Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IX/Chapitre 12


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CHAPITRE XII

LE JUGEMENT DE LOUIS XVI (15-20 JANVIER 1793).


On ne peut accuser de barbarie ceux qui votèrent la mort. — On ne peut accuser de faiblesse ceux qui votèrent le sursis, le bannissement, etc. — La Gironde haïssait le roi, autant que la Montagne. — La Gironde épargnait le roi par respect pour la volonté du peuple. — Testament républicain de la Gironde. — Fable royaliste de la lâcheté de Vergniaud. — Les deux partis demandent la publicité des votes. — Découragement de Danton, 15 janvier 1793. — Le roi jugé coupable à l’unanimité. — Le jugement non soumis au peuple, 15 janvier. — Danton reprend l’avant-garde de la Montagne contre le roi et la Gironde, 16 janvier. — Le roi condamné à mort, 16-17 janvier. — Discussion du sursis, 18-19 janvier. — Le sursis rejeté. — Lepelletier assassiné, 20 janvier. — Ferme attitude des Jacobins, nuit du 20-21 janvier.


Nul événement n’a été plus cruellement défiguré par l’histoire que le jugement de Louis XVI. Les déclamations des partis les plus injurieuses à la France ont été accueillies, autorisées par des écrivains d’un grand nom.

Nous prions le lecteur de ne pas se laisser traîner dans ce sillon de routine où toute l’histoire a passé, mais d’examiner lui-même et de conserver son libre jugement. Nous lui demandons de ne pas être partial contre la France, crédule contre la patrie.

Que la Gironde et la Montagne se soient également trompées (ce qui est notre opinion), elles n’en ont pas moins droit à notre profond respect pour leur sincérité, pour leur héroïque courage.

Ce qui peut faire songer d’abord et paraître surprenant, c’est que des caractères, entre tous, bons et humains, des cœurs généreux et tendres, se trouvaient justement parmi ceux qui votèrent la mort. Il n’y a jamais eu un homme plus sensible que le grand homme qui organisa les armées de la République, le bon, l’excellent Carnot. Il n’y a point eu de caractères plus héroïquement magnanimes que les deux beaux-frères bordelais, Ducos et Fonfrède, jamais il n’y en eut de plus aimable, aucun qui exprimât mieux le brillant et doux génie, l’esprit éminemment humain du pays de Montesquieu. Ces deux jeunes gens étaient de ceux que la France eût montrés au monde pour le séduire à la liberté par le charme de la civilisation. Point d’esprits plus indépendants, plus affranchis par la philosophie ; sortis de familles marchandes, ils protestèrent plus d’une fois contre l’aristocratie mercantile. Admirables de pureté, de sincérité, de candeur, ils touchèrent jusqu’à Marat. Il essaya de les sauver du sort commun des Girondins. Leur grand cœur ne le permit pas. Ils luttèrent intrépidement, jusqu’à ce qu’ils obtinssent le même sort, la même couronne.

N’accusez point de barbarie ceux qui ont voté la mort. Ce n’était pas un barbare, le grand poète Joseph Chénier, l’auteur du chant de la Victoire. Ce n’était point un barbare, Guyton-Morveau, l’illustre chimiste de la République. Ce n’était pas un barbare, le modeste Lakanal, qui eut une si grande part aux plus belles créations révolutionnaires, le Muséum, l’École normale, l’Institut, la nouvelle organisation de l’enseignement [1]. Cambon n’était pas un barbare ; la violence de sa révolution financière fut le fait du temps, non le sien. Ne jugeons pas la Montagne par les fureurs déclamatoires de ses orateurs ordinaires, qui tant de fois ont si mal traduit sa pensée. Jugeons-en par le caractère des grands citoyens qui, moins bruyants, plus utiles, siégeaient aussi à la gauche ; jugeons-en par ces travailleurs énergiques, qui, en présence des plus grands dangers, organisèrent la République au dedans, la défendirent au dehors dans leurs missions, au premier front des premières lignes, couvrant des armées entières de leur poitrine héroïque et de leur ceinture tricolore, que les boulets respectaient [2].

D’autre part, tous les monuments historiques sérieusement examinés, je ne vois pas la moindre preuve pour affirmer qu’il y ait eu ni peur ni faiblesse dans ceux qui votèrent le bannissement, la réclusion, l’appel au peuple ou la mort avec sursis.

Je suis seul ici, je le sais ; les historiens sont contre moi. Que m’importe ! l’histoire est pour moi. Je n’entends par ce mot, histoire, rien autre chose que les actes du temps, les témoignages sérieux.

Les royalistes ont fondé cette tradition honteuse, que tous ont suivie.

Habitués à livrer la France, ils ont fait aussi bon marché de l’honneur que du territoire ; ils ont soutenu hardiment que la Convention a eu peur, les uns votant la mort parce qu’ils avaient peur du peuple, les autres votant la vie parce qu’ils craignaient la vengeance des royalistes, le retour des émigrés.

Le plus curieux à observer, c’est que l’objet principal de la fureur des royalistes, c’est justement le parti qui sauvait le roi. Robespierre leur déplaît moins. Leur indulgence pour les Jacobins a été même au delà ; ils ont baisé la main du féroce duc d’Otrante ; il s’agissait alors, il est vrai, de capter l’homme puissant, de ravoir les biens non vendus.

Pour la Gironde, ils n’ont pas eu assez de paroles furieuses, d’imprécations. C’est le trophée des Girondins, leur couronne et leur laurier.

