Histoire des Météores/Chapitre 21


chapitre xxi.
les tremblements de terre.

Des tremblements de terre en général. — Leurs causes. — Tremblement de terre extraordinaire. — Leurs signes précurseurs.

I.

On sait que les tremblements de terre consistent dans des secousses, plus ou moins fortes, qui affectent la partie supérieure de la croûte solide du globe. Suivant l’opinion la plus répandue aujourd’hui, ils sont dus à la fluidité centrale déterminée par la chaleur.

Les variations de température qui résultent de l’influence des saisons ne se font sentir qu’à une très faible distance dans l’intérieur de la terre ; la température du sol est à une petite profondeur, variable suivant les lieux, égale à la température moyenne de la localité.

Mais au-dessous de cette température moyenne la chaleur s’accroît successivement à mesure que l’on descend, et le résultat des observations faites jusqu’ici donne un accroissement de 1 degré par chaque 33 mètres de profondeur, ou à peu près.

Il résulte de là que vers 3 kilomètres au-dessous du point de la température stationnaire on doit trouver déjà 100 degrés, c’est-à-dire la température de l’eau bouillante ; et que si la loi se continuait régulièrement, on aurait à 20 kilomètres 666 degrés, température à laquelle beaucoup de silicates sont en fusion.

Vers le centre de la terre, c’est-à-dire à 6 400 kilomètres, on aurait une température de 200 000 degrés, dont nous ne pouvons nous faire aucune idée, et qui serait capable non seulement de fondre, mais encore de volatiliser tous les corps. Il n’est cependant guère probable que la chaleur s’accroisse toujours uniformément ; il est à croire que bientôt il se fait un équilibre général, et qu’à une profondeur de 150 à 200 kilomètres il s’établit une température uniforme de 3 000 à 4 000 degrés, la plus forte que nous puissions produire et à laquelle rien ne résiste. Dans une récente communication à l’Académie des sciences, M. l’abbé Raillard, savant météorologiste, évalue cette température à 5 000 degrés.

Ainsi, il est très probable que l’intérieur de la terre est fluide, et que sa surface seule, sur une épaisseur de 20 kilomètres, présente une écorce solide.

À mesure que la masse intérieure continue à se refroidir et à augmenter l’épaisseur de l’enveloppe solide du globe, une partie de la matière tend à se décomposer et à passer à l’état gazeux. Ces gaz cherchent sans cesse une issue, poussés de place en place par l’inégalité de la pression le long des parois, probablement fort irrégulières, des surfaces intérieures.

Lorsque, par leur accumulation, ils ont acquis une force expansive suffisante pour déchirer leur enveloppe, ou qu’ils ont pu se faire jour jusqu’à quelque bouche volcanique, ils entraînent avec eux, sous forme de laves, une portion de la matière dont ils sont entourés, et l’éruption met fin au tremblement de terre.

II.

Il est en effet constaté que les volcans sont liés d’une manière intime à ces phénomènes.

Un des plus terribles, celui qui renversa Lima en 1548, fut terminé par l’ouverture de quatre volcans. En 1759, dans les environs de Pouzzoles, après deux ans de secousses et de bruits souterrains presque continuels, le sol se crevassa, vomit une quantité de flammes et de vapeurs ; une ouverture lança pendant sept jours tant de cendres et de scories, que le lac Lucrin fut en partie comblé, et qu’il se forma sur les bords une montagne, le Monte Nuovo. haute de 142 mètres.

Au Mexique, en 1759, on vit se produire de la même manière le volcan de Jorullo. En 1815, tout l’Archipel fut agité par de violents tremblements de terre, à la suite desquels un volcan, le Sumlava, fit irruption.

La mer participe le plus souvent au mouvement de la terre ; on l’a vue s’élever à de grandes hauteurs, d’autres fois se retirer précipitamment, revenir ensuite avec violence et détruire tout ce qui se trouvait sur son passage. Le plus ordinairement l’atmosphère reste tranquille.

