Histoire des Météores/Chapitre 22


chapitre xxii.
les volcans.

Ile Vulcanie. — Phénomènes qui annoncent et accompagnent les volcans. — Salses. — Situation des foyers des volcans. — Causes des éruptions volcaniques. Fumée, cendres et laves lancées par les volcans. — Le Vésuve, mort de Pline, destruction de Pompéï, d’Herculanum et de Stabie. — Phénomènes curieux produits par l’Etna, le Stromboli, l’Hécla et le Grand-Brûlé. — Éruptions de 1812 et de 1860. — Filaments de verre lancés sur les lieux environnants. — La place Candide à l’île de la Réunion — Description des principaux phénomènes qui ont accompagné l’éruption du 19 mars 1860. — Vitesse des laves incandescentes. — Répartition des volcans. — Montagnes embrasées présentant des phénomènes analogues à ceux des volcans. — Exemples curieux. — Volcans sous-marins. — Formation des îles. — Réapparition de l’île Ferdinandea.

I.

Anciennement on nommait Vulcanie une des îles Éoliennes, près de la Sicile. Cette île est couverte de rochers dont le sommet vomissait des tourbillons de flamme et de fumée. C’est là que les poètes ont placé la demeure ordinaire de Vulcain, dont elle a pris le nom, car on l’appelle encore aujourd’hui Volcano, d’où est venu le nom de volcan appliqué à toutes les montagnes qui jettent du feu.

Les éruptions volcaniques s’annoncent ordinairement par des bruits souterrains et par l’apparition de la fumée qui sort du cratère ; peu à peu ces bruits redoublent, la terre tremble, la fumée s’épaissit, s’élève en colonne, et sa partie supérieure forme une cime touffue et épanouie ou se disperse dans les airs en épais nuages qui couvrent de ténèbres toute la contrée d’alentour.

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Fig. 76. — Volcano et volcanello.

Bientôt ces colonnes et ces nuages sont traversés par des sables embrasés et des matières incandescentes, qui sortent du volcan avec explosion, s’élèvent rapidement dans les airs à de grandes hauteurs, et retombent ensuite sous la forme d’une pluie de cendres ou de pierres.

C’est alors qu’au milieu de ces convulsions s’échappent des torrents d’un liquide rouge de feu, qui sillonnent les flancs de la montagne, surmontent tous les obstacles, renversent toutes les barrières, et ne s’arrêtent que lorsque le refroidissement des matières leur a fait perdre leur fluidité.

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Fig. 77. — Éruption vaseuse.

Il existe aussi des volcans nommés salses, dont les éruptions sont constamment vaseuses, quoique précédées d’ailleurs des mêmes phénomènes que présentent les autres volcans.

II.

Il résulte des connaissances acquises jusqu’à ce jour que les foyers des volcans doivent être situés à de grandes profondeurs au-dessous de toutes les masses minérales connues ; cela est indiqué par la position immédiate de plusieurs cratères sur les roches les plus anciennes, et par les fragments de ces mêmes roches qui sont souvent rejetés par les éruptions. D’ailleurs les produits des éruptions sont composés de substances qui entrent toutes dans la composition des roches inférieures.

On admet généralement que la cause des éruptions volcaniques est le grand phénomène général du refroidissement du globe, dont la croûte solide pèse sur la matière en fusion qui se trouve au-dessous d’elle et la force à s’échapper par les ouvertures volcaniques. L’arrivée de l’eau de la mer dans les cavités où se trouve la lave, l’accumulation des feux souterrains sur certains points, etc., concourent à la production de ces grands phénomènes.

Il est très important de remarquer, pour l’explication des phénomènes et de la théorie de notre globe, que les matières lancées par les bouches volcaniques sont sensiblement de même nature, de même composition.

La fumée est en grande partie composée de vapeurs aqueuses, chargées de gaz sulfureux, d’hydrogène, d’acide carbonique et d’une certaine quantité d’azote. Elle détruit la végétation des contrées sur lesquelles elle passe.

Les cendres sont pulvérulentes, grises et très fines ; c’est la matière des laves dans un état de division extrême ; elles font pâte avec l’eau, prennent une certaine consistance et donnent ce que l’on appelle le tuf volcanique.

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Fig. 78. — Éruption vaseuse.

Lorsqu’elles sont emportées dans l’air par des courants de gaz, elles forment d’épais nuages qui obscurcissent le ciel. En 1794, à l’époque d’une éruption du Vésuve, on ne pouvait marcher en plein jour sans un flambeau à la main, à quatre lieues de distance.

En 472, les cendres de ce volcan allèrent tomber jusqu’à Constantinople, à deux cent cinquante lieues.

Dans l’intérieur du cratère, la lave est à l’état de fusion. En 1783, on a pu voir dans le cratère du Vésuve une matière fondue bouillonnant continuellement avec violence, de l’intérieur de laquelle montaient de gros jets s’élevant jusqu’à dix ou douze mètres de hauteur.

Dans le Stromboli, la lave remplit souvent le cratère ; elle présente alors l’aspect du bronze fondu ; elle s’abaisse et s’élève par oscillations, dont les plus grandes ne dépassent pas dix mètres ; en montant, la surface se tuméfie ; il s’y forme de grosses bulles qui détonent fortement en crevant et donnent naissance à un jet de matière fondue. La lave descend en silence, mais elle monte avec un bruit semblable à celui d’un liquide qui s’extravase par une ouverture.

Spallanzani descendit dans le cratère de l’Etna en 1788 ; il vit au fond la lave en fusion bouillonnant légèrement ; elle montait et descendait ; les pierres que l’on y jetait frappaient comme si elles fussent tombées sur de la pâte.

