Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre X/Chapitre 3


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CHAPITRE III

TRIPLE DANGER DE LA FRANCE. — LYON, BRETAGNE, BELGIQUE (MARS 1793).


Dumouriez refuse de marcher sur le Rhin, décembre 1792. — Il ménage et flatte les Belges. — Il ne veut pas exiger leurs secours. — La Gironde se fait scrupule de forcer les Belges. — Dumouriez croit tromper l’Europe, est trompé lui-même. — La Gironde eût voulu substituer Miranda à Dumouriez. — Vie de Miranda. — La Gironde est forcée de maintenir Dumouriez. — La Gironde voulait frapper l’Autriche, l’Italie, l’Espagne. — Plan romanesque de Dumouriez. — Les Autrichiens forcent nos lignes, 1er mars 1793. — Fuite des patriotes liégeois, 4 mars. — Mouvement de Lyon, février-mars. — Les royalistes de Lyon se disent Girondins. — Irritation générale contre les Girondins, que l’on accuse du danger de la France. — Leur respect de la légalité augmentait le péril de la situation. — La Commune arbore le drapeau noir, 9 mars 1793.


De tous les hommes de la Révolution, celui qui, devant l’histoire, portera la responsabilité la plus pesante, c’est sans contredit Dumouriez. La France eut sujet de regretter amèrement d’avoir confié la croisade et l’apostolat de la liberté à un homme de police [1].

Il fit deux choses en trois mois. Il laissa fondre dans sa main l’héroïque armée de Jemmapes ; il annula notre conquête de Belgique et s’y prit si bien que, quand l’ennemi se présenta, le pays était déjà perdu pour nous.

Le contre-coup fut tel que la France, au même moment frappée dans le dos du poignard de la Vendée, n’échappa qu’en se contractant, en pratiquant sur elle-même l’effroyable opération de la Terreur, qui la sauva pour un moment, la perdit dans l’avenir, et en même temps les libertés du monde pour un demi-siècle.

La Belgique ne devait être qu’un passage pour Dumouriez. L’armée, en y arrivant, tout émue de sa victoire, jeune, enflammée d’espérance, croyait marcher vers le Rhin. Le général l’avait dit lui-même. « Je serai le 20 novembre à Liège, le 30 à Cologne. » Il ne dépassa pas Aix-la-Chapelle, et le 12 novembre, quoi qu’on pût lui dire, il prit ses quartiers d’hiver.

Custine, qui avait perdu Francfort, mais qui était toujours dans Mayence, lui écrivait lettres sur lettres pour obtenir qu’il se mît en mouvement. Le conseil exécutif (où les Girondins dominaient alors) lui en donnait l’ordre précis. Pour mieux l’encourager, on avait mis l’armée de Moselle (intermédiaire entre Dumouriez et Custine) sous le commandement de Beurnonville, ami de Dumouriez. Rien n’agit sur lui, il déclara qu’il donnerait sa démission plutôt que faire un pas.

« Que pouvais-je ? dit-il dans ses Mémoires. On avait laissé l’ennemi s’établir dans le Luxembourg. Il était entre moi et Custine. Je l’aurais mis derrière moi ; j’aurais compromis mon armée… »

Oui, mais en n’avançant pas, vous compromettiez la Belgique elle-même, l’événement l’a prouvé. En ne secondant pas Custine, vous compromettiez nos amis du Rhin, qui s’étaient compromis et perdus pour nous. — Vous dites que vous fûtes lâche, et je n’en crois rien.

« Qu’aurais-je fait ? dit-il encore, je n’avais ni vivres ni fourrages ; mes chevaux mouraient de faim. On ne m’envoyait rien de France. » On voit cependant par un autre passage des mêmes Mémoires qu’on envoyait au moins la solde. On ne pouvait rien de plus.

Mais c’est justement ici qu’est le fond de la dispute, ici que Dumouriez est pris en flagrant délit.

