Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IX/Chapitre 13


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CHAPITRE XIII

L’EXÉCUTION DE LOUIS XVI (21 JANVIER 1793).


Intérêt que le roi inspire à ses gardiens. — Changement de la reine à son égard. — Elle devient passionnée pour lui. — Le roi épuré par le malheur, sans pouvoir l’être du vice essentiel à la royauté. — Il remet sa conscience aux prêtres réfractaires. — On lui fait croire qu’il est un saint — Exécution du roi — Son confesseur l’assimile au Christ. — Violente douleur pour la mort de Louis XVI. — Fureur de la Montagne contre la Gironde. — Danton réclame l’union. — Jugement sur le jugement.


Le danger était très réel, et ce n’était pas la Gironde, ce n’était même pas le royalisme, les quatre ou cinq cents royalistes qui auraient entrepris d’enlever le roi du milieu d’une armée. Le danger, c’était la pitié publique.

Le danger, c’étaient les femmes sans armes, mais gémissantes, en pleurs, c’était une foule d’hommes émus, dans la garde nationale et dans le peuple. Si Louis XVI avait été coupable, on s’en souvenait à peine ; on ne voyait que son malheur. Dans sa captivité de plusieurs mois, il avait converti, attendri, gagné presque tous ceux qui l’avaient vu au Temple, gardes nationaux, officiers municipaux, la Commune elle-même. La veille de l’exécution, on eut peine à trouver deux officiers municipaux qui voulussent affronter cette image de pitié. Les seuls qui y consentirent furent un rude tailleur de pierres, aussi rude que ses pierres, l’autre, un jeune homme, un enfant, qui eut cette curiosité barbare ; il eut lieu de s’en repentir ; le roi lui adressa quelques mots de bonté qui lui percèrent le cœur.

Un garde national exprimait un jour bien naïvement à Cléry l’attendrissement public. C’était un homme du faubourg qui témoignait un désir extrême de voir le roi. Cléry lui obtint cette grâce. « Quoi ! Monsieur, c’est là le roi ! disait ce pauvre homme. Comme il est bon ! comme il aime ses enfants !… — Ah ! disait-il encore en se frappant la poitrine, jamais je ne pourrai croire qu’il nous ait fait tant de mal ! »

Le roi causait volontiers avec les municipaux, parlait à chacun de son état, des devoirs de chaque profession, et cela en homme instruit, judicieux. Il s’informait aussi de leur famille, de leurs enfants.

La famille, c’était le point où ces hommes, partis de si loin, l’un de Versailles et du trône, les autres de leurs ateliers ou de leurs boutiques, se trouvaient naturellement rapprochés. C’était là le côté vulnérable de Louis XVI, et c’était aussi celui où tous les cœurs se trouvèrent blessés pour lui.

Personne qui ne fût ému quand il dit, le 11 décembre : « Vous m’avez privé une heure trop tôt de mon fils. » Sa séparation d’avec les siens était parfaitement inutile, dans un procès d’une telle nature, où l’on avait peu à craindre les communications des accusés entre eux. Elle donna lieu à des scènes infiniment douloureuses, qui attendrirent tout le monde pour le roi. Le 19 décembre, il disait à Cléry, devant les municipaux : « C’est le jour où naquit ma fille… Aujourd’hui son jour de naissance, et ne pas la voir !… » Quelques larmes coulèrent de ses yeux… Les municipaux se turent, respectèrent sa douleur paternelle ; eux-mêmes se défiaient les uns des autres et n’osaient pleurer.

Un dédommagement très sensible qu’il eut dans son malheur, ce fut le changement total de la reine à son égard. Il eut bien tard, près de la mort, une chose immense, qui vaut plus que la vie, qui console de la mort : être aimé de ceux que l’on aime.