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Cratère du Krabla.

III.

Les volcans peuvent être rangés en deux classes : les volcans centraux et les chaînes volcaniques.

Les volcans centraux forment le centre d’un grand nombre d’éruptions qui ont eu lieu autour d’eux dans tous les sens, d’une manière régulière.

Les volcans qui forment les chaînes volcaniques se trouvent le plus souvent à peu de distance les uns des autres, dans une même direction ; on en compte quelque-fois vingt, trente et peut-être un plus grand nombre.

En Europe il n’existe qu’un petit nombre de volcans brûlants, dont voici les principaux :

L’Etna, qui s’élève sur les côtes de la Sicile jusqu’à une hauteur de 4 300 mètres.

Les anciens le regardaient comme une des plus hautes montagnes de la terre ; il est cité par Pindare, qui vivait en l’an 449 avant Jésus-Christ, comme un volcan enflammé ; ses éruptions se perdent dans la nuit des temps les plus reculés ; l’une des plus importantes est celle de 1669, qui ravagea Catane, et donna naissance au Monte Rosso, dont la base a plus de quarante lieues de circonférence.

De grandes éruptions volcaniques, accompagnées de tremblements de terre, ont répandu la désolation en Islande. M. le ministre de l’instruction publique a adressé à l’Académie des sciences un important document sur ce sujet. Dans la nuit du 28 au 29 mars 1875, il était tombé au Seydisfiord de la neige en même temps qu’un peu de cendres. Vers neuf heures du matin le ciel s’obscurcit complètement au point que l’on aurait pu se croire dans une des nuits les plus obscures de l’automne ; il tomba alors une quantité considérable de neige et de cendres jusque vers midi, heure à laquelle le soleil commença à s’éclaircir ; sur plusieurs points la couche de cendres a atteint de 20 à 25 centimètres d’épaisseur. Les habitants des districts les plus éprouvés ont fait évacuer tous leurs chevaux et leurs moutons sur les contrées méridionales de l’île qui ont été épargnées par le fléau.

Cependant, on craint que de graves maladies ne viennent à se déclarer parmi les moutons, les chevaux et les bœufs, par suite de la quantité de cendres volcaniques qu’ils absorbent avec les herbages : on assure qu’une grande partie des habitants de Fljotsdal et de Fellna, ainsi que ceux du nord de Jokuldal, sont dans l’intention d’émigrer en Amérique ; car il ne paraît pas possible de faire produire la terre dans ces contrées, pendant un certain nombre d’années. Il n’y a d’espoir que dans des pluies abondantes et durables, qui auraient pour résultat de débarrasser le sol de la plus grande partie des cendres qui le couvrent. Les habitants de toutes les contrées qui ont souffert seront nécessairement dans l’obligation de vendre ou d’abattre leurs bestiaux, les marchands du pays ne veulent ni ne peuvent acheter une si grande quantité de bétail, et il parait absolument nécessaire qu’on fasse venir, au mois de septembre, à Bernfiord, Eskefiord, Seydisfiord, et même Vopnafiord, si cela est possible, quelques vapeurs qui achèteraient les moutons, les chevaux et les bœufs que les paysans sont obligés de vendre ; ce serait le seul moyen de procurer à ceux-ci l’argent nécessaire pour acheter plus tard d’autres bestiaux et reprendre leur industrie[1].

M. Daubrée a présenté à l’Académie un échantillon de poussière grise extrêmement fine, tombée avec la neige en Suède et en Norvège, provenant des éruptions d’Islande. Au moyen du microscope on y reconnaît des grains fragmentaires et transparents, les uns incolores, les autres plus ou moins colorés en jaune brunâtre. Ce sont des fragments de ponce bien caractérisés ; il est peu de grains qui atteignent deux dixièmes de millimètre dans leur plus grande dimension ; beaucoup n’ont que deux centièmes à trois centièmes de millimètre.

M. Daubrée rappelle que de nombreux exemples témoignent du transport dans l’atmosphère, jusqu’à de grandes distances, de cendres volcaniques, de sables et de poussières diverses.

La cendre de l’incendie de la ville de Chicago est arrivée aux Açores le quatrième jour après le commencement de la catastrophe ; en même temps, on avait senti une odeur empyreumatique qui avait fait dire aux Açoriens que quelques grandes forêts brûlaient probablement sur le continent américain. Le célèbre brouillard sec qui, en 1783, couvrit pendant trois mois presque toute l’Europe, après avoir d’abord paru à Copenhague, où il persista cent vingt-six jours, avait pour cause une éruption de l’Islande ainsi qu’on l’apprit plus tard. En septembre 1845, un transport de même origine, mais beaucoup moins considérable, fut constaté aux îles Shetland et aux Orcades. M. Descloizeaux a observé lui-même cette poussière aux Orcades en revenant d’Islande ; on voyait sur les navires et sur la mer une poussière rouge que l’on avait d’abord prise pour de la cendre de tourbe[2].

IV.

Le Vésuve, pris dans son ensemble, offre une masse conique, isolée, s’élevant, au milieu d’une vaste plaine, à 1 200 mètres au-dessus de la mer de Naples. Il s’est éteint et rallumé à plusieurs reprises.

Vitruve et Diodore de Sicile, qui écrivaient du temps d’Auguste, disent, d’après les témoignages historiques, que le Vésuve avait anciennement vomi des feux comme l’Etna.

Ce volcan se rouvrit l’an 79 après Jésus-Christ, le 24 août. Cette éruption ensevelit les villes d’Herculanum, de Pompéi et de Stabie. On sait que Pline le naturaliste périt victime de la vive curiosité que cet imposant phénomène lui avait inspirée.

