Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre X/Chapitre 1


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LIVRE X



CHAPITRE PREMIER

L’UNITÉ DE LA PATRIE. — L’ÉDUCATION. — FUNÉRAILLES DE LEPELLETIER (24 JANVIER 1793).


La Convention semble un moment unanime, après la mort de Louis XVI. — Cause de dissolution, en 1793. — Le problème de l’unité n’avait jamais été réellement posé. — Le caractère original de 1793, c’est la lutte de l’unité contre le fédéralisme. — Tous, en 1789, étaient ou royalistes ou fédéralistes. — La loi avait placé toute la force dans les municipalités. — Une ville règne, au défaut d’un roi. — Brissot fédéraliste en 1789, au profit de Paris. — Condorcet, en 1790, établit que Paris est l’instrument de l’unité. — Camille Desmoulins et Marat, en 1791, font appel aux départements contre Paris. — La Gironde était entraînée par une fatalité de situation dans un fédéralisme involontaire. — La domination de Paris était aussi une sorte de fédéralisme. — On croyait alors que la loi suffirait pour faire l’unité. — L’éducation commune peut seule préparer l’unité. — Beau plan d’éducation de Lepelletier. — La société nouvelle, qui croit l’enfant innocent, ne peut plus le laisser souffrir. — Funérailles de Lepelletier, 24 janvier 1793.


La Convention avait été admirable le lendemain de la mort de Louis XVI. On put croire un moment qu’il n’y avait plus de partis. L’unité de la nation, représentée si longtemps par le roi, apparut plus énergique dans son assemblée souveraine. À ceux qui auraient cru cette unité compromise elle put dire : « La France est en moi. »

Toutes les grandes mesures de salut public furent votées à l’unanimité.

Unanimité pour l’adresse envoyée aux départements sur le 21 janvier. Les Girondins la rédigèrent, la signèrent, revendiquant hautement pour tous la responsabilité de l’acte qui venait d’être accompli : « Ce jugement, disait l’adresse, appartient à chacun de nous, comme il appartient à toute la nation. »

Unanimité pour le vote de neuf cents millions d’assignats et la levée de trois cent mille hommes. Les municipalités sont investies du droit d’enquête et de réquisition pour trouver en huit jours l’habillement et l’équipement. L’armée nationale est fondée par le mélange des volontaires et des soldats, de l’enthousiasme et de la discipline.

La Gironde propose la guerre à l’Angleterre ; et elle est votée d’emblée (1er février).

Danton voulait qu’on débutât par un grand coup et qu’on réunît la Belgique. Ajourné, jusqu’à ce que les Belges expriment leur vœu. On accepte, on réunit le comté de Nice, qui demande à être Français.

Les dantonistes proposèrent, emportèrent une mesure très grave de salut public, les missions de représentants avec pouvoir illimité. La première mission n’avait qu’un but spécial, assurer les places fortes ; elle devait faire approuver ses actes par la Convention. Si Danton eût proposé lui-même cette dictature ambulante, l’Assemblée fût entrée en défiance ; elle fut proposée par le jeune Fabre d’Eglantine.

Dictature dans les comités fortement organisés, dictature dans les missions : tel fut le remède héroïque que la Convention opposa aux dangers infinis de la situation. Elle se distingua par là entièrement de la Constituante et de la Législative, qui parlèrent beaucoup, n’agirent pas, qui laissèrent l’action au roi, c’est-à-dire à l’ennemi, et menèrent la France au bord de l’abîme par leur belle doctrine de la séparation des pouvoirs.

Le pouvoir, la Convention le prit tout entier, et elle le rendit présent sur tous les points du territoire, l’employant non seulement à la défense, mais, avant tout et surtout, au maintien de l’unité.

Les ennemis de la France regardaient et attendaient. « Elle périra », disait Pitt. — « Elle se dissoudra, disait Burke, sera démembrée, ou tout au moins tombera à l’état misérable d’une simple fédération de provinces. »

Et en cela nos ennemis jugeaient, d’après l’ancienne tradition de la France, que son unité était en son roi. Aussi prenait-on bien garde, dans la vieille monarchie, que le roi ne mourût jamais. Sur sa fosse, au moment même où il entrait dans la terre, on criait : « Vive le roi ! » Nulle interruption entre les deux règnes ; l’intervalle d’une minute aurait mis tout en péril ; il était si bien la clé de la voûte que, lui manquant un seul moment, tout semblait tomber dans l’ancien chaos.

Voici une fosse de roi au cimetière de la Madeleine. Qu’est-ce que la France criera ?