Ceux-ci ont bien mérité une telle haine. C’est la presse girondine qui a fondé la République. Les Jacobins avaient le tort de croire, même en 1791, que la question de monarchie et de république est une question de forme, accessoire, extérieure. Robespierre disait encore à cette époque : « Je ne suis ni républicain ni monarchiste. »

La Gironde eut deux grands courages, elle donna deux fois sa vie aux idées. Fille de la philosophie du dix-huitième siècle, elle en porta la logique aux bancs de la Convention. Un principe lui fît renverser la royauté, et le même principe lui fit épargner le roi.

Ce principe ne fut autre que le dogme national de la souveraineté du peuple. Ils venaient de l’appliquer, l’avaient écrit sur l’autel du Champ de Mars, en 1791, et ils l’écrivirent encore, au 10 août, sur les murs des Tuileries, par les balles et les boulets de la légion marseillaise amenée par eux. Ils y restèrent fidèles au procès du roi, soutinrent (à tort ou à droit) qu’ils ne pouvaient commencer leur carrière républicaine en violant le dogme qu’ils avaient proclamé la veille, en se faisant souverains contre la volonté du peuple.

La Montagne soutint ouvertement le droit de la minorité ; elle prétendit sauver le peuple, sans respect pour sa souveraineté. Sincère, patriote, héroïque, elle entrait ainsi néanmoins dans une voie dangereuse. Si la majorité n’est rien, si le meilleur doit prévaloir, quelque peu nombreux qu’il soit, ce meilleur peut être minime en nombre, dix hommes, comme les Dix de Venise, un seul même, un pape, un roi. La Montagne ne frappait le roi qu’en attestant le principe que la royauté atteste, le principe de l’autorité, le principe qui eût rétabli le roi. Elle en déduisait l’échafaud ; on pouvait en déduire le trône.

Il faut ignorer singulièrement les choses de ce temps-là, l’intérieur des hommes d’alors, pour croire que la haine de Louis XVI ait été plus faible dans la Gironde que dans la Montagne. Les royalistes, mieux éclairés là-dessus, vous diront bien le contraire. La Montagne n’avait point approché de Louis XVI ; elle n’avait pas touché, manqué le pouvoir. Elle était plus furieuse, mais non plus hostile. La cour et la Gironde se connaissaient bien et se haïssaient, non d’une haine générale et vague, mais éclairée, réfléchie. Les Montagnards poursuivaient le roi à l’aveugle, comme je ne sais quel monstre inconnu. Les Girondins le haïssaient personnellement et comme homme. La peine capitale du roi eût été pour plusieurs d’entre eux une vengeance personnelle [3]. C’est sans doute, après le respect du principe, la raison même qui les décida à épargner sa tête. Il était leur ennemi.

Madame Roland avait pour Louis XVI une antipathie naturelle, instinctive. Ce caractère faible et faux répugnait à son âme forte plus que n’eût fait un caractère méchant.

L’élève de Sparte et de Rome, nourrie de Plutarque, avait pour l’élève des Jésuites horreur et dégoût.

Elle ne tenait aucun compte des circonstances atténuantes qu’on eût pu admettre pour un homme né roi, après tout, élevé dans la tradition idiote de la royauté.

Le vote de Madame Roland eût été très rigoureux, si elle eût siégé à la Convention.

Ses amis se divisèrent. Lequel exprima son vote ? Il est difficile de le dire. Celui qu’elle aimait sans doute. Ceci soit dit sans vouloir chercher le secret de son cœur ; nul ne fut assez haut pour être son idéal absolu. Quel ami vota pour elle ? Fut-ce le courageux Barbaroux ? Il vota la mort. Était-ce l’illustre Buzot, le vrai cœur de la Gironde, pour qui elle avait aussi une profonde estime de cœur ? Il vota la mort, sauf ratification du peuple. Lanthenas, qui vivait chez elle, comme un ami inférieur, le famulus de la maison, vota la mort avec sursis. Bancal, qu’elle avait aimé, vota la détention. Et ce fut aussi le vote de son journaliste, de l’ardent, du romanesque, du fanatique Louvet.

Ceux qui ont vu Louvet mourir sous l’outrage des royalistes, consumé à petit feu, chaque jour insulté par eux, en lui, en sa femme même ! ont dû comprendre enfin son vote. Au plus profond du cœur, il avait la République ardente et gravée, il avait le roi en horreur. Il lui fallut, pour l’épargner, le respect le plus fanatique de la souveraineté du peuple. Il aima encore mieux ne pas tuer Louis XVI que de tuer le principe. Le peuple ne voulait pas la mort, et Louvet vota la vie.

Un Montagnard me disait, il n’y a pas dix ans encore : « Hélas ! quel malentendu ! »

Quels pleurs de sang ont dû sortir du cœur des vrais républicains, quand, dans ces Mémoires de Louvet, écrits à travers le Jura et de caverne en caverne, ils n’ont trouvé nul sentiment, chez un prétendu royaliste, que l’amour obstiné, indomptable, de la République, la haine du fédéralisme et la religion de l’unité !