La reine était fort romanesque [1]. Elle avait dit, dès longtemps : « Nous ne serons jamais sauvés que quand nous aurons été quelques mois dans une tour. » Elle le fut moralement. Sa captivité du Temple la purifia, l’éleva ; elle gagna infiniment au creuset de la douleur. Le meilleur changement qui se fit en elle, ce fut de retourner aux pures et saintes affections de la famille, dont elle était fort éloignée jusqu’en 1789, et même depuis. Elle méprisait trop son mari, n’en voyant que les côtés lourds et vulgaires. Son peu de résolution à Varennes et au 10 août lui avait fait croire qu’il manquait absolument de courage (Campan, chap. XVIII et XXI). Elle apprit, au Temple, qu’il en avait beaucoup, en réalité ; un courage, il est vrai, passif, qu’il puisait principalement dans la résignation religieuse. Elle partagea l’intérêt général, en le voyant si calme dans une situation si périlleuse, si patient parmi les outrages, doux pour les hommes et ferme contre le sort. La sécheresse naturelle aux femmes mondaines et légères s’amollit, fondit, à la tendresse, à la sensibilité extrême de l’époux, du père de famille, qui aimait tant, n’ayant plus pour aimer que si peu de jours !… Elle devint (plus que tendre) passionnée pour lui. Elle le gardait tout le jour, quand il fut malade, et aidait à faire son lit. Cet amour nouveau, la séparation le poussa aux excès de la passion. Elle dit qu’elle voulait mourir et qu’elle ne mangerait plus. Ce n’étaient point des plaintes ni des larmes, mais des cris perçants de douleur. Un municipal n’y tint pas. Il prit sur lui, avec le consentement des autres, de réunir la famille et de les faire dîner ensemble, au moins pour un jour. À cette idée seule, la reine eut un violent accès de joie ; elle embrassa ses enfants, et Madame Élisabeth remerciait Dieu, en levant les mains au ciel. Alors la pitié vainquit, les assistants fondirent en larmes, jusqu’au cordonnier Simon, le féroce gardien du Temple : « En vérité, dit-il, mettant sa main sur ses yeux, je crois que ces s… femmes me feraient pleurer !… »

Le roi paraît avoir senti, dans sa profonde douleur, le bonheur amer d’être aimé enfin, pour mourir… Ce fut la cruelle blessure qu’il montra lui-même au prêtre qui le confessait, au moment de la dernière séparation : « Hélas ! faut-il que j’aime tant et sois si tendrement aimé ! »

On voit, dans son testament, que par un sentiment de générosité et de clémence qui fait honneur à son cœur, une de ses dernières craintes était que cette chère personne, qui n’avait pas aimé toujours, n’eût quelques remords du passé. Cela est exprimé avec beaucoup de délicatesse ; il lui demande d’abord pardon lui-même des chagrins qu’il peut lui avoir causés : « Comme aussi elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle, si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher. »

La religion était tout son secours dans ses extrêmes épreuves. Dès son arrivée au Temple, il s’était fait acheter le bréviaire de Paris. Il le lisait plusieurs heures par jour, et chaque matin priait longtemps à genoux. Il lisait beaucoup aussi le livre de l’Imitation, s’affermissant dans ses souffrances par celles de Jésus-Christ. L’opinion qu’avaient sa famille et ses serviteurs qu’il était un saint aidait à le faire tel. Il s’épurait de ses faiblesses, de ses défauts naturels. On parlait de je ne sais quels retranchements sur l’ordinaire de sa table ; il dit, loin de s’irriter : « Mais le pain suffit… » Ce qui est bien plus, ce qui indique un grand effort, selon l’esprit chrétien, c’est qu’averti qu’il n’avait qu’à redemander ses enfants à la Convention et qu’elle les lui rendrait, il dit : « Attendons quelques jours… Bientôt ils ne me les refuseront plus. » Il voyait sa mort prochaine, et jusque-là, apparemment, se refusait ce bonheur par esprit de mortification.