Il était bien entendu qu’il n’avait aucun moyen d’agir et d’aller en avant, s’il ne mettait une main forte sur la Belgique, s’il n’empoignait la Belgique comme une arme pour délivrer l’Allemagne. La Belgique devait être pour lui l’instrument de la guerre, en fournir tous les moyens. Il devait, comme avant-garde, pousser devant lui la vaillante et patriote population de Liège, qui ne demandait pas mieux. Et pour le Brabant, les Flandres, il devait y organiser la révolution, de sorte que tous les biens des prêtres, des nobles émigrés, des créatures de l’Autriche, hypothéquant l’assignat, alimentassent l’armée de la délivrance commune.

« Et de quel droit, dira-t-on, disposer des ressources des Belges ? » — Du droit du sang qu’on venait de verser pour eux à Jemmapes, du droit de l’émancipation de l’Escaut, accomplie par nous au prix énorme, effroyable, de la guerre contre l’Angleterre. Cette cause fut la principale que Pitt assigna, et celle en réalité qui mit l’Angleterre contre nous ; elle ne put voir sans terreur la résurrection d’Anvers, le drapeau de la Révolution en face de Londres.

Non, quand la France entreprenait pour la Belgique et pour le monde la guerre qui lui a coûté, de 1793 à 1815, dix millions de ses enfants, les Belges, en vérité, devant cette terrible effusion de sang français, auraient eu mauvaise grâce de calculer l’effusion d’un peu d’argent belge. Il fallait accepter d’un grand cœur ce mariage, faire au dernier vivant avec la France, et, les yeux fermés, se lancer dans cette carrière de sacrifices dont le but inestimable était la conquête des libertés humaines. Cela était assez beau pour ne pas tant marchander. Liège le sentit, quand, sur dix mille votants, dix mille (moins quarante) demandèrent la réunion à la France. Et dans le pays liégeois, où les votants étaient vingt mille, il n’y eut que quatre-vingt-douze voix contre la réunion.

L’âme de la Belgique et son vrai génie, tout autant que de la France, fut dans l’âme de Danton, lorsque, par deux fois, le 22 janvier, le 1er février, il demanda à la Convention la réunion des deux peuples. Il n’exprimait pas seulement le vœu des Liégeois et de la Belgique française, mais tout autant celui de la côte maritime, celui d’Ostende et des ports, celui du grand fleuve délivré par nous ; si l’Escaut eût parlé, il eût parlé comme Danton.

Dumouriez fit obstacle à tout. Dès son arrivée à Bruxelles, quand il pouvait demander aux Belges le prix du sang versé pour eux, il les flatta lâchement, les priant de se gouverner eux-mêmes, c’est-à-dire apparemment de choisir entre la Révolution et la tyrannie.

Il maintint la Belgique en pleine désorganisation, évitant de se décider, tenant je ne sais quelle balance entre les aristocrates et les patriotes, entre l’ami et l’ennemi. Les patriotes, nombreux à l’est, à l’ouest, à Liège et sur le littoral, étaient faibles au centre. Il fallait les fortifier en acceptant le secours de nos gardes nationaux qu’on lui envoyait des départements du Nord, toute une émigration française, ardemment républicaine. Dumouriez les renvoya.

De quel œil les Girondins voyaient-ils ceci ? C’étaient eux qui gouvernaient alors dans les comités de la Convention. Ils se montrèrent scrupuleux, il faut le dire, mais singulièrement incapables. « Que faire, disaient-ils, si les Belges ne veulent pas marcher avec nous ? Ils attestent la souveraineté du peuple ; ils sont souverains comme nous… À cela que faire ? »

Que faire ? Il fallait apparemment défaire ce qu’on avait fait à Jemmapes ; il fallait que la France eût dépensé en vain et ses millions et le sang de ses enfants ; il fallait que le veto d’un million ou deux de Flamands arrêtât tout court la révolution du monde, que le cri dissonant des Belges, qui ne pouvaient s’entendre entre eux, prévalût sur l’unanimité de trente peuples, qui, du fond de leur esclavage, appelaient la France !

Le décret du 15 décembre, cette puissante machine d’action, n’est lancé qu’au moment où Dumouriez signifie qu’il n’agira plus. On proclame la croisade révolutionnaire, l’appel universel aux peuples, et Dumouriez rentre dans ses quartiers d’hiver (12 décembre).

