottin parmi les femmes qui se distinguèrent par leurs talents.

Douée d’une vive imagination, d’une très grande facilité, Mme Cottin, veuve de bonne heure, se plaisait, dans sa solitude, à écrire les pensées qui frappaient son esprit. Elle fit de la sorte quelques pièces de vers, quelques morceaux de prose dont elle ignorait le charme. Puis, entraînée par sa facilité, elle écrivit de suite deux cents pages sur un plan de roman qu’elle avait conçu. Ce roman était Claire d’Albe. Or, un de ses amis, qui venait d’être proscrit, avait besoin de cinquante louis pour pouvoir sortir de France et dérober sa tête aux bourreaux. Mme Cottin rassembla à la hâte les feuilles éparses qu’elle venait d’écrire, les vendit de suite à un libraire pour en remettre le prix à son ami. Ainsi le premier pas que fit Mme Cottin dans la carrière des Lettres fut marqué par une bonne action, et aussi par un bon ouvrage. Elle garda le plus profond secret sur l’une et sur l’autre.

Le roman de Claire d’Albe trouva dans le monde un grand nombre de partisans, mais il eut aussi quelques censeurs. Mme Cottin écoutait les critiques, les éloges, avec la même indifférence. Plus tard, quand elle fut connue du public, elle regretta ce temps où elle s’entendait louer ou juger avec franchise et sans ménagement.

Elle n’avait que vingt-cinq ans quand parut Claire d’Albe (1798), et comme elle mourut à trente-quatre ans, elle ne put produire que peu d’ouvrages, dont il nous suffira d’indiquer les titres : Malvina, — Amélie Mansfield, — Mathilde, — et enfin Élisabeth ou les Exilés de Sibérie.

Mme Cottin trouva, sinon une rivale, du moins une adversaire acharnée dans Mme de Genlis.

Peu d’écrivains, surtout parmi les femmes, ont été aussi féconds que Mme de Genlis. Elle tenta presque tous les genres, sans réussir à s’élever au-dessus du médiocre. Il est vrai qu’elle avait reçu l’éducation la plus étrange, la plus frivole qu’on puisse concevoir.

À l’âge de six ans, elle était reçue chanoinesse du Chapitre d’Alix, près de Lyon, avec le titre de comtesse de Bourbon-Lancy, qu’elle porta jusqu’à son mariage. Elle passa des années vêtue en Amour, avec un carquois et des ailes. « J’avais, — dit-elle dans ses Mémoires, — mon habit d’Amour pour les jours ouvriers et mon habit d’Amour des dimanches. Ce jour-là, seulement pour aller à l’église, on ne me mettait pas d’ailes et l’on jetait sur moi une espèce de mante de taffetas couleur de capucine. » Quand elle quitta son costume d’Amour, ce fut pour prendre l’habit de garçon qu’elle garda aussi plusieurs années.

À douze ans, elle savait à peine lire et former une lettre, mais elle connaissait la Clélie de Mlle de Scudéry et le théâtre de Mlle Barbier, elle composait déjà des Romans et des Comédies qu’elle dictait à son institutrice. Elle apprenait, par routine et sans vouloir déchiffrer une note, à jouer du clavecin et à chanter les plus beaux morceaux. Après la mort de son père, qui deux ou trois fois voulut refaire sa fortune et deux ou trois fois la perdit, elle fut recueillie, avec sa mère restée sans ressources, par le riche financier La Popelinière. Sans perdre son goût pour les plaisirs, elle comprit la nécessité de l’étude et s’y livra avec ardeur. Elle n’avait pas seize ans lorsque le comte Bruslart de Genlis, colonel des Grenadiers de France, depuis marquis de Sillery, en devint amoureux et l’épousa.

Par son mariage elle se trouva la nièce d’une très grande dame, Mme de Montesson, maîtresse, puis femme du duc d’Orléans. Ce fut une protection toute trouvée. En 1782, la comtesse de Genlis reçut le titre de gouverneur des enfants du duc. Voilà donc cette jeune femme jouant au Palais-Royal le rôle qu’avaient joué Bossuet et Fénelon à Versailles, et présidant à l’éducation du prince qui fut plus tard le roi Louis-Philippe, et à celle de sa sœur, la princesse Adélaïde.

