Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IX/Chapitre 11


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CHAPITRE XI

LE PROCÈS. — MENACES DE LA COMMUNE.
TENTATIVE PACIFIQUE DE DANTON (DÉCEMBRE 1792-JANVIER 1793).


Grand courage des deux partis. — Générosité héroïque de la Gironde. — Audace indomptable de la Montagne. — Les deux partis se trompèrent. — En quoi se trompa la Montagne. — En quoi se trompa la Gironde. — La Gironde accusée de relations avec le roi, 3 janvier 1793. — La Convention énervée, avilie par les tergiversations du centre, janvier 1793. — La Commune essaye d’intimider la Convention. — Leur conflit sur l’Ami des lois. — Les Jacobins embauchent, non les hommes des faubourgs, mais les fédérés des départements. — La bataille semblait imminente, 14 janvier 1793. — Dispositions pacifiques de Danton. — Danton rapportait de Belgique la pensée de l’armée. — Héroïsme de l’armée contre elle-même. — Ce que Danton avait fait en Belgique. — Il craint une éruption du fanatisme religieux. — Les chouans. — La légende du roi. — Affluence aux églises la nuit de Noël. — Danton fait un pas vers la Gironde. — Voulait-il sauver le roi ? ou la Convention ? — Il est repoussé, 14 janvier 1793.


Les deux partis, dans cette terrible discussion, firent preuve d’un grand courage, qu’on ne peut pas méconnaître. Certes, il y en eut beaucoup à défendre la vie du roi, en présence des furieux fanatiques qui, des tribunes, criaient, interrompaient l’orateur, lui montraient le poing, qui, à l’entrée, à la sortie, l’environnaient de menaces. Et il n’y en eut pas peu du côté des accusateurs opiniâtres de Louis XVI, lorsque Paris était plein de royalistes cachés, qui, sous la veste du peuple, sous la livrée des faubourgs, venaient écouter ces débats, tous militaires et duellistes ; qui, pour un oui, pour un non, autrefois versaient le sang. N’était-il pas vraisemblable qu’ils ne pourraient jusqu’au bout endurer une telle épreuve, qu’un jour, au dernier paroxysme de fanatisme et de fureur, il s’en trouverait quelqu’un pour frapper un coup ?

Et c’est aussi, justement, à cause du péril, à cause du grand courage qui, des deux parts, était nécessaire, c’est, dis-je, pour cela même que les partis poussèrent à l’extrême l’opinion qui pouvait leur coûter la vie.

Les Girondins n’ignoraient pas que leurs noms étaient les premiers écrits sur la liste des proscriptions de Coblentz. Si La Fayette, le défenseur obstiné du roi, après le sang versé au Champ de Mars, n’en avait pas moins été enterré par l’Autriche aux cachots d’Olmütz, que devait attendre Brissot, l’auteur du premier acte de la République, le rédacteur de la pétition sur laquelle tira La Fayette ? Que devaient craindre ceux qui créèrent le bonnet rouge et le firent mettre, au 20 juin, sur la tête de Louis XVI ?… L’homme qui, le 20 juin, enfonça la porte de l’appartement du roi, le sapeur Rocher, que nous voyons geôlier au Temple, était l’homme de la Gironde… Si l’émigration eut soif du sang patriote, ce fut du sang des Girondins. Les émigrés, dans leurs furieux pamphlets, savourent d’avance la mort de Brissot, se baignent, en esprit, dans le sang de Vergniaud et de Roland… — La Gironde savait tout cela. Et c’est pour cela, ce semble, qu’elle défendit Louis XVI. Il était chevaleresque, fou peut-être, mais héroïque, de se faire égorger par l’émeute pour sauver le roi, quand on savait parfaitement que la rentrée des royalistes, si elle avait lieu jamais, serait inaugurée par la mort des Girondins. Le salut de Louis XVI (dont les émigrés se souciaient si peu au fond) n’eût certes point expié auprès d’eux le crime d’avoir préparé et fondé la République.

Cette défense de la vie du roi par la République elle-même peut paraître absurde, mais elle est sublime. N’oublions pas que la Gironde la fit entre deux échafauds. Que les royalistes ou les Jacobins vainquissent, elle avait chance de périr.

Et, d’autre part, la Montagne n’en fut pas moins admirable d’audace et de grandeur. C’était pour elle un point de foi de ne pouvoir fonder la République qu’en frappant les lois de terreur, qu’en constatant par un procès, mené à sa fin dernière, qu’un roi était responsable tout autant qu’un homme, en montrant aux peuples que le prestige était vain, qu’une tête de roi ne tenait pas plus qu’une autre, que la mort de ce dieu vivant se passerait sans miracle, sans éclair et sans tonnerre. Elle croyait enfin, non sans vraisemblance, que l’homme est corps autant qu’esprit, et qu’on ne serait jamais sûr de la mort de la royauté, tant qu’on ne l’aurait pas touchée, palpée et maniée dans le corps mort de Louis XVI et dans sa tête coupée… — Alors seulement la France, vaincue d’évidence, dirait : « J’ai vu, je crois… Chose sûre, le roi est mort… Et vive la République ! »