La République ? Beaucoup de Bretons demandaient : « Quelle est cette femme ? »

La Patrie ? Bien des gens, du monde des honnêtes gens, sous l’influence des habitudes de l’Ancien-Régime, souriaient à ce mot comme d’une réminiscence classique, d’une froide et vide abstraction. Pitoyable oubli de soi-même où le monde était tombé dans ces longs siècles barbares ! La grossière fiction royale leur semblait réalité ; et la Patrie, qui est nous-mêmes dans notre vie la plus vivante, leur semblait un mot abstrait !

« Il n’y a plus d’autorité, ni prêtres ni roi ! disaient ces insensés de l’Ouest : eh bien, nous nous battrons avec la Nation. » Ils ne se doutaient pas seulement que la Nation, c’étaient eux-mêmes. Ils entendaient vaguement par là le gouvernement de Paris. Le roi avait été pour eux la loi vivante. « Si veut le roi, si veut la loi », disait-on sous l’Ancien-Régime. Et maintenant ils disaient (c’est tout le sens des réponses qu’on tira des premiers qu’on prit) :

« Si meurt le roi, si meurt la loi. »

Trois causes de dissolution :

La fureur d’abord de ces paysans aveugles. Dès octobre 1792 (un mois après l’affaire de Châtillon), on vit dans le Morbihan des foules furieuses, les femmes en tête (poussées par leurs prêtres), attaquer les magistrats.

Un autre dissolvant, c’était l’indifférence, la lassitude, l’égoïsme croissant des villes ; chacun restait chez soi ; on laissait quelques centaines de zélés crier seuls aux sections.

La troisième cause enfin de désorganisation, et ce n’était pas la moindre, c’était l’ardeur même des zélés, leurs mouvements désordonnés, irréguliers, nullement subordonnés à l’action générale, c’était l’inégalité d’action, les efforts discordants qui, tirant inégalement, disloquaient le tout. Les départements éloignés surtout, au milieu des plus grands dangers, dans leurs nécessités pressantes, agissaient à part et sans correspondre. Le Var, par exemple, levait ses contributions et les employait, créait une armée pour sa défense, gardait tout, les hommes et l’argent ; il ne pouvait, disait-il, rien distraire de ses forces en présence de l’ennemi.

La Convention avait plus à faire que de défendre l’existence de la France ; nos rois l’ont souvent défendue. Sa mission toute spéciale, infiniment difficile, qu’elle remplit par tous les moyens, c’était d’en fonder l’unité.

L’unité de la Patrie, l’indivisibilité de la République, c’est le mot saint et sacré de 1793.

Le sens de cette année terrible, qui ne rappelle à la plupart des hommes que la mort et la guerre civile, n’est pas une négation. Elle a un sens positif : la recherche du grand problème qui peut seul fonder la paix.

Point de vie hors l’unité. Nul axiome plus sûr. Ce n’était pas une question de curiosité scolastique, c’était celle du salut et de la vie même. Pour les êtres organiques, se diviser, c’est périr. Et plus ils sont organisés, plus l’unité est la condition absolue de leur existence. L’homme meurt, s’il est divisé ; le serpent coupé vit encore.

La France, sortie de l’âge barbare, ne pouvait plus se contenter de la fausse unité royale, qui si longtemps avait couvert une désunion réelle. Elle ne pouvait pas davantage accepter la faible unité fédérative des États-Unis et de la Suisse, qui n’est rien autre chose qu’une discorde consentie. Revenir à l’une ou à l’autre de ces formes imparfaites, c’était, ou périr ou descendre, baisser dans l’échelle des êtres, tomber au niveau des créatures inférieures qui n’ont pas besoin d’unité.

Du premier jour où la France entrevit l’idée sublime de l’unité véritable (ce but lointain du genre humain), elle fut ravie en esprit, saisie au cœur de religion. Quiconque osa, en parole, en pensée, en songe même, rappeler l’une ou l’autre des deux formes de discorde, royalisme ou fédéralisme, lui parut un sacrilège, un ennemi de l’humanité, un meurtrier de la Patrie.

Fonder cette haute unité, c’était un grave problème. Non seulement il n’était pas résolu, mais jamais auparavant il ne fut posé (du moins pour un grand empire). La Révolution, qui se moquait du temps, dans son cours précipité, surprit le monde, un matin, de cette question imprévue. Pas un n’y songeait en 1789. Tous durent y répondre en 1793. Le sphynx vint de lui-même se mettre devant la France, lui barrer la voie, dire : « Devine ou meurs. »

Comment répondre ? Rien de prêt. Rien dans les faits, rien dans les livres. La recherche du problème n’en fut que plus acharnée. Impitoyables pour eux-mêmes, ce fut à eux qu’ils s’en prirent ; ils cherchèrent le mot de l’énigme dans leurs entrailles déchirées, interrogèrent leur propre sang, et, marchant à la solution par l’élimination meurtrière de tout ce qui s’en écartait, fouillèrent à extinction dans la logique de la mort.