Naturellement, au début de la Révolution, Mme de Genlis se jeta dans le parti orléaniste. En 1793, elle reçut l’ordre de quitter la France où elle ne revint que sous l’Empire. Napoléon lui donna même un logement à l’Arsenal et une pension de six mille francs, pour qu’elle lui écrivît tous les quinze jours « sur tout ce qui lui passerait par la tête. » Cette pension, paraît-il, lui fut continuée sous la Restauration par le duc d’Orléans. Elle pouvait vivre d’ailleurs du produit de ses trop nombreux ouvrages. Romans, théâtre, morale, philosophie, mémoires, ouvrages scientifiques, livres d’éducation, il n’est guère de sujets que Mme de Genlis n’ait abordés, sans en excepter la théologie, ce qui lui fit décerner par Marie-Joseph Chénier le titre de Mère de l’Église. Il y aurait injustice à ne pas reconnaître dans ses ouvrages des connaissances très variées, ainsi que la correction et l’élégance de son style. On y admire même souvent l’intérêt et l’invention de ses plans. Malgré ses qualités, elle eut l’art de s’aliéner tous les partis par les médisances de sa plume et ses habitudes de tracasserie et d’intrigue. Elle se rendit odieusement ridicule par son animosité à rabaisser les philosophes du dix-huitième siècle et à déprécier les meilleurs écrivains pour se vanter elle-même. Sans vouloir donner la longue liste de ses ouvrages, nous signalerons parmi les principaux : son Théâtre d’éducation, — Adèle et Théodore, — les Veillées du Château, — Mémoires inédits sur la Révolution française, — et surtout Mlle de Clermont, courte nouvelle d’un mérite incontestable. Signalons encore son ouvrage : De l’influence des femmes sur la littérature française, où elle critique, avec non moins d’amertume que d’injustice, deux femmes qui lui sont bien supérieures : Mme Cottin et Mme de Staël.

« Quel silence après tant de bruit ! — s’écrie Jules Janin, — quel oubli profond, immense ! Après avoir fatigué les cent bouches de la Renommée, cette femme dont l’élève a passé dix-huit ans sur le trône de France, et qui joua un rôle si brillant dans les plus grandes affaires de ce monde, nous l’avons vue mourir sans que personne s’informât comment elle était morte. Au contraire, ceux qui apprirent cette mort s’étonnèrent de ce que Mme de Genlis eut vécu si longtemps, quatre-vingt-cinq ans ! »

Dans les temps troublés de la Révolution, les salons littéraires, où règnent les femmes, disparaissent pour faire place aux salons politiques. Une femme pourtant, née dans la bourgeoisie, se distingue alors entre toutes par l’élévation de son talent et la force de son caractère. C’est Mme Roland, qui fut, plus que son mari, le ministre de la Gironde. Ce sera presque la même chose sous l’Empire, où la politique étouffe la littérature et réduit au silence toutes les voix qui cherchent d’autres accents que les louanges du héros triomphant.

« Vers le milieu du dix-huitième siècle, un artiste, assez obscur aujourd’hui, mais alors assez célèbre, Gratien Philipon, graveur et peintre, qui avait plus de cœur que de tête, épousa une jeune femme douce et belle, Marguerite Bimont. De ce mariage sept enfants naquirent ; ils périrent tous en bas âge, excepté une fille, Manon-Jeanne, qui était venue au monde en 1754. Cette paisible famille vécut longtemps à Paris, dans la Cité, d’une vie moitié bourgeoise, moitié artiste. Marguerite idolâtrait son unique enfant. À quatre ans, sans jamais l’avoir sérieusement appris, — dit-elle, — Manon savait lire. Dès lors, un besoin immense d’apprendre qui germait en elle se développa et dépassa merveilleusement les limites de son âge. »

Cette enfant, que M. Lacretelle, de l’Académie française, nous présente ainsi, tiendra toutes ses promesses. Elle s’appellera Mme Roland.

L’ardeur de s’instruire la dominait tellement qu’ayant découvert une cachette où l’un des élèves de son père mettait ses livres, elle allait les lui prendre pour les lire à la dérobée. Ce fut ainsi qu’elle lut le Plutarque de Dacier. Elle se passionna pour ce livre, au point de l’emporter à l’église : elle avait alors neuf ans.

« C’est de ce moment, — dit-elle dans ses Mémoires, — que datent les impressions et les idées qui me rendaient républicaine sans que je songeasse à le devenir. »

Dans les élans de son jeune cœur, elle se transportait dans cette admirable antiquité que le génie de l’historien grec faisait revivre sous ses yeux, et elle pleurait de ne pas être née Spartiate ou Romaine.