Pour moi, je ne puis, encore aujourd’hui, rappeler ici, sans un extrême serrement de cœur, l’impression que j’eus le 30 septembre 1849, lorsque, fouillant l’Armoire de fer, parmi une foule de papiers insignifiants, je tombai sur deux chiffons rouges qui n’étaient pas moins que la dernière pensée de Pétion et de Buzot, et leur testament de mort. Le rouge n’est point du sang. Ces infortunés, on le voit, portaient un gilet écarlate, comme on les avait alors, et leurs corps restant abandonnés à la pluie et à la rosée des nuits, le papier s’est empreint de cette couleur. Aux coins, il est en lambeaux, mais le milieu reste. Pétion, dans une lettre à sa femme, la rassure, non sur sa vie, mais sur sa bonne conscience, lui affirme « que son caractère ne s’est jamais démenti ». Buzot, dans une apologie d’une écriture nette et ferme, proteste, « au moment de terminer ses jours », contre les imputations dont on a souillé l’honneur de son parti, contre ce grief impie d’avoir songé à démembrer la France. L’adoration de la patrie est ici à chaque ligne.

Saintes reliques ! qui ne vous croira ?… Quand on songe que ces choses furent écrites au moment où ces infortunés, se sachant traqués par la meute (à la lettre, une meute de chiens), quittèrent héroïquement leur asile, leur hôte, qu’ils craignaient de compromettre, et s’en allèrent mourir ensemble sous leur seul abri, le ciel !… Nul murmure pourtant, nul reproche. Ils attestent sans accusation, le nom de la Providence.

La Providence a répondu… Cette frêle justification a survécu. Les chiens, en dévorant une partie de leurs corps et déchirant leurs habits, n’ont pas atteint ce pauvre papier, qui n’a que le souffle… Le voilà, il a subsisté, le voilà, sale et rougi, avec ses moisissures, comme exhumé d’un cercueil…

Lâches, osez me dire maintenant que les hommes qui moururent ainsi, dans cette héroïque douceur, ont été des lâches, que la Convention a eu peur, que Roland mort comme Caton, que Vergniaud mort comme Sidney, bégayaient et tremblotaient, aux cris des tribunes… Le bruit, les menaces, ont pu troubler un Barère, un Sieyès, je veux bien le croire. Mais de quel droit, sur quelles preuves, osez-vous bien affirmer que les hommes héroïques de la gauche ou de la droite aient voté par crainte ? Qui croirai-je, en vérité, ou de vous, ennemis acharnés, qui affirmez sans prouver, dans un intérêt de parti ; ou de ces hommes eux-mêmes qui, par leur vie courageuse, par leur mort sublime, nous défendent ces basses pensées ? Vous venez me dire qu’ils ont eu peur devant un danger incertain, douteux, possible. Et moi, je vous dis qu’ils n’ont pas eu peur devant la mort même ; ils ont souri sur la charrette, plusieurs ont chanté à la guillotine le chant de la délivrance. Vous ne me persuaderez pas aisément que ceux qui portèrent la tête si haut, à leur propre exécution d’octobre ou de thermidor, l’aient baissée lâchement devant les cris de la foule au jugement de janvier.

Dans ce but visible d’avilir la Convention en ses plus grands hommes, ils n’ont pas manqué, au défaut de faits précis, de forger des anecdotes pittoresques, mélodramatiques, sachant très bien qu’on les répéterait, au moins pour l’effet littéraire. Selon eux, Vergniaud, par exemple, la veille du vote, aurait promis, juré à une femme qu’il aimait de ne point voter la mort. Il aurait gardé encore cette disposition dans la Convention même et jusqu’au moment fatal. Il monte lentement à la tribune, au milieu d’un grand silence, sous les regards fascinateurs de la Montagne et des tribunes, il arrive, baisse les yeux, et, son cœur faiblissant sans doute, il dit d’une voix sourde : « La mort. »

Indigne anecdote ! honteuse ! Que de preuves et de témoins faudrait-il pour croire un fait tellement déplorable, humiliant pour la France, pour la nature humaine !

Nulle autre source, nulle preuve, qu’un pamphlet de réaction ! Nul témoin qu’un homme qui, dans le procès du roi, changea plusieurs fois de parti, qui trouvait son compte à montrer la variabilité, la tergiversation dans les plus illustres [4]… Vous avez vu cette infamie, vous, intéressé à la voir ; mais personne ne l’a vue !

Le fond de l’histoire est ceci : Vergniaud croyait le roi coupable, coupable de lèse-nation et d’appel à l’étranger, crime à coup sûr digne de mort. Et néanmoins il y avait des circonstances atténuantes dont le Souverain pouvait tenir compte ; le peuple pouvait faire grâce. Vergniaud le désira sans nul doute, et c’est pour cela qu’il soutint l’appel au peuple. L’appel n’étant pas admis, il vota la mort, comme les autres députés de Bordeaux, comme Ducos et Fonfrède, ajoutant, admettant la possibilité d’un sursis. Il n’y a dans tout cela ni faiblesse ni contradiction.

Supposons même que Vergniaud eût redouté la guerre civile, qu’il eût craint, en épargnant un sang coupable, de faire répandre des torrents de sang innocent, je pourrais le blâmer peut-être, mais je ne le flétrirais pas pour avoir été sévère dans un but d’humanité. Je ne frapperais pas un tel acte de l’injuste mot : Lâcheté.

Les deux partis avaient montré une émulation courageuse pour la publicité des votes. La Gironde demanda, par l’organe de Biroteau, que chacun se plaçât à la tribune et dît tout haut son jugement. Le Montagnard Léonard Bourdon fit décréter de plus que chacun signerait son vote. Un homme de la droite, Rouyer, d’accord avec le Montagnard Jean-Bon Saint-André, demanda encore que les listes fissent mention des absents par commission, et que les absents sans cause fassent censurés, leurs noms envoyés aux départements [5].