Cet homme, beaucoup trop fin, croyait tromper tout le monde. Il écrivait de tous côtés mémoires sur mémoires, mensongers, fallacieux. Sa vanité de diplomate aveuglait complètement sa prudence politique. Il s’imaginait avoir endormi la Prusse par ses mémoires adressés au roi, à Brunswick. Après Jemmapes, au moment d’entrer en triomphe à Bruxelles, que fait-il ? Il écrit, sous main, à l’Autrichien Metternich qu’il ne prend rien que pour rendre, que les Pays-Bas restitués à l’Autriche pourront devenir le gage d’une solide amitié. Plus tard, au moment d’envahir la Hollande, il prend un moyen indirect de négocier avec les Anglais. Tous font semblant de croire ; tous l’amusent et se préparent… Il va être tout à l’heure surpris, forcé, honteusement balayé de la Belgique.

Rien n’honore plus la Révolution, la candeur, la sincérité des partis révolutionnaires, que l’injurieux tableau qu’en fait Dumouriez. Nous l’avons vu à Paris, il négocia avec tous, fut mal accueilli de tous. Il ne put duper personne, justement parce qu’ils étaient simples, droits, loyaux. Il n’y avait nulle langue commune.

Il n’eut nulle prise sur Cambon, nulle sur les Jacobins. Les Jacobins voulaient partout le gouvernement révolutionnaire : Dumouriez n’était pas leur homme. Les Girondins voulaient la propagande révolutionnaire, la croisade universelle : Dumouriez n’était pas leur homme [2]. Il leur fallait un général enthousiaste, convaincu comme eux, qui calculât moins prudemment les moyens matériels et crût aux victoires de la foi, un noble don Quichotte de la Révolution. Et il était tout trouvé : c’était l’ami de Pétion, de Brissot, un lieutenant de Dumouriez, ex-volontaire de Washington, Miranda de Caraccas.

Qu’il nous soit permis de dire un mot à la gloire de l’infortuné Miranda, à la gloire du caractère espagnol, dignement représenté par lui dans sa vie et dans sa mort. Cet homme héroïque, austère, né noble et très riche, sacrifia dès sa jeunesse son repos et sa fortune au triomphe d’une idée, l’affranchissement de l’Amérique espagnole. Il n’y a pas d’exemple d’une vie si complètement dévouée, systématisée tout entière au profit d’une idée, sans qu’un seul moment fût donné jamais à l’intérêt, à l’égoïsme. Dès son enfance, il fait venir à grands frais, près de lui, en Espagne, les premiers maîtres, les hommes et les livres, malgré l’Inquisition. Il s’en va étudier par toute l’Europe, aux États-Unis, sur tous les champs de bataille. Mais il lui faut une armée. Il la demande à l’Angleterre, à la Russie, qui l’accueillent ; 1789 a sonné, il se donne à la France. Nous allons voir le sort qui l’y attendait [3].

Dumouriez, qui l’a indignement calomnié, est obligé pourtant d’avouer le mérite rare et singulier du général espagnol. Personne n’avait plus d’esprit ; personne n’était plus instruit. Quant au courage, s’il n’avait pas la brillante initiative de nos militaires français, il eut au plus haut degré la fermeté castillane, et cette noble qualité était fondée sur une autre, bien glorieuse, la force et la profondeur de sa foi révolutionnaire. Dans la malheureuse panique de l’armée de Dumouriez, quand les fameuses Thermopyles de l’Argonne, dont il disait être le Léonidas, furent surprises, forcées, et que l’armée, presque débandée, fît une retraite rapide et confuse vers Sainte-Menehould, Miranda fut à l’arrière-garde, montra un sang-froid admirable et fit face à l’ennemi. Cette froideur héroïque, quelque peu altière, était médiocrement en harmonie avec le caractère français. Miranda, avec sa brune face espagnole, avait l’air hautain et sombre, l’aspect tragique d’un homme appelé au martyre plus qu’à la gloire ; il était né malheureux.