Qui aurait pu les éclairer ? Ils n’avaient qu’un livre, une bible, Rousseau, qu’ils consultaient toujours dans leurs grandes difficultés ; mais Rousseau varie sur ce point ; unitaire pour un petit État dans son Contrat social, fédéraliste pour un grand, dans son Gouvernement de Pologne. Il s’agissait de savoir comment un grand État non monarchique peut obtenir l’unité.

L’expérience ne leur en disait pas plus que les livres. Pour exemple d’organisation, elle leur montrait les États-Unis de Hollande, de Suisse, et d’Amérique, trois assemblages imparfaits et faibles de pièces hétérogènes : les premiers déchus et nuls, le troisième qui grandit toujours sans s’organiser ; sa situation singulière entre la mer et le désert l’en a dispensé jusqu’ici.

L’ancienne France elle-même, malgré le semblant d’unité que la royauté lui donnait, avec sa diversité infinie de coutumes, de poids, de mesures, avec ses douanes entre les provinces, avec ses pays d’états et de privilèges divers, tenait beaucoup de la faiblesse et de l’hétérogénéité des États fédératifs. C’était, sous un roi, une fédération grossière, où toutes les formes sociales, fiefs, républiques, quasi royautés princières, co-existaient, avec une confusion inexprimable, des maux infinis de détails, un désaccord ridicule.

Dans ce bizarre tohu-bohu, on rêva plusieurs fois le rétablissement de la fédération des fiefs : « J’aime tant la France, disait, sous Louis XI, le bon duc de Bretagne, qu’au lieu d’un roi j’en voudrais six. » Les Guises en disaient bien autant. Mais quoi ! même en 1789, Mirabeau, après son triomphe de Marseille, avait dit en souriant : « Pourquoi pas comte de Provence ? » — Cazalès et son parti n’hésitèrent pas de poser la Bretagne comme une nation alliée de la France. — La Fayette, tout imbu de son américanisme, ne semble avoir rien désiré qu’une sorte de fédération faiblement harmonisée, d’un ressort fort détendu. — Les constitutionnels de l’époque disaient par la voix de Barnave : « Il faut que la France choisisse : fédération ou monarchie. »

L’Assemblée constituante, par une très noble inconséquence, tout en prêchant la royauté, avait prononcé, selon la logique, que l’unité était dans le souverain, dans le peuple, et non dans la royauté. Le pouvoir royal n’était plus le palladium sacré de l’unité de la France ; il cessait comme religion. S’il n’était plus religion, il n’était rien. Restait à l’éliminer, comme un corps étranger placé dans les chairs, qui, tant qu’il reste là, y maintient la fièvre ; c’est ce que malheureusement fit trop lentement la Révolution.

L’Assemblée constituante, au moment où elle fît la division départementale, énerva, annula d’avance les directoires des départements (nos préfectures d’aujourd’hui), et concentra la force réelle dans les municipalités. En cela, elle servit puissamment la Révolution. Ces directoires, toujours entre les mains des notables, étaient naturellement des nids d’aristocratie. Les municipalités, au contraire, allèrent se démocratisant sous l’action incessante des sociétés patriotiques.

Le roi, dès 1789, n’existe plus que comme obstacle. Le nouveau souverain, le peuple, n’est pas organisé encore de manière à agir d’ensemble, à manifester au dehors l’unité qui réside en lui. Une municipalité supplée, dans l’entr’acte : une ville reine au défaut du roi. La ville de Paris est, en quelque sorte, le pouvoir exécutif de la France ; c’est elle qui manifeste et maintient la force d’unité centrale sans laquelle la France eût péri.

Paris a fait de grandes fautes ; elles sont présentes à ma mémoire. Eh bien, avec toutes ses fautes, quand je songe à ce qu’il a fait pour les libertés de l’espèce humaine, il me prend envie de baiser les pierres de ses monuments et les pavés de ses rues.

Et ce que je dis de Paris retourne à la France, après tout. Qu’est-ce que Paris, sinon une petite France résumée, un mariage de toutes nos provinces ? Rien de plus sot que la haine de tels provinciaux pour Paris ; ce qu’ils haïssent, c’est eux-mêmes. Qu’ils prennent au hasard, dans la rue, un de ces Parisiens détestés : c’est un homme de leur pays, Normand, Dauphinois, Provençal. Il n’y a pas un tiers de Parisiens de race. Le reste, s’il n’est de la province, est fils, petit-fils de provinciaux.

