Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IX/Chapitre 10


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CHAPITRE X

LE PROCÈS. — DÉFENSE DU ROI. — ROBESPIERRE ET VERGNIAUD
(DÉCEMBRE 1792).


Les Polonais demandent secours, 30 décembre. — Accord des rois contre la Pologne. — La Révolution eût dû être le jugement général des rois. — Défense du roi, 26 décembre. — Le roi se croit innocent. — Le roi se croit toujours roi. — Il ne pouvait avoir nul autre juge que la Convention. — La Convention ne sait pas si elle juge ou si elle prononce par mesure de sûreté. — Elle devait déclarer qu’elle jugeait, et pour le droit seul, non pour la sûreté et l’intérêt public. — Les deux partis attestèrent l’intérêt public plus que la justice. — Robespierre établit que la Convention doit juger, 27 décembre. — Il soutient, au nom de la Montagne, le droit des minorités. — Sombre prophétie de Vergniaud sur les malheurs qui seront la suite de la mort du roi, 30 décembre.


Le 30 décembre, un Polonais, membre de la diète, vint apporter à la Convention la plainte de la Pologne. Jamais il n’y eut un peuple plus indignement trahi, plus honteusement vendu. Jamais on ne vit mieux et dans une plus pleine lumière que des rois aux nations il n’y a ni morale ni règle de droit. La royauté, en créant des êtres hors de la nature, les place aussi en même temps hors de la moralité. Le mot terrible de Saint-Just : De peuple à roi, nul rapport naturel, ne fait rien que reproduire la maxime non proclamée, mais pratiquée par les rois : De roi à peuple, nul rapport naturel, nulle justice et nulle pitié.

La Russie, en 1792, se déclarant protectrice de la liberté polonaise, provoque dans ce malheureux pays une confédération de traîtres et d’hommes crédules, qui placent dans la générosité de l’ennemi l’espoir de l’indépendance nationale. La Prusse et l’Autriche, qui, la veille, encourageaient la Pologne et lui promettaient appui, tournent contre elle et la livrent. Le roi Poniatowski, impatient d’abdiquer, demande pour toute grâce à cette cruelle Catherine qu’elle finisse ce long supplice d’un peuple, qu’elle lui donne plutôt un prince russe pour successeur… À cela que dit la Russie ? Elle est indignée ! Bon Dieu ! que c’est méconnaître le désintéressement de l’Impératrice ! Est-ce pour elle qu’elle agit ? Non, c’est pour la Pologne seule, c’est uniquement pour son intérêt qu’elle l’use, l’épuisé et la torture. Donnez le gibier au chasseur, il n’en voudra pas ; donnez la souris au chat, il la laisse, il ferme les yeux, bonne et douce bête de proie ! La proie est bonne, mais le meilleur, c’est de la tromper, ruser avec elle, lui faire croire qu’elle échappera… La vieille femme, au cœur byzantin, n’eut pas de plus doux plaisir. La veille du second partage, son jeune favori, qu’on croyait avoir son secret intime et la pensée de l’oreiller, jurait encore aux Polonais qu’aussitôt la constitution républicaine proclamée, l’armée de sa souveraine, sagement, honnêtement, repasserait la frontière [1].

Ceci en 1792. En 1793, tout change. L’Impératrice a une peur subite des Jacobins polonais. Elle aimait la liberté à tort, elle se convertit. Une farce nouvelle commence. Qu’il y eût quelques Jacobins dans les villes, on le comprend. Mais les villes comptent bien peu dans cette vaste Pologne, à peine un peu plus qu’en Russie. Les paysans étaient à cent lieues de ces idées. La noblesse, qui était le grand corps de la nation, pouvait-elle sérieusement, vraiment, être jacobine ? Elle y aurait tout perdu.

Cette comédie hideuse, et qui ne trompait personne, eût dû rendre exécrables au monde les trois voleurs couronnés. Ce fut le contraire. L’Angleterre, jusque-là jalouse des progrès de la Russie, est prise tout à coup d’amitié, de tendresse pour elle. La loyauté de la Prusse, de l’Autriche, lui gagne le cœur. L’Europe est réconciliée. La fraternité règne entre les rois. Beau spectacle et doux ! La France seule fait un accident pénible dans cet aimable tableau.

On ne voit pas que les rois de cette époque aient été plus mauvais rois que ceux d’avant ou d’après. Leur conduite ici révèle seulement ce qui dans tous les temps fut le fond du cœur royal, le résultat nécessaire d’une institution monstrueuse : le mépris profond de l’espèce humaine [2].