Dès la fin de 1792, Brissot, Pétion, auraient voulu substituer Miranda à Dumouriez, mettre l’honnête et solide Espagnol à la place du Gascon. À cela, nous l’avons dit, il y avait d’infinies difficultés. Miranda était étranger, à peine connu en France. Il n’avait encore rien fait d’éclatant. Le substituer à Dumouriez comme général en chef, c’eût été étonner et scandaliser tout le monde, donner beau jeu à la Montagne. Pas un des lieutenants de Dumouriez n’aurait voulu obéir.

Les Girondins avaient encore la majorité dans le ministère, dans les comités ; la principale responsabilité des événements extérieurs pesait sur eux. Quelque suspect que leur devînt Dumouriez, et par la faveur qu’il donnait en Belgique aux aristocrates, et par ses liaisons jacobines et terroristes à Paris, il leur fallait le subir. Que dis-je ? il leur fallait l’appuyer en public, fortifier de leur assentiment l’homme qui portait l’épée de la France, et qui, à l’entrée d’une nouvelle campagne, allait la tirer.

Dans les réunions qu’ils eurent ensemble chez eux et chez lui, ils le trouvèrent en opposition complète avec leurs idées. Il voulait la défensive sur le Rhin, l’offensive en Hollande. Eux, tout le contraire. Il prétendait qu’il aurait le temps d’escamoter la Hollande avant que les puissances se fussent éveillées. Eux, ils croyaient avec raison qu’il serait prévenu par la Prusse et par l’Autriche, qu’il serait forcé sur la Meuse. Ils lui refusèrent trois mois cette invasion de Hollande, qu’il ne pouvait faire qu’en divisant ses forces, en découvrant la Meuse et Liège, c’est-à-dire en perdant tout, comme il arriva.

Pendant longtemps, Brissot voulut ménager l’Angleterre. Il connaissait très bien l’histoire de ce pays et savait combien le peuple anglais est resté dupe, en réalité, de sa fausse révolution [4]. Il eût étouffé, ce peuple, si l’aristocratie ne lui eût donné le change en lui ouvrant toutes les mers. Brissot croyait, selon la raison, selon la logique, que les Anglais saisiraient l’occasion de la Révolution de France pour accomplir enfin la leur. Il raisonna parfaitement, et il se trompa.

Un autre raisonnement de Brissot, fort spécieux, était celui-ci : « Les peuples qui ont eu le bonheur de faire déjà la révolution religieuse ne peuvent être ennemis de la révolution politique : donc les Anglais, Hollandais, Prussiens, tous les peuples protestants, sont nos amis naturels. C’est contre les catholiques, contre le fanatisme du midi, l’Autriche, l’Italie, l’Espagne, les colonies espagnoles, que nous devons tourner nos armes. »

Rien n’était plus logique, spéculativement. En fait, rien n’était plus faux [5].

Brissot et les Girondins auraient voulu frapper trois coups, sur le Rhin, en Italie, en Espagne. L’armée d’Espagne, il est vrai, n’existait encore que sur le papier. L’armée d’Italie existait, aussi nombreuse peut-être que celle de Bonaparte en 1796, mais malheureusement bien moins aguerrie. Kellermann, qui la commandait, n’en avait pas moins bon espoir ; en quittant la Convention, il avait dit : « Je vais à Rome. »

Quant au Rhin, le refus absolu de Dumouriez de coopérer avec Custine forçait de tout ajourner. Il arracha l’ordre d’envahir la Hollande et s’y engagea dans le fol espoir de brusquer l’affaire, et de revenir à temps pour soutenir l’armée désorganisée qu’il laissait à Liège et Aix-la-Chapelle.