En 1789, Paris vient de prendre la Bastille ; il organise la force armée de la Révolution, la garde nationale ; il en donne le modèle pour le costume et l’armement, uniformité si importante alors et tellement significative ! Toutes les grandes fédérations provinciales se rattachent à lui ; rien ne lui est étranger en France. Telle municipalité d’Auvergne lui demande de la poudre et il en envoie. D’autre part, il veut, il croit juste que tous les voisins approvisionnent de leurs denrées la grande ville qui combat pour eux et qui est l’armée de la liberté. Les Parisiens vont, l’épée à la main, acheter en Normandie le blé royaliste, qui ne voulait plus venir.

Quelle sera l’organisation de Paris ? C’est alors une question décisive pour la France. Le royaliste Bailly veut que la mairie soit forte et le maire puissant ; le républicain Brissot propose et fait prévaloir un plan qui annule cette royauté municipale.

Entre le roi, qui est l’ennemi, et l’Assemblée constituante, qui connive avec l’ennemi, Brissot cherche un point d’appui dans la cité même. Il pose en principe que la cité a droit d’organiser la cité en ce qui touche ses intérêts spéciaux ; il soutient que les cités fédérées d’une province ont même droit en ce qui touche l’intérêt provincial. « Toutefois, dit-il, les principes des administrations municipales et provinciales doivent être entièrement conformes à ceux de la constitution nationale. Cette conformité est le lien fédéral qui unit les parties d’un vaste empire.

Ce petit mot fédéral, saisi par les royalistes en 1789, repris par les Jacobins en 1793, a fait guillotiner Brissot et toute la Gironde avec lui.

Royalistes et Jacobins ont dit unanimement : « Pesez-bien ce mot fédéral. N’est-il pas évident que Brissot veut abaisser la France à l’état d’une fédération de provinces, comme celle des États-Unis d’Amérique, ou plutôt la dissoudre en poudre impalpable, établir en France quarante-quatre mille petites républiques ? »

Cela n’est nullement évident.

D’abord une fédération dont chaque élément municipal et provincial se fonderait sur des principes entièrement conformes à ceux de la constitution nationale, comme le dit ici Brissot, ne ressemblerait nullement à la fédération américaine. Il faut être bien étourdi ou volontairement aveugle pour confondre une fédération d’éléments identiques, dont il s’agirait ici, avec une fédération d’éléments hétérogènes et discordants, comme est l’Amérique du Nord.

Mais il faut aller plus avant. Jamais Brissot, ni alors, ni depuis, n’a songé à une fédération.

Son plan de 1789 doit être jugé uniquement au point de vue de 1789. Contre le roi, contre une assemblée royaliste, où voulez-vous que Brissot prenne le levier de la République ? Dans Paris seul et dans le droit qu’il attribue à la cité de s’organiser elle-même.

Paris organisé ainsi, les autres villes suivront ; il l’entend ainsi et le dit lui-même. Hors de Paris, où pouvait-il trouver les éléments de la force républicaine ? Nulle autre part que dans le grand fait du jour, ces fédérations de villes qui s’organisaient de tous côtés.

Le mot de Brissot, tant attaqué, était le mot nécessaire en 1789, le mot de la circonstance, du salut public : Paris organisé par Paris, puis nos grandes fédérations s’organisant à l’imitation de Paris. Avec cela seul, malgré le roi et l’Assemblée, la France entière, emportée d’un même tourbillon, allait graviter vers la République.

C’était une chose injuste de représenter sans cesse un mot de situation, un mot daté d’une date précise, d’une circonstance spéciale, comme l’immuable théorie de celui qui l’avait lâché.

On n’a rien dit de plus fort sur l’unité de la patrie, sur l’indivisibilité de la République, que ce qu’ont dit mille fois les orateurs de la Gironde. Ils ont mieux fait, du reste, que de professer l’unité, ils sont morts pour elle. On peut du moins le dire des plus illustres du parti, surtout de Vergniaud. C’est lui qui, le 20 avril, lorsque plusieurs de ses amis demandaient la convocation des assemblées primaires, établit solidement, pour toute la Convention, que cette convocation, qui eût sauvé la Gironde, risquait de perdre la France. Il y avait un grand danger dans cet immense appel au peuple au premier moment de la guerre civile, au moment de l’invasion ; il eût provoqué peut-être la dissolution nationale. Les Girondins n’objectèrent rien, dans ce jour décisif qui fixa l’opinion de l’Assemblée ; ils acceptèrent par leur silence le discours héroïque du grand orateur, ils se dévouèrent, sauvant et sanctionnant par leur mort l’unité qu’ils avaient fondée.

C’est l’un d’eux, Rabaut-Saint-Étienne, qui, le 9 août 1791, avait fait proclamer l’unité indivisible de la France.