Cette dernière disposition tombait d’aplomb sur Danton. Dans ce grand jour décisif du 15 janvier où l’on vota sur la culpabilité et l’appel au peuple, Danton était resté chez lui.

L’échec du 14 l’avait dégoûté, découragé ; c’est la seule explication qu’on puisse donner de cette absence déplorable. Frappé au cœur par des circonstances de famille, il avait d’autant moins supporté son revers public. La droite s’étant divisée, partant annulée, il n’était pas difficile de voir que le centre, faible et mou, se porterait tout à gauche, que l’Assemblée tout entière perdrait l’équilibre. Dès lors, elle était perdue elle-même, il n’y avait plus d’Assemblée. Restait la Montagne. Mais la Montagne, toute bruyante, tonnante et rugissante qu’elle fût, n’en subissait pas moins la pression du dehors, l’oppression jacobine. Le grand corps des Jacobins, puissant instrument révolutionnaire, ne servait la Révolution qu’en dénaturant son esprit, y mettant un esprit contraire, l’esprit de police et d’inquisition, l’esprit même de la tyrannie. La Révolution, entrant dans le jacobinisme, périssait infailliblement dans un temps donné ; elle y trouvait une force, mais elle y trouvait une ruine, comme ces malheureux sauvages qui n’ont, pour remplir leur estomac, que des substances vénéneuses ; ils trompent un moment la faim, ils mangent, mais mangent la mort.

Voilà, sans nul doute, la pensée terrible dont ce pénétrant génie fut assailli, terrassé. Il vit distinctement ce que d’autres, moins clairvoyants, commençaient à apercevoir, que la droite était perdue, et par suite la Convention. Il se vit, lui Danton, avec sa force et son génie, asservi à la médiocrité inquisitoriale et scolastique de la société jacobine, condamné à perpétuité à subir Robespierre comme maître, docteur et pédagogue, à porter l’insupportable poids de sa lente mâchoire, jusqu’à ce qu’il en fût dévoré.

Pensée atroce, humiliante ! exorbitante fatalité !… Elle tint Danton accablé, tout ce jour du 15 janvier, près de sa femme mourante, assis sur son foyer brisé.

Et cependant le grand cours de la fatalité allait tout de même. Danton de plus, Danton de moins, elle cheminait invincible. Coupable à l’unanimité (moins trente-sept qui se récusèrent), tel fut le premier vote de ce jour ; il était prévu. Ce qu’on prévoyait moins, c’était le second : Le jugement ne sera pas soumis à la ratification du peuple. Quatre cents voix environ, contre un peu moins de trois cents, le voulurent ainsi. Ici encore la droite apparut brisée : les uns, comme Condorcet, Ducos, Fonfrède, etc., s’étant prononcés contre la ratification que demandait la Gironde.

Le 16, Danton retrouva ses forces dans la fureur ; il revint tonnant, terrible, déterminé, à reprendre, de haute lutte, par la mort de Louis XVI, et, s’il le fallait, de la Gironde, l’avant-garde de la Révolution. N’était-il pas encore le plus fort à la Commune ? Qu’étaient les gens de la Commune ? Jacobins ? Non, Cordeliers, pour la plupart, trop heureux de suivre Danton, s’il redevenait le Danton des vengeances révolutionnaires, le Danton de la colère, de la mort et du jugement.

Ce jour l’orage était très fort autour de la Convention. On parlait d’un 2 septembre ; la panique était dans Paris, la fuite immense aux barrières. Roland avait écrit à la Convention une lettre désespérée. Un homme de la gauche, Lebas (ardente et candide nature), avoua qu’il partageait les inquiétudes de la droite et dit : « Qu’on assemble nos suppléants hors de Paris… Dès lors, nous pouvons mourir ; nous resterons ici pour braver nos assassins. »

La Commune avait demandé, exigé qu’on fit venir des canons pour les donner aux sections. Elle comptait sur les fédérés. Les nouvelles sinistres arrivaient de moment en moment, et Marat riait.

C’est alors que Danton entre décidé pour la Commune. On parlait de l’Ami des lois. Il s’agit bien de comédie ! dit-il ; il s’agit de la tragédie que vous devez aux nations ; il s’agit de la tête d’un tyran que nous allons faire tomber sous la hache des lois. » — Et alors il fit hautement l’apologie de la Commune, demanda et obtint qu’on jugeât sans désemparer. Par Lacroix, son ami, son collègue dans la mission de Belgique, il fît écarter la demande des Girondins, qui voulaient ôter à la Commune, donner au ministère, à Roland, la réquisition de la force armée.

On discutait à quelle majorité se ferait le jugement. Plusieurs demandaient qu’elle fût des deux tiers des voix. Danton d’une voix tonnante : « Quoi ! vous avez décidé du sort de la nation à la majorité simple ; vous n’en avez pas demandé d’autre pour voter la République, pour voter la guerre… et maintenant il vous faut une autre majorité pour juger un individu ! On voudrait que le jugement ne fût pas définitif… Et moi, je vous demande si le sang des batailles qui coule aujourd’hui pour cet homme, ne coule pas définitivement… » Ce mot terrible rappelait une lettre récente de Rebwell et Merlin (de Thionville), qui, de l’armée, du milieu des morts et des blessés, écrivaient à la Convention pour demander si l’auteur de ces maux vivait encore. Il fut décidé que la majorité simple suffirait, que la moitié, plus un seul vote, pourrait décider la mort.