Il avait vu les Prussiens partir le 30 janvier, entrer dans le pays de Clèves. Il avait vu les Autrichiens, forts sur le haut et le bas Rhin, forts dans le Luxembourg, appeler un quatrième corps d’armée au secours de la Hollande. Une mauvaise petite rivière, la Roër, les séparait des Français. Ceux-ci, dispersés, divisés, n’ayant nulle place derrière eux, en petit nombre d’ailleurs, devaient, au premier coup, retomber sur Liège. Dans l’absence de Valence (l’homme de Dumouriez, qu’il avait emmené à Paris), il avait laissé le commandement à Miranda, sans indiquer seulement où les corps divisés se réuniraient en cas d’attaque ; il avoue lui-même son imprévoyance. Il l’avait laissé sans autre instruction que de prendre Maëstricht, qui ne pouvait, disait-il, manquer de se rendre à la troisième bombe. Miranda en jeta cinq mille. On peut croire, sans faire une conjecture trop hardie, que Dumouriez, connaissant la partialité des Girondins pour le général espagnol, n’était pas fâché, s’il y avait quelque échec à recevoir, que Miranda le reçut, qu’il fût humilié, déconsidéré, devînt impossible.

Le 1er mars, pendant que Dumouriez, en toute sécurité, s’occupe sans distraction de l’invasion de Hollande et ramasse des bateaux, le torrent des Autrichiens a débordé sur nos lignes, les hussards hongrois en tête, avec le jeune prince Charles, qui faisait ses premières armes. Du premier coup, on est obligé de se rejeter sur Liège. Tout le monde l’avait prévu, excepté le général, qui se fiait à ses négociations souterraines, aux bonnes paroles, dont, selon toute apparence, l’avait amusé l’ennemi.

Cette retraite précipitée était bien cruelle. Elle découvrait un peuple qui s’était terriblement compromis pour nous. La vaillante population liégeoise, qui, depuis deux mois, demandait des armes, cette héroïque cité dont Dumouriez n’avait rien fait, elle était abandonnée, nos meilleurs amis livrés à la vengeance de l’Autriche. Les patriotes liégeois étaient obligés de fuir. Mais comment ? Rien n’était prévu. Point d’argent ni de voitures ; des femmes, des enfants en larmes qu’on ne pouvait laisser, qu’on ne pouvait emmener. Le temps était épouvantable, beaucoup plus froid qu’en hiver ; la neige tombait à flots. La nuit vient (nuit du 4 mars), on apprend que la ligne de la Meuse est forcée, que l’armée française évacue toujours et recule vers Saint-Trond. Dès lors, pas un moment à perdre. En pleine nuit, sur la neige, hommes, femmes et enfants, dans une procession funèbre, prennent la route de Bruxelles, la route de l’armée française, misérable colonie, sans ressources pour l’avenir, que l’aumône de la France.

Toute cette histoire de Liège est bien dure à raconter pour un Français. Moi qui l’ai reprise et suivie depuis le quinzième siècle, qui, dès Louis XI, ai dit tout ce que ce peuple a fait et souffert pour la France, je sens comme un pesant remords. Oui, je me sens, comme Français et représentant de mes pères, douloureusement responsable et tristement solidaire des maux de cette pauvre ville, immolée si souvent pour nous. Elle périt deux fois, trois fois, pour avoir cru à la parole de nos rois, qui la mettaient en avant, comme un bouclier, sur le cœur de la France en péril, puis, blessée, déchirée, sanglante, la laissaient là pour périr. Hélas ! les Liégeois n’eurent guère davantage à se louer de la République. Son général, Dumouriez, n’avait pris aucune précaution pour les soutenir ; il ne se souciait pas même d’employer leur vaillante épée… Pourquoi ? Ils étaient trop Français.

Ce malheur et cette honte, ce premier revers de la France, cet abandon de nos amis, toutes ces mauvaises nouvelles, furent connus ici du 5 au 10 mars. Paris, il faut l’avouer, n’était pas insensible alors. Le contre-coup fut senti avec une extrême violence ; il y eut la honte d’abord et le rouge au front, puis le sang au cœur, avec une convulsion d’indignation patriotique.

Il n’y eut jamais de mouvement plus national que celui du dimanche 10 mars 1793, où les Girondins n’ont cru voir qu’une petite conspiration. Un reproche éternel pèserait sur la France et sur Paris, la conscience de la France, s’il n’avait ressenti la honte, la douleur d’un tel moment.

Ce qui se mêla d’artificiel à ce mouvement naturel, nous le dirons tout à l’heure. Comment les partis, dans leur étrange acharnement, dans leur patriotisme même, exploitèrent ce mouvement, nous l’expliquerons. Et, tout cela analysé, il n’en restera pas moins que le mouvement fut spontané, un naïf élan du cœur de la France.