Tout ceci, depuis soixante ans, a éclaté de plus en plus pour l’instruction du monde. Les peuples, dès longtemps, auraient dû être avertis. Que la lumière vient lentement ! La France même, en 1792, n’était pas bien sûre encore du rôle qu’elle devait prendre. La Révolution était loin de connaître sa grandeur. Elle ne savait pas elle-même son nom intime, mystérieux, qui est : le jugement des rois.

Le dirons-nous ? Elle manqua d’audace. Le jugement d’un roi était peu. Du moment qu’on avait lancé les décrets de la guerre révolutionnaire, levé l’épée contre les rois, Louis XVI n’était plus qu’un accessoire, un incident du grand procès. Il fallait donner à cette lutte le caractère d’un jugement général, faire de la guerre européenne une exécution juridique. La France était constituée, par le fait même de ces décrets, le grand juge des nations.

C’était à elle de dire : « Le droit est le droit, le même pour tous. Je juge pour toute la terre. »

« Mes griefs ne sont pas ce qui me trouble le plus. Je suis ici pour tous ces peuples mineurs, sans voix pour se plaindre, sans avocat pour les défendre. Je parlerai, j’agirai en leur lieu et place. Je juge d’office pour eux. »

« Ici, Catherine d’Anhalt, aventurière allemande, qui, par surprise et par meurtre, avez volé la couronne du grand peuple russe, paraissez et répondez… »

Un simple huissier à la porte de la Convention eût cité les rois. Et l’on n’aurait pas manqué de patriotes intrépides pour afficher la citation dans leur capitale, dans Rome, dans Vienne ou dans Moscou… Ce n’eût pas été sans pâlir que ces orgueilleuses idoles, le matin, sortant du palais, auraient lu elles-mêmes sur leurs murs et sur leurs portes : « Vous êtes sommé de venir répondre tel jour devant Dieu et la République… »

Une instruction immense serait sortie de cette enquête. Le monde eût été étonné de voir les misérables fils qui avaient tiré, brouillé les affaires humaines ; qu’il suffise de rappeler la honteuse et cruelle intrigue par laquelle la Prusse poussa la Turquie, poussa la Pologne, aux dépens de leur sang, escroqua Dantzig.

« Mais quoi, ce grand procès n’eût-il pas été ridicule ?… La France, qui ne pouvait envoyer à son armée de Belgique ni vivres, ni bas, ni souliers, n’aurait-elle pas été folle d’adresser aux plus grandes puissances du monde ces impuissantes menaces, impossibles à réaliser ? Les rois n’auraient-ils pas ri de l’étrange don Quichotte qui eût prétendu redresser tous les torts du genre humain ? »

Non, les rois n’auraient pas ri… Nos armées étaient impuissantes, dit-on, sans argent, mal équipées ? On se trompe, elles étaient admirablement armées, équipées, vêtues, munies… de quoi ? D’un petit talisman, qui n’en était pas moins terrible, du décret du 15 décembre, l’appel universel aux peuples, qui partout dispensait les masses pauvres de payer l’impôt, qui sommait tout peuple envahi de reprendre sa souveraineté, de n’obéir qu’aux magistrats qu’il aurait créés lui-même. Appliqué sérieusement [3], le décret eût percé les murs des villes, foudroyé les forts, renversé les tours. Sans armée, par la force seule du principe émis par la France, par la vertu de la croisade sociale qu’il proclamait sur le globe, il eût anéanti les rois.

La défense de Louis XVI, présentée le 26 décembre par son avocat, est une apologie complète, où tous les actes du roi sont défendus avec une hardiesse extraordinaire. Elle indique dans le roi une parfaite sécurité. Il savait, voyait que la Convention n’avait aucune pièce sérieuse contre lui, rien qui constatât ses rapports les plus accusables avec l’étranger. Très probablement l’avocat Desèze, Tronchet et le bon Malesherbes n’en savaient pas là-dessus plus que la Convention. De là l’assurance du premier, l’extrême effusion de cœur et la sensibilité du dernier, qui ne put parler, à force de larmes.

On s’étonne en lisant les paroles que le roi prononça après Desèze. Il protesta que sa conscience n’avait rien à lui reprocher.