Le troisième appel nominal commença sur cette question : Quelle peine sera infligée ? — Il était huit heures du soir. Le lugubre appel dura toute la nuit, une longue nuit de janvier, un jour encore, un pâle jour d’hiver, jusqu’à huit heures, la même heure qu’il avait commencé la veille. À ce moment l’appel était terminé, mais le résultat n’étant pas proclamé encore, on apporta la lettre du ministre d’Espagne. Danton bondit sur son siège et prit la parole sans la demander… Sur quoi Louvet lui cria : « Tu n’es pas encore roi, Danton… »

« Je m’étonne, dit Danton, de l’audace d’une puissance qui prétend influer sur vos délibérations… Quoi ! on ne reconnaît pas la République, et l’on veut lui dicter des lois, lui faire des conditions, entrer dans ses jugements !… Je voterais la guerre à l’Espagne !… Répondez-lui, président, que les vainqueurs de Jemmapes ne se démentiront pas, qu’ils retrouveront les mêmes forces pour exterminer tous les rois… »

La Gironde demanda, obtint que, sans lire la lettre, on passât à l’ordre du jour.

Les défenseurs de Louis demandaient à être entendus avant le dépouillement du scrutin. Danton y consentait. Robespierre s’y opposa.

Un député de la Haute-Garonne, Jean Mailhe, Montagnard, mais modéré, avait exprimé un vote qui influa sur les autres et rallia spécialement beaucoup d’hommes de la droite et du centre. Il vota la mort, ajoutant cette proposition, qu’il déclarait lui-même indépendante de son vote : « Je demande, si la mort est votée, que l’Assemblée discutes s’il est de l’intérêt public que l’exécution soit immédiate ou soit différée. »

L’effet fut très fatal au roi, il était aisé de le prévoir. Faut-il croire que ceux qui votèrent ainsi, comme Vergniaud, ignoraient les conséquences de leur vote, qu’ils furent assez simples pour ne pas prévoir une chose tellement naturelle et possible ? Qui osera le dire ? Chacun d’eux spécifia expressément, comme Mailhe, que son vote pour la mort était positif, indépendant de la question discutable du sursis.

Il y eut pour la mort trois cent quatre-vingt-sept voix. Et pour la détention ou la mort conditionnelle trois cent trente-quatre voix. Majorité cinquante-trois.

Le président (Vergniaud), avec l’accent de la douleur : « Je déclare, au nom de la Convention, que la peine qu’elle prononce contre Louis Capet est la mort. »

Les défenseurs, introduits, lurent une lettre du roi, qui protestait de son innocence et en appelait à la nation. MM. Desèze et Tronchet firent remarquer, non sans fondement, qu’il était dur de trancher une telle affaire par cette majorité minime. En retranchant les quarante-six qui demandaient un sursis, elle n’eût été que de sept voix.

L’infortuné Malesherbes, assommé du coup, se troubla, commençant des phrases sans pouvoir les continuer, suppliant qu’on lui permit de parler le lendemain, de communiquer sur la question les résultats de sa longue expérience de magistrat. Tout le monde fut très ému. Robespierre déclara qu’il l’était lui-même, mais il dit en même temps (ce qui était vrai) que si l’on recevait l’appel du roi, la nation se trouverait dans une position plus fâcheuse qu’auparavant, dans un état d’incertitude infiniment dangereux. Il ajouta durement que ceux qui travaillaient à apitoyer les cœurs pour le tyran « aux dépens de l’humanité » méritaient d’être poursuivis comme perturbateurs du repos public.

Guadet rejetait l’appel, mais demandait qu’on entendît Malesherbes le lendemain. La Convention rejeta et l’appel et la demande, rejet raisonnable, vraiment politique ; on ne pouvait prolonger cette situation brûlante, on sentait le feu sous les pieds.

La longue séance fut levée à onze heures du soir. Une illumination générale fut ordonnée dans l’intérêt de la sûreté publique. Nulle chose plus sinistre. Partout les lumières aux fenêtres, pour éclairer les rues désertes ; un faux effet de fête qui serrait le cœur. Toute la nuit, les colporteurs couraient et criaient : « La mort ! »

Le 18, question du sursis, question infiniment grave. Le sursis pouvait devenir un moyen d’éluder le vote, donner temps aux royalistes, ouvrir la porte à la guerre civile. La mort d’un seul ajournée pouvait amener mille morts.

La Montagne parla en ce sens, mais très maladroitement. Reprenant le mot que Robespierre avait fait entendre (aux dépens de l’humanité), les voilà tous qui répètent le même mot en différents sens : « Point de sursis, dit Tallien, l’humanité l’exige ; il faut abréger ses angoisses… Il est barbare de le laisser dans l’attente de son sort… » — « Point de sursis, dit Couthon ; au nom de l’humanité, le jugement doit s’exécuter, comme tout autre, dans les vingt-quatre heures… » — Robespierre répéta, je ne sais combien de fois ce mot d’humanité… — La Convention perdait patience. La Révellière-Lepeaux, Daunou, Cambon, exprimèrent courageusement leur indignation sur cette douceur exécrable, qui ressemblait tant à l’hypocrisie.

La séance fut levée à dix heures et demie, malgré les cris de la Montagne, qui resta jusqu’à minuit, tellement furieuse et délirante, qu’un membre proposa le massacre des représentants royalistes ou brissotins. Lacroix, appelé au fauteuil, leur fit honte de cet accès d’hydrophobie. Legendre leur persuada de ne pas inquiéter Paris, de quitter enfin la place.