Mais les Montagnards, en même temps, savaient bien, en faisant ceci, que chacun d’eux avait dès lors pour ennemi mortel, acharné, chacun des rois de l’Europe ; que les familles souveraines, si fortement mêlées entre elles, qui, sans parler même du trône, ont, par leur richesse et leurs clientèles, une influence infinie, leur voueraient une haine fidèle, implacable, à travers les siècles. Chacun de ces juges du roi devenait un but pour l’avenir en lui-même, en ses enfants. Qu’on pèse bien tout ceci, pour avoir la vraie mesure du courage de la Montagne. Un Montagnard, contre les rois, était bien roi aujourd’hui ; mais demain, que serait-il ? Il se retrouverait un particulier isolé, faible et désarmé, comme avant 1789, un médecin, un avocat obscur, un pauvre régent de collège… restant toujours sous le coup de la vengeance, veillé, épié des tyrans, intéressés tous à persuader le monde qu’on ne touche pas à impunément à leurs têtes sacrées. Qu’arriverait-il, si, à la longue, la royauté travaillant habilement la pensée publique, mettant à profit les réclamations de la pitié et de la nature, elle réussissait à pervertir entièrement l’opinion, à trouver des hommes sincères, d’un cœur naïf et poétique (un Ballanche par exemple), pour flétrir ces juges intrépides ?… La Montagne n’ignorait pas qu’en frappant un roi, elle créait sous elle-même un gouffre de mort et d’exécration… Elle le vit et s’y jeta, et crut avoir sauvé la France, si, en se précipitant, elle emportait le roi et la royauté dans l’abîme.

Nous devions ce solennel hommage au courage héroïque, au dévouement des deux partis. Tous, Montagnards et Girondins, ils ont su parfaitement qu’ils se vouaient à la mort. Et ils ont cru mourir pour nous.

Cela dit et la dette payée, déclarons-le hardiment : les deux partis se trompèrent.

La Montagne se trompa sur l’effet que devait produire la mort de Louis XVI.

Les rois furent sans doute indignés, blessés en leur orgueil par la punition d’un des leurs. Mais leur intérêt politique y trouvait son compte. Un roi tué n’était pas chose nouvelle ; Charles ier avait péri sans que la religion monarchique en fût ébranlée. Louis XVI, en périssant, rendit force à cette religion. Avilie par le caractère des rois du dix-huitième siècle, elle avait grand besoin d’un saint, d’un martyr. Cette institution usée a survécu par deux légendes : la sainteté de Louis XVI, la gloire de Napoléon.

La mort de Louis XVI était si bien dans l’intérêt des rois (dans leur secret désir peut-être ?) qu’ils ne purent se décider à faire la moindre démarche, de bienséance du moins, pour paraître s’intéresser à lui.

Le roi d’Espagne son cousin ne remua pas. Il y eut une lettre, tardive, du chargé d’Espagne, M. Ocariz, mouvement spontané, honorable, du cœur espagnol, qui n’eut rien d’officiel ; il avoue lui-même que son maître n’a pas dicté cette démarche et demande le temps de lui envoyer un courrier pour qu’il intervienne.

L’Empereur, neveu de la reine, n’intervint pas davantage.

L’Angleterre avait vu joyeusement la ruine de Louis XVI, qui la vengeait de la guerre d’Amérique ; elle se plut à voir la France s’enfoncer dans ce qui semblait un crime.

La Russie vit avec bonheur la France lui donner un texte sur les horreurs de l’anarchie, qui l’autorisât contre la Pologne et les Jacobins polonais.

Je ne vois pas, au reste, que les frères de Louis XVI aient demandé en sa faveur aucune intervention des puissances. Sa mort les servait directement. Monsieur ne perdit pas une minute pour se faire proclamer par l’Empereur régent de France, et le comte d’Artois ne tarda pas à tirer de Monsieur le titre de lieutenant général du royaume. Calonne régna paisiblement et d’une manière si absolue qu’il remplit d’émigrés français, rebelles à son autorité, les prisons de l’Électeur de Trêves et autres bastilles du Rhin.

Nous le répétons encore, la Montagne se trompa. La mort du roi n’eut nullement l’effet qu’elle supposait. Elle mit l’opinion générale contre la France, dans toute l’Europe. Frappant sans convaincre le monde qu’elle avait droit de frapper, elle oubliait que la Justice n’est exemplaire, efficace, qu’autant qu’elle est lumineuse. Si le glaive qu’elle porte est terrible, c’est lorsque, levé par elle, il éclaire d’une telle lueur que tous, en baissant les yeux, se résignent et se soumettent… En sorte qu’on ne dispute pas, mais qu’on soit forcé de dire : « Dur est le coup, mais d’en haut ! »

La Gironde, d’autre part, se trompa également en soutenant que la Convention ne pouvait juger en dernier ressort, en voulant renvoyer au peuple le jugement suprême, ce qui le rendait, en réalité, tellement incertain, difficile, impraticable, qu’en réalité il n’y avait plus de jugement.

Ces excellents républicains compromettaient la République. S’il n’y avait pas un jugement, sérieux, fort et rapide, et par la Convention, la République était en péril.

Si le succès de Vergniaud et des Girondins eût duré, il aurait changé de nature. Et qu’aurait-il amené ? Le triomphe de la Gironde ? Non, celui des royalistes.