Mais qu’est-ce donc alors qu’une conscience catholique ? Quelle puissance de mort faut-il reconnaître dans la direction des prêtres pour rendre la conscience muette, pour la faire devenir insensible, inerte, ou plutôt pour l’effacer ?… Quoi ! si sa conscience de roi, l’opinion qu’il avait de son droit illimité lui faisait trouver légitime l’appel aux armes étrangères, tout au moins sa conscience de chrétien pouvait-elle s’accommoder d’un long et persévérant usage du mensonge (mensonge avoué par lui dans sa déclaration du 20 juin 1791) ?

Il faut supposer, pour expliquer cette miraculeuse sécurité d’âme, cette absence de scrupules et de remords, qu’il s’était laissé volontiers persuader par les prêtres ce qu’il avait déjà en lui, dans le cœur et dans la race, à savoir : Qu’il était roi, roi de ses actes, roi de sa parole, qu’un droit absolu résidait en lui soit pour régner par la force, soit pour tromper au besoin. C’est ce qu’un journaliste du temps lut, d’un œil pénétrant, sur le visage même du prisonnier, le jour du 11 décembre : « Il semblait nous dire encore : « Vous aurez beau faire, je suis toujours votre roi. Au printemps, j’aurai ma revanche. »

Oui, Louis XVI, hors de Versailles, hors du trône, seul et sans cour, dépouillé de tout l’appareil de la royauté, se croyait roi malgré tout, malgré le jugement de Dieu, malgré sa chute méritée, malgré ses fautes, qu’il n’ignorait pas sans doute, mais qu’il jugeait excusables, absoutes d’ailleurs et lavées par la seule autorité qu’il reconnût au-dessus de lui.

C’est là ce qu’on voulut tuer.

C’est cette pensée impie (l’appropriation d’un peuple à un homme) que la Révolution poursuivit dans le sang de Louis XVI.

Captif au Temple, au milieu de ses geôliers, il se croyait toujours le centre de tout, s’imaginait que le monde tournait toujours autour de lui, que sa race avait une importance mystérieuse et quasi divine. Il dit un jour à quelqu’un : « N’a-t-on pas vu la Femme blanche se promener autour du Temple ? Elle ne manque pas d’apparaître, lorsqu’il doit mourir quelqu’un de ma race. »

Dans les paroles qu’il ajouta au plaidoyer de Desèze, outre sa profession d’innocence, il protestait encore « qu’il n’avait jamais voulu répandre le sang ». On ne peut nier en effet que, malgré son caractère colérique, il n’ait eu ce qu’on appelle la bonté et qui est plutôt la tendresse ; Allemand par sa mère, il avait ce qui est commun chez cette race, une certaine débonnaireté de tempérament, la sensibilité sanguine, les larmes faciles. Il semble pourtant avoir surmonté, dans deux occasions graves, cette disposition naturelle. Au 10 août, il ne donna l’ordre de cesser le combat, d’arrêter l’effusion du sang, qu’une heure après que le château était pris, lorsque les siens étaient défaits, sa cause perdue. Humanité bien tardive ! L’affaire de Nancy, nous l’avons vu, fut arrangée d’avance entre la cour, La Fayette et Bouillé ; on voulut frapper un coup, et un coup sanglant. Ce ne fut pas certainement à l’insu de Louis XVI. L’affaire faite et le sang versé, il écrivit à Bouillé qu’il avait de cette affligeante, mais nécessaire affaire, une extrême satisfaction. Il le remercia de sa bonne conduite et l’engagea à continuer. (Voy. tome II, page 333.)

Toute la force du plaidoyer de Desèze reposait sur le reproche d’incompétence qu’il faisait à la Convention : « Je cherche des juges, dit-il, et je ne vois que des accusateurs. »

Ce que le Breton Lanjuinais traduisit avec une audace brutale : « Vous êtes juges et parties… Comment voulez-vous qu’il soit jugé par les conspirateurs du 10 août ?… » Une tempête s’éleva, effroyable, à ces paroles ; et il expliqua sa pensée en disant « qu’il y avait de saintes conspirations », etc.

Saintes ? Mais pourquoi le sont-elles ? Parce qu’elles sont le retour au droit ; le vrai maître rentre chez lui, chasse l’intrus, le prétendu maître. Entre le peuple qui est tout et le roi qui se crut tout, qui sera arbitre ? Où voulez-vous trouver un juge qui ne soit le peuple même ? « À qui en appeler ? dit très bien quelqu’un : aux planètes, apparemment ? »

Le roi, dit Lanjuinais, sera donc jugé par l’insurrection ? — Eh ! sans doute. Comment voulez-vous qu’il puisse en être autrement ? Celui qui a confisqué dans une main d’homme toute la puissance publique, l’âme d’un peuple et son genius, pour dire comme l’Antiquité, celui qui est constitué un dieu contre Dieu, il ne peut guère attendre les ménagements de l’homme. Il s’est follement mis au-dessus, il faut qu’il tombe au-dessous. Il s’est prétendu infini ; infinie sera sa chute.