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Fig. 80. — Mort de Pline.

Pline le jeune écrivant à Tacite, sur ce sujet émouvant, s’exprime ainsi : « … Cependant, de plusieurs endroits du Vésuve on voyait briller de larges flammes et un vaste embrasement, dont les ténèbres augmentaient l’éclat. Pour calmer la frayeur de ses hôtes, mon oncle leur disait que c’étaient des maisons de campagne abandonnées au feu par les paysans effrayés. Ensuite il se livra au repos et dormit d’un profond sommeil ; car on entendait de la porte le bruit de sa respiration, que sa corpulence rendait forte et retentissante. Cependant la cour par où l’on entrait dans son appartement commençait à s’encombrer tellement de cendres et de pierres, que s’il y fût resté plus longtemps il lui eût été impossible de sortir. On l’éveille. Il sort, et va rejoindre Pomponianus et les autres qui avaient veillé. Ils tiennent conseil et délibèrent s’ils se renfermeront dans la maison, ou s’ils erreront dans la campagne, car les maisons étaient tellement ébranlées par les effroyables tremblements de terre qui se succédaient qu’elles semblaient arrachées de leurs fondements, poussées dans tous les sens, puis ramenées à leur place. D’un autre côté, on avait à craindre, hors de la ville, la chute des pierres, quoiqu’elles fussent légères et minées par le feu. De ces périls on choisit le dernier … Ils attachent donc avec des toiles des oreillers sur leurs têtes ; c’était une sorte d’abri contre les pierres qui tombaient.

« Le jour recommençait ailleurs, mais autour d’eux régnait toujours la nuit la plus épaisse et la plus sombre, sillonnée cependant par des lueurs et des feux de toute espèce. On voulut s’approcher du rivage pour examiner si la mer permettait quelque tentative : mais on la trouva toujours orageuse et contraire. Là, mon oncle se coucha sur un drap étendu, demanda de l’eau froide et en but deux fois. Bientôt des flammes et une odeur de soufre qui en annonçait l’approche mirent tout le monde en fuite et forcèrent mon oncle à se lever. Il se lève, appuyé sur deux jeunes esclaves, et au même instant il tombe mort[3]. »

On trouve dans le bel ouvrage de M. de Lagrèze des détails du plus vif intérêt sur ces événements si grandioses et si tragiques ; nous lui empruntons deux gravures : la mort de Pline et Pompéi à vol d’oiseau[4].

Le Vésuve resta enflammé pendant un millier d’années ; plus tard il parut s’être complètement éteint ; un taillis et de petits lacs se formèrent dans l’intérieur du cratère.

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Fig. 81. — Pompéi à vol d’oiseau (Restauration).

V.

Dans un travail des plus intéressants et qui résume parfaitement une grande partie du drame effrayant qui nous occupe, M. Victor Fournel s’exprime ainsi :

« Le seul témoignage complet et authentique qui reste de l’éruption du Vésuve en 79 est la lettre de Pline le jeune, dont M. Beulé relate et discute tous les renseignements. Il est bien fâcheux qu’en ramassant le corps de Pline l’ancien on n’ait pas songé à recueillir les tablettes sur lesquelles il avait inscrit ses observations : sans doute les explications scientifiques de l’illustre naturaliste eussent été fort sujettes à caution, mais quel document précieux n’auraient pas fourni à l’historien ses observations matérielles !

« En déterminant, autant que possible, les dates exactes et les caractères particuliers des diverses phases de l’éruption, M. Beulé établit que le principal agent mortel fut, non la pluie de cendres, mais l’émission des gaz acides sulfureux ou carbonique, émanés de ces coulées de laves et de pierres ou des fissures du sol. C’est la seule manière d’expliquer la mort de Pline l’ancien, qui périt en voulant se coucher à terre ; la seule aussi d’expliquer comment un si grand nombre de Pompéiens, en dehors de ceux qui avaient péri victimes du tremblement de terre et écrasés sous les ruines, ou qui ont été murés vifs dans leurs retraites par les déjections volcaniques, sont tombés foudroyés sur tous les chemins. Les pierres ponces lancées par le volcan étaient poreuses et légères : on pouvait s’en garantir assez facilement, ainsi que des cendres, en se couvrant la tête d’un voile et d’oreillers. L’ensevelissement de Pompéi n’a pas été d’ailleurs si rapide et si complet qu’il pût, comme on le croit vulgairement, surprendre chacun à son travail ou à son plaisir, sans lui laisser le loisir de la fuite.

« Pompéi ne fut alors qu’à demi enterrée, sous une couche d’environ quatre mètres de pierres ponces, recouverte d’un mètre de cendres. Les étages supérieurs dépassaient le niveau ; mais les survivants, au lieu de déblayer leur ville, ne songèrent qu’à la fouiller. Les maisons de Pompéi portent de nombreuses traces de ces fouilles, qui les ont souvent dépouillées de tout ce qu’elles contenaient de précieux. Plus tard, lorsqu’une Pompéi nouvelle, plus humble et plus pauvre, s’éleva sur un territoire voisin, que possédait le municipe et qu’avait épargné l’éruption, les Pompéiens se servirent de leur ancienne ville comme d’une carrière, où ils allaient prendre tous les matériaux dont ils avaient besoin. Elle ne fut complètement enterrée que par des éruptions postérieures. Puis l’herbe et l’oubli poussèrent sur son emplacement, comme sur une tombe, jusqu’en 1748, où les découvertes d’un paysan amenèrent enfin le commencement des fouilles, mais sans que l’ingénieur chargé de cette tâche, pas plus que ses contemporains, se doutassent alors qu’il s’agissait de Pompéi.