Elle passa un an dans un couvent pour se préparer à sa première communion, puis l’année suivante chez son aïeule paternelle. Elle reprit dès lors ses premiers exercices, fit des extraits de ses lectures et se mit à étudier la physique, les mathématiques, ainsi que les ouvrages de philosophie et de théologie. Elle avait rapporté du couvent des dispositions tendres et recueillies. Elle aimait les livres de piété. Ce fut de ces livres mêmes que le doute s’introduisit dans son esprit. Dans les ouvrages de controverse religieuse, à côté d’une réponse, elle lisait une objection philosophique à laquelle on n’opposait pas toujours des armes bien fortes. Elle commença dès lors à raisonner sa croyance. Il y avait loin de là au scepticisme où elle devait arriver quelques années plus tard, après avoir été successivement cartésienne, janséniste, stoïcienne et déiste ; mais le premier pas était fait.

Elle retourna alors chez son père. Mme Roland raconte et place à cette époque, dans ses Mémoires, certaines sensations involontaires qui annonçaient une constitution ardente et hâtive. Glissons sur ces premières années si tranquilles d’une vie dont la fin devait être si orageuse.

Sa sensibilité, concentrée jusqu’alors, fut mise à la plus grande épreuve : elle perdit sa mère. Et avec le deuil, le malheur et bientôt la ruine entrèrent dans la maison. Le père se jeta dans les distractions mauvaises ; les élèves partirent ; la misère faisait chaque jour un pas dans la maison.

Jeune, belle, dévouée, la pauvre enfant se chargeait de tous les détails du ménage, faisait de nombreux et vains efforts pour arracher son père à la vie de désordres qui l’entraînait, et se consolait de ses déplorables absences en consacrant ses heures solitaires à des études philosophiques.

Ce fut en partie pour sauver son père qu’à l’âge de vingt-cinq ans elle épousa Roland, d’un âge disproportionné au sien, mais dont elle avait appris à estimer le caractère.

« Je devins, — dit-elle, — la femme d’un véritable homme de bien, qui m’aima toujours davantage, à mesure qu’il me connut mieux ; mais je sentis qu’il manquait de parité entre nous, que l’ascendant d’un caractère dominateur, joint à celui de vingt années de plus que moi, rendait de trop l’une de ces deux supériorités. Si nous vivions dans la solitude, j’avais des heures quelquefois pénibles à passer ; si nous allions dans le monde, j’y étais aimée de gens dont je m’aperçois que quelques-uns pourraient me toucher. Je me plongeai dans le travail de mon mari : autre excès qui eut son inconvénient ; je l’habituai à ne savoir se passer de moi pour rien au monde ni dans un seul instant… Mariée, — dit-elle encore, — dans tout le sérieux de la raison, je ne trouvai rien qui m’en tirât. À force de ne considérer que la félicité de mon partner, je m’aperçus qu’il manquait quelque chose à la mienne. »

La première année du mariage se passa à Paris. Roland fut alors nommé inspecteur des manufactures à Amiens, et Mme Roland y devint mère. Elle ne quittait guère le cabinet, si ce n’est pour des promenades hors de la ville, où elle fit un herbier des plantes de la Picardie. En 1784, elle obtint la translation de son mari dans ce qu’on appelait la Généralité de Lyon, où elle le suivit. C’est là que la Révolution naissante vient la surprendre et l’enflammer.

Elle et son mari l’embrassent avec la même ardeur. Ils participent à la rédaction du Courrier de Lyon, dans des articles en faveur du nouvel ordre de choses. Un numéro, celui où Mme Roland fait la description de la fédération lyonnaise du 30 mai 1790, et en rend les détails avec autant de talent que d’énergie, fut vendu à plus de soixante mille exemplaires.

Pendant le rude hiver de 1791, Roland fut envoyé en députation extraordinaire pour exprimer à l’Assemblée les plaintes des fabricants et des ouvriers de Lyon. Mme Roland l’accompagna. Elle vit Brissot, avec qui elle entretenait des relations épistolaires sans l’avoir jamais vu. Quatre fois la semaine, elle recevait les députés, les personnages politiques que lui désignait Brissot et qu’unissait une conformité de doctrines. Robespierre et Danton se mêlaient aux groupes sans se faire remarquer. On décidait dans ces réunions ce que l’on devait faire le lendemain, et comme l’influence de la Gironde était la plus forte dans les Assemblées, c’était, par le fait, du salon de Mme Roland, que l’impulsion était donnée.