Quels sont les vrais régicides ? Ce sont ceux qui font les rois. Imaginez ce que c’est que d’imposer à une créature humaine cette responsabilité énorme, ce rôle insensé du génie d’un peuple… L’imposer à qui ? À celui qui, par l’effet seul de cette situation impossible, par suite du tiraillement, du vertige infini qui en est inséparable, deviendra moins qu’homme !…

Les faits parlent assez haut. Le bon sens avance. On ne pourra plus trouver dans quelque temps (c’est notre pensée) un être assez imprudent, assez imbécile, pour accepter cette chance effroyable. Les royalistes obstinés qui voudront absolument que les trônes soient remplis seront forcés de faire la presse, d’enlever au coin des rues, le soir, quelque pauvre diable pour être la victime humaine qu’on appelle roi, pour parader quelques jours entre des singes à genoux, et ensuite épuiser l’outrage, la coupe d’enfer… Ce n’est jamais modérément que l’on expie le crime de contrefaire Dieu… La royauté et les rois deviendront un paradoxe, et la critique à venir niera qu’ils aient existé.

Le peuple doit juger le roi, et il n’y a pas d’autre juge. Maintenant la Convention représentait-elle le peuple ? Il est difficile de le contester ; mais le représentait-elle expressément dans son pouvoir judiciaire ? Pour répondre à la question, il faut se rappeler le moment où elle fut élue.

Elle le fut au moment où l’impression du 10 août était tout entière, le sang versé non refroidi, au moment où l’on voyait venir l’invasion étrangère, que personne ne doutait être amenée par le roi. Le roi venait d’être mis au Temple, non comme otage seulement, mais comme responsable envers la nation et visiblement coupable. Les électeurs devaient sentir, en nommant les représentants, qu’ils nommaient des juges. Il est juste pourtant de dire que, dans quelques départements, Seine-et-Marne par exemple, on ne crut pas nommer des juges ; on pensait à un haut jury.

La colère publique s’alanguit en octobre, nous l’avons dit, et l’on put douter alors si la nation voulait expressément le procès du roi ; mais ce changement d’esprit n’altérait en rien le caractère du pouvoir que la Convention tenait de l’élection de septembre.

Si elle se constituait juge, on croyait encore la tenir par un dilemme qu’on ne manquera jamais de présenter en cas semblable, et dont l’effet serait d’assurer à ceux qui ont le privilège absurde la toute-puissance un second plus absurde encore, celui de l’impeccabilité : « Est-il roi ? Est-il citoyen ?… S’il est roi, il est inviolable, au-dessus du jugement. S’il est citoyen, il faut le juger d’un jugement de citoyen », c’est-à-dire mettre au jugement les lenteurs, les réserves, les formes compliquées qui feront traîner l’affaire, donneront lieu à d’autres circonstances politiques, détourneront, amortiront le coup. Dans le premier cas, le jugement est illégitime, impossible ; dans le second, il est entravé, éludé, non moins impossible. Des deux façons le roi échappe ; eût-il exterminé un peuple, il est impeccable, il échappe, se moque du peuple.

Quel que dût être le jugement, il le fallait prompt. On ne traîne pas impunément une situation pareille. Il fallait bien regarder si les preuves étaient suffisantes, puis juger, sans perdre une heure. Cette question brûlante n’agitait que trop le peuple. De glace pour les questions générales, il était de feu pour la tragédie individuelle. Sans parler de l’agitation des sections, des clubs, la famille, au moment du procès du roi, eut tout le trouble d’un club. Deux factions s’y trouvaient généralement en présence : l’homme indifférent ou républicain, la femme ardemment royaliste ; la question de la royauté se posait entre eux sur un débat d’humanité et de cœur, où la femme était très forte ; l’enfant même intervenait, prenait parti pour la mère. Le meilleur républicain se trouvait avoir chez lui la contre-révolution, audacieuse et bruyante, une insurrection de larmes et de cris.

