Histoire des doctrines économiques/1-2-5

V

LA MONNAIE

Sur la monnaie, il ne semble pas que les grands scolastiques du XIIIe siècle aient eu des idées bien avancées. Aristote, à ce qu’il semble, leur suffisait, et Aristote, à cet égard, manquait peut-être bien un peu d’exactitude ou d’unité. Ils distinguaient sans doute le troc et l’échange, ainsi que l’utilité de la monnaie[1] ; mais ce n’était guère neuf, et le jurisconsulte Paul s’était exprimé depuis fort longtemps sur ce sujet en des termes que nous connaissons déjà et qui ne peuvent être oubliés[2].

Avec cela ils avaient aussi l’intuition que la monnaie n’est pas un vain signe, que le métal dont elle est faite a par lui-même une valeur propre et que, par conséquent, il ne dépend pas du prince d’y attribuer un pouvoir conventionnel et fictif, mobile peut-être comme ses caprices et ses besoins[3]. On comprend donc très bien que le traité De regimine principum ait eu certaines idées saines sur l’altération des monnaies. Cependant il faut attendre la période des grandes altérations monétaires, période ouverte en France par Philippe le Bel, pour voir cette question entourée de toute l’attention qu’elle mérite.

Le moyen âge, d’ailleurs, avait longtemps présenté à un très haut degré les caractères d’une Naturalwirthschaft — ou économie naturelle — et il était encore loin de les avoir dépouillés complètement, même pour la période que nous étudions ici. Par conséquent, la question des monnaies y était moins intéressante d’autant[4].

Sur ce sujet, pour le règne de Philippe le Bel, nous nous bornerons à signaler Pierre du Bois et Buridan.

Pierre du Bois, avocat et membre des États Généraux de 1302, expose en 1308, au plus fort de la crise, la hausse des prix, telle qu’elle doit résulter de l’altération des espèces et il entrevoit la tendance à la sortie de la monnaie droite[5]. Buridan, à la même époque, admet bien qu’on frappe de nouvelles pièces de menu métal qui aient moins de poids et par conséquent moins de valeur que les anciennes, qu’il faudrait alors retirer de la circulation ; mais il proteste contre l’idée d’attribuer une valeur égale à des monnaies qui n’ont pas le même poids, ni le même titre ; il proteste aussi contre le dessein d’opérer de tels changements d’une manière arbitraire et à moins qu’il ne doive en résulter un avantage sérieux pour la communauté.

Bientôt Nicole Oresme[6], évêque de Lisieux, précepteur du Dauphin qui devait être Charles V, puis conseiller de ce roi, nous donne, à propos de la monnaie, le premier livre qui ait été jamais écrit eoe professa sur une matière économique quelconque. C’est le traité De origine, natura, jure et muiationibus monetarum, qu’Oresme lui-même, pour le répandre davantage, traduisit en langue vulgaire et publia sous ce titre : Traictie de la première invention des monnoies[7].

Oresme expose d’abord l’origine et le but de la monnaie, en reproduisant l’antithèse classique du troc et de la venté ; il décrit la forme et la fabrication de la monnaie, en exigeant pour elle une matière précieuse et rare ; puis il recommande l’emploi simultané de l’or et de l’argent avec une exacte adaptation de leur valeur nominale à leur valeur réelle. À ce propos, il blâme les altérations monétaires. Elles constituent à ses yeux une exaction fiscale, moins sensible en apparence que ne serait la levée d’un impôt, mais pire par les résultats qu’elle produit.

L’énergie avec laquelle Oresme décrit les maux qui s’ensuivent et défend les droits de la communauté contre l’absolutisme du souverain, montre bien un esprit profondément impressionné par toutes les falsifications des règnes précédents, non moins que sincèrement libéral et partisan de ce que nous appellerions aujourd’hui un régime constitutionnel.

Ce sont les rois qui ont altéré les monnaies : mais la société elle-même, le peuple, la « communauté » en un mot pour qui est fait l’usage de la monnaie, le pourraient-ils mieux que les rois ? Non, répond Oresme : « tous les inconvéniens dessus diz retourneroient a la communaulte, et n’y fait riens la raison première, en laquelle on disoit que là pecune et monnoie appartient a la Communaulte, ne aucun ne peut justement abuser de sa chose ou illicitement user, si comme feroit la communaulte, si elle faisoit la mutacion telle de monnoie[8]. »