Déjà Condorcet, en 1790, dans un très bel opuscule digne de ce grand esprit, avait très bien établi que Paris était le puissant moyen, l’instrument de cette unité.

L’engouement de Paris pour La Fayette était toutefois un juste motif de suspicion contre la capitale. Camille Desmoulins et Marat, en 1791, lancèrent contre les Parisiens, à ce sujet, les plus violents anathèmes ; ils passèrent toute mesure : « Je compte sur les départements, disait Marat, non sur les badauds imbéciles » (27 juillet 1791, n° 524). — « Paris ! Paris ! dit Desmoulins, prends garde que ton incivisme ne détache de toi les départements… Tu as besoin d’eux pour exister, ils n’ont pas besoin de toi pour être libres !… » (21 juin 1791, n° 83, p. 214). Il va jusqu’à dire follement (après le 17 juillet) « que Paris verra les départements, indignés, s’ériger en États unis et l’abandonner à sa corruption ».

C’était en 1791. Paris faiblissait, fatigué de ses grands efforts. Les départements, il faut le dire, semblaient reprendre son rôle ; plusieurs firent des sacrifices vraiment incroyables : Bordeaux, Marseille, le Jura, levaient, payaient des armées, et il en fut ainsi dans toute l’année 1792. Les départements eurent une glorieuse part dans la journée du 10 août ; s’ils en eurent une au 2 septembre, elle fut moins remarquée : on eut l’injustice de n’accuser que Paris.

Dans la crise effroyable où l’on se trouvait obligé de faire appel au patriotisme local pour tirer tout ce que les localités contenaient de forces, on était bien obligé de se fier à cet esprit qu’on aurait autrement taxé de fédéralisme. Un des hommes qui se sont le moins écartés de la droite ligne révolutionnaire, Cambon, lui fit de grandes concessions. Il adoptait l’élan local, mais le généralisait. Marat lui-même, à la terrible époque du 27 mars 1793, lorsque le comité de défense, alarmé de la situation, fit venir dans son sein les ministres et la Commune, Marat dit que, dans une telle crise, la souveraineté du peuple n’était pas indivisible, que chaque commune était souverain sur son territoire, et que le peuple pouvait prendre les mesures que demandait son salut (Mémoires de Thibaudeau).

La Gironde, en septembre 1792, à l’entrée des Prussiens, avait eu un moment la pensée de quitter Paris, anarchique et furieux, Paris, difficile à défendre, presque impossible à nourrir en présence de l’ennemi. Quelques députés du Midi, d’un courage incontestable, Barbaroux et autres, montraient sur la carte à Madame Roland ces contrées heureuses, ces villes républicaines qui venaient de donner tant de gages à la patrie. Ne fallait-il pas y porter le centre du gouvernement et placer sur la Loire la grande ligne de défense, celle qu’autrefois-Charles VII, dans son extrême faiblesse, défendit longtemps contre les Anglais, maîtres absolus du Nord ?…

Danton dit non, et soutint ce non de son admirable énergie. Il fut prouvé, ce jour-là, que le génie de la Révolution n’était pas du côté des Girondins ; mais, pour leur patriotisme, leur pureté, leur courage, personne n’étudiera sérieusement cette histoire sans l’admirer et le respecter.

Voilà pour le fond des choses. Les Girondins étaient innocents ; ils voulurent jusqu’à la mort l’unité, et ils s’y sacrifièrent.

« Maintenant les violentes accusations de la Montagne étaient donc pure calomnie ? »

On sera, sans doute, étonné de notre réponse.

Non, la Montagne ne calomniait pas la Gironde.

Les Girondins, unitaires de cœur, étaient entraînés, par une fatalité de situation, dans un fédéralisme involontaire.

Les directoires de départements, les notables, les riches, tous les tièdes du parti républicain, les royalistes déguisés, tous se disaient Girondins. Leur disposition commune, infiniment dangereuse, c’était de détendre le nerf de la Révolution, de diminuer l’influence centrale, d’augmenter l’influence locale, qui était la leur. Ces hommes, en général, étaient les ennemis de l’unité.

Voilà donc les Girondins, une vingtaine d’avocats, de gens de lettres, les fondateurs de la République, les promoteurs de la grande guerre, les créateurs du bonnet de l’égalité, les forgeurs des piques, eux qui ont lancé le 10 août, lancé la France à l’ennemi, — les voilà, infortunés, reconnus, bon gré mal gré, pour les chefs des riches, les chefs des tièdes, des patriotes hypocrites, les chefs de tous ceux qui soutiennent les vieilles influences locales contre l’unité de la patrie.

Ils n’avaient qu’un moyen de s’en séparer, c’était d’affiler le fer, de l’arracher aux mains de la Montagne et de le tourner sur leurs faux amis, de voter le tribunal révolutionnaire et la Terreur… Ils ont mieux aimé périr.