Lanjuinais et Pétion, organes d’une partie de la droite, firent l’étrange proposition qu’on déclarât ne pas juger Louis XVI, mais prononcer sur son sort par mesure de sûreté générale. Ils demandaient encore qu’on accordât, pour l’examen de la défense, un ajournement de trois jours.

Le tumulte fut terrible. Un Montagnard du Midi, Julien, de Toulouse, jura au nom de la gauche qu’on voulait tuer la République, mais que les Montagnards ne lâcheraient pas pied, qu’ils resteraient immuables, que ce côté de l’Assemblée serait les Thermopyles de la Révolution, qu’ils les défendraient et qu’ils y mourraient.

Couthon, avec une force de raison que sa froideur apparente ne rendait que plus forte, établit que la Convention avait été élue pour juger Louis XVI et obtint que la discussion continuerait, toute affaire cessante. Mais rien ne put empêcher l’Assemblée d’établir la réserve proposée par Pétion : « Qu’elle ne préjugeait pas la question de savoir si l’on jugeait Louis XVI ou si l’on prononçait sur son sort par mesure de sûreté. »

Notable hésitation d’une Assemblée, si peu sûre de son propre droit, qui ne sait si elle est tribunal ou assemblée politique ! Grande concession aux royalistes, qui se ressaisissaient du droit, lâché par la Convention.

La vie, la mort de Louis XVI, cette question si grave, était elle-même dominée par une autre, plus haute encore. La question capitale, c’était qu’il fût jugé, que le faux roi rendit compte au vrai roi, qui est le Peuple ; que celui-ci, ressaisissant la souveraineté, l’établît par ce qui en est le caractère éminent, la juridiction. Qu’est-ce que la juridiction ? La lieutenance de Dieu sur la terre, et c’est là qu’on connaît les rois.

Abandonner le mot de jugement pour y substituer les mots sûreté, mesure de salut public ou quelque autre que l’on prît, c’était déserter la haute juridiction du peuple, le faire descendre du tribunal, avouer que, n’étant pas juge, il agissait par intérêt, par voie de pur expédient.

Ceux qui abaissaient ainsi la question suivaient à l’aveugle, il faut le croire, un instinct d’humanité, supposant que, s’ils parvenaient à biffer le mot jugement, ils biffaient aussi la mort, qu’on n’oserait tuer un homme par mesure de sûreté. La Montagne avait un beau rôle, reprendre la question de justice et s’y attacher. Elle devait s’asseoir sur un roc (non sur l’utilité qui est variable, non sur la nécessité indifférente, immorale), s’asseoir sur le roc du droit.

Il fallait porter le procès dans cette île inaccessible qui est la justice, hors des mers et des orages de la politique. Et du haut de la justice, il fallait pouvoir dire au peuple : « Ce n’est point pour ton intérêt, pour nul intérêt humain, que nous jugeons ici cet homme. Ne t’imagine jamais que ce soit à ton salut que nous ayons immolé une victime humaine… Nous n’avons point pensé à toi, mais à la seule équité. Qu’il vive ou qu’il meure, le droit seul aura dicté son arrêt. » Le peuple, nous en répondons, aurait été reconnaissant ; il eût senti qu’un tel tribunal le représentait dignement. La grande masse de la nation (nous ne parlons pas de quelques centaines d’hommes qui hurlaient dans les tribunes), la nation, disons-nous, avait un besoin moral, que ni l’un ni l’autre parti ne sut satisfaire, le besoin de croire que Louis XVI n’était point immolé à l’intérêt.

Il fallait donner au cœur agité du peuple ce ferme oreiller, ce solide appui : le droit pour le droit ; ne pas permettre qu’il eût un moment l’inquiétude et le remords de croire que ses trop zélés tuteurs avaient tué un homme pour lui.

Plusieurs hommes dans la Convention étaient dignes, ce semble, de poser cette base stoïcienne, où la conscience publique, assise une fois, eût dormi pour tout l’avenir.

La grande âme de Vergniaud était digne de trouver ceci. Telles aussi les âmes fortes que l’on voyait dans la Montagne.

Saint-Just put faire croire un moment qu’il était à cette hauteur. Le plus jeune de l’Assemblée (lui qui par son âge n’avait pas droit d’y siéger) la rappela à elle-même. Le 27, la voyant flotter et ne pas même savoir si elle était juge, il lui adressa cette censure d’une remarquable gravité : « Vous avez laissé outrager la majesté du Peuple, la majesté du Souverain… La question est changée. Louis est l’accusateur ; vous êtes les accusés maintenant… On voudrait récuser ceux qui ont déjà parlé contre le roi. Nous récuserons, au nom de la patrie, ceux qui n’ont rien dit pour elle. Ayez le courage de dire la vérité ; elle brûle dans tous les cœurs, comme une lampe dans un tombeau… » (Applaudissements.)