Les Girondins se trompaient absolument sur la situation. Ils croyaient d’une foi trop simple à l’universalité du patriotisme. Ils ignoraient la foule effroyable de royalistes qui, dans les départements, se disaient des leurs, qui, sous le masque, attendaient. Ils ne soupçonnaient en rien la conspiration des prêtres, qui, tapis dans la Vendée, écoutaient, l’oreille à terre, ces fatales discussions, épiant, dans telles paroles imprudemment généreuses, l’occasion de la guerre civile.

Dans une situation si tendue, on ne pouvait desserrer qu’avec un éclat terrible. À lâcher la moindre chose, on risquait que tout s’emportât. Il y eût eu non pas seulement détente et descente : il y eût eu énervation subite, chute, défaite et déroute, abandon, sauve-qui-peut. La Montagne le sentait d’instinct ; elle reprochait, non sans cause, à la Gironde d’énerver la Révolution. Dans un mouvement de fureur où le patriotisme et la haine, la vengeance personnelle, étaient confusément mêlés, elle essaya de lui rendre le coup de Vergniaud.

Le 3 janvier, une redoutable machine lui fut lancée par la Montagne qui fît passer les Girondins de leur position de juges au rang d’accusés.

Un représentant estimé, sans importance politique, le militaire Gasparin, qui, comme Lepelletier Saint-Fargeau, eut le bonheur de sceller sa foi de son sang sous le poignard royaliste, Gasparin déclara à l’Assemblée que Boze, peintre du roi, chez lequel il avait logé l’été précédent, lui avait parlé d’un mémoire demandé par le château, écrit par les Girondins, signé de Vergniaud, Guadet, Gensonné. Dans ce mémoire, dit-il, ils exigeaient que le roi reprît le ministère girondin.

Gasparin savait le fait depuis juin et l’avait gardé cinq mois. Il le croyait apparemment d’une médiocre importance. S’il y eût vu un acte de trahison, n’eût-il pas dû le révéler au moment où la Convention, se faisant lire les papiers des Tuileries, examinait sévèrement les précédents politiques des hommes de la Législative ?

Une nouvelle lumière lui était venue apparemment ; il avait tout à coup senti la gravité de cet acte. Qui la lui avait révélée ? Sans doute les chefs de la Montagne, qui, d’abord muets, atterrés, sous le discours de Vergniaud, avaient saisi cet incident comme une ressource suprême, le poignard de miséricorde, comme disait le Moyen-âge, arme dernière et réservée, dont le vaincu terrassé pouvait percer son vainqueur.

Vergniaud les avait abattus. Gensonné, qui parla ensuite et qui appuya le coup, les avait relevés, ravivés sous l’aiguillon d’une impitoyable piqûre. Il avait été sans colère, ironique et méprisant, cruel surtout pour Robespierre. Il l’avait poussé jusqu’à dire : « Rassurez-vous, Robespierre, vous ne serez pas égorgé, et vous n’égorgerez personne, c’est le plus grand de vos regrets. »

Le lendemain, Gasparin fut lancé sur la Gironde.

La chose ne fut point niée. Les députés incriminés déclarèrent sans difficulté qu’en effet, priés par Boze d’indiquer leurs vues sur les moyens de remédier aux maux que l’on prévoyait, ils n’avaient pas cru devoir repousser cette ouverture. Gensonné avait écrit une lettre ; Guadet, Vergniaud, l’avaient signée. Qui pouvait trouver mauvais qu’à une époque où les chances étaient si incertaines encore, où la cour avait de si grandes forces, une espèce d’armée dans Paris, ils eussent saisi l’occasion d’éviter l’effusion du sang ? On voyait venir la bataille ; une foule sans discipline, sans poudre, sans munitions, allait jouer, sur une carte, tout l’avenir de la liberté et de la France. Ce n’était point du reste un mémoire au roi, c’était une lettre à Boze. Quelle en était la pensée ? Non douteuse certainement : montrer que le roi avait tout à craindre, qu’il lui valait mieux descendre que tomber, qu’il devait plutôt désarmer, rendre l’épée, sans qu’on la lui arrachât.

La déposition de Boze, que l’on fit venir, établit parfaitement qu’il s’agissait d’un acte tout à fait loyal de la part des Girondins. Il déclara que, du reste, la lettre était écrite à lui, Boze, et non pas au roi.

Ce singulier entremetteur laissait très bien voir les trois rôles qu’il avait joués. Il était bon royaliste, et voulait sauver le roi. Il était bon Girondin ; c’est lui (il le dit lui-même) « qui donna aux trois l’idée d’exiger le rappel des ministres girondins ». Il était bon Montagnard, logeait Gasparin, faisait, d’amour, d’enthousiasme, les portraits des Montagnards illustres, celui de Marat par exemple, qui peut-être est son chef-d’œuvre.