« On sait le résultat merveilleux qu’elles ont donné : il eût été plus complet encore sans les causes que nous venons de dire. Pompéi, d’ailleurs, était surtout une ville de commerce et de plaisir ; c’était aussi une ville nouvelle, car elle avait été renversée seize ans auparavant par un tremblement de terre, précurseur de l’effroyable convulsion qui allait anéantir la cité rapidement reconstruite. M. Beulé estime que toutes les découvertes importantes y ont été faites, car les parties déblayées comprennent les bains, le forum, les théâtres et les monuments. Il croit donc qu’il serait urgent de transporter désormais à Herculanum le principal effort des explorations. »

VI.

L’éruption la plus mémorable qui ait eu lieu ensuite s’est faite en 1822, du 24 au 28 octobre. Pendant les douze jours suivants elle ne fut pas interrompue, sans avoir toutefois la violence des quatre premières journées. Les détonations à l’intérieur du volcan furent si fortes, que par le seul effet des vibrations de l’air les plafonds des salles se crevassèrent dans le palais de Portici. L’atmosphère des villages voisins était complètement remplie de cendres, et vers le milieu du jour toute la contrée resta plongée plusieurs heures dans l’obscurité la plus profonde ; on allait dans les rues avec des lanternes.

Le Vésuve a lancé des pierres cubant environ un mètre à 1 200 mètres de hauteur au-dessus du cratère, hauteur égale à celle de la montagne. On dit que le Cotopaxi a porté à trois lieues une pierre d’environ cent mètres cubes.

Ces régions fécondes en prodiges sont dignes de la curiosité des voyageurs, surtout de ceux qui aiment les terribles beautés. Aussi me suis-je empressé de faire l’ascension du Vésuve à mon passage à Naples, le 30 avril 1865, et de voir par moi-même toutes les particularités de ce célèbre volcan.

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Fig 82. — Cratères du Vésuve.

Je pris un excellent guide à Portici ; il attira mon attention sur les choses les plus remarquables ; il me fit avancer près d’une large galerie de laquelle sortait une fumée chaude et sulfureuse : en prêtant l’oreille à son ouverture, on entendait la lave bouillonner au fond des abîmes avec un bruit vaste et effrayant semblable à des tonnerres continus.

Le Vésuve avait donné le signal d’une nouvelle guerre, et, quoique déjà un peu apaisé, il vomissait encore plusieurs fois par minute des flammes, des laves embrasées, et lançait vers le ciel les éclairs de sa bouche retentissante, comme des décharges répétées de grosses pièces d’artillerie.

À peine étions-nous à l’abri des projectiles sur les bords du cirque ; cependant nous nous y assîmes pour déjeuner. Mon guide fit cuire des œufs sous la cendre brûlante, et des Napolitains complaisants vinrent nous offrir du vin de Lacryma-Christi qui avait pris naissance sur les flancs mêmes de la montagne.

Les îles Éoliennes ou de Lipari sont remarquables par les masses de matières gazeuses ou de vapeurs qu’elles vomissent dans l’atmosphère. Le Stromboli, volcan central du groupe, est un cône d’une forme très régulière et bien déterminée, que les navigateurs ont surnommé depuis longtemps le phare de la Méditerranée. Ce volcan jette continuellement des flammes, mais avec cette particularité singulière que, depuis deux mille ans, il n’a pas fait d’éruption proprement dite[5].

VII.

On ne connaît pas de volcan proprement dit situé sur le continent africain, mais les îles rangées dans sa dépendance en renferment un grand nombre, dont les principaux sont :

El Pico, dans l’île del Pico, du groupe des Açores ;

Le Fuego, dans l’île du même nom, appartenant à l’archipel du cap Vert ;

Le pic de Teyde ou de Ténériffe. Avec quelle émotion j’ai contemplé ce mont superbe, couronné de sombres vapeurs, s’élevant du sein des mers avec la majesté d’une reine en deuil ! lui dont l’histoire avait captivé mon enfance, et que j’entrevoyais dans mes rêves bien longtemps avant qu’il se présentât à ma vue !

Le Grand-Brûlé, dans l’île de la Réunion. On l’aperçoit à trente lieues du sein des flots ; son sommet est presque toujours couronné de sombres nuages, comme celui du pic de Ténériffe ; le point culminant de l’île, le Piton des Neiges, a 3 069 mètres au-dessus du niveau de la mer ; le Piton de Fournaise, volcan en activité, a 2 200 mètres.

VIII.

J’ai présenté en 1862, à l’Académie des sciences, un tableau marquant les différents âges de ce volcan et l’aspect qu’il présente depuis la fameuse éruption de 1860, à laquelle j’ai assisté. J’ai fait accompagner ce tableau d’un texte qui donne les détails scientifiques des phénomènes les plus intéressants qui se sont manifestés dans cette dernière crise.

En voici un résumé succinct :

L’éruption qui s’est produite à la Réunion le 27 février 1812 donna lieu à trois courants de laves, qui s’ouvrirent un passage dans le haut de la montagne, un peu au-dessous du véritable cratère. L’un de ces courants n’atteignit la mer que le 9 mars. Quelque temps après l’explosion, il tomba sur un grand nombre de points de l’île une pluie composée de cendres noirâtres et de longs fils de verre flexibles, semblables à des cheveux d’or. Hamilton dit avoir trouvé de semblables filaments vitreux, mêlés aux cendres dont l’atmosphère de Naples était obscurcie durant l’éruption du Vésuve de 1779.