En huit ou dix jours, une grêle effroyable des plus sinistres nouvelles vient comme écraser Paris.

Le branle commence par Lyon ; on apprend qu’un grand mouvement vient d’y éclater. De tout temps, cette ville immense avait caché, favorisé la contre-révolution. Dans ces hautes maisons noires des quartiers industriels, entassées à dix étages, dans les longues côtes désertes qui montent à Fourvières, au fond des mystérieux repaires du monde ecclésiastique, les plus dangereux agents de l’émigration se cachaient à l’aise. Là, profitant commodément des relations du commerce, ils faisaient signe aux Alpes, à Paris, aux révoltés de Jalès, à la Bretagne, à la Vendée. Le coup du 21 janvier ne fît que les fortifier ; tout un peuple de prêtres réfractaires, de nobles déguisés, de religieuses exaltées, vint comme s’engouffrer dans Lyon, le travailla profondément de son fanatisme. Nul moyen de les saisir. Le grand Lyon industriel et commerçant, qui travaillait peu et ne vendait plus, était en connivence avec le Lyon aristocrate. Les marchands avaient été, se croyaient encore Girondins ; ils devenaient royalistes. Le parti républicain, qui diminuait chaque jour, était comme enragé de sa nullité et de son péril. Il avait la loi de son côté et ne pouvait rien. Deux ex-prêtres, disciples ardents de Marat, Laussel et Chalier, menaient la commune ; le vertige d’une situation si terrible les poussait à la folie ; seuls pour ainsi dire contre un monde, toutes leurs paroles étaient des invocations à la mort, des appels à la guillotine ; et par là ils servaient parfaitement leurs ennemis. Ils royalisaient la ville mieux que n’auraient jamais fait tous les prêtres et tous les nobles. Les choses en vinrent au point que les bataillons fédérés qu’on appelait Fils de famille, insultèrent les municipaux, leur arrachèrent leurs écharpes, pilorièrent honteusement à l’arbre de liberté les effigies de la Liberté et de Jean-Jacques, qui ornaient la place Bellecour ; ils brisèrent tout dans les clubs. Révolution fort obscure. Au profit de qui tournerait-elle ? On ne le savait. Elle était masquée de girondinisme. Mais si les émigrés de Turin avaient passé la frontière, n’auraient-ils pas trouvé tout ouvertes les portes de Lyon ?

La Convention n’avait aucune force à envoyer. Elle fit une chose antique, ce qu’aurait fait Sparte ; elle envoya un homme, mais pur et honnête, le boucher Legendre. Cet homme, en réalité très bon sous son air furieux, et qui avait la République dans le cœur, se montra modéré, impartial, héroïquement intrépide. Il parla comme s’il eût eu cent mille hommes derrière lui. Il frappa à droite et à gauche, mit en prison le candidat girondin à la mairie, qu’appuyaient les royalistes, et de même emprisonna le Marat lyonnais, Laussel, jusqu’à ce qu’il eût éclairci une comptabilité douteuse. Les prétendus Girondins croyaient l’effrayer d’une pétition factieuse ; il leur déchira leur papier et leur dit : « Qu’on m’en fasse autant… On m’enverra mort, coupé en quatre-vingt-quatre morceaux, aux départements… La France saura votre infamie. »

Une étrange fatalité frappait la Gironde.

Ces royalistes de Lyon qui, les armes à la main, fermaient les clubs républicains, insultaient les magistrats, menaçaient l’envoyé même de la Convention, ils se proclamaient Girondins.

Dumouriez, dont on apprenait les premiers revers, avait été, était soutenu par la presse girondine. Les Girondins, qui avaient encore la position gouvernementale, dans le ministère, dans les comités, ne pouvaient pas ne pas défendre l’homme nécessaire, le général unique, qu’ils n’auraient pu remplacer. Les Montagnards, qui n’avaient pas cette responsabilité, qui exprimaient à l’aise leur défiance pour Dumouriez, ne manquaient pas de crier qu’ils avaient prévu les revers, la grande trahison du général girondin.