Le temps avait marché vite ; le point de vue était changé ; on ne pouvait plus comprendre, sous la lumière éclatante de la République, ces temps de crainte et de ténèbres où l’avenir de la liberté était si nuageux encore. On en avait perdu le sentiment, sinon la mémoire ; on ne pardonnait pas aux hommes d’alors de n’avoir pas été prophètes. Les Girondins, mal attaqués et très faiblement, ne pouvaient cependant se défendre qu’à grand’peine en présence d’un monde nouveau qui déjà connaissait peu cette antiquité de cinq mois et ne voulait pas la comprendre. Lorsque Guadet dit, pour se défendre : « D’après l’impression fâcheuse qu’avait laissée le 20 juin, on pouvait douter du 10 août… », il y eut, à la gauche, un soulèvement d’indignation, comme si chacun eût voulu dire : « Vous avez douté du peuple !… vous n’avez pas eu la foi ! »

La Convention passa à l’ordre du jour et témoigna peu après sa haute estime à Vergniaud en le nommant président. Elle prit dans la Gironde les secrétaires et tout le nouveau comité de surveillance. Elle repoussa les accusations de la Commune contre Roland. Elle accueillit les adresses du Finistère et de la Haute-Loire ; la première demandait qu’on chassât Marat, Robespierre et Danton ; la seconde offrait une force pour escorter la Convention, l’aider à sortir de Paris. Dangereuses propositions, que beaucoup croyaient royalistes sous le masque girondin, mais que semblait motiver la situation, chaque jour plus critique, de la Convention dans Paris. La fureur, feinte ou simulée, des tribunes, qui sans cesse interrompaient, les outrages personnels aux représentants, la violence surtout des cris, des pamphlets, avaient lassé toute patience. Les Montagnards les plus honnêtes étaient indignés autant que la droite ; Rewbell demanda que du moins on chassât les colporteurs qui, dans la Convention même, venaient vendre leurs libelles contre la Convention ; sur quoi le Girondin Ducos demanda l’ordre du jour. Legendre, avec l’accent d’un honnête homme, d’un vrai patriote, dénonça la coupable légèreté d’un de ses collègues, le Montagnard Bentabole, qui, du geste et du regard, avait donné aux tribunes le signal de huer la droite, avec d’ironiques applaudissements.

Ces insultes étaient-elles fortuites ? Ou devait-on les attribuer à un système exécrable d’avilir la Convention ? Les violents pensaient-ils qu’un pouvoir bravé chaque jour, insulté impunément, serait déjà, par cela seul, désarmé dans l’opinion, qu’on ferait meilleur marché d’une Assemblée imbécile qui, ayant la toute-puissance, se laissait marcher et cracher dessus.

Qui donc énervait la Convention, en réalité ? Comment expliquer le phénomène de son impuissance ? Par la terreur ? Il y avait, en effet, autour d’elle beaucoup de bruit, de menaces ; toutefois je ne vois point que cette foule aboyante ait frappé ni blessé personne autour de la Convention. Les cinq cents députés du centre, protégés par leur obscurité, pouvaient sans nul doute voter au scrutin secret les mesures énergiques qui leur furent souvent proposées. Qui les arrêta ? La crainte de remettre le pouvoir à ceux qui les proposaient, à la droite ou à la gauche. Cette grande masse muette du centre avait ses guides muets ; Sieyès et autres politiques y avaient beaucoup d’influence ; elle suivait d’ailleurs, d’instinct, un sentiment mixte de défiance patriotique et de médiocrité envieuse. De là ses contradictions, généralement volontaires ; quand elle a voté pour la gauche, elle croit faire de l’équilibre en votant aussi pour la droite. Elle ne s’aperçoit pas qu’en se démentant et se déjugeant ainsi, elle se discrédite, s’avilit plus que ne pourraient jamais le faire les outrages des violents. Ceux-ci, tantôt irrités, tantôt enhardis, attribuent ces variations aux alternatives de la sécurité et de la peur, et se jettent, sans marchander, dans les plus coupables moyens d’intimidation. La Convention ne vit pas que sa fausse politique de bascule, de faux équilibre, était une prime à la terreur.

La Commune venait de faire, le 27 décembre, une chose de grande audace. Elle avait lancé une assignation contre un représentant du peuple.

Celui-ci, Charles de Villette, avait mis dans un journal girondin un très dangereux conseil de résistance armée aux violences révolutionnaires, dont le royalisme eût pu faire profit. On devait poursuivre l’article, mais on ne le pouvait qu’avec l’autorisation de l’Assemblée. La Commune s’en passa.

Autre incident sinistre. Elle vit, sans s’émouvoir, des fenêtres de l’Hôtel de Ville, passer sur la Grève et le long des quais le corps d’un homme assassiné. Le 31 décembre, un certain Louvain, ex-mouchard de La Fayette, s’étant avisé de dire dans le faubourg un mot pour le roi, un fédéré lui passa son sabre à travers le corps.

Ce meurtre, à un tel moment, lorsque la Commune avait osé assigner un représentant, semblait une odieuse machine pour faire peur à l’Assemblée, un crime pour préparer des crimes. Tout le monde fut indigné. Marat même s’éleva avec violence contre Chaumette, en parla avec horreur et mépris. Celui-ci prit peur à son tour, fit révoquer l’assignation et vint excuser la Commune. Villette, un moment entouré aux portes de la Convention par des furieux qui parlaient de le tuer, leur rit au nez et passa. Ces aboyeurs n’étaient pas toujours braves. Un autre député, Thibaut, menacé aussi de mort, en empoigna un qui demanda grâce.

Au moment même où la Commune s’excuse à la Convention, elle lui fait un nouvel outrage. Un drame venait d’être lancé sur le Théâtre-Français, l’Ami des lois, pièce médiocre, mais hardie dans la circonstance. À ne regarder que la lettre, la pièce n’était point contre-révolutionnaire ; elle l’était beaucoup comme esprit. Grand bruit pour et contre. La Convention, consultée, permet la représentation. La Commune la défend.