L’éruption de mars 1860 a lancé, comme en 1812, des filaments de verre sur les lieux qui l’environnaient ; et pendant plusieurs nuits on remarquait, de Saint-Denis, en regardant du côté du Grand-Brûlé, un horizon d’un rouge sombre, semblable à celui produit par un vaste incendie. Les promeneurs qui allaient respirer l’air frais du soir sur le rivage du côté de la place Candide ont pu parfaitement observer ce phénomène, qui paraissait plus intense encore lorsque des nuages, faisant l’office de vastes écrans, réfléchissaient la lumière.

La place Candide est dans une situation délicieuse, au bord de la mer. Qu’il fait bon, le soir, sur cette place, toujours émaillée de verts gazons, où l’on va prendre un bain d’air qui pénètre dans tous les pores, à travers les vêtements de toile blanche du promeneur ! C’est là aussi que se trouve le cirque où vont se distraire les élégantes créoles, et où ont lieu le dimanche les danses pittoresques des nègres.

À quelque distance se trouve le cimetière, que battent les flots jour et nuit, et qu’ombrage une allée de filaos, arbre le plus gracieux du monde, et qui rappelle le sapin et le saule-pleureur ; ses feuilles longues, pressées, cylindriques et fines comme des cheveux, penchent vers la terre, et la brise qui les fouette chante mélodieusement d’une voix qu’on recherche toujours dès qu’on l’a entendue une fois.

Ce cimetière est une espèce de miniature des champs de repos de toutes les nations ; il y a en effet des monuments de tous les ordres, de tous les styles, des inscriptions dans toutes les langues. Il est difficile de retenir quelques larmes en lisant des épitaphes telles que celle-ci : « Ici repose un tel … Sa mère le pleure à travers l’Océan. » Il est impossible de dire, sur ce point marqué au milieu de la mer des Indes, l’impression que font ces tombeaux qui recèlent les derniers restes de ceux qui appartiennent à notre patrie, et qui sont nés sur cette terre éloignée et chérie où respirent tant d’êtres qui nous sont chers. C’est de ces lieux qu’on allait admirer le superbe phénomène que présentait le volcan en activité.

IX.

Notre ami M. Hugoulin s’est immédiatement transporté au point de l’éruption, et a pu constater les faits les plus intéressants ; nous le suivrons dans le résumé suivant :

Le 19 mars 1860, à huit heures et demie du soir, un roulement sourd, mais fort bruyant, s’est fait entendre dans toutes les localités voisines du Grand-Brûlé. Ce bruit était partout comparable à celui que ferait une charrette pesamment chargée d’objets de fer. C’est là l’impression commune qu’ont éprouvée dès l’abord tous les observateurs. Ce bruit produisait une certaine vibration du sol ; il n’y avait pas tremblement de terre proprement dit, mais la trépidation était assez forte pour faire osciller les meubles et les ustensiles.

Une épaisse colonne de fumée grisâtre s’est élancée perpendiculairement dans l’espace, du sommet de la montagne du volcan, dans la partie voisine du Piton de Crac. Cette colonne paraissait avoir plus de 100 mètres à la base ; elle a été en s’agrandissant à son sommet, de manière à former un nuage épais, qui s’est étendu en deux sens presque opposés, donnant ainsi naissance à deux nuages distincts. L’un a pris la direction nord-est, vers le bourg de Sainte-Rose ; il a empêché les observateurs de cette localité d’apercevoir l’autre nuage, qui a marché dans la direction sud-est, vers Saint-Philippe.

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Fig. 83. — Explosion volcanique.

Toute la masse de la colonne était illuminée par une quantité considérable de points en vive ignition, qui éclataient ensuite en mille gerbes resplendissantes, comme un bouquet de feu d’artifice. Des masses énormes de roches incandescentes la sillonnaient aussi et éclataient ensuite, avec un bruit semblable à des détonations de mousqueterie, en fragments lumineux.

Ce phénomène n’a duré que quelques instants, l’obscurité l’a remplacé ; mais les deux nuages formés par l’éruption ont continué leur route en deux sens opposés avec la force d’impulsion première qui leur avait été sans doute communiquée par l’explosion volcanique, car le calme le plus parfait régnait dans l’atmosphère. Ces deux nuages ont fini par se dissoudre en une pluie de cendres qui a couvert toutes les localités environnantes, à plus de sept lieues de rayon du centre volcanique. La cendre provenant du nuage qui s’est dirigé vers Saint-Philippe est grise, elle est aussi fine que la farine de blé. Celle de Sainte-Rose est grenue comme de la poudre de chasse, et ressemble assez au sable de la rivière de l’Est ; elle en diffère en ce qu’elle n’a pas, comme celui-ci, des fragments cristallins et brillants. Le sol a été partout jonché de ces cendres, les plantes en ont été entièrement couvertes, et cette pluie a été générale, depuis l’extrémité sud de la commune de Saint-Philippe jusqu’à quelques kilomètres de la ville de Saint-Benoît. À 16 milles en mer, le trois-mâts la Marie-Élisa, qui venait au mouillage de Sainte-Rose, et dont le capitaine a été l’un des observateurs favorisés, a eu son pont entièrement couvert de cendres.

La plupart des familles ont évacué leur case à la hâte, emportant leurs objets les plus précieux. Une heure après l’éruption, toute la nature avait repris son calme habituel, et l’on n’apercevait plus que la lueur que répand le volcan depuis longtemps.

Les laves incandescentes varient beaucoup de vitesse : celle du volcan de la Réunion a employé dix jours entiers pour franchir, sur un terrain incliné, la petite distance du cratère à la mer. M. de Buch a vu, en 1805, un torrent de laves sortir du sommet du Vésuve et atteindre le bord de la mer à 7 000 mètres du point de départ en trois heures. Les laves de l’Etna emploient, dans les terrains plats de la Sicile, des journées entières pour s’avancer de quelques mètres. La couche superficielle est quelquefois figée et en repos, tandis que la masse centrale incandescente et fluide coule encore.