Donc tout accusait la Gironde.

La dispute éclate le 5. On exige que les nouvelles de Belgique soient communiquées. On demande que les fédérés de Brest et autres qui restaient à Paris soient envoyés à l’armée. La Gironde se divise. Il y avait quelque honte, dans ce grand danger public, à retenir ici, pour sa sûreté, un corps qui pouvait être si utile à la frontière. Une partie des Girondins, en tête le jeune Fonfrède, se fient à la loyauté de Paris. Advienne que pourra, ils consentent à l’éloignement des fédérés. La Gironde reste désarmée. Quelle sera la fermeté de la Convention pour la défendre, pour se défendre elle-même, quand l’émeute viendra rugir à ses portes ? La question suprême de la liberté du seul pouvoir qui reste en France se trouve engagée ici.

La situation était effrayante à observer, dans Paris, dans Lyon, dans Liège, dans toute la Belgique, où notre armée, poussée par l’ennemi, pouvait être égorgée par les paysans. Et avec tout cela on ne savait que la moitié du danger. Le 3 se leva le voile qui enveloppait la trame immense et ténébreuse des insurgés de la Bretagne. La Vendée éclata le 10. On ignorait encore à Paris ces nouveaux périls.

Manifestement la France enfonçait. Et le plus terrible, c’est que la Convention, selon toute apparence, la laisserait enfoncer. Elle ne savait pas agir, elle ne savait pas vouloir. Elle avait pris depuis quelque temps, sous l’influence sournoise de Sieyès, Barère et autres eunuques, une déplorable habitude, c’est que si elle votait les mesures que demandait la Montagne, elle en confiait l’exécution à ceux qui avaient combattu ces mesures et ne voulaient pas les exécuter, je veux dire aux Girondins. Les votes étaient énergiques, les résultats nuls. L’Assemblée, moins la langue, devenait paralytique. La Montagne criait, la Gironde plaidait, Barère pérorait, Robespierre prêchait. Rien ne se faisait.

La France avait en elle un ennemi terrible, qui la menait à la mort. Cet ennemi, c’était la loi.

La loi avait été faite partout en haine et défiance du pouvoir exécutif, qui alors était le roi, en haine de toute action. De sorte que chaque fois qu’on voulait agir, faire un pas, on heurtait infailliblement, on rencontrait une pierre… Cette pierre, c’était la loi.

Et à côté de la borne, pour empêcher de la franchir, on trouvait la résistance éloquente, sincère, et d’autant plus obstinée, des enthousiastes amis de la loi, des avocats girondins. « Périssons légalement ! » c’était toute leur recette, tout le secours, le réconfort qu’ils donnaient à la France.

Les lois de 1791, à peine modifiées en 1792, faites pour un autre temps, je dirais presque pour un autre siècle, méritaient-elles ce sacrifice et ce fanatisme ? On pouvait vraiment en douter.

La Gironde était le véritable obstacle de la situation. Elle le devint surtout lorsque, dans la crise même, lorsqu’une heure, une minute de retard pouvait tout perdre, la presse girondine nia le danger, soutint qu’on exagérait nos revers, entrava, autant qu’il était en elle, le salutaire élan du peuple.

Tel fut le déplorable état où Danton, arrivant de Belgique, trouva Paris et la Convention.

Le 8 au matin, la glace est cassée. Danton et Lacroix, commissaires de Belgique, entrent dans l’Assemblée. Lacroix, comme militaire, prend le premier la parole, accuse le ministre Beurnonville de cacher les choses ; il a tout vu ; l’Assemblée veut-elle qu’on publie les détails ? — Oui. — Il fait alors le déplorable récit. Il faut que tous, volontaires et soldats, rejoignent l’armée, dans le plus court délai, à raison de sept lieues par jour. Décrété unanimement.

Danton ajoute que la loi de recrutement sera trop lente encore. Il faut que Paris s’élance… Dumouriez n’est pas si coupable ; on lui a promis trente mille hommes de renfort, et il n’a rien eu… Il faut que des commissaires parcourent les quarante-huit sections, appellent les citoyens aux armes, les somment de tenir leurs serments.