L’épuration fut-elle cependant complète en cette âme ? Il y aurait lieu de s’en étonner, d’après le caractère étroit de sa dévotion. On voit par le récit de son confesseur, par les protestations qu’il adressa à l’archevêque de Paris, comme d’une ouaille à son pasteur, on voit qu’il resta un dévot de paroisse, plus qu’un croyant dans la Cité universelle de la Providence. Le caractère d’une telle dévotion, c’est de purger l’âme, moins le défaut essentiel, moins le vice favori. Louis XVI n’eut qu’un vice, qui était la royauté même ; je parle de la conviction qu’il avait de la légitimité du pouvoir absolu, et, par suite, de celle des moyens de force ou de ruse qui peuvent maintenir ce pouvoir. C’est ce qui explique comment il ne se reproche, à la mort, aucun de ses mensonges avoués et constatés. Dans son testament, tout en recommandant à son fils de régner selon les lois, il ajoute : Qu’un roi ne peut faire le bien qu’autant qu’il a l’autorité, qu’autant qu’il n’est point lié. S’il règne, selon les lois, sans être lié, c’est qu’il les fait ou les domine, c’est qu’il est roi absolu. Louis XVI mourait ainsi, dans l’impénitence, emportant la pensée coupable qui condamne la royauté : l’appropriation d’un peuple à un homme. — Ce fut aussi, nous le pensons, une chose très funeste à sa conscience, très propre à le confirmer dans les pensées d’un orgueil plus que royal, d’une étrange déification de lui-même, que l’empressement de ceux qui l’entouraient à lui demander des reliques, « Ses dépouilles, dit Cléry, étaient déjà sacrées, même aux yeux de ses gardiens. » À l’un il donnait sa cravate, à l’autre ses gants. Quelle devait être sur lui-même l’opinion d’un homme qui voyait devenir précieuses les moindres bagatelles qui lui avaient appartenu, tout ce qu’il avait touché ? Fort éloignée certainement de l’humilité chrétienne. Il n’y eut guère jamais pour un mourant une pire tentation.

La Convention lui ayant permis de choisir un prêtre, il désigna le directeur de Madame Élisabeth, un Irlandais, élève des Jésuites de Toulouse, l’abbé Edgeworth de Firmont. Ce prêtre appartenait à l’Église non assermentée qui avait perdu le roi, et qui, jusqu’en juin 1792, avait cruellement persécuté les prêtres ralliés à la Révolution. Elle existait sous la terre cette Église, terrifiée, mais vivante, prête à persécuter encore, comme elle a fait dès qu’elle a reparu [2]. Elle avait le cœur de Louis XVI, et son dernier acte fut un acte solennel de sympathie et de confiance pour ces ennemis de la loi.

On lira dans Cléry le douloureux récit de la dernière entrevue de Louis XVI et de sa famille. Si nous ne le reproduisons pas, ce n’est point que nous n’en partagions les émotions déchirantes. Hélas ! ces émotions, nous les retrouverons souvent dans la grande voie de la mort où nous met 1793, et nous ne pourrons toujours donner aux morts les plus illustres, à ceux qui ont le mieux mérité de la patrie, la consolation qu’emporta le roi : celle d’être entouré à la dernière heure de l’embrassement des objets aimés, celle d’occuper tous les cœurs, de confisquer la pitié, de faire pleurer toute la terre.

Inégalité profonde, injuste !… que la souveraine injustice, la royauté, subsiste encore dans la mort, qu’un roi soit pleuré plus qu’un homme !… Qui a raconté dans ce détail infini d’accidents pathétiques les morts admirables des héros de la Gironde et de la Montagne, ces morts où le genre humain aurait appris à mourir ? Personne. Chacun d’eux a eu un mot, et c’est tout, un mot d’injure le plus souvent. Basse ingratitude de l’espèce humaine !

Le roi entendit sa sentence, que le ministre de la justice lui fit lire au Temple, avec une remarquable fermeté. Il dormit profondément la veille de l’exécution, se réveilla à cinq heures, entendit la messe à genoux. Il resta quelque temps près du poêle, ayant peine à se réchauffer. Il exprimait sa confiance dans la justice de Dieu.

Il avait promis le soir à la reine de la revoir au matin. Son confesseur obtint de lui qu’il épargnerait aux siens cette grande épreuve. À huit heures, bien affermi et muni de la bénédiction du prêtre, il sortit de son cabinet et s’avança vers la troupe qui l’attendait dans la chambre à coucher. Tous avaient le chapeau sur la tête ; il s’en aperçut, demanda le sien. Il donna à Cléry son anneau d’alliance, lui disant : « Vous remettrez ceci à ma femme et lui direz que je ne me sépare d’elle qu’avec peine. » Pour son fils, il donna un cachet où était l’écu de France, lui transmettant, en ce sceau, l’insigne principal de la royauté.

Il voulait remettre son testament à un homme de la Commune. Celui-ci, un furieux, Jacques Roux, des Gravilliers, se recula, sans rien dire. Une chose qui peint le temps, c’est que ce Roux, dans son rapport, se vante d’un mot féroce qu’il ne dit point réellement : « Je ne suis ici que pour vous mener à l’échafaud. » Un autre municipal se chargea du testament.

