Histoire d’une Parisienne/XVII

Calmann Lévy (p. 265-277).
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XVII


À la suite de cette scène, dont les conséquences menaçaient d’être tragiques, la plupart des invités s’éclipsèrent discrètement ; les voisins de campagne firent atteler à la hâte, les autres prirent le train du soir pour regagner Paris : il ne resta au château que les amis les plus familiers.

Le capitaine de Sontis s’était naturellement retiré le premier. Il était allé s’installer pour la nuit dans le village le plus rapproché de la Vénerie. — Un duel étant reconnu inévitable, deux officiers de son régiment, qui avaient également assisté au dîner, se mirent aussitôt en rapport avec MM. d’Hermany et de la Jardye, que M. de Maurescamp avait de nouveau constitués pour ses témoins.

Nous ne fatiguerons pas une seconde fois le lecteur du détail circonstancié des pourparlers qui eurent lieu entre les témoins des deux parties. Il n’y eut, bien entendu, aucune tentative d’accommodement. Quant au choix des armes, il était bien clair que M. de Maurescamp, après ce qui s’était passé dans ses différentes parties d’escrime avec M. de Sontis, eût désiré se battre au pistolet ; mais si l’acte de fort mauvais goût que l’officier de chasseurs s’était permis sur l’invitation de madame de Maurescamp avait d’abord donné au mari le rôle d’offensé, celui-ci avait perdu ce caractère en se laissant emporter au point de répondre à cet acte de mauvais goût par un outrage mortel. — Du reste l’orgueil de M. de Maurescamp, l’inspirant bien cette fois, lui fit accepter sans contestation le choix de l’épée, quelles que pussent être ses réflexions intérieures.

Il fut décidé que l’on se rencontrerait le lendemain matin à dix heures dans une clairière du bois des Marnes, qui était contigu aux bois de la Vénerie. — Car il n’avait pas paru convenable qu’on se battît dans la propriété de M. de Maurescamp.

Il n’y eut pas beaucoup de sommeil au château cette nuit-là. — Les hôtes étrangers tenaient dans leurs appartements particuliers des conciliabules animés : on colportait les nouvelles de chambre en chambre, les hommes discutant les questions de point d’honneur, les femmes, excitées et nerveuses, pérorant à demi-voix, essuyant quelques larmes et se divertissant au fond infiniment. — Il est inutile d’ajouter que tout le personnel domestique du château, depuis les cuisines jusqu’aux écuries, était agité des mêmes émotions, c’est-à-dire livré à cette inquiétude joyeuse et à cette fièvre agréable que nous font éprouver en général les dangers des autres.

Quant aux deux maîtres de la maison, il est assez vraisemblable qu’ils ne dormirent pas davantage. M. de Maurescamp, comprenant que la circonstance était des plus graves, dut mettre un ordre sérieux dans ses affaires. — Jeanne ne voulut voir personne : on sut seulement, par le rapport de sa femme de chambre, qu’elle avait passé la nuit à marcher de long en large, en parlant tout haut, — comme une actrice.

Le jour triste d’une fin de novembre s’était levé sur les bois depuis une heure environ, quand M. de Maurescamp, dont l’appartement était au rez-de-chaussée, sortit de chez lui le lendemain pour fumer un cigare dans la cour. Il arriva, en se promenant, devant la grille de l’entrée et se trouva en face d’un jeune paysan de treize à quatorze ans qui s’arrêta brusquement en l’apercevant ; il crut le reconnaître pour un garçon d’écurie employé dans l’auberge du village. L’attitude de l’enfant était si confuse et si embarrassée que M. de Maurescamp, malgré ses préoccupations du moment, en fut frappé.

— Qu’est-ce que c’est ? Où vas-tu ? lui dit-il.

— Au château, balbutia le jeune garçon en rougissant.

En même temps il tenait gauchement une de ses mains cachée sous sa blouse.

— Qu’est-ce tu vas faire au château ? reprit M. de Maurescamp.

— Parler à mademoiselle Julie.

Julie était la femme de chambre de madame de Maurescamp.

— Qu’est-ce qui t’envoie, mon garçon ?

— Un monsieur, murmura l’enfant de plus en plus intimidé.

— Un monsieur qui est logé dans ton auberge, hé ?

— Oui.

— Un officier ?

— Oui.

— Qu’est-ce que tu caches là sous ta blouse,… une lettre,… quoi ? Donne-moi cette lettre… Allons… donne !

