Histoire d’une Parisienne/XVI

Calmann Lévy (p. 249-264).
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XVI


Les femmes aiment les vaillants et les victorieux. Ce fut sans doute en vertu de ce goût noble, si remarquable chez son sexe, que madame de Maurescamp parut tout à coup pardonner à l’officier de chasseurs sa méchante mine et sa méchante réputation et qu’elle commença même visiblement à honorer d’une bienveillance particulière un homme pour lequel elle avait montré jusque-là une indifférence méprisante voisine de l’aversion. Si peu préparé qu’il fût à des bonnes fortunes de cette volée, M. de Sontis ne put guère se méprendre sur le caractère des attentions dont il était favorisé. Il n’y répondit cependant d’abord qu’avec beaucoup de réserve, soit qu’habitué à de basses amours de garnison, il se trouvât intimidé devant une élégante et raffinée mondaine comme Jeanne de Maurescamp, soit qu’il flairât, — car il était très fin, — quelque piège inconnu sous des prévenances dont il avait peut-être le bon esprit de se sentir indigne.

Si étrange que fût l’aventure, il ne paraissait pas douteux que cette femme charmante, délicate et chaste, se fût éprise de ce mauvais sujet blême et vulgaire. Pendant la dernière semaine du séjour que le jeune officier devait faire à la Vénerie, les symptômes de la folle passion de Jeanne se trahirent de plus en plus aux yeux curieux et jaloux qui l’observaient. On s’étonnait même beaucoup qu’un manège si significatif échappât à celui qui avait le plus d’intérêt à le remarquer, c’est-à-dire au baron de Maurescamp, qui avait pourtant fait ses preuves de susceptibilité conjugale. On s’en étonnait d’autant plus que madame de Maurescamp ne se piquait pas d’une dissimulation extraordinaire : elle était plutôt imprudente. Elle donnait souvent à son mari le spectacle de ses apartés mystérieux avec M. de Sontis ; elle choisissait maladroitement le moment où son mari traversait la cour pour jeter par la fenêtre une fleur de son corsage à l’officier de chasseurs ; elle s’attardait avec lui dans les promenades à cheval, se perdait dans les bois et ne rentrait qu’à la nuit tombante au moment où M. de Maurescamp commençait à s’impatienter, sinon à s’inquiéter. Finalement, elle valsait toute la soirée avec le capitaine en lui parlant dans le visage avec des sourires et des œillades à lui mettre le feu dans les veines.

Si réservé et si défiant qu’eût paru d’abord M. de Sontis, il était impossible qu’il résistât longtemps à de pareilles démonstrations. — Peut-être aussi reçut-il des gages suffisants pour dissiper ses premières appréhensions. — Quoi qu’il en soit, il ne tarda pas à partager la passion violente qu’il avait su inspirer. Il apporta même dans cet amour si nouveau pour lui une sorte d’exaltation sombre et farouche dont madame de Maurescamp paraissait s’amuser.

M. de Maurescamp continuait de ne rien voir. — Cependant, pour une raison ou pour une autre, il était préoccupé ; il était moins expansif, moins bruyant, moins prépondérant que de coutume : il devenait presque mélancolique. Son visage haut en couleur se nuançait par moments de taches pâles ou vertes. Un observateur intelligent eût été frappé des regards audacieusement ironiques que sa femme attachait parfois sur lui et auxquels il semblait se dérober avec ennui.

Le 28 novembre était la dernière journée que le capitaine de Sontis dût passer au château. — On ne chassa pas ce jour-là. — M. de Maurescamp était allé le matin, après déjeuner, surveiller des réparations qu’on faisait au pavillon de son garde. Pour rentrer au château, il avait coutume, en quittant les grandes avenues du parc, de prendre une allée qu’on appelait l’allée de Diane et qui abrégeait le chemin. Elle traversait un épais bosquet qui était un coin de l’ancien parc et dont on devait faire un verger ; en attendant, il restait à l’état sauvage et formait une sorte de petit bois sacré très solitaire. L’allée de Diane devait son nom à une vieille statue dont le socle seul était demeuré debout, la tête de la déesse ayant roulé dans l’herbe. Un lieu si retiré et si mystérieux était tout propre à des promenades et à des confidences d’amoureux. Mais ce fut pourtant une bien grande imprévoyance, de la part de Jeanne de Maurescamp, de l’avoir choisi ce matin-là pour théâtre de ses tendres adieux à l’officier de chasseurs. Elle n’ignorait pas l’excursion matinale de son mari à la maison du garde ; elle savait quel chemin il devait suivre pour en revenir ; comment pouvait-elle pousser l’aveuglement de la passion jusqu’à oublier qu’il passerait vraisemblablement par cette allée à l’heure même où elle y avait donné rendez-vous à M. de Sontis ?

Quoi qu’il en soit, ils étaient là, elle et lui, fort occupés l’un de l’autre : ils avaient pris place côte à côte sur un vieux banc rustique, ménagé dans une rotonde de verdure, en face de la statue renversée. À la veille de son départ, l’officier se montrait plus pressant, Jeanne plus faible : ils se parlaient à voix basse, se tenaient la main, et leurs visages se touchaient presque, quand M. de Sontis surprit dans les yeux de madame de Maurescamp une étincelle subite, une flamme qui évidemment ne s’adressait pas à lui : se retournant vivement du côté du bois, il suivit la direction des regards de la jeune femme, et il vit un peu confusément à travers les arbres, vers l’extrémité de l’allée, un homme qui paraissait hésiter à avancer ; puis brusquement cet homme tourna le dos, prit une autre route et disparut dans le fourré. — M. de Sontis avait cru reconnaître M. de Maurescamp.