Les rapports des commandants des stations navales dans l’archipel de l’océan Pacifique contiennent le récit du phénomène merveilleux qui suit : Une ondulation, une immense ride de l’Océan, provoquée par le terrible tremblement de terre qui a eu lieu en 1868 sur les côtes du Pérou, a parcouru par bonds précipités le tiers du tour du globe. Sa longueur était de plus de 8 000 mètres ; sa hauteur de 25 mètres ; sa vitesse était de 183 mètres par seconde, soit 658 kilomètres par heure. Le tremblement de terre ayant eu lieu le 13 août, c’est le 15 août que la montagne d’eau est venue frapper avec fracas les côtes de la Nouvelle-Hollande ; en route, elle avait heurté les nombreuses îles de l’immense archipel de l’océan Pacifique ; sur chaque île elle a laissé des traces de son passage. Elle était précédée d’une oscillation sous-marine lointaine ; elle s’annonçait par un grand bruissement de vagues aux abords des terres ; puis furieuse, amoncelée, menaçante, elle se brisait sur les côtes, inondait les parties basses, faisait crouler les rochers et passait plus rapide encore après avoir été arrêtée sur sa route. Et sur l’immense surface de l’océan Pacifique, cette vague gigantesque, qui avait plus de deux lieues de longueur, était invisible. Les navires qui étaient hors de son action ne l’ont pas même soupçonnée. À peine ont-ils senti un mouvement ondulatoire qui les soulevait d’une manière imperceptible.

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Fig. 74. — San Salvador, ville de Guatemala, ruinée en 1854 par un tremblement de terre.

III.

Le tremblement de terre qui a donné lieu à cette vague monstre est un des plus vastes et des plus terrifiants que l’on ait jamais vus. Voici quelques détails que nous empruntons aux journaux américains, principalement au Messager franco-américain, qui nous en a donné le récit navrant : « Le 13 août 1868, le Pérou a été mis à la plus rude épreuve que ce pays infortuné eût jamais éprouvée. D’une extrémité à l’autre de la république, un épouvantable tremblement de terre s’est fait sentir. Vers cinq heures du soir, on a entendu tout à coup un bruit sourd qui allait sans cesse en augmentant. Quelques secondes plus tard, la terre a commencé à se mouvoir avec une rapidité de plus en plus grande. La secousse a duré 4 ou 5 minutes ; elle s’est terminée par un choc d’une violence extraordinaire, capable de renverser les édifices les plus solidement construits.

« Ainsi qu’il arrive fréquemment, le tremblement de terre a été accompagné d’un raz-de-marée. Dans toutes les baies, dans toutes les rades, les eaux se sont retirées brusquement vers le large, comme si elles allaient laisser le littoral à sec ; puis, sous la forme d’une vague, s’avançant avec une rapidité vertigineuse, comme un mur mobile, elles sont venues s’abattre sur les côtes. Dans tous les ports que ne protègent pas des hauteurs, les magasins, les églises, les maisons ont été renversés par les eaux. Les navires ancrés près de la rive se sont vus engloutis ou jetés au milieu des terres par la force irrésistible des vagues. Les habitants, enfin, surpris par la chute des murs ou par l’invasion des eaux, ont péri par centaines.

« Le nombre des villes péruviennes qui ont été détruites est de onze, ce sont : Arequipa, Arica, Moquegua, Iquique, Sama, Lacumba, Nasca, Ila, Chala, Mejillones et Pisugua, auxquelles il faut ajouter un grand nombre de villages isolés. Il est impossible d’évaluer le nombre des victimes, mais on suppose que deux mille personnes ont péri. À Iquique seulement, la mer en a englouti six cents. Les pertes s’élèvent à plus de 300 millions de piastres. Les seuls bâtiments de la douane à Iquique et à Arica contenaient pour 8 millions de piastres de marchandises. Ils sont complètement détruits.

« À Lima, on a éprouvé aussi une très forte secousse, qui a duré trois minutes et demie. Au lieu d’être vertical, comme dans les tremblements de terre antérieurs, le mouvement était horizontal, et par conséquent très dangereux. À l’approche du danger, la foule s’est précipitée dans les rues ; les plazas se sont remplies d’hommes, de femmes, d’enfants éplorés. Les hautes tours de la cathédrale se balançaient de droite à gauche comme les mâts d’un navire pendant une tempête. Les maisons tremblaient comme les feuilles d’un arbre sous l’action du vent. Mais les murs ont résisté à cet ébranlement général. Lima n’a pas de dégâts sérieux à déplorer. »

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Fig. 75. — Lisbonne après le tremblement de terre de 1755.