Ce fut alors que Mme Roland acquit la conviction de sa supériorité. On en trouve l’aveu dans ses Mémoires où, après avoir dit combien elle avait été frappée de la médiocrité des hommes en place, elle ajoute : « C’est de cette époque que j’ai pris de l’assurance ; jusque-là, j’étais modeste comme une pensionnaire de couvent ; je supposais toujours que les gens plus décidés que moi étaient aussi plus habiles. » Après la fuite du roi et son arrestation à Varennes, Mme Roland se mit à la tête d’un projet de journal intitulé le Républicain. Il n’en parut que deux numéros ; les tentatives pour établir la République étaient prématurées.

Les événements se précipitent. Roland devient ministre en 1792. Mme Roland préside à tous ses travaux. Sous le nom de son mari, elle a l’idée d’écrire au gouvernement cette lettre, devenue célèbre, sur la marche à suivre pour regagner la confiance publique, et où elle donne au roi de cruels conseils, sans un seul mot de bienveillance et d’encouragement.

Dès lors, l’énergie de cette femme touche à l’héroïsme. Mandée à la barre de la Convention, le 7 décembre, pour répondre à une dénonciation calomnieuse, elle force, par les grâces de son éloquence, ses ennemis à se taire et à l’admirer. Au 31 mai, quand un décret d’arrestation est rendu contre les députés de son parti, elle favorise la fuite de son mari, mais, au lieu de le suivre, elle reste : « Le soin de me soustraire à l’injustice, dit-elle, me coûte plus que de la subir. » Cette noble dignité ne la quittera plus, ni dans sa prison, ni sur l’échafaud.

Durant ces cinq mois d’emprisonnement, son énergie, sa force de concentration furent telles qu’elle ne vécut plus que dans le monde de ses lectures. Elle prit une véritable passion pour Tacite : « Je ne puis, disait-elle, dormir sans avoir lu quelques morceaux de lui ; il me semble que nous voyons de même. »

Mais surtout elle écrit ses Mémoires qui, avec sa Correspondance et quelques autres écrits, composent l’œuvre littéraire de Mme Roland.

Ses Mémoires, intéressent à la fois par le sujet et par la vivacité émue du style. Elle se peint elle-même au milieu de cette mêlée ardente d’intérêts et de sentiments passionnés, dans sa vie intime qui touche au roman, et dans sa vie publique qui est un chapitre d’histoire. Portée par goût et par habitude à réfléchir sur elle-même et à observer les autres, elle se rend compte de tous ses mouvements intérieurs, et peint les hommes sur les impressions qu’ils excitent en elle. Les portraits qu’elle trace des révolutionnaires de son temps sont d’un coloris vif et d’un effet pittoresque. On est confondu qu’elle ait tant écrit en si peu de temps, et encore une partie de ses Mémoires a-t-elle été perdue.

« Nous nous arrêterons ici : Nous n’aurons pas le courage de suivre sur les degrés hideux de l’échafaud révolutionnaire une femme belle encore, pleine de toutes les vertus du cœur. Le jour de son exécution, elle mit une robe blanche, sur laquelle retombèrent les anneaux de ses beaux cheveux noirs. Elle salua en passant la statue de la Liberté, en s’écriant tout haut : — Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! — Ceux qui virent pour la dernière fois cette charmante tête admirèrent pieusement le calme qui y régnait, le sourire qui l’animait et le regard qui sollicitait la pitié et les larmes de la foule. C’était le 8 novembre 1793. Ce noble front se coucha sur la même planche chaude encore du sang de Marie-Antoinette. » (Lacretelle.)

Huit jours après, Roland, caché à Rouen, apprit la mort de sa femme. Il quitta sa retraite, muni d’une canne à épée. Il fit quatre lieues sur la route de Paris, puis s’asseyant sur le bord d’un fossé, il se donna la mort de Caton. On trouva dans une de ses poches un billet qui se terminait ainsi : « Du moment où j’ai appris qu’on avait égorgé ma femme, je n’ai pas voulu rester plus longtemps sur une terre souillée de crimes. »

  1. Le feu se cache partout, il embrasse la nature entière. Il échauffe, renouvelle, divise, unit et nourrit toutes choses.