Cet incroyable conflit, sur un sujet en apparence futile, semblait bien près d’un combat. Tout s’y préparait. Les Jacobins avaient oublié leur ancienne réserve pour entrer dans l’action. La presse était unanime contre eux ; ils s’en inquiétaient si peu qu’ils parlaient de chasser les journalistes de leur salle. Ils aimaient mieux le huis clos. Toute leur affaire était une propagande personnelle, une espèce d’embauchage contre la Convention. Il n’y avait pas beaucoup à espérer, sous ce rapport, du faubourg Saint-Antoine. Quoique la misère y fût excessive et la passion violente, il y avait dans cette population beaucoup plus de respect des lois qu’on ne l’a cru généralement. J’ai sous les yeux les procès-verbaux des trois sections du faubourg (Quinze-Vingts, Popincourt et Montreuil) [1]. Rien de plus édifiant. Il y a bien moins de politique que de charité ; ce sont des dons innombrables aux femmes de ceux qui sont partis, aux vieux parents, aux enfants. Du reste, le faubourg ne formait nullement un corps ; les trois sections avaient un esprit très différent, étaient jalouses l’une de l’autre. Leurs assemblées étaient paisibles, généralement peu nombreuses, de cent ou deux cents personnes, cinq cents au plus, et pour une grande circonstance. Les émissaires jacobins ne remuaient pas si aisément qu’on l’a dit ce peuple de travailleurs. Je vois (au 5 novembre) l’homme de Robespierre, Hermant, qui a peine à animer, pour l’élection du maire, la section de Popincourt.

Les Jacobins et la Commune n’embauchaient guère dans le faubourg, mais dans une population non parisienne, les fédérés nouveaux venus. Ceux du 10 août étaient partis ; la plupart, gens établis et pères de famille, quels que fussent leur enthousiasme républicain et leur désir de protéger l’Assemblée, ils ne purent rester. Les sociétés jacobines des départements en envoyèrent d’autres, ou fanatiques ou affamés, avides d’exploiter l’hospitalité parisienne. Les ministres, Roland, ses collègues, fort effrayés de ces bandes, se gardaient bien de les fixer ici en leur rendant la vie facile. Ils espéraient que la famine qui les avait amenés pourrait les remmener aussi. Les Jacobins y suppléaient. Ils les logeaient, les hébergeaient, les endoctrinaient, homme à homme, les tenaient prêts à agir. La Commune les favorisait également, les encourageait. Elle les employait comme siens ; elle les promenait armés, de quartier en quartier, pour imprimer la terreur.

Les Jacobins d’accord avec la Commune ! toute nuance effacée entre les violents ! les uns et les autres ayant sous la main une force armée très irrégulière, composée d’hommes inconnus et étrangers à la population de Paris ! Nulle situation plus sinistre.

Le 8 janvier, une section infiniment plus violente que celles du Faubourg-Saint-Antoine, la section des Gravilliers, provoque la formation à l’Évêché d’un comité de surveillance qui aidera celui de la Convention, recevra les dénonciations, arrêtera les dénoncés, les lui enverra. Le 14, cette section veut qu’on forme un jury pour juger les membres de la Convention qui voteront l’appel au peuple.

Le même jour, sur l’invitation de la section des Arcis, une réunion armée se fait dans une église, composée en partie de fédérés qui s’intitulent fièrement Assemblée fédérative des départements, en partie de sectionnaires, spécialement des Cordeliers ; au milieu d’eux se trouvent les députés de la Commune. Et pourquoi cette prise d’armes ? Sous le prétexte étrange et vague de jurer la défense de la République, la mort des tyrans.

La bataille semblait imminente. Le ministre de l’intérieur écrit à la Convention qu’il ne peut rien et ne fera rien. « Eh bien, s’écrient Gensonné, Barbaroux, que l’Assemblée elle-même prenne la police de Paris. » Mais la Convention refuse ; si elle craint l’insurrection, elle craint aussi la Gironde, elle ne veut pas lui donner force. Elle décrète… encore des paroles, elle demande compte au ministre… Que lui dira-t-il, le ministre, lui qui déjà, le matin, dans sa triste jérémiade, a déploré son impuissance ?

À cette heure sombre, où l’on pouvait croire que le navire enfonçait, Danton, rappelé par décret, comme les autres représentants en mission, arrivait de la Belgique. Il put juger combien un homme politique perd à s’éloigner un moment de l’arène du combat. Paris, la Convention, étaient changés, à ne pas les reconnaître.

Un changement très grave qui put le frapper d’abord, c’est que ses amis personnels, Camille Desmoulins, Fabre d’Églantine, suivaient désormais à l’aveugle le torrent des Jacobins et votaient sous Robespierre. Robespierre et les Jacobins donnant la main aux exaltés, les dantonistes suivaient.

Il put voir encore sur un autre signe tout le chemin qui s’était fait. Les Jacobins avaient eu toujours pour présidents des hommes d’un poids considérable et qui avaient fait leurs preuves, Pétion, Danton, Robespierre. Maintenant c’était Saint-Just. Était-ce l’homme de vingt-quatre ans, estimé pour deux discours, qu’ils avaient pris pour président ? Non, c’était la hache ou le glaive. Ce choix n’avait pas d’autre sens.