Dans la situation terrible où ils restèrent, en avril, mai 1793, sous les huées des tribunes, livrés aux derniers outrages, lorsqu’on jetait sur eux des ordures, qu’on crachait sur eux, il leur échappa des cris de fureur, d’imprudents appels à la vengeance des départements… Et alors on crut les saisir en flagrant délit de fédéralisme ; on ne douta plus, on voulut leur mort, on eut soif de leur sang.

La Montagne pouvait les tuer, mais elle ne devait pas souffrir qu’on les outrageât. La représentation nationale, insultée en eux, n’était-elle donc pas avilie en tous ?

La fureur de la Montagne contre les fédéralistes fut si aveugle, si voisine de la rage et de l’épilepsie, qu’elle ne vit pas elle-même qu’elle tombait à chaque instant dans l’hérésie politique qu’elle reprochait à ses adversaires. Si le fédéralisme est l’esprit de démembrement, d’isolement, d’exclusion, n’était-ce pas un fédéralisme de gouverner toute la France par la violence d’une ville ? que dis-je ?… dans cette ville même, d’accepter la souveraineté d’une section contre le tout, comme ils le firent tant de fois ? On trouvait bon, par exemple, que la section des Cordeliers se fît apporter les registres des tribunaux, censurât les jugements. Les quelques sectionnaires qui venaient à chaque instant donner à la Convention les ordres de la multitude étaient (les procès-verbaux en témoignent) délégués par des minorités minimes. La partie commandait au tout, une partie imperceptible. C’était, dira-t-on, la partie patriote, bien intentionnée. Mais enfin cette partie, gouvernant ainsi le peuple, n’en donnait pas moins le démenti le plus terrible au principe de la Révolution, qui est l’autorité, la souveraineté du peuple.

Je ne les accuse ni les uns ni les autres, mais le temps, hélas ! la rapidité de notre Révolution !… Le haut idéal moderne, l’unité d’un empire immense obtenue par la loi seule et sans fiction royale, la Révolution l’avait à peine entrevu en 1789 ; elle est obligée, dès 1792, d’en chercher la réalisation. À qui le tort ? À la précipitation des hommes ? Non, à celle des événements. La royauté elle-même, qu’on eût ménagée, par sa résistance obstinée, par son entente avec l’ennemi, poussa fatalement la France à la République, la jeta dans la grande et terrible aventure de 1793, dans le glorieux péril de chercher un monde nouveau, le monde de l’unité, au profit des temps à venir.

L’unité ! ce rêve éternel de l’humanité ! le jour où l’on crut la tenir, où l’on crut la réaliser dans la grande société qui depuis 1789 menait les destinées humaines, un vertige fanatique tourna les esprits ! Personne ne but impunément à cette grande coupe de Dieu, pour la première fois offerte aux lèvres de l’homme. Une ivresse sauvage, comme l’orgie des mystères antiques, s’empara de ces philosophes, de ces raisonneurs, les fit délirer. L’unité de la patrie fut pour eux la seule vie réelle, près de laquelle nulle vie d’homme ne devait compter. Ébranler ce dogme, de près ou de loin, ce fut à leurs yeux assassiner la patrie elle-même et mériter trois fois la mort. Voilà tout le secret des tragédies que nous devons raconter.

Ce qui caractérise le temps, c’est que, dans l’impatience de leurs vœux, ils imaginaient que l’unité allait leur venir toute faite, leur tomber, comme un miracle, du haut de la loi… Dans leur foi naïve à la toute-puissance de la loi, à son efficacité invincible, ils croyaient que l’unité, pourvu qu’elle fût décrétée, à coup sûr existerait ; ils ne semblaient pas se rendre bien compte des moyens indispensables qui doivent la préparer. L’unité, pendant que la loi la décrète en haut, doit fleurir d’en bas, du fond des volontés humaines ; elle est la fleur et le fruit des croyances nationales.