Oresme, très nettement partisan du bimétallisme, n’en connaît pas moins les variations de valeur des deux métaux. « Ceste proportion, dit-il, doit ensuivir le naturel habitude ou valeur de l’or a l’argent, en préciosité ; et selon icelle, doit estre ceste proportion instituée, laquelle il ne loist voluntairement transmuer, ne aller contre, ne si ne se peult justement varier, ce n’est pour cause raisonnable, et par la variacion de ceste matière en partie, laquelle advient peu souvent[9]. » L’ajustement de leur valeur doit être fait, s’il y a lieu, sans aucune spéculation du prince. Quant aux altérations quelconques, elles aboutissent fatalement, entre autres effets, à une émigration du métal fin ou bonne monnaie. « L’or et l’argent, dit-il, par telles mutacions et empirements, se amoindrist et diminue en ung Royaume, et nonobstant toute la garde et défense que on en fait, sest transporte il dehors ou l’on les aloue plus hault pris… de ce sensuivent doncques diminucions de matières et forger monnoie au Royaume ou pays ou l’on fait empirances[10]. »

Cette dernière idée pénétrait alors dans l’opinion. Quand on ne sait pas « ajuster l’or et l’argent », disent les mémoires de cette époque, « tantôt l’argent mange l’or et tantôt l’or mange l’argent ». Il n’y a donc pas à s’étonner qu’en 1412, quelques années après ce règne de Charles V, auprès duquel Oresme avait exercé une si heureuse influence, l’Université de Paris se soit plainte en corps au roi Charles VI de ce que, par l’effet des diminutions du titre, « la bonne monnaie était expulsée, grâce aux changes et aux Lombards, qui cueillaient tout le bon or et qui faisaient paiement de mauvaise monnaie ».

On voit donc par ce qui précède combien est fausse l’appellation de loi de Gresham, qui est communément donnée à ce phénomène de la sortie de la bonne monnaie, expulsée par la mauvaise. C’est l’Anglais Mac-Leod qui a vulgarisé cette expression, il y a moins d’un siècle ; mais s’il est vrai que sir Thomas Gresham (1519-1579) ait appelé sur ce point l’attention de la reine Elisabeth, il n’en est pas moins vrai que le phénomène lui-même, avec la régularité qui fait de lui une loi économique, avait été connu et analysé en France plus de deux siècles auparavant. Même alors il y avait dix-sept cents ans qu’Aristophane en avait fait la remarque dans ses Grenouilles. Il nous semble que les économistes français, par respect de l’histoire autant que par amour-propre national, se seraient dû à eux-mêmes de protester contre cette erreur et d’abandonner tout les premiers l’expression qui la consacrait.

  1. Buridan, Ethicorum Libri V, quaestio XVIII.
  2. Digeste, 1. XVIII, t. I, De rerum permutationibus, 1. I, pr. — Voyez supra, p. 26.
  3. Voyez Brants, Théories économiques aux XIIIe et XIVe sièclesiècles, p. 180. — Rien de plus faux que l’assertion de Meyer (laquelle aurait aussi l’inconvénient de légitimer toutes les altérations monétaires et toutes les folies du papier-monnaie). « Les marchandises, dit-il, étaient réellement vendues selon leur valeur. Pour compléter la ressemblance de ce système avec la théorie des prix de Proudhon et de Rodbertus, il y avait encore la conception particulière que les canonistes se faisaient de la monnaie. La monnaie (Geld) ne devait pas être envisagée d’après une valeur intrinsèque, d’après sa composition en métal, d’après sa valeur de marchandise, mais d’après la valeur nominale qui était empreinte sur la pièce, c’est-à-dire d’après la valeur que cette pièce représentait (vorstellte). Donc, en principe, c’est la monnaie-travail (Arbeitsgeld) des socialistes, monnaie qui n’a aucune valeur propre et qui se borne à en représenter ou à en remplacer une (Kapitalismus fin-de-siècle, p. 34). On voit que les socialistes même chrétiens ne se gênent guère pour prendre des licences avec l’histoire.
  4. La question de la monnaie et de ses altérations a donné lieu depuis un demi-siècle à un grand nombre d’études : on peut en voir la bibliographie dans l’excellente Histoire de la monnaie, 1252-1894, de W. A. Shaw, tr. fr., Paris, 1896.
  5. Sur Philippe du Bois, Vuitry, dans le Journal des Économistes, n° de décembre 1880.
  6. Né en 1320 ou 1325, mort en 1382.
  7. Le Traictie a été publié, textes français et latin, par Wolowski (Paris, 1864), avec une notice très élogieuse que l’économiste allemand Roscher venait de donner en communication à l’Académie des sciences morales et politiques :« une théorie de la monnaie, disait-il, qui, élaborée au XIVe siècle, demeure encore parfaitement correcte aujourd’hui, et cela avec une brièveté, une précision, une clarté et une simplicité de langage qui témoignent bien haut du génie supérieur de l’auteur » (Wolowski, op. cit., p. xii, introduction).
  8. Op. cit., ch. xxii, p. LXVII.
  9. Op. cit., ch. x, p. XXX.
  10. Op. cit., ch. XX, p. LIX.