— N’est-ce pas votre mari ? dit-il à Jeanne.

— Oui.

— Croyez-vous qu’il nous ait vus ? demanda-t-il.

— J’ignore, dit Jeanne. — Mais, s’il nous a vus, c’est un lâche !

Qu’il les eût vus ou non, M. de Maurescamp rentra tranquillement au château par les avenues plus longues, mais plus commodes, du parc moderne. Il sortit de nouveau presque aussitôt et passa le reste du jour à inspecter ses plantations et ses coupes de bois. Il ne reparut qu’au premier coup de cloche du dîner.

Ce fut peut-être par un effet de la prévention que le capitaine de Sontis, en descendant au salon, crut remarquer dans l’accueil de son hôte un peu de contrainte et une certaine altération dans ses traits. — On alla dîner. — Il y avait une vingtaine de convives à table. On se formalisa un peu de voir madame de Maurescamp placer à sa droite le capitaine de chasseurs, qui était parmi ses hôtes un des plus jeunes et un des moins considérables ; mais il partait le lendemain, et cette circonstance expliquait jusqu’à un certain point l’honneur excessif qu’on lui faisait. Soit que ce détail d’étiquette eût mécontenté un certain nombre de convives, soit qu’il y eût dans l’air un de ces vagues malaises précurseurs des orages, le commencement du dîner fut silencieux et glacial. Mais l’abondance et l’excellence des vins, qui arrosaient une chère exquise, ne tardèrent pas à chasser ces brouillards, à éclairer les fronts et à réveiller les esprits. L’animation de l’entretien finit même par atteindre un diapason plus élevé que de coutume, comme il arrive assez fréquemment quand on a dû faire effort pour vaincre un premier moment de froideur et d’embarras. Bref, ce dîner, qui avait débuté sur le mode funéraire, se terminait en un brillant repas de chasseurs et de viveurs, dont la présence de quelques jolies femmes surexcitait la belle humeur. M. de Maurescamp lui-même, qui buvait sec à son ordinaire, mais qui ce soir-là avait vidé son verre plus souvent que de raison, semblait délivré des nuages qui depuis quelque temps pesaient sur son esprit. Peut-être fêtait-il secrètement dans son cœur le départ prochain d’un hôte incommode. Il avait repris en tout cas son ton d’assurance et d’autorité, et il voulait bien communiquer à ses hôtes, de sa voix grasse et triomphale, quelques-uns de ses principes et de ses systèmes favoris.

Madame de Maurescamp, de son côté, prodiguait à M. de Sontis des grâces dont il était, malgré son aplomb, visiblement embarrassé : en même temps, apparemment pour imiter son mari, elle s’amusait à boire de pleins verres de sauterne et de champagne, ce qui lui procurait des accès de gaieté extraordinaires. Entre ces crises d’hilarité bruyante, elle tombait par intervalles dans de vagues rêveries, semblable à une bacchante fatiguée. — Au dessert, elle déclara qu’on prendrait le café dans la salle à manger : on était en train, on était en verve ; si l’on s’en allait chacun de son côté, les uns au salon, les autres au fumoir, cela romprait le charme… On allait donc rester là tous ensemble, et elle permettait aux hommes de fumer. Cette déclaration fut saluée par les applaudissements des convives.

On apporta le café : on fit circuler les cigares. — Jeanne de Maurescamp annonça qu’elle avait envie d’essayer de fumer et prit un cigare sur le plateau.

— Allons ! vous allez vous faire mal, s’écria M. de Maurescamp ; prenez au moins une cigarette.

— Non ! non ! je veux un cigare ! dit la jeune femme, dont les yeux étaient un peu troublés.

M. de Maurescamp haussa les épaules et ne dit plus rien.

Elle fit craquer une allumette, en approcha son cigare, et se mit à fumer résolument, aux exclamations de l’assistance.

Au bout de deux ou trois minutes :

— Tiens ! dit-elle, vous aviez raison… ça me fait mal !

Puis, se tournant soudainement vers son voisin de droite :

— Capitaine, lui dit-elle en ôtant de ses lèvres le cigare humide et en le lui présentant, — tenez, finissez mon cigare !

Sur ce geste, sur ces simples mots, il sembla que les vingt convives, — si vivants et si bruyants, — fussent devenus de marbre : — il se fit tout à coup un tel silence qu’on put entendre, au dehors, comme si la salle eût été vide, les murmures du vent d’hiver.

Tous les yeux, qui s’étaient d’abord fixés sur Jeanne, se reportèrent sur son mari, qui était naturellement assis en face d’elle ; il était extrêmement pâle : il regardait M. de Sontis, et il attendait.

L’officier de chasseurs hésita : il interrogea d’un air grave les yeux de Jeanne.

— Eh bien ! dit-elle, de quoi avez-vous peur ?

Il n’hésita plus : il prit le cigare qu’elle lui offrait et le mit entre ses dents.

Au même instant, le baron de Maurescamp retira de sa bouche son propre cigare, et le lança violemment au visage de M. de Sontis :

— Finissez aussi le mien, capitaine ! lui cria-t-il.

Le cigare à demi fumé vint s’écraser sur la face du capitaine, et il en jaillit des étincelles.

Tout le monde s’était levé.

— Au milieu de la confusion et de la stupeur générales, Jeanne, subitement dégrisée, se tenait elle-même debout, froide, impassible, s’appuyant d’une main sur sa chaise : son beau visage, — que nous avons connu si pur et si noble, — semblait recouvert du masque de Tisiphone : il exprimait ce mélange d’horreur et de joie sauvage qu’on dut lire sur le front charmant de Marie Stuart quand elle entendit l’explosion qui la vengeait du meurtrier de Rizzio.