Modifier ces croyances, c’est une œuvre de temps sans doute, et l’on ne peut accuser le législateur qui n’accomplit pas instantanément le travail des siècles ; mais rien ne peut le dispenser de bien savoir le vrai fonds où il travaille, de comprendre son propre principe. Et voilà ce qui afflige, à cette grande époque. Ni l’un ni l’autre parti ne connaissait bien la base, la portée religieuse et sociale de l’œuvre qu’ils accomplissaient. Le rapport de la Révolution au christianisme leur fut parfaitement inconnu. Ils ignoraient qu’ils avaient pour mission non ce vœu stérile d’unité que déjà le christianisme a tant répété en vain, mais la recherche sérieuse des moyens qui peuvent vraiment réaliser l’unité. Le christianisme a échoué dans cette recherche ; sous sa domination absolue, la plus forte qui fut jamais, nous n’en avons pas moins vu se former deux peuples en un peuple, — le petit peuple d’en haut, qui seul a suivi la voie qu’on appelait celle de la civilisation, qui a créé des littératures aristocratiques, des Racine et des Boileau ; — et le grand peuple d’en bas (qui est à peu près tout le monde), abandonné sans culture, presque sans rapport avec l’autre peuple, n’ayant ni éducation commune, ni langue commune, gardant ses patois, priant sans comprendre, sans que l’Église daigne lui expliquer ses prières… Spectacle impie, barbare, qui saisit de pitié et de douleur, pour peu qu’on garde au cœur la moindre étincelle de Dieu !

Finir ce schisme désolant auquel le christianisme a si peu remédié, créer une âme identique dans une foi identique, qui fasse désirer, vouloir l’identité de la loi, c’est là le problème social de la Révolution. La loi suppose une éducation selon le principe de la loi, et cette éducation elle-même implique un fixe principe de foi sociale et religieuse.

Un voile couvrait encore cette profonde question pour les hommes de 1793. Ils marchaient fermes et dévoués, vers leur sublime idéal, la loi souveraine du monde, sans bien distinguer la vaste et ténébreuse région qui les séparait encore de ce but, celle des arts infinis de civilisation et d’éducation qui y mènent et y préparent. Ils en ont entrevu un point, la puissance des fêtes nationales, celle du théâtre, celle de la vie commune pour les jeunes enfants, sans préciser encore l’enseignement qui dominerait cette initiation nationale.

La première tentative d’un plan d’éducation et de vie commune fait la gloire de Lepelletier SaintFargeau. Cet honnête homme, dans la question de l’éducation, qui est celle même du cœur, s’était élevé au-dessus de lui-même par la bonté de sa nature. Vrai représentant de la Révolution en cette chose sainte, il n’était pas indigne de mourir pour elle. Le royalisme s’était bien adressé ; il l’avait frappée en ce cœur qui en contenait la résolution la plus généreuse, la plus humaine pensée.

Lepelletier, dans ce projet, peu littéraire de forme, admirable d’intention et nullement chimérique, établit parfaitement qu’il s’agit d’éducation, bien plus que d’instruction ; qu’il n’y a nul espoir d’égalité sans la fondation d’une éducation commune et nationale. La société doit donner cette éducation, — mais non la société seule (comme dans les Institutions de Lycurgue), la société avec l’aide et la surveillance des pères de famille, et toujours près des familles, dans la commune natale, de sorte que le père et la mère ne perdent jamais de vue l’enfant.

L’enfant, s’il est pauvre, sera nourri par l’école même [1]. On ne verra plus ce spectacle impie d’un enfant qui vient à l’école grelottant et affamé, et que l’école renvoie, lui refusant le pain de l’esprit parce qu’il n’a pas celui du corps, lui disant : « Tu es misérable ; eh bien, tu le seras toujours ; tu étais celui de tous qui avait le plus besoin de l’école ; va, on t’en exclut. »

Ah ! nous embrassons de tout notre cœur cette grande et chère espérance ! Que la misère ici-bas, si elle doit poursuivre l’homme, soit abolie pour l’enfant ! Si nous devons être misérables, nous l’endurerons peut-être. Mais que ceux-ci, qui n’ont fait nulle faute que de naître, soient protégés, garantis. C’est là, ou nulle part, que la Patrie doit paraître, la Matrie, disaient les Grecs, et par ce mot ils semblaient désigner aux législateurs à venir le rôle suprême de la loi ; si c’est parfois de punir l’homme, c’est toujours de protéger l’enfance, de rendre l’enfant heureux pour faire un homme meilleur.

Dans les croyances barbares qui calomnient la nature, qui supposent l’enfant coupable en naissant du péché qu’il n’a pas fait, on doit se résigner plus aisément à le voir souffrir ; il a besoin d’expier. Si l’on admet cette énormité théorique de croire qu’une créature si visiblement innocente est née criminelle, on admettra aussi cette barbarie pratique de la voir, dès la naissance, fatalement malheureuse, subir et la faim et les coups. L’éducation, au Moyen-âge, s’appelle castoiement, châtiment. Elle châtie qui n’a rien fait ; c’est la nature qu’elle châtie, c’est l’œuvre de Dieu, c’est Dieu, en sa plus touchante création. Entendez-vous les coups, les cris, les pleurs de ces pauvres innocents ?… C’est l’école, l’enfer d’ici-bas !