La société, vouée jadis à la discussion des principes, ne visait qu’à l’exécution. L’affaire des fédérés était tout pour elle, Robespierre l’avoua le 20 janvier ; elle s’était faite uniquement embaucheur et recruteur.

Danton apportait des pensées absolument différentes, celles de l’armée elle-même.

Cette grande question de mort que les politiques de clubs tranchaient si facilement, l’armée ne l’envisageait qu’avec une extrême réserve. Nulle insinuation ne put la décider à exprimer une opinion ou pour ou contre le roi. Réserve pleine de bon sens. Elle n’avait nul élément pour résoudre une question si obscure. Elle croyait le roi coupable, mais elle voyait parfaitement qu’on n’avait aucune preuve. Elle ne désirait pas la mort [2].

Cette modération de l’armée était d’autant plus remarquable qu’elle semblait devoir être exaspérée par ses souffrances. La France l’abandonnait. La lutte acharnée de Cambon et de Dumouriez, la désorganisation absolue du ministère, avaient porté au comble le dénuement de nos soldats. Notez que généralement ce n’étaient pas des soldats. Beaucoup étaient des hommes de métiers sédentaires, qui, ayant toujours vécu sous un toit, ignoraient entièrement l’inclémence de la nature, la dureté des hivers du Nord. Il y avait en grand nombre des artisans, des artistes, un bataillon, entre autres, tout de peintres et de sculpteurs. Ces jeunes gens, partis en frac, blanches culottes et bas de coton, légers sous le vent de bise, n’avaient au fond de leur sac, pour nourrir leur enthousiasme, que la Marseillaise et quelque journal chaudement patriotique. Jamais une armée plus pauvre n’entra dans un pays si riche. Et ce contraste même ajoutait à leurs misères. Ces faméliques soldats semblaient amenés tout exprès dans le plus gras pays du monde pour mieux sentir la famine. La lourde et plantureuse opulence des Pays-Bas, étonnante dans les églises, les châteaux, les abbayes, les splendides cuisines de moines, était pour nos maigres compatriotes un sujet trop naturel d’envie et de tentation [3].

Cette armée enthousiaste, dans la naïve exaltation du dogme révolutionnaire, se trouvait dès son début placée dans l’alternative de prendre ou de mourir de faim. Toutefois Dumouriez l’avoue (et il faut le croire, il est peu suspect de partialité pour l’armée qui le chassa), elle tenait encore tellement aux principes, cette armée, elle se ressentait tellement de la pureté sublime de son premier élan, qu’elle souffrit de se voir devenir, par nécessité, voleuse et pillarde. Elle rougit, s’indigna de sa mauvaise conduite, demanda elle-même au général de la défendre contre ses tentations et de proclamer la peine de mort contre l’indiscipline et le pillage.

Danton, envoyé en Belgique, échappé à la situation double qui l’annulait à Paris, était tombé dans des difficultés plus grandes peut-être. Nul moyen d’accorder Dumouriez avec le ministre, avec la Révolution. Les amis, publics ou secrets, du général étaient les banquiers, les aristocrates, les prêtres. Ce que Danton avait à faire, c’était, en opposition, de tendre à l’excès le nerf de la Révolution. C’est ce qu’il fît, surtout à Liège. Ce vaillant peuple, qui, de lui-même, avait conquis la liberté, qui se l’était vu arracher, qui était France de cœur, et vota pour être France jusqu’au dernier homme, reçut Danton comme un dieu. Il s’établit au milieu des forgerons d’outre-Meuse, soufflant le feu, forgeant l’épée, fondant l’argent des églises pour les besoins de l’armée ; saints et saintes passaient au creuset. Les paroles étaient terribles, meurtrières, les actes humains ; il sauvait des hommes en dessous [4]. Chez ce peuple exaspéré, où les meilleurs patriotes avaient, l’année précédente, subi la torture, il y eut quelques vengeances, mais point d’échafaud.

Danton revint à regret, pour retrouver à Paris le terrible nœud qu’il avait laissé. L’armée ne voulait pas la mort, la France ne la voulait pas ; une imperceptible minorité la voulait ; et cependant les choses étaient tellement avancées, la question placée dans un point si hasardeux, qu’à sauver Louis XVI on risquait la République.

Mais ne la risquait-on pas, d’autre part, si on le tuait ? On pouvait le croire aussi. De grandes choses couvaient dans l’Ouest. L’ami de Danton, Latouche, qui était alors à Londres pour épier les royalistes, lui donnait sur le travail souterrain de la Bretagne et de la Vendée de terribles appréhensions.

Un péril était à craindre, un péril unique. Le génie de la Révolution ne pouvait rien redouter sur la terre ni sous la terre, hors une chose… Quelle ? Lui-même sous, son autre face, lui-même retourné contre lui, dans sa contrefaçon effroyable : la Révolution fanatique.

Qu’arriverait-il, si, dans cette France malade, éclatait l’horrible épidémie, contagieuse entre toutes, cet affreux vent de la mort, qui a nom : le fanatisme ?