Saint-Just, d’un élan spontané et comme d’un mouvement héroïque, atteignait la question ; il en touchait le seuil. On pouvait croire qu’il allait y entrer et traiter avec la grandeur qui lui était naturelle la thèse qui seule était solide : le droit absolu. Nullement. Il s’arrête là et rentre dans les considérations de la politique, dans les raisons banales d’intérêt public.

Nul orateur, ni de la Gironde, ni de la Montagne, ne s’éleva davantage. Les deux principaux combattants, Robespierre, Vergniaud (admirables du reste par la persévérance passionnée ou par la grandeur du cœur), restèrent dans cette région inférieure, défendant ou le salut public ou l’humanité, subordonnant la justice, ne la défendant que secondairement et la montrant à demi.

La question, ainsi abaissée, se posait, entre les deux partis, non sur la culpabilité de Louis XVI (tous le déclaraient coupable), mais principalement sur la détermination du tribunal qui le jugerait en dernier ressort.

Les Montagnards, pour juge, voulaient la Convention, les Girondins la nation. La plupart du moins de ceux-ci voulaient que le jugement de la Convention fût ratifié par les assemblées primaires.

Ainsi les rôles étaient intervertis. La Gironde, taxée d’aristocratie, se fiait au peuple même. La Montagne, le parti essentiellement populaire, semblait se défier du peuple.

Ce dernier parti se trouvait, par cela seul, dans une situation très fausse. De là l’excès de sa fureur. De là ses accusations terribles contre la Gironde, meurtrières et calomnieuses. La Gironde ne trahissait point, elle n’était nullement royaliste. Quelques Girondins le devinrent plus tard, mais plusieurs Montagnards devinrent aussi royalistes. Ceci ne prouve rien contre la sincérité des deux partis en 1792.

Des Girondins, plusieurs voulaient et votèrent la mort du roi, sans appel, ni condition. Pour les autres qui votèrent l’appel, ils croyaient très sincèrement à la supériorité du jugement populaire, et pensaient, conformément aux leçons des philosophes, leurs maîtres, que la sagesse du peuple, c’est la sagesse absolue.

Oui, dans l’ensemble des siècles, la voix du peuple, au total, c’est la voix de Dieu, sans doute ; mais pour un temps, pour un lieu, pour une affaire particulière, qui oserait soutenir que le peuple est infaillible ?

En affaire judiciaire surtout, le jugement des grandes foules est singulièrement faillible. Prenez des jurés, prenez un petit nombre d’hommes du peuple, à la bonne heure ; isolez-les de la passion du jour ; ils suivront naïvement le bon sens et la raison. Mais un peuple entier en fermentation, c’est le moins sûr peut-être, le plus dangereux des juges. Un hasard infini, inaccessible à tout calcul, plane sur ces décisions, incertaines et violentes ; nul ne peut savoir ce qui sortira de cette urne immense où vont s’engouffrer les orages. La guerre civile en sortira, bien plutôt que la justice.

La Montagne n’osait s’exprimer nettement sur cette première pensée, l’incapacité judiciaire d’une nation prise en masse ; elle n’osait dire que la seconde et la lançait aux Girondins : « Vous voulez la guerre civile ! »

Robespierre, dans son discours, établit, d’une manière forte et vraiment politique, le danger, l’absurdité de renvoyer la décision à quarante-quatre mille tribunaux, de faire de chaque commune une arène de disputes, peut-être un champ de bataille.

Pour soutenir leur dangereuse proposition, les Girondins étaient obligés de poser un principe faux, à savoir : que le peuple ne peut déléguer aucune part de sa souveraineté, sans se réserver le droit de ratification. De ce que la Constitution devait être présentée à l’acceptation du peuple, ils induisaient que toute mesure politique ou judiciaire était dans le même cas.