Rien de plus incohérent que la discussion du 19. La Gironde, comme en déroute, ne fit guère que battre la campagne. Buzot et Barbaroux renouvelèrent leurs attaques contre Orléans, attaques absurdes, intempestives, au point où l’on était venu. Condorcet énuméra les bonnes lois qu’il fallait faire, pour prouver aux nations que ce jugement sévère n’était point un acte d’inhumanité. Brissot parla seul d’une manière spécieuse. Il montra l’état de l’Europe et dit qu’en précipitant l’exécution, on popularisait la coalition des tyrans contre la France, on ferait les peuples alliés des rois.

Un spectacle surprenant, dans une Assemblée si émue, ce fut de voir à la tribune la glaciale et muette figure de Thomas Payne, dont on lut la judicieuse opinion. Il regrettait de n’avoir pu encore parler, voulant proposer la peine même qu’eût votée la nation : réclusion, et, à la paix, bannissement. Il demandait si la France voulait perdre son seul allié, les États-Unis, liés par la reconnaissance à Louis XVI. Il déclarait qu’on allait donner au roi d’Angleterre la plus douce satisfaction qu’il pût désirer, en le vengeant du libérateur de l’Amérique. Il ajoutait avec un bon sens admirable : « Ayez pour vous l’opinion, c’est-à-dire soyez grands et justes, et vous n’avez rien à craindre de la guerre. L’opinion vous vaudra des armées, si vous la mettez de votre parti. La guerre contre la liberté ne peut durer, à moins que les tyrans n’y puissent intéresser les peuples… » Puis, avec une netteté parfaite, une sorte de seconde vue, il voyait, racontait d’avance tout ce qui arriva, comment les rois exploiteraient la pitié publique et trouveraient dans l’indignation des peuples abusés une force inouïe contre la Révolution.

L’esprit répondit au bon sens, Barère à Thomas Payne. Il fut adroit, subtil, ingénieux. Il résuma habilement toutes les raisons contre le sursis, comme il avait déjà tout résumé contre l’appel au peuple. S’il attesta l’humanité, ce ne fut point avec la gaucherie odieuse des Montagnards. Il demanda à ceux qui voulaient garder Louis comme otage responsable, s’il ne serait pas horrible, inhumain, de tenir ainsi un homme sous un glaive suspendu. Puis, détournant un moment les yeux de ce triste sujet, il parla à la Convention des réformes philanthropiques qu’une fois libre elle ferait à l’aise ; il lui ouvrit un horizon immense dans la carrière du bien public. L’Assemblée fut comme enlevée de ce brillant air de bravoure, elle sembla avoir hâte de partir pour cette terre promise. Le roi était le seul obstacle, elle passa par-dessus. Il n’y eut qu’environ trois cents voix pour le sursis, et contre près de quatre cents. Louis XVI fut tué cette fois, décidément tué.

La séance fut levée à trois heures du matin, le dimanche 20 janvier. Le même jour, un de ceux qui avaient voté la mort fut assassiné par un garde du roi.

La victime, Lepelletier Saint-Fargeau, était spécialement haï des royalistes comme transfuge, comme traître. Orléans et lui, c’étaient leurs Judas ; Lepelletier et sa famille étaient des créatures du roi, de ces familles de robe que la royauté avait comblées, accablées de biens, qu’elle croyait avoir acquises, les gens du roi, c’était tout dire. Lepelletier avait six cent mille livres de rentes. Il fut fidèle au roi à sa manière. Membre de la Noblesse aux États-généraux, il s’opposa seul, ou presque seul, à la réunion de la Noblesse au Tiers. À la prise de la Bastille, la royauté passant au peuple, il y passa aussi, servit le nouveau roi tout comme il avait servi l’autre. Ces familles ont toujours été servantes du pouvoir et des faits accomplis. Nulle hypocrisie en ceci. Lepelletier était sincère ; c’était un homme doux, bon et généreux, d’un génie médiocre, agrandi par moments d’un véritable amour de l’humanité. Dans son essai d’un Code criminel, il se déclare contre la peine de mort. Son plan d’éducation dont nous parlerons, et qu’on a trop souvent défiguré, est plein de choses excellentes et pratiques. Il s’était subordonné à Robespierre, le suivait docilement, présidait souvent les Jacobins à sa place. C’était un des hommes par lesquels Robespierre agissait ; il lui fit faire une brochure contre l’appel au peuple. Les royalistes ne désespéraient pas néanmoins de son vote. Ils s’obstinaient à croire que l’ancien magistrat, comblé par le roi, hésiterait à condamner son maître. Lepelletier, quoi qu’il pût lui en coûter secrètement, entre son maître et son principe, fut fidèle au principe et vota la mort.