X.

Il existe une cinquantaine de volcans en Amérique ; les plus remarquables sont ceux de Jorrullo de Guatemala, qui a 4 000 mètres de hauteur ; de Pichincha, élevé de près de 5 000 mètres ; de Cotopaxi, qui s’élève à 5 750 mètres, et celui de l’Antisana, qui en atteint 6 000.

L’Asie et l’Océanie présentent un grand nombre de volcans en activité.

On compte 205 volcans brûlants ; 107 sont situés dans les îles, et 98 dans les continents, à proximité des côtes.

Cette position des volcans en activité dans le voisinage de la mer, quoique étant un fait déjà assez remarquable par lui-même, le devient encore davantage lorsque l’on considère les phénomènes qui ont eu lieu à Santorin, aux Açores, sur les côtes d’Islande, lesquels ne doivent laisser aucun doute sur l’existence des volcans sous-marins.

Un nouvel îlot volcanique s’est produit en 1866 dans l’intérieur du vaste cratère qui constitue la rade de Santorin (fig. 78). M. Lenormant a fait remarquer que ce nouvel îlot se trouve précisément à la place où, suivant Cassiodore, Georges le Syncelle et Pline, on vit naître en l’an 19 de notre ère, à la suite d’un tremblement de terre, une petite île qui fut nommée « la Divine » et qui disparut au bout de quelque temps, mais pour reparaître au milieu des mêmes circonstances, et encore pour peu de mois, au printemps de l’an 60. Depuis cette époque elle ne semble pas s’être montrée de nouveau, mais les environs du point où elle vient de revenir au jour étaient demeurés le théâtre d’une action volcanique permanente, qui paraît avoir pris dans les dernières années une intensité toute particulière.

Une note de M. Gorceix, à l’Académie des sciences, résume les phénomènes dont le volcan de Santorin a été le siège. Après cinq ans d’activité, ce volcan est de nouveau rentré dans une période de repos, dont, depuis un siècle et demi, il venait de sortir en 1866 pour la première fois.

Au mois d’octobre 1871, il ne se produisait déjà plus d’éruptions ; le sommet du cratère, recouvert de gros blocs de lave, présente le même aspect que celui de 1707. Quelques fumées s’en échappent encore, mais elles sont presque complètement de vapeur d’eau venant se condenser au milieu des cendres qui couvrent le cône. Cependant, en quelques points, l’activité volcanique se manifeste toujours, mais légèrement. L’éruption paraît donc être entrée dans sa dernière phase[6].

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Fig. 84. — Volcans de Santorin.

XI.

La terre comptait beaucoup de volcans qui se sont éteints, et dont l’existence n’est prouvée que par les traces de leurs dévastations. Peut-être aucun pays n’en présente-t-il plus que la France, et n’est-il plus intéressant à étudier sous ce rapport. Plusieurs de nos départements du centre sont couverts de laves vomies par ces volcans, dont l’origine est antérieure aux temps historiques.

Il existe, surtout dans l’Auvergne, des montagnes d’où sortaient jadis des torrents de matières liquéfiées.

Ce pays présente de toutes parts d’anciens volcans et des matières rejetées qui ont revêtu les formes les plus singulières. Trois chaînes de montagnes, les monts Dôme, Dore, et Cantal, sont volcaniques. Si l’on comptait toutes celles qui paraissent avoir jeté autrefois des feux ou des laves ou qui ont été volcanisées, on en trouverait au moins cent cinquante.

Les volcans de France étaient trop nombreux pour avoir l’énergie de l’Etna ou du Vésuve, qui sont isolés ; aucune des montagnes de France n’a jeté plus d’une seule coulée de laves ; au mont Dore et au Cantal les coulées ont été si peu considérables, qu’elles n’ont pas même atteint le pied des montagnes. Serait-ce la retraite des eaux qui aurait fait cesser les éruptions ? On l’ignore. La fumée et les vapeurs méphitiques qui s’exhalent aujourd’hui encore de quelques anciens volcans, surtout dans les temps humides, font voir qu’il reste toujours quelque aliment dans le foyer de ces anciennes fournaises ; c’est ce que prouvent également les sources chaudes qui jaillissent en Auvergne, au milieu des montagnes volcanisées.

Lorsque les siècles ont passé sur les éruptions volcaniques, les pays volcanisés offrent les spectacles les plus singuliers et les plus attachants que l’on puisse imaginer. Les chaînes et les plateaux de laves durcies, les coulées dont on peut suivre l’ancienne direction, depuis les bouches du cratère jusqu’au bas des montagnes, les assemblages bizarres de piliers et de prismes qui se déploient majestueusement en superbes colonnades sur le bord des rivières, ou qui étonnent la vue par les positions hardies qu’ils affectent sur les pentes des montagnes ; les rochers calcinés sur place par l’ardeur des feux volcaniques, les pavés naturels, qu’on appelle ailleurs des pavés de géants, enfin les boules énormes qu’on voit disposées dans quelques contrées ; toutes ces productions étranges sont autant de monuments qui rappellent les volcans et les effets des feux souterrains.

M. Desmarets a publié des cartes sur lesquelles il a tracé la marche de chacun d’eux et a marqué la limite où ils se sont arrêtés. Il fixe trois époques à ces anciens volcans ; les plus modernes ressemblent à ceux qui sont enflammés, hors le feu, qu’ils ne vomissent plus. Leur cratère est distinct, bordé de scories ; les laves qu’ils ont jetées forment des courants continus et moulés sur les inégalités du terrain.