Robespierre, obligé de parler contre ce droit illimité du peuple que soutenait la Gironde, était dans une situation difficile et dangereuse. Nier l’autorité du nombre, n’était-ce pas ébranler le principe même de la Révolution ? Il se garda bien d’examiner cette terrible question en face, il s’en tira par un lieu commun très éloquent, sur le droit de la minorité : « La vertu ne fut-elle pas toujours en minorité sur la terre ? Et n’est-ce pas pour cela que la terre est peuplée d’esclaves et de tyrans ? Sidney était de la minorité, il mourut sur l’échafaud. Anitus et Critias étaient de la majorité, mais Socrate n’en était pas, il but la ciguë. Caton était de la minorité, il déchira ses entrailles. Je vois d’ici beaucoup d’hommes qui serviront, s’il le faut, la liberté, à la manière de Sidney, de Socrate et de Caton… »

Noble protestation, et qui fut couverte des applaudissements de la majorité, elle-même, aussi bien que des tribunes. Tous sentaient que ce jugement, quel qu’il fût, pourrait coûter un autre sang que celui de Louis XVI. Si les partisans de l’indulgence craignaient le poignard jacobin, les accusateurs du roi voyaient le poignard royaliste, sentaient déjà sur leur poitrine le fer qui allait frapper Saint-Fargeau.

Robespierre était fort contre la Gironde, quand il voulait le jugement et pour juge la Convention. On peut même dire qu’ici, s’il représentait la minorité de l’Assemblée, il avait derrière lui l’immense majorité du peuple. La France voulait le jugement, et immédiat, et par l’Assemblée.

Mais, pour la question de mort que demandait la Montagne, là elle était véritablement la minorité et n’avait pour elle dans la nation qu’une imperceptible minorité. La France ne voulait pas la mort.

C’est ce qui prêta une grande force, un poids incroyable à la réponse de Vergniaud. La Convention, pour quelques jours, fut emportée dans la voie qu’il avait ouverte [4]. Ce discours, faible de base, comme tous ceux du parti, tira un effet extraordinaire de l’effusion de cœur qui partout y débordait, et du mot que personne n’avait osé dire, que Vergniaud ne dit qu’en passant, mais qui illumine tout le reste : l’humanité sainte.

On n’abrège point ces grandes choses, et moins encore les discours de Vergniaud que ceux de tout autre orateur. Leur force est surtout dans leur abondance, leur inépuisable flot, dans ce roulement grandiose, ce tonnerre de cataracte, comme on l’entend de loin aux grandes chutes des fleuves d’Amérique.

Nous ne citerons rien autre chose que la sombre prophétie qui termine le discours :

« J’aime trop la gloire de mon pays pour proposer à la Convention de se laisser influencer dans une occasion si solennelle par la considération de ce que feront ou ne feront pas les puissances étrangères. Cependant, à force d’entendre dire que nous agissons dans ce jugement comme pouvoir politique, j’ai pensé qu’il ne serait contraire ni à votre dignité ni à la raison de parler un instant politique. Si la condamnation de Louis XVI n’est pas la cause d’une nouvelle déclaration de guerre, il est certain du moins que sa mort en sera le prétexte. Vous vaincrez ces nombreux ennemis, je le crois ; mais quelle reconnaissance vous devra la patrie pour avoir fait couler des flots de sang et pour avoir exercé en son nom un acte de vengeance devenu la cause de tant de calamités ? Oserez-vous lui vanter vos victoires ? J’éloigne la pensée des revers. Mais par le cours des événements, même les plus prospères, elle sera épuisée par ses succès. Craignez qu’au milieu de ses triomphes la France ne ressemble à ces monuments fameux qui, dans l’Égypte, ont vaincu le temps. L’étranger qui passe s’étonne de leur grandeur ; s’il veut y pénétrer, qu’y trouve-t-il ? Des cendres inanimées et le silence des tombeaux ..... ............................