Beaucoup de royalistes conservaient l’espoir d’enlever le roi. Cinq cents s’y étaient engagés ; au jour fatal, vingt-cinq seulement parvinrent à se réunir ; c’est l’aveu du confesseur même de Louis XVI. Ces royalistes n’étaient pas tous des nobles ; c’étaient en grande partie des employés de la maison royale, d’anciens gardes constitutionnels ; cette garde, nous l’avons dit, avait été recrutée de spadassins, très braves et très hardis ; gens toutefois moins propres à la bataille qu’à frapper un coup isolé de duel ou d’assassinat. Ces bravi se tenaient cachés, généralement au centre de Paris, tel jour ici et là demain, dans des retraites fortuites, chez des femmes, surtout des filles, des marchandes, que leur péril intéressait. Les boutiques du Palais-Royal d’alors, surtout aux galeries de bois, obscures et basses, à double issue, semblaient faites exprès pour cela. Plusieurs étaient des caves. Dans ces trous, comme autant de dangereux scorpions, nichaient par moments les hommes à poignards. L’un d’eux, Pâris, fils d’un employé de la maison du comte d’Artois, se retirait la nuit dans une de ces échoppes, au lit de sa maîtresse, une jeune parfumeuse. C’était un homme de main, grand, leste, étonnamment audacieux, hardi. Ne pouvant enlever le roi, Pâris, enragé de l’impuissance du parti, voulait tout au moins se laver lui-même de l’inaction des royalistes ; le plus beau eût été de tuer le duc d’Orléans : il rôdait tout autour, ne quittait pas le Palais-Royal. Le 20, mené par un ami, il descend dans une de ces boutiques souterraines, chez le traiteur Février. Il y voit Saint-Fargeau. Celui-ci avait dîné là, selon toute apparence, pour recueillir les bruits, savoir ce qu’on disait du vote. Il payait au comptoir. On le nomme. Pâris approche : « Êtes-vous Saint-Fargeau ? — Oui, Monsieur. — Mais vous m’avez l’air d’un homme de bien… Vous n’aurez pas voté la mort ?… — Je l’ai votée, Monsieur, ma conscience le voulait ainsi… — Voilà ta récompense… » Il tire un coutelas, lui traverse le cœur. Pâris se déroba. Mais telle était sa fureur, son audace, que le soir il se promenait encore au Palais-Royal, cherchant le duc d’Orléans. Atteint en Normandie, il se fit sauter la cervelle.

Ce tragique événement pouvait avoir des résultats très différents qu’on ne pouvait prévoir. Ferait-il passer la terreur des royalistes aux Jacobins ? On aurait pu le craindre. Ces derniers se montrèrent d’une fermeté admirable. Ils prirent en main, on peut le dire, la chose publique. Sur la proposition de Thuriot, ils se mirent en permanence, toute la nuit, fermèrent leur porte, empêchèrent de sortir personne, de façon qu’on ne pût révéler leurs délibérations, leurs décisions, avant qu’elles fussent arrêtées et complètes. Les dantonistes, patriotiquement serrés aux Jacobins, firent résoudre qu’on enverrait à la Commune, qu’on la sommerait de doubler tous les postes, qu’on avertirait les quarante-huit sections, d’arrêter et d’exécuter au besoin les ennemis publics. Les Jacobins se chargèrent eux-mêmes de visiter les corps de garde, d’y consigner les hommes, d’assurer tous les moyens de répression contre le complot royaliste.

Robespierre demanda de plus qu’on avertît les Cordeliers, qu’on animât le zèle du commandant de la garde nationale. Avec une remarquable présence d’esprit, il ménagea les faibles, les timides, ne permit pas qu’on parlât de la mort de Lepelletier : « Un député a été outragé, dit-il, laissons cela, allons droit au tyran… Il faut demain autour de l’échafaud un calme imposant et terrible… »

Chose étrange ! qui témoigne de l’exaltation prodigieuse de la passion chez ces excellents citoyens, de leurs aveugles préjugés. Thuriot n’hésitait pas à croire que les intrigants (la Gironde) étaient complices des royalistes. Et Robespierre, abondant dans ce sens, demanda une adresse où les Jacobins décriraient les manœuvres des intrigants pour anéantir les patriotes le lendemain de l’exécution !