On lui offrit sa redingote ; il dit : « Je n’en ai pas besoin. » Il était en habit brun, culotte noire, bas blancs, gilet de molleton blanc. Il monta dans la voiture, une voiture verte. Il était au fond avec son confesseur, deux gendarmes sur le devant. Il lisait les Psaumes.

Il y avait peu de monde dans les rues. Les boutiques n’étaient qu’entr’ouvertes. Personne ne paraissait aux portes ni aux fenêtres.

Il était dix heures dix minutes lorsqu’il arriva dans la place. Sous les colonnes de la Marine étaient les commissaires de la Commune, pour dresser procès-verbal de l’exécution. Autour de l’échafaud, on avait réservé une grande place vide, bordée de canons ; au delà, tant que la vue pouvait s’étendre, on voyait des troupes. Les spectateurs, par conséquent, étaient extrêmement éloignés. Le roi recommanda vivement son confesseur, et d’un ton de maître. Il descendit, se déshabilla lui-même, ôta sa cravate. Selon une relation, il aurait paru vivement contrarié de ne voir que des soldats, eût frappé du pied, crié aux tambours d’une voix terrible : « Taisez-vous ! » Puis, le roulement continuant : « Je suis perdu ! je suis perdu ! »

Les bourreaux voulaient lui lier les mains, et il résistait. Ils avaient l’air d’appeler et de réclamer la force. Le roi regardait son confesseur et lui demandait conseil. Celui-ci restait muet d’horreur et de douleur. Enfin il fît l’effort de dire : « Sire, ce dernier outrage est encore un trait de ressemblance entre Votre Majesté et le Dieu qui va être sa récompense. » Il leva les yeux au ciel, ne résista plus : « Faites ce que vous voudrez, dit-il, je boirai le calice jusqu’à la lie. »

Les marches de l’échafaud étaient extrêmement raides. Le roi s’appuya sur le prêtre. Arrivé à la dernière marche, il échappa, pour ainsi dire, à son confesseur, courut à l’autre bout. Il était fort rouge ; il regarda la place, attendant que les tambours cessassent un moment de battre. Des voix criaient aux bourreaux : « Faites votre devoir. » Ils le saisirent à quatre, mais pendant qu’on lui mettait les sangles, il poussa un cri terrible.

Le corps, placé dans une manne, fut porté au cimetière de la Madeleine, jeté dans la chaux. Mais déjà, sur l’échafaud, des soldats et autres, soit outrage, soit vénération, avaient trempé leurs armes, du papier, du linge, dans le sang qui était resté. Des Anglais achetaient ces reliques du nouveau martyr.

Il y avait eu à peine sur le passage quelques faibles voix de femmes qui avaient osé crier grâce, mais, après l’exécution, il y eut chez beaucoup de gens un violent mouvement de douleur. Une femme se jeta dans la Seine, un perruquier se coupa la gorge, un libraire devint fou, un ancien officier mourut de saisissement. On put voir cette chose fatale que la royauté morte sous le déguisement de Varennes, avilie par l’égoïsme de Louis XVI au 10 août, venait de ressusciter par la force de la pitié et par la vertu du sang.

Le lundi matin, à l’ouverture de la séance, l’exécution faite à peine et le sang fumant encore, une lettre vint à la Convention, terrible dans sa simplicité, amère pour les consciences. Un homme demandait qu’on lui livrât le corps de Louis XVI « pour l’inhumer auprès de son père ». La lettre était intrépidement signée de son nom.

Une extrême agitation se voyait sur la Montagne. Elle éclata par le récit de la mort de Lepelletier. Ce récit, fait par Thuriot, n’était pas fini que Duquesnoy (un moine défroqué, fixe à l’état de fureur) commença à rejeter l’événement sur la Gironde : « Ne sont-ce pas eux, dit-il, qui, il n’y a pas un mois, nous injuriaient, nous menaçaient… jusqu’à tirer l’épée sur moi ?… » Le coup ne fut pas manqué. La Montagne exigea le renouvellement du comité de sûreté générale, où la Gironde avait la majorité. On leur ôtait cette force au moment où elle allait leur être le plus nécessaire pour leur propre sûreté.

Une grêle d’accusations tombe en même temps de la Montagne. Toute la droite, pêle-mêle, est successivement dénoncée. Robespierre, tout en pleurant Lepelletier et recommandant l’union, porte un nouveau coup : il demande que le nouveau comité de sûreté commence l’examen de la conduite de Roland. La Convention, docile, frappe Roland en supprimant le bureau des journaux dans son ministère.