« N’entendez-vous pas tous les jours dans cette enceinte et dehors des hommes crier avec fureur : « Si le pain est cher, la cause en est au Temple ; si le numéraire est rare, si nos armées sont mal approvisionnées, la cause en est au Temple ; si nous avons à souffrir chaque jour du spectacle du désordre et de la misère publics, la cause en est au Temple ! » Ceux qui tiennent ce langage savent bien cependant que la cherté du pain, le défaut de circulation des subsistances, la disparition de l’argent, la dilapidation dans les ressources de nos armées, la nudité du peuple et de nos soldats, tiennent à d’autres causes ; et quels sont donc leurs projets ? Qui me garantira que ces mêmes hommes ne crieront pas, après la mort de Louis, avec une violence plus grande encore : « Si le pain est cher, si le numéraire est rare, si nos armées sont mal approvisionnées, si les calamités de la guerre se sont accrues par la déclaration de guerre de l’Angleterre et de l’Espagne, la cause en est dans la Convention, qui a provoqué ces mesures par la condamnation précipitée de Louis XVI ? » Qui me garantira que, dans cette nouvelle tempête, où l’on verra ressortir de leurs repaires les tueurs de septembre, on ne vous présentera pas, tout couvert de sang, ce défenseur, ce chef qu’on dit être devenu si nécessaire ?… Un chef ! Ah ! si telle était leur audace, ils ne paraîtraient que pour être percés à l’instant de mille coups… Mais à quelles horreurs ne serait pas livré Paris ! Qui pourrait habiter une cité où régneraient la désolation et la mort !… Et vous, citoyens industrieux, dont le travail fait toute la richesse et pour qui les moyens de travail seraient détruits, que deviendriez-vous ? Quelles seraient vos ressources ? Quelles mains porteraient des secours à vos familles désespérées ? Irez-vous trouver ces faux amis, ces perfides flatteurs qui vous auraient précipités dans l’abîme ? Ah ! fuyez-les plutôt, redoutez leur réponse ; je vais vous l’apprendre : Allez dans les carrières disputer à la terre quelques lambeaux sanglants des victimes que nous avons égorgées… Ou voulez-vous du sang ? Prenez-en : voici du sang et des cadavres, nous n’avons pas d’autre nourriture à vous offrir. Vous frémissez, citoyens… Ô ma patrie ! je demande acte à mon tour, pour te sauver de cette crise déplorable. »

  1. Je ne puis comprendre comment les Polonais, acharnés à leurs discordes au point d’en oublier l’Europe, n’ont pas publié, répandu tant de livres qu’elle eût dévorés, les Mémoires de Niemcewicz, une traduction des Mémoires du cordonnier Kilinski, etc.
  2. Toute la terre, à l’heure même où nous écrivons ceci, est rouge du sang versé par les rois. Le monde est en deuil. Ce n’est pas un médiocre effort pour l’historien de continuer ce livre, de détourner les yeux de l’infortune des peuples innocents et de concentrer sa pitié sur un roi coupable. Non, mon cœur, je dois le dire, ne peut s’enfermer au Temple. Il est sur toutes les routes, à la suite de ces longues processions de femmes et d’enfants en noir, avec ces fils des martyrs qui vont mendiant leur pain. Les familles des héros du Danube, qui, d’une générosité inouïe, partagèrent, en 1848, tout leur bien avec le peuple, elles tendent la main aujourd’hui. Qu’elles reçoivent ce que j’ai, cette parole et cette larme… Recevez-la, ruines des villes froidement écrasées sous les bombes, qui restez là pour témoigner de la paternité des rois ! Recevez-la, tombes muettes, sans inscriptions, sans honneurs, qui, de l’Apennin aux Alpes, marquez d’une ligne funèbre le chemin de Radetzky… Je n’ose regarder au fond des fossés de Vienne ; j’aurais peur d’y voir encore ces barbares meurtres d’enfants, ces cadavres mutilés, ces ossements marqués du couteau croate, de la dent des chiens… Ah ! pauvre légion académique, vous les braves entre les braves et les bons entre les bons, soldats de vingt ans, de quinze ans, échappés à peine aux mères désolées, fleur héroïque de l’Allemagne, fleur de la poésie et de la pensée, vous avez laissé au monde une trop cruelle histoire ! On commencera souvent, mais qui pourra achever ?…
  3. Pour l’appliquer sérieusement, il eût fallu convaincre les peuples du désintéressement de la France, employer strictement les contributions qu’on levait aux affaires spéciales du peuple sur lequel on les levait, appliquer uniquement, par exemple, à la guerre du Rhin l’argent levé sur les villes du Rhin. Je sais bien que cette spécification était difficile, mais, comme effet moral, elle était utile, indispensable. Ce fut la grande faute de Cambon de ne pas l’avoir respectée, d’avoir appliqué aux besoins généraux de la guerre les contributions de Mayence, fait passé l’argent levé par Custine à l’armée de Belgique ou d’Italie, etc. Cela créa chez les peuples envahis une défiance infinie, très injuste, il faut le dire. Qui ne comprend que, dans l’ensemble immense d’une telle guerre, tout est solidaire, que l’argent du Rhin pouvait être employé en Belgique très utilement pour le Rhin ? etc.
  4. Son succès, immense dans le public, coïncida pour l’époque avec celui de son amie, Mlle Julie Candeille, qui, au même moment, dans le même esprit, donnait la pièce dont nous avons parlé.