Trois fois bénie soit la cendre de l’homme vraiment honnête et bon qui, par l’excellence du cœur, vit plus que les politiques, qui mit l’heureuse délivrance, le grand bienfait de la Révolution surtout en ceci : que l’enfant n’eût plus faim ni froid, qu’élevé au grand air, dans les exercices des champs, il fût un enfant heureux, le bien-aimé de la patrie et le nourrisson de la Providence !

Les funérailles de Lepelletier eurent un grand caractère de religion. Elles tiraient un touchant reflet de cette douce pensée d’enfance. Derrière le mort, devant la Convention, qui tout entière assistait à ses obsèques, marchait sous ses voiles noirs la jeune orpheline, la fille de Lepelletier, la fille de la République, solennellement adoptée de la France. Près d’elle (idée bien digne de la grande Mère, à laquelle elle appartenait maintenant) venaient aussi d’autres enfants, de sorte que l’adoptée, dans ces jeunes frères et sœurs qu’on lui donnait en ce jour pour remplacer son père, sentît les consolations et l’étreinte de la Patrie.

Le corps, découvert et sanglant, fut d’abord exposé à la place Vendôme, et le président de la Convention vint déposer sur la tête du mort une couronne de chêne et de fleurs ; un fédéré des départements versa les regrets de la France, ses larmes, sur le martyr de Paris.

Le convoi immense s’achemina ensuite par la rue Saint-Honoré. Il y avait un deuil réel. La Convention, la Commune, toute la France révolutionnaire, qui était là, n’imitaient pas la douleur ; la plupart sentaient trop bien qu’ils menaient leur propre deuil. Ce poignard qu’on avait laissé sur le mort, près de sa blessure sanglante, il planait sur tous. L’assassinat de Basville, à Rome, qu’on venait d’apprendre, enseignait assez ce que les amis de la liberté avaient à attendre. Le droit public n’était plus rien ; la France était hors la loi du monde. On le vit plus tard à Rastadt, où nos plénipotentiaires furent sabrés par les dragons de l’Autriche. On le vit en Angleterre, où l’on organisa contre nous une guerre hideuse de fausse monnaie, de faux assignats, pour ruiner la France, la faire banqueroutière, lui tuer jusqu’à l’honneur.

Cette génération était vouée à la ruine, à la mort. Pendant qu’on promenait à Paris le corps de Lepelletier, on colportait dans Londres les reliques fausses ou vraies de Louis XVI, ses cheveux, des mouchoirs trempés dans son sang. Voilà les premiers drapeaux de la grande guerre qui durera vingt-cinq années.

Personne ne pouvait mesurer les sacrifices infinis que coûterait cette guerre. L’Angleterre ne devinait pas qu’il lui faudrait, dans un travail mortel, trouver la somme effroyable de quarante milliards. La France ne savait pas qu’elle arracherait de son sein dix millions de ses enfants pour semer leurs os dans toute l’Europe.

La Convention, la Commune, savaient du moins parfaitement, en suivant Lepelletier, qu’il les devançait de peu. Tous avaient cette croyance qu’ils allaient vers le tombeau. Combien aux supplices ! combien aux batailles ! combien aux poignards de la guerre civile !… Tel avait un an à vivre, tel autre deux ans. Cette pompe était la leur ; ils prenaient leur part dans les funérailles. C’était pour eux aussi que les drapeaux se voilaient de crêpes, que les tambours battaient ces roulements funèbres, que les trompettes, contenues sous leurs sinistres sourdines, sonnaient à voix basse comme un chant de mort.

Sûrs de périr, l’étaient-ils de périr utilement ? Ils allaient laisser des lois. Mais que sont les lois sans les hommes ! La Révolution ne serait-elle autre chose que la promulgation d’une formule sublime, léguée au monde futur, inutile au monde présent, vers laquelle il va se dressant toujours, mais pour retomber toujours ?… Plus d’un eut ces sombres pensées.

Ils arrivèrent ainsi devant le Panthéon, où le frère de Lepelletier prononça l’adieu solennel, promettant de publier l’œuvre du mort, ce qu’il appelait son plan d’éducation, et ce que, dans notre vénération reconnaissante, nous appellerions la Révolution de l’enfance.

La Convention, rangée autour du cercueil qu’il fallait laisser, jura le salut de la Patrie. Tous, Montagnards et Girondins, faisant encore trêve à leurs haines, se promirent union et fraternité, mot sincère, nous le pensons, dans ce grand danger public. Il fut dit alors pour la dernière fois.

  1. Lepelletier pourvoit à la dépense par trois moyens : 1° le travail des enfants déjà capables de travail ; 2° la pension que payeront les enfants de parents aisés ; 3° le complément donné par l’État. — Voir sur ce sujet, important entre tous, le dernier chapitre de mon livre, le Peuple.