Pétion, né gauche et maladroit entre tous, eut l’imprudence d’aller se mêler à la bagarre ; il monta à la tribune et gémit de la défiance qui régnait dans l’Assemblée.

Vingt accusations fondent sur lui à l’instant : c’est Tallien, c’est Thuriot, c’est Collot d’Herbois ; de tous côtés volent l’injure, les cris les plus violents. Le pauvre homme restait interdit ne sachant à qui répondre.

Danton en eut pitié. Il sentit aussi, sans doute, qu’il ne fallait pas laisser porter le dernier coup à la vieille idole populaire qui représentait encore dans l’Assemblée l’âge humain de la Révolution. Il fît descendre Pétion, prit sa place, dit que sans doute il avait eu quelques torts, mais qu’enfin, pour lui, il ne pouvait l’accuser. Jamais l’union, la paix, n’avaient été plus nécessaires ; point de mesures violentes ; les visites domiciliaires, que quelqu’un avait proposées, semblaient inutiles à Danton. Il demanda qu’on changeât le ministère girondin, que Roland quittât l’intérieur ; et, d’autre part, il voulait qu’on divisât le ministère jacobin, que Pache ne restât pas seul ministre de la guerre. Il exprima ce vœu que l’Assemblée, la nation, fissent taire la discorde intérieure, tournassent leur énergie contre l’ennemi étranger ; que chacun oubliât ses haines, se réservât à la patrie, lui donnât sa vie et sa mort. Il parla de celle de Lepelletier, non pour la déplorer : « Heureuse mort ! dit-il d’un accent poignant, profond, d’une sincérité douloureuse. Ah ! si j’étais mort ainsi !… » Il y eut un grand silence : ce mot avait atteint les cœurs ; toute l’Assemblée tomba en pensée de l’avenir, et il n’y eut peut-être personne qui ne répétât pour lui-même, à voix basse, le vœu de Danton.

Une tombe fermée veut le silence, mais celle-ci n’est pas fermée, elle est béante et demande…

La chaux de la Madeleine est dévorante, elle est altérée, elle veut de la pâture. Ce n’est rien que Louis XVI. Il lui faut des hommes tous autres, nos grands citoyens, les héros de la patrie.

Donc, puisque la tombe est ouverte, nous dirons un mot encore : nous jugerons le jugement.

Ce procès, nous l’avons dit, avait eu l’effet très fatal de montrer le roi au peuple, de le replonger dans le peuple, de les remettre en rapport. Louis XVI, à Versailles, entouré de courtisans, de gardes, derrière un rideau de Suisses, était inconnu au peuple. Au Temple le voilà justement comme un vrai roi devrait être, en communication avec tous, mangeant, lisant, dormant sous les yeux de tous ; commensal, pour ainsi dire, et camarade du marchand, de l’ouvrier. Le voilà, ce roi coupable, qui apparaît à la foule en ce qu’il a d’innocent, de touchant, de respectable. C’est un homme, un père de famille ; tout est oublié. La nature et la pitié ont désarmé la justice.

Ce n’est rien de le montrer, on le change, on le refait. Le procès en fait un homme. À Versailles, c’est un être fort prosaïque, vulgaire, point méchant, point bon, mais sensible et facile de cœur, asservi à ses habitudes, tout entier dans la famille, étroitement dévot, avec un vice de dévot une certaine sensualité dans les choses de la table. Une prison humaine n’y eût rien changé. Mais cette captivité cruelle de vexations et d’outrages refait son âme et l’affermit. Sa lourde et vulgaire nature est sculptée par la douleur. Ennobli par la résignation, le courage et la patience, il s’élève, il monte ; sacré par le malheur mieux que par la royauté, il est un objet poétique ; changement tel que les siens mêmes sont atteints de cette poésie. Qui eût dit à la reine, en 1788, qu’elle aimerait Louis XVI ?

Et pourtant, le fond de l’homme a-t-il été vraiment changé ? Non, rien ne l’indique. Devant la Convention, il continue de mentir ; le nouveau saint est resté ce qu’il fut, un homme double ; c’est toujours l’élève du Jésuite La Vauguyon.