L’enfant, près de pleurer, se laissa prendre moitié de gré, moitié de force, un pli cacheté qu’il froissait dans sa main crispée.

La lettre n’avait pas d’adresse.

— Pour qui cette lettre, mon garçon ?

— Pour madame, dit l’enfant.

— Ainsi on t’a chargé de la remettre à mademoiselle Julie pour qu’elle la remît elle-même à madame ?

L’enfant fit signe que oui.

— Eh bien ! mon garçon, dit M. de Maurescamp, je vais faire ta commission… Viens avec moi pour attendre la réponse, s’il y en a une.

M. de Maurescamp, suivi par le jeune paysan, retourna sur ses pas, traversa la cour rapidement, laissa l’enfant dans le vestibule et entra chez lui. À peine dans sa chambre, il déchira l’enveloppe de la lettre destinée à sa femme et y lut ces mots qui n’étaient pas signés, mais dont la provenance n’était pas douteuse :

« Soyez sans inquiétude. Pour l’amour de vous, je le ménagerai. »

Le premier mouvement de M. de Maurescamp, fut de déchirer et de jeter au feu cet insolent billet. Mais une réflexion l’arrêta. Il prit une enveloppe neuve sur son bureau, y glissa le billet et la ferma. — Il avait été saisi tout à coup d’une curiosité étrange : il voulait savoir si sa femme répondrait à ce message et ce qu’elle y répondrait.

Il alla rejoindre le petit paysan dans le vestibule :

— Mon garçon, lui dit-il en lui rendant la lettre, je n’ai pu trouver mademoiselle Julie par ici… Elle doit être dans les offices… Va sonner à cette petite porte en face… Tu la demanderas… Tiens ! voilà cent sous pour ta peine.

L’enfant remercia et se dirigea vers la porte des offices. — M. de Maurescamp, de son côté, s’avança de nouveau vers la grille, sortit de la cour et gagna la route du village, sur laquelle il se mit à se promener à petits pas.

Chose singulière ! dans une heure il allait jouer sa vie avec les chances les plus redoutables, et cette pensée, si sérieuse qu’elle fût, s’était en ce moment effacée dans son esprit devant cette préoccupation unique : — Qu’est-ce que ma femme va répondre ?

En réalité, cet homme d’une énergie toute physique avait mal résisté aux anxiétés dont il avait été secrètement torturé depuis quelques semaines. Son moral s’était affaissé sous l’étonnement, sous l’impression prolongée de cette haine sombre, de cette vengeance préméditée, savante, implacable dont il se sentait la proie. Habitué à traiter les femmes comme des enfants et des jouets, il était stupéfait et même terrifié d’avoir rencontré tout à coup chez un de ces êtres frêles et méprisés une profondeur de vues et une force de volonté contre lesquelles toutes ses puissances personnelles, — vigueur physique, fortune, situation sociale, autorité conjugale, — n’avaient aucune prise et n’étaient plus qu’un néant.

Peut-être eût-il payé bien cher en cet instant de détresse profonde un mot de bonté, d’intérêt, même de pitié de la part de cette femme autrefois si dédaignée,… Peut-être espérait-il lire ce mot dans la réponse attendue…

Au bout de dix minutes, le jeune paysan reparut, sortant du château. Tout à fait rassuré par le dénouement de sa première entrevue avec M. de Maurescamp, il ne prit même pas la peine de lui cacher cette fois le message dont il était porteur. Il passait en le saluant et en souriant :

— Ah ! dit M. de Maurescamp, l’arrêtant, tu as la réponse ! montre-la-moi donc… Je sais de quoi il s’agit,… j’aurai peut-être quelque chose à y ajouter. — En même temps, il lui mettait de nouveau une pièce d’argent dans la main.

Il prit la lettre. L’enveloppe étant toute fraîche et encore humide, il n’eut pas besoin de la déchirer pour l’ouvrir. — Il trouva dans cette enveloppe le billet du capitaine de Sontis que madame de Maurescamp lui renvoyait après y avoir écrit sa réponse.

Au-dessous de cette ligne de la main du capitaine :

« Soyez sans inquiétude. Pour l’amour de vous, je le ménagerai. »

Madame de Maurescamp avait écrit simplement :

« Ne vous gênez donc pas, je vous en prie ! »

Le baron de Maurescamp, après avoir lu, remit le billet sous l’enveloppe, et le rendit à l’enfant qui s’éloigna.