Dans ceux de l’époque moyenne, le cratère commence à s’effacer, les scories sont devenues pulvérulentes, les eaux ont creusé de profonds vallons dans les laves, et celles-ci se trouvent souvent par là suspendues au sommet des collines.

Enfin, les plus anciens de tous n’ont laissé ni cratère ni scories, et leurs laves sont recouvertes de couches nombreuses de pierres ou bien elles y sont mêlées.

XII.

Plusieurs montagnes embrasées présentent quelquefois des phénomènes analogues à ceux des volcans, lors même qu’elles n’ont aucun rapport avec eux. Des montagnes, composées de houille ou d’autres matières combustibles auxquelles le feu a été communiqué, se consument lentement et ne présentent ni laves ni cratère. Voici un exemple de ce genre, qui se trouve dans le département de l’Aveyron :

Pendant longtemps, dit un ingénieur du département, on a regardé cet incendie comme un événement malheureux qui consumait la houille et bouleversait le sol ; mais ensuite parmi les débris on a remarqué des masses riches en sulfate d’alumine et en alun tout formé : alors on a élevé une usine ; une exploitation florissante s’est établie dans des lieux qui ne présentaient que la triste image de la dévastation, le silence et la stérilité ; on a arraché les produits du feu, et on a reconnu que l’incendie de la houille procurait une source inépuisable de richesses, et l’aliment d’une branche importante d’industrie dans un pays qui était dépourvu auparavant de toute espèce de manufacture.

L’embrasement des houillères, qui s’étendent sous les deux tiers du département de l’Aveyron, donne une si grande abondance d’alun que toute la France pourrait en être pourvue. Ces houillères sont recouvertes et soutenues par un schiste argileux et tendre rempli de pyrites de fer.

L’humidité qui pénètre à travers ce schiste jusqu’au charbon de terre, cause quelquefois une fermentation qui finit par un incendie.

Le soufre sublimé provenant des vapeurs sulfureuses et de divers gaz, qui se développent dans l’embrasement, vient couvrir les parois des fentes et des gerçures ; les acides agissent sur les rochers qui touchent aux bancs de houille, et les décomposent ; il se forme des cristaux alumineux ; la silice, le feldspath, etc., subissent une dernière fusion, et l’on voit naître des émaux, des morceaux de fer, des espèces de porcelaine, enfin des matières fondues et colorées des plus belles teintes.

C’est dans le canton d’Aubin qu’il va le plus d’incendies souterrains et le plus d’alun. Deux montagnes, celles de Fontaynes et de Buègne, y sont surtout en proie au feu dévastateur.

La première a environ cent trente mètres de hauteur. À mi-côte, on voit une grande crevasse, de forme elliptique, qui renferme dix-huit petits cratères groupés sur trois points. Pendant le jour, le feu n’est pas visible ; mais dans l’obscurité de la nuit tout le gouffre paraît être en flammes, spectacle effrayant pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec ce phénomène. En approchant de ce brasier naturel, on sent la terre résonner sous ses pas. Si, bravant la fumée et la forte chaleur qu’on éprouve à la plante des pieds, on s’avance jusqu’au-dessus des soupiraux, l’œil plonge dans des gouffres de braise ardente. Les bâtons qu’on y enfonce sont au bout de quelques minutes enflammés et souvent consumés. Lorsqu’on élargit l’orifice, la colonne de fumée grossit, et des aigrettes de feu s’élancent hors de la crevasse. Quoique l’incendie gagne déjà la partie supérieure de la montagne, en suivant le gisement de la houille, le sommet en est cependant cultivé ; il y a même, à cent pas de distance du foyer, un hameau dont les habitants sont élevés et familiarisés avec le danger. Ils vivent sans inquiétude, quoique le terrain au-dessous de leur jardin ait de profondes gerçures où la chaleur est si vive qu’on ne peut y enfoncer la main. Les caves et les rez-de-chaussée sont souvent remplis de fumée.

Cet embrasement dure depuis des siècles, mais en diminuant de force. André Thevet, écrivain du seizième siècle, dit que de son temps les flammes s’élançaient hors de la montagne toutes les fois qu’il pleuvait, ce qui n’arrive plus aujourd’hui ; mais on assure que ce phénomène a failli se renouveler par l’imprudence des propriétaires, qui, croyant parvenir à éteindre le feu en faisant conduire dans ces souterrains l’eau des ruisseaux, ne furent pas peu surpris d’en augmenter l’intensité, au point de produire des éruptions de pierres et de matières enflammées.

Les eaux qui coulent au pied de ces montagnes, participent en partie de la nature du terrain. Celles de Cranzac ont de douze à trente-cinq degrés de chaleur. Les sources de Fontaynes et de la Salle sont presque aussi chaudes, et fournissent des étuves naturelles, pourvu qu’on creuse un réservoir pour les recueillir. Quelques-unes de ces sources sont chargées d’alun ; d’autres sont imprégnées de cuivre.

XIII.

On a vu souvent des éruptions volcaniques se produire au milieu des eaux et donner naissance à des îles qui n’ont presque toujours eu qu’une courte existence.

Les îles peuvent être formées par le simple abaissement des eaux qui met à découvert le sommet des montagnes sous-marines, d’autres fois par l’effort des vagues qui coupent une langue de terre joignant une presqu’île au continent. L’Angleterre était jadis attachée au sol de la France : les courants qui venaient du nord-est entre l’Allemagne et l’Angleterre, et du sud-ouest entre la Bretagne et la chaîne des montagnes de Cornouaille, corrodaient continuellement de part et d’autre l’isthme qui réunissait l’Angleterre à la France et lui ont fait succéder le canal qui porte le nom de pas de Calais. Beaucoup d’autres îles passent pour avoir été jadis jointes au continent voisin : la Sicile à l’Italie, Sumatra à la pointe de Malacca, etc.