Deux siècles à peine étaient écoulés depuis qu’une population tout entière, savamment travaillée des prêtres, était tombée un matin dans l’incroyable accès de rage qu’on appela la Saint-Barthélémy. À la fin même du dix-septième siècle, en pleine civilisation, n’avait-on pas vu aux Cévennes le phénomène effrayant d’un peuple tombant du haut mal et frappé d’épilepsie ? Au milieu d’une assemblée qui semblait paisible et pieuse, des hommes que vous auriez crus sages se tordaient tout à coup, criaient. Des femmes, les cheveux au vent, sautaient sur une pierre avec d’horribles clameurs et prêchaient l’armée ; les enfants prophétisaient. On a fait des livres entiers de leurs cris sauvages, religieusement recueillis.

Danton savait peu le passé. L’instinct du génie suppléait ; il sentait, pénétrait les choses, et toute histoire était en lui. Nous ne doutons nullement qu’il n’ait, dès cette époque, flairé la Vendée.

Des signes très mauvais, très bizarres, apparaissaient dans l’Ouest. La Vierge redoublait de miracles. On ne se battait pas depuis l’affaire de Châtillon ; on assassinait. Aux parties sauvages du Maine, aux environs de Laval et de Fougères, les frères Chouan, sabotiers, s’étaient jetés dans les bois. Les paysans fanatiques ou paresseux venaient les joindre et s’appelaient les chouans. Pour coup d’essai, ils avaient assassiné un juge de paix. Leur grand juge était un abbé Legge qui gouvernait ces bandits en une sorte de tribu biblique ; ce Samuel avait son David dans son frère, ancien officier.

Qu’on juge des effets terribles de la légende du Temple chez des populations préparées ainsi. Les rois, dans l’Écriture, sont appelés mes christs ; le Christ est appelé roi. Il n’y avait pas un incident de la captivité du roi qui ne fût saisi, traduit au point de vue de la Passion. La Passion de Louis XVI allait devenir une sorte de poème traditionnel qui passerait de bouche en bouche, entre femmes, entre paysans, le poème de la France barbare [5].

Et ce n’était pas seulement dans les forêts de l’Ouest que la superstition gagnait. Dans Paris même et tout autour, où la peur la rendait muette, elle n’en était pas moins forte. La Révolution voyait, sentait sous ses pieds le lourd travail de l’ennemi. De là une haine cruelle entre les deux fanatismes. Qu’avaient-elles dans le cœur, ces femmes qui, en janvier, à cinq ou six heures du matin, s’en allaient dans quelque coin écouter un prêtre réfractaire, entendre la nouvelle légende et dire les litanies du Temple ? Elles avaient, dans leur silence, tout ce qu’avaient dans la bouche les violents révolutionnaires, la haine de l’autre parti, la vengeance, une sombre fureur contre le dogme opposé…

Marat, allant avant le jour surveiller ses colporteurs, comme il aimait à le faire, rencontrait sa propriétaire, une femme riche et âgée, qui déjà était dans la rue : « Ah ! je te vois, disait-il, tu reviens de manger Dieu… Va, va, nous te guillotinerons. » Il ne lui fît aucun mal [6].

À la Noël de 1792, il y eut un spectacle étonnant à Saint-Étienne-du-Mont. La foule y fut telle que mille personnes restèrent à la porte et ne purent entrer. Cette grande foule s’explique, il est vrai, par la population des campagnes, qui de la Noël à la Sainte-Geneviève, du 25 décembre au 3 janvier, vient faire la neuvaine. La châsse de la patronne de Paris est à Saint-Étienne. Nulle autre, on le sait, n’est plus féconde en guérisons miraculeuses. Point d’enfants infirmes, aveugles, tortus, que les mères n’apportent ; beaucoup de femmes de campagne étaient venues, on peut le croire, dans l’idée, le vague espoir que la patronne pourrait bien faire quelque grand miracle.

Chose triste que tout le travail de la Révolution aboutit à remplir les églises ! Désertes en 1788, elles sont pleines en 1792, pleines d’un peuple qui prie contre la Révolution, contre la victoire du peuple !

Il n’y avait pas à se jouer avec cette maladie populaire. Elle tenait à des côtés honorables de l’humanité. L’élan superstitieux, dans beaucoup d’âmes excellentes, était sorti de la pitié, d’une sensibilité trop vive. Il était juste, il était sage d’épargner ces pauvres malades. Que Louis XVI fût jugé, condamné, cela était très utile ; mais que la peine le frappât, c’était frapper tout un monde d’âmes religieuses et sensibles, c’était leur donner une superstition nouvelle, décider un accès peut-être d’épilepsie fanatique, tout au moins fonder ce qui pouvait être le plus funeste à la République, le culte d’un roi martyr.

Le Girondin Fonfrède, écartant un avis de Daunou qui eût pu sauver Louis XVI, s’accorda avec la Montagne, réduisant toutes les questions à cette simplicité terrible :

Est-il coupable ?

Notre décision sera-t-elle ratifiée ?

Quelle peine ?