Les journaux de Panama contenaient les lugubres et curieux détails suivants : « À Arica, on a assisté à un spectacle à la fois horrible et effrayant. Pendant le tremblement de terre, les personnes qui s’étaient réfugiées au sud de la ville ont vu tout à coup le sol s’entr’ouvrir, et plus de cinq cents momies en sortir lentement en longues files parallèles à la mer. Toutes ces momies avaient une position identique, les mains jointes au-dessous du menton, les genoux relevés et les pieds soutenant le corps desséché. Jamais, dans une circonstance si critique, on n’avait vu plus terrible apparition.

« Cette apparition peut toutefois s’expliquer autrement que par un miracle. À l’endroit où les momies sont sorties du sol se trouvait un cimetière qui a toujours eu la réputation de momifier les corps, et qui est abandonné depuis un siècle. Les cadavres que la terre a rejetés sont ceux d’Indiens morts depuis la conquête espagnole, mais enterrés à la mode indienne. »

IV.

Les tremblements de terre peuvent être annoncés par plusieurs indices : la sortie des reptiles qui habitent sous terre, l’agitation des eaux, le tarissement des sources, les mouvements extraordinaires des oiseaux, etc., sont, comme pour les éruptions volcaniques, les signes certains des agitations que la terre va éprouver.

Souvent ils sont précédés par des bruits sourds, qui se propagent sans direction déterminée ; en 1746, ils annoncèrent la destruction de Lima ; les habitants eurent le temps de se sauver dans la campagne. Un bruit semblable à celui de plusieurs chars roulant sur un pont de pierre, dit Spallanzani, préluda au tremblement de terre qui détruisit Messine en 1755 ; rien cependant n’annonça celui qui bouleversa Lisbonne la même année.

Dans une note à l’Académie des sciences, M. Audrand faisait remarquer que chaque fois qu’un tremblement de terre a lieu, il est à présumer qu’une inondation se sera produite quelque part. Chaque fois qu’un fleuve déborde et inonde ses rives par des crues soudaines, il faut tenir pour certain, d’après lui, qu’un tremblement de terre se sera manifesté en même temps dans quelque région.

Quelques savants rattachent à l’état sphéroïdal de la masse incandescente du globe la cause des tremblements de terre et des éruptions volcaniques.

Chacun a remarqué que lorsque l’on répand de légères gouttes d’eau sur un fer rouge, cette eau se réduit en petites boules et sautille sur le fer, c’est ce qu’on appelle l’eau à l’état sphéroïdal, et l’on dit qu’un corps est à l’état sphéroïdal lorsqu’il présente un phénomène analogue. Cet état est une quatrième modification de la matière, spécialement étudiée par M. Boutigny, d’Évreux, qui a publié un volume plein de riches aperçus et de conséquences fécondes sur cette nouvelle branche de la science.

Si dans une chaudière, par exemple, on fait passer de l’eau à l’état sphéroïdal, et si l’on en verse tout à coup quelques grammes de plus, l’eau s’étale dans la chaudière, et s’évapore presque instantanément ; ou bien si, au lieu de verser de l’eau, on éteint le feu, la chaudière se refroidit, elle perd la force répulsive, l’eau revient à l’état liquide ordinaire, et s’évapore en faisant explosion. Telle est la cause probable du plus grand nombre d’explosions des chaudières à vapeur.

Dans l’état sphéroïdal, on peut donc produire des explosions à volonté, de deux manières : en établissant le contact entre les sphéroïdes et les parois de la chaudière, par l’adjonction subite de quelques grammes d’eau, ou en refroidissant la chaudière par la cessation du feu.

Dans les deux cas, les sphéroïdes mouillent les parois de la chaudière, et l’équilibre de chaleur reparaît.

D’après ces phénomènes, si l’on admet, avec la plupart des géologues, que la masse du globe est encore incandescente, on peut également supposer que cette masse incandescente existe à l’état sphéroïdal, puisque tous les corps sont susceptibles de prendre cet état lorsqu’ils sont soumis à une haute température.

La lune ou le soleil, en attirant les sphéroïdes incandescents, peuvent déterminer le contact de leurs noyaux avec les parois internes de l’écorce solide du globe, rétablir ainsi l’équilibre de chaleur et déterminer l’explosion qui produit les tremblements de terre et les volcans.