Des îles flottantes se font quelquefois remarquer sur les lacs, les marais ou les rivières. Parmi les plus célèbres en ce genre, on cite celles du Mississipi et celles du lac de Chelco au Mexique ; elles sont cultivées et produisent des arbres, des légumes et des fleurs. On visitait autrefois la Motte-Tremblante, aujourd’hui détruite, dans le lac Menteyer (Hautes-Alpes). On voit encore des îles flottantes dans les marais qui entourent Saint-Omer, et à Tivoli, en Italie, dans un petit lac voisin des thermes d’Agrippa.

Quelques îles ont été formées subitement par les volcans sous-marins ; mais, composées de matières incohérentes, elles ne peuvent généralement résister longtemps à l’action des flots et ne tardent pas à disparaître. En 1831 on vit s’élever de cette manière l’île Ferdinandea, près de Malte, qui, abîmée peu de temps après, reparut en 1834 pour disparaître de nouveau et reparaître en 1864.

XIV.

Les éruptions sous-marines qui donnent naissance à ces îles éphémères sont assez fréquentes. M. Adolphe Cousin, ancien capitaine du Regina Cœli, a donné la relation d’un phénomène curieux dont il a été témoin sur ce navire, qui m’a conduit dans la mer des Indes, et qui est devenu fameux par la révolte de plusieurs centaines de noirs à son bord ; on y remarque encore les coups de hache et les balles qui ont frappé les mâts et les vergues.

« Le 30 décembre 1856, à quatre heures du matin, disait-il dans une note envoyée à l’Académie des sciences, nous entendîmes un petit bruit sourd, assez semblable à celui d’un orage lointain. Ce bruit cessa et reprit. À quatre heures quinze minutes, nous éprouvâmes subitement de fortes secousses ; le navire se mit à trembler violemment, environ deux minutes ; la barre du gouvernail jouait dans les mains du timonier, sans qu’on pût la retenir ; les jambes flageolaient ; on distinguait à peine le son de la voix. Ces secousses étaient accompagnées d’un bruit assez fort, semblable à celui que produisent plusieurs feuilles de métal frappées l’une contre l’autre. »

Il faisait dans ce moment un temps superbe, petite brise du sud ; la mer était plate ; le navire filait quatre nœuds, avec les bonnettes des deux bords ; l’obscurité n’a pas permis de voir si l’eau de la mer éprouvait des bouillonnements ; un seau d’eau puisée le long du bord a fait reconnaître qu’elle n’avait point changé de température. Le navire était alors par 0° 10′ latitude sud, et 2° 35′ longitude ouest ; il avait un sillage constant de trois à quatre milles à l’heure.

De petites secousses se firent encore sentir jusqu’à huit heures du matin, accompagnées du même bruit sourd, mais de plus en plus éloigné ; le bruit cessa tout à fait vers quatre heures du soir.

Le capitaine du Godavery a fait, à la même heure et dans les mêmes parages, la même observation : « J’ai eu sous la ligne, dit-il, un tremblement de terre par 20 degrés ouest, qui dura environ dix minutes ; la mer belle, jolie brise, toutes voiles dehors ; le navire fut fortement secoué sans avoir aucune espèce d’avarie. Ce tremblement de terre eut lieu le 30 décembre 1836, à quatre heures du matin. »

L’observation de ce phénomène, éprouvé à la même heure et dans les mêmes circonstances atmosphériques, est très remarquable.

Lors de la découverte de l’île de Madère, les Portugais de Puerto-Santo racontaient comme une vérité constante, qu’au sud-ouest de l’île on voyait sans cesse des ténèbres impénétrables qui s’élevaient de la mer jusqu’au ciel, et qu’elles étaient accompagnées d’un bruit effrayant, qui venait de quelque cause inconnue.

Comme on n’osait encore s’éloigner de terre, faute d’astrolabe et d’autres instruments dont l’invention est postérieure, et qu’il était presque impossible, après avoir perdu de vue les côtes, d’y retourner sans un secours providentiel, cette profonde obscurité, attribuée à des causes inconnues, épouvantait les matelots et donnait lieu à toutes sortes de conjectures dignes des Mille et une Nuits.

Les phénomènes qui effrayaient ces parages n’étaient autre chose que des volcans sous-marins qui ont bouleversé ces mers à diverses époques.


  1. Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1875, 2e semestre.
  2. Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1873, 1er semestre.
  3. Traduction de Cabaret-Dupaty.
  4. Pompéi, les Catacombes, l’Alhambra, librairie de Firmin-Didot et Cie.
  5. Nous devons à M. J. A. Barral d’excellentes cartes des volcans et des montagnes. Peu de savants ont rendu autant de services à la météorologie naissante et à l’astronomie que M. Barral ; il a communiqué de nombreux et importants mémoires à l’Académie des sciences, que l’on retrouve en partie dans les œuvres d’Arago, qui ont été publiées d’après l’ordre de l’illustre académicien sous son habile direction ; nous y avons spécialement remarqué les observations météorologiques faites pendant ses voyages aéronautiques ; des mémoires sur les eaux de pluies, le magnétisme de rotation ; l’influence des taches solaires sur la température ; les tables des comètes, des hivers et des étés mémorables, des températures maxima et minima extrêmes, de la congélation des grands fleuves, etc., etc. ; mémoires incessamment reproduits, souvent sans indication de sources. Nous sommes heureux de pouvoir signaler ici, au moins en partie, les importants travaux de ce savant éminent.
  6. Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1872.