— Et il faut aussi, dit le Jacobin Duhem, que les journalistes se taisent, qu’ils n’égarent point l’esprit public.

— Eh quoi donc ! s’écrie Fonfrède, vous allez rétablir la censure et l’inquisition ?

— Non, nous ne le ferons jamais, répond, de la Montagne, le fanatique, mais honnête Jean-Bon Saint-André. La Convention seulement pourrait fermer son enceinte aux pamphlétaires qui l’avilissent. Même scène, au soir, à la Commune. Une violente proclamation est adressée aux Parisiens. S’ils tardent, tout est perdu. Toute la Belgique est envahie ; Valenciennes est la seule ville qui puisse arrêter un instant l’ennemi. C’est aux Parisiens surtout qu’il en veut. Qu’ils arment, qu’ils se défendent, qu’ils sauvent leurs femmes et leurs enfants. On arborera à la Ville le grand drapeau qui annonce que la patrie est en danger, et sur les tours de Notre-Dame flottera le drapeau noir.

  1. Agent de la diplomatie secrète de Louis XV, disciple (il le dit lui-même) d’un personnage des plus immoraux, du roué Favier.
  2. Les Girondins sont ici justifiés invinciblement, et du côté le moins attendu. Ils le sont par l’homme qu’ils ont traité avec le plus de dureté et de mépris, par Garat. Et ils le sont, d’autre part, par Mallet du Pan, royaliste haineux, qui insulte leur cendre encore tiède, et, sans le savoir, prouve cependant leur innocence. Garat dit dans ses Mémoires :
    xxxx « Les liaisons anciennes de Dumouriez avec Brissot et la Gironde étaient depuis longtemps remplacées par des ressentiments que couvraient à peine les égards qu’un général devait à des législateurs, et que des législateurs devaient à un général par qui triomphait la République. » — La défiance de Brissot pour Dumouriez et sa préférence pour Miranda sont parfaitement exprimées dans ce passage d’une lettre de Brissot à un des ministres, que cite Mallet du Pan : « Incendiez les quatre coins de l’Europe, notre salut est là. Dumouriez ne peut nous convenir. Je me suis toujours méfié de lui. Miranda est le général de la chose ; il entend le pouvoir révolutionnaire ; il est plein d’esprit, de connaissances. » — « Voilà ce qu’écrivait Brissot, vers la fin de l’année passée (1792). » (Mallet du Pan, Considérations sur la nature de la Révolution de France, p. 37.)
  3. Il se trompa en Vendémiaire, combattit la Convention. Mais il concourut à la délivrance de l’Amérique, tout vieux qu’il était, combattit près du jeune Bolivar. Par le plus cruel acharnement de la fortune, au moment de la victoire, il fut livré à l’Espagne par une faction américaine, et mourut lentement, en quatre années, dans les cachots de Cadix.
  4. Brissot a été accusé d’être admirateur des Anglais. Rien n’est moins exact. Il disait à chaque instant, en parlant de telle ou telle institution funeste : « Et voilà ce qui a perdu l’Angleterre. — Sous quelle latitude s’est-elle perdue ? » lui répondit-on. (Ét. Dumont, Souvenirs.) — Un bon mot n’est pas une raison.
  5. Il serait long d’énumérer les politiques qui ont péri pour avoir trop bien raisonné, pour avoir supposé que le monde se menait par la raison. L’un des plus frappants exemples, c’est celui de Jean de Witt, qui de même, en 1672, ne put jamais croire que la France ferait l’énorme sottise d’attaquer la Hollande, son alliée naturelle contre l’Angleterre. Ce grand homme voyait dans l’avenir l’Angleterre maîtresse des mers, et l’intérêt profond que la France et la Hollande avaient de rester unies. Il vit très bien l’avenir et ne vit pas le présent, l’ineptie de Louis XIV, qui se jeta sur la Hollande, la lia avec l’Angleterre, et par ce mariage forcé, fonda la grandeur anglaise. Brissot raisonnait de même. Il croyait, selon la logique, ce qui était tout à fait faux : que les peuples protestants devaient être amis de la Révolution.