Une sorte de conjuration morale se fait instinctivement autour de lui, pour l’affermir dans la conviction qu’il a de son droit, l’endurcir dans le dogme royal du pouvoir illimité, l’enfoncer dans l’impénitence. Il meurt sans avoir la moindre notion de ses fautes. Chose inouïe pour le chrétien, il se croit innocent et juste. Que dis-je ? On parvient à le convaincre de sa propre sainteté, on lui compare ses souffrances à la Passion de Jésus, et il accepte si bien l’étrange assimilation qu’il dit en mourant : « Je bois le calice. »

C’est un mauvais jugement que celui qui, loin d’améliorer, d’épurer (vrai but de toute justice), renvoie devant Dieu un homme qui avait besoin du temps pour comprendre et expier, un jugement qui l’affermit en ce qu’il eut de mal, lui donne précisément le contraire du repentir, la conviction qu’il est un saint ! pervertissant ainsi sa raison et le rendant peut-être plus coupable à la mort qu’il ne l’a été dans la vie.

Un résultat, très funeste s’accomplit sur l’échafaud, par la mort de ce faux martyr : le mariage de deux mensonges. La vieille Église déchue et la vieille Royauté abandonnée dès longtemps de l’esprit de Dieu finirent là leur longue lutte, s’accordèrent, se réconcilièrent dans la Passion d’un roi.

Elles partaient, ombres vaines, au royaume du néant. Et la réalité du sang leur rend un corps, une vie. Que dis-je ? Voilà qu’elles engendrent ! voilà un monde qui pullule de leur accouplement maudit, un monde d’erreurs et de sottise, un monde de fausse poésie, une race de sophistes impies, pour mordre le sein de la France.

Quels qu’aient été ces résultats du jugement de Louis XVI, il n’en doit pas moins être l’objet d’un respect profond, éternel. De tels actes s’estiment moins par leurs fruits que par la pensée courageuse, par l’esprit de dévouement qui les a dictés. Ils savaient trop ceux qui jugèrent, tout ce qu’il leur en coûterait dans l’avenir. Ils savaient qu’en frappant le roi, ils se frappaient eux-mêmes. Et ils se sont dévoués. Tel en eut le cœur arraché et put dire comme Carnot : « Nul devoir ne m’a tant coûté. »

Ils s’arrachèrent le cœur pourtant et passèrent outre… Pourquoi ? (Méditez-le, amis de l’ennemi…) Ils pensèrent que, si, retenus par les circonstances atténuantes qui couvraient Louis XVI, ils pardonnaient en lui l’appel à l’étranger, l’inviolabilité de la Patrie en serait à jamais compromise. Ils crurent ne pouvoir autrement confirmer la croyance dont vivent les nations : La Patrie est sacrée, et qui la livre en meurt.

Le respect de la France, l’intégrité du territoire, la religion des limites, notre sûreté à nous, qui n’étions pas encore, ils ont cru garantir tout cela par ce jugement. Étaient-ils dans l’erreur ? Ce n’est pas nous, du moins, nous qu’ils pensaient sauver, qui leur en ferons un reproche. Non, hommes héroïques, vos fils reconnaissants vous tendent la main à travers les temps… Vos ennemis eux-mêmes, qui sont ceux de la France, sont obligés, en vous, d’honorer leurs vainqueurs, les fondateurs de la République, leurs vainqueurs pour tout l’avenir.

  1. Elle parut romanesque au Temple même, mais ce fut dans la forme, et la situation excusait tout.
    xxxxUn des combattants du 10 août, municipal et commissaire au Temple, Toulan, s’était dévoué à elle et se faisait fort de sauver la famille royale, avec l’aide des royalistes. Elle lui donna une boucle de ses cheveux, avec cette devise en italien : Qui craint de mourir ne sait assez aimer. Toulan périt sur l’échafaud.
  2. À quoi s’occupaient-ils la veille du coup qui les terrassa, eux et leur roi, en 1792 ? À persécuter les prêtres qui suivaient la loi et la nature, voulaient se marier. Le 27 mai 1792, nous les voyons poursuivre, pour cette cause, un prêtre du faubourg Saint-Antoine. — Leurs malheurs ne les changent point. À peine reparaissent-ils qu’ils persécutent. Ils ont fait mourir de faim, forcé au suicide, un prêtre marié, le seul homme du temps de l’Empire qui ait eu la grande invention épique, Grainville, l’auteur du Dernier homme.