  1. Archives de la Préfecture de police. — On voit que les actes publics sont ici, comme bien souvent, en contradiction avec l’histoire convenue, les prétendus Mémoires, etc. Ceux-ci ont généralement appliqué au faubourg, en 1793, ce qui est bien plus vrai des sections des Gravilliers, de Mauconseil et du Théâtre-Français. Généralement j’ai préféré l’autorité des actes à celle des récits. Entre ceux-ci, il y en a très peu de vraiment historiques. Les Mémoires de Levasseur, instructifs, admirables pour les pages où il raconte ses missions militaires, n’apprennent rien pour l’intérieur ; ils semblent faits avec des rognures de journaux. — Les Mémoires de Barère, édités par deux hommes du caractère le plus honorable, n’en sont pas moins pleins d’erreurs, erreurs volontaires, mensonges calculés, par lesquels Barère a cru sans doute pouvoir tromper l’histoire et refaire sa triste réputation.
    xxxxLes Souvenirs de M. Georges Duval ne sont qu’un roman royaliste. — L’intéressant ouvrage de M. Grille (sur le 1er bataillon de Maine-et-Loire) contient, parmi les pièces historiques, nombre de lettres visiblement inventées, fort ingénieuses du reste et propres à faire connaître l’esprit du temps, les opinions populaires. — J’ai déjà parlé de la fausse Correspondance de Louis XVI, un faux grossier, que MM. Boux et Buchez ont cité gravement comme une collection de pièces authentiques. — Les Mémoires de Barras, naturellement suspects pour le Directoire, ne le sont nullement pour 1793 ; ils témoignent au contraire d’une extrême impartialité ; retenu presque toujours dans les missions militaires, Barras est très peu influencé par les discordes intérieures de la Convention. Je remercie M. Hortensius de Saint-Albin de m’avoir obligeamment communiqué les premiers livres de ces importants Mémoires.
  2. Ce qui le prouve d’une manière, selon nous, indubitable, c’est que le courtisan de l’armée, qui faisait tout pour la gagner, le jeune duc de Chartres, se déclara contre la mort du roi et désapprouva le vote de son père.
  3. Le confortable des gros bourgeois oisifs, solidement nourris, continuant les repas à l’estaminet par une bière nourrissante, l’aisance ou plutôt la richesse des simples curés, donnaient beaucoup à penser à nos soldats philosophes. Quelles étaient leurs impressions, on le devine de reste, quand le soir, entrant avec un billet de logement chez quelque bon bénéficier, ils regardaient, au feu bien clair, le chapon ecclésiastique tourner sous les belles mains des cuisinières de Rubens ? — Le Français libérateur, qui venait de débarrasser le pays des Autrichiens, n’en était pas mieux reçu. L’accueil douteux qu’il obtenait témoignait qu’au fond le prêtre eût mieux aimé voir encore ces Autrichiens tant maudits. L’humeur venait lorsqu’en causant, le gras pharisien régalait son hôte du raisonnement ordinaire que nous avons cité déjà : « Si c’est la liberté qu’on nous apporte, qu’on nous laisse libres de nous passer de la France », c’est-à-dire d’appeler l’Autriche, d’abdiquer la liberté. — Nos soldats n’étaient pas des saints. Leurs vertus d’abstinence, fort ébranlées par ce contraste de misère et de jouissances, l’étaient naturellement plus encore par de tels raisonnements. La tentation était forte pour le révolutionnaire qui arrivait à jeun, de dévorer le chapon d’un homme qui raisonnait si mal.
  4. Rouget de Lisle a conté le fait suivant à notre illustre Béranger, qui me l’a redit. Dans une ville de Belgique, subitement occupée par nos armées dans cette invasion rapide, se trouvait un pauvre diable d’émigré qui s’était fait épicier. Il se mourait de peur, mais comment partir ? Il s’adresse à l’auteur de la Marseillaise. Rouget, alors aide de camp du général Valence, s’entremet près des commissaires de la Convention pour en tirer un passeport. Sa répugnance était extrême pour Danton ; il aima mieux s’adresser à Camus. L’aigre janséniste le refusa net. Rouget ne savait plus que faire. L’émigré avait tant peur, il supplia tellement Rouget, que celui-ci alla enfin chez ce terrible Danton ; il lui conta piteusement sa mésaventure, la dureté de l’homme de Dieu. « C’est bien fait, lui dit Danton ; pourquoi allez-vous aux dévots ? Que ne veniez-vous tout de suite trouver le septembriseur ?… » Il donna le passeport.
    xxxxCarat dit dans ses Mémoires : « Danton eût sauvé tout le monde, même Robespierre. » — M. Fabas, dans un très bel article (un peu sévère sur Danton) qu’il a placé dans l’Encyclopédie nouvelle de Leroux et Reynaud, fait cette réflexion juste et profonde : « Ce qui diminua sa force révolutionnaire, c’est qu’il ne put jamais croire que ses adversaires fussent coupables. »
  5. On ne peut se figurer avec quelle promptitude se fait la légende. De nos jours, un voyageur voit, en passant par un canton de la Grèce, un jeune Grec, nommé Nicolas, décapite par les Turcs. Peu d’années après, il retrouve au même pays la même histoire, déjà antique, chargée d’incidents poétiques ; le mort avait déjà des chapelles, il était déjà devenu Agios Nicolaos. — Dès la fin de 1849, le Gouvernement provisoire a passé à l’état de légende dans certaines parties de la Bretagne. Ledru-Roland est un guerrier d’une force extraordinaire ; il est invulnérable, le redresseur de torts, le défenseur des faibles. La Martynn est une puissante fée, comme la Mélusine ; en elle réside un charme invincible. Telle est la légende du Finistère. — Dans Ille-et-Vilaime, Ledru-Roland a été l’amant de la Martynn ; il l’a épousée, etc.
  6. C’est la vieille propriétaire elle-même qui l’a conté à M. Serres, le célèbre physiologiste, dont je tiens l’anecdote.