  1. Voir sa brochure Sur ses travaux pendant la Révolution, et les notices de MM. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, Lélut et Mignet. Lakanal avait fait un ouvrage important Sur les États-Unis, dans un point de vue opposé à celui de M. de Tocqueville, comme il me l’expliquait lui-même.
  2. C’est à moi de les adopter, de les défendre, ces hommes tellement attaqués. Je me sens leur parent, si les leurs les ont oubliés. Leurs familles montrent peu d’empressement à accomplir leurs volontés, à donner au public leurs souvenirs, leurs justifications. Plusieurs ont écrit, et l’on n’a presque rien publié. — Qu’ils sachent bien pourtant, ceux qui gardent leurs écrits sous la clé, qui se sont constitués geôliers de leur pensée, qu’elle n’appartient à nul qu’à la France ; la France est, avant tous, la fille et l’héritière… On restera responsable envers elle de ces dépôts précieux.
  3. Saint-Just et Fabre d’Églantine n’en sont pas disconvenus. Il leur est échappé ce remarquable aveu, qu’en réalité le côté droit eût plutôt penché pour la mort.
  4. Nous devons ce récit des prétendues variations de Vergniaud à l’homme qui, entre tous, a le plus varié dans la Convention, au même moment. En deux jours, M. Harmand (de la Meuse) vota en trois sens : 1° avec la gauche, contre l’appel au peuple ; 2° avec la droite, pour le bannissement ; 3° avec la gauche, contre le sursis. — Bonapartiste zélé, puis royaliste fanatique en 1814, il publia alors une brochure historique pour anti-dater son zèle et faire croire qu’il était dès longtemps royaliste. Il la réimprima augmentée, aggravée, en 1821, et c’est alors enfin qu’il se souvint de la lâcheté de Vergniaud. On lui sut gré de flétrir les fondateurs de la République. Il fut nommé préfet. — Voilà la source respectable où M. de Lamartine a puisé ce fait. Que mon illustre ami me permette de lui exprimer ici ma vive douleur. Son livre m’a rendu souvent presque malade : « C’est une improvisation, dit-il, un livre sans conséquence… » Il se trompe ; toute erreur de M. de Lamartine est immortelle. — À jamais l’on répétera ses cruelles paroles sur Target, qui pourtant défendit le roi (par écrit) ; on citera la punition de Target, sa mort sous la Terreur, et il a travaillé au Code civil, il est mort dans son lit sous l’Empire, en 1806. — Rien ne m’a plus affligé que de voir une si noble main relever, employer tel libelle royaliste qui n’eût du être touché que de la main du bourreau. De là ce travestissement des plus glorieuses journées de la Révolution, le 10 août d’après Peltier !… Encore, s’il eût cité ses sources, on eût vu bien souvent qu’il suivait non pas même des livres imprimés qu’on peut discuter, mais de simples on-dit, que dis-je ? des hommes intéressés à mentir, parfois les perfides confidences d’un ennemi sur un ennemi, du meurtrier sur la victime ! M. de Lamartine, qui ne hait personne et ne comprend rien à la haine, n’a pas craint de consulter et de croire sur Danton les juges qui ont tué Danton, sur la Gironde les parents ou amis du capital ennemi de la Gironde. Ainsi l’histoire, une histoire immortelle, s’est trouvée livrée aux haines secrètes ; ce qu’on n’aurait jamais imprimé, on l’a dit hardiment, dans la sûreté du tête-à-tête, loin du jour et de la critique ; on a tout osé contre les morts, sous l’abri respecté d’un si grand nom ; la médiocrité implacable s’est jouée à plaisir de la crédulité du génie. — Lui, son vol l’a porté ailleurs ; il va de sa grande aile, oublieux et rapide. Ne lui parlez pas de son livre, il ne s’en souvient plus. Mais le monde se souvient ; le monde lit insatiablement et croit docilement. Je m’en souviens aussi, moi, et c’est ma plus grande peine. Car l’honneur de la France me travaille et gémit en moi. Je ne me résigne pas à cette immolation des gloires de la patrie. Par quelle bizarrerie, lui si clément pour tous, a-t-il été barbare pour les hommes qui honorent ce pays ou qui l’ont sauvé ?… Hélas ! infortunés, morts avant l’âge, et morts pour la patrie, fallait-il que vos implacables ennemis eussent cette injuste puissance, après vous avoir guillotinés une fois, de vous guillotiner à perpétuité dans un livre éternel !
  5. Cette demande unanime de la publicité des votes, si honorable pour la Convention, s’accorde peu avec l’humiliant tableau qu’en fait M. de Lamartine. On ne voit chez lui qu’une assemblée de misérables, dominés par la peur, bouleversés d’avance par le remords. Mais Louis XVI, vraiment, n’inspirait, ni aux uns ni aux autres cet excès d’intérêt. Le caractère de la grande séance, prolongée pendant soixante-douze heures, fut la fatigue morale, l’insupportable dégoût d’une lutte pénible pour un homme qui, par ses mensonges, avait lui-même fort diminué la sympathie des juges. — Un témoin oculaire, Mercier, nous a tracé le tableau intérieur de la salle, dans ces longues et dernières heures. « Vous vous représentez sans doute dans cette salle le recueillement, le silence, une sorte d’effroi religieux. Point du tout. Le fond de la salle était transformé en loges où des dames, dans le plus charmant négligé, mangeaient des oranges ou des glaces, buvaient des liqueurs. On allait les saluer et l’on revenait. — Le côté élégant, mondain, était celui des tribunes voisines de la Montagne. Les grandes fortunes siégeaient de ce côté de la Convention, sous la protection de Marat et de Robespierre ; Orléans y était, et Lepelletier, et Hérault de Séchelles, et le marquis de Châteauneuf, et Anacharsis Clootz, beaucoup d’hommes fort riches. Leurs maîtresses venaient couvertes de rubans tricolores, remplissaient les tribunes réservées. « Les huissiers, du côté de la Montagne, dit Mercier, faisaient le rôle d’ouvreuses de loges d’opéra, conduisaient galamment les dames. Quoiqu’on eût défendu tout signe d’approbation, néanmoins, de ce côté, la mère duchesse, l’amazone des bandes jacobines, quand elle n’entendait pas résonner fortement le mot mort, faisait des longs : « Ah ! ah ! » — Les hautes tribunes destinées au peuple ne désemplissaient pas d’étrangers, de gens de tout état ; on y buvait du vin, de l’eau-de-vie, comme en pleine tabagie. Les paris étaient ouverts dans tous les cafés voisins. » — « L’ennui, l’impatience, la fatigue, caractérisaient presque tous les visages. Chaque député montait à son tour à la tribune. C’était à qui dirait : « Mon tour approche-t-il ? » On fit venir un député malade ; il vint affublé de son bonnet de nuit et de sa robe de chambre ; cette espèce de fantôme fit rire l’Assemblée. » — « Passaient à cette tribune des visages rendus plus sombres par de pâles clartés, et qui, d’une voix lente et sépulcrale, ne disaient que ce mot : « La mort ! » Toutes ces physionomies qui se succédaient, tous ces tons, ces gammes différentes ; d’Orléans, hué, conspué, lorsqu’il prononça la mort de son parent ; puis les autres calculant s’ils auraient le temps de manger avant d’émettre leur opinion, tandis que des femmes, avec des épingles, piquaient des cartes, pour comparer les votes ; des députés qui tombaient de sommeil et qu’on réveillait pour prononcer », etc.