Histoire d’un annexé/Édition 1887/6

Hachette (p. 27-33).


VI

La nuit commençait à tomber. Il était près de huit heures. Un ciel sombre et couvert de noirs nuages, un temps lourd, d’une chaleur humide, annonçaient un orage.

Je suivais un chemin étroit, le long d’un bois. Aux derniers rayons du crépuscule, je venais d’apercevoir la silhouette d’un clocher, qui s’élevait comme un noir fantôme au milieu des arbres, dans la plaine.

Plein de joie, je doublais le pas, lorsqu’une voix, qui eût fait trembler un régiment de dragons, m’arrêta net, par un Werda des mieux accentués !

J’aperçus dans l’ombre un casque, qui brillait d’un lugubre éclat, et un fusil dirigé vers moi.

Les plus tristes réflexions vinrent m’assaillir et plus vite qu’il ne faut pour l’écrire, je me rappelai que peu de jours auparavant, un vieillard avait été tué avec son fils, dans une même rencontre. En rentrant un soir, ils n’avaient pu s’expliquer en allemand, et une balle les avait frappés dans la nuit.

Je restai silencieux, ne sachant que répondre, et craignant d’être tombé dans un avant-poste, où mon sauf-conduit n’aurait plus de valeur.

« Werda ? » répéta la sentinelle, et j’entendis armer le fusil.

Comment entrer en explication ? C’était beaucoup trop long : une balle pouvait m’être envoyée, devant mon embarras de répondre.

Aussi je me jetai dans un buisson et de là dans le bois, abandonnant dans les branches, près de la route, mon sac de voyage, que j’espérais retrouver plus tard.

Les balles me sifflaient aux oreilles.

J’entendis courir derrière moi : je franchis les buissons, sans voir clair, me déchirant aux épines, me blessant aux arbustes.

Après quelques instants, je m’arrêtai pour écouter, mais je n’entendais plus qu’un bruit lointain, lorsque près de moi, un craquement de branches cassées, de feuilles foulées, me fit retourner.

Jugez de ma stupéfaction, quand je vis presque sur mon épaule se dessiner vaguement la tête énorme d’une vache. J’allais me rejeter de côté, mais j’entendis chuchoter à quelques pas.

« On a marché près de nous, disait une voix de femme ; c’est un Prussien, notre vache est perdue. Sauvons-nous.

— C’est peut-être quelqu’un du village qui se cache aussi, disait une autre voix.

— Je n’ose aller plus avant.

— N’aie donc pas peur. C’est notre dernière vache. »

Je crus devoir m’avancer de quelques pas et je dis à mi-voix :

« C’est un Français, ne craignez rien. »

Les deux femmes étaient près de moi : à ma vue elles reculèrent effrayées, mais je les rassurai de nouveau.

— Eh ! mon bon Monsieur, que faites-vous ici ? Vous êtes perdu dans le bois.

— Et vous, mesdames, à dix heures du soir !

— Nous sommes venues cacher nos vaches ; mais les Prussiens ont vu qu’il n’y en avait plus dans le village, et ils ont appris par des traîtres qu’elles étaient dans le bois. Aussi ont-ils formé un cercle de soldats autour de nous pour nous prendre. »

Je compris alors la présence de la sentinelle sur le chemin que je suivais.

« Avez-vous vu une vache, de votre côté, me demanda la plus vieille femme ?

— Oui ! à l’instant : elle n’est pas loin.

— Tenez, voilà un bâton, aidez-nous à la ramener dans le ravin. »

Je pris un bâton et je suivis les deux paysannes, faisant de comiques réflexions sur mon rôle de chasseur improvisé.

« La voilà ! » cria une femme.

Au même instant, plusieurs coups de fusil retentirent assez loin de nous : les balles passèrent au-dessus de nos têtes en sifflant.

Je crus que ces femmes allaient jeter les hauts cris, mais elles me dirent simplement :

« Voilà les Prussiens qui tirent, pour effrayer les gens cachés dans le bois : hâtons-nous, car ils resserrent leur cercle. »

Et elles frappaient la pauvre vache, pour la faire avancer à travers les broussailles et les épines. Je me mis de la partie, tantôt usant du bâton, tantôt m’attachant aux cornes de la bête.

Bon gré mal gré, nous arrivâmes dans une espèce de ravin sombre et profond, où j’aperçus à la lueur de quelques lanternes sourdes, un assemblage pittoresque de bœufs, de vaches, de chevaux, gardés par quelques paysans. Ils furent d’abord effrayés en me voyant, mais ils se rassurèrent bientôt, quand les femmes eurent parlé du service que j’avais rendu.

Cependant les coups de fusil continuèrent : on éteignit les lanternes, un silence profond régna dans notre camp. On entendait les voix lointaines des soldats qui se rapprochaient.

Il me semblait que j’étais transporté dans une caravane de chasseurs de bisons, écoutant et guettant, en silence, une troupe de sauvages.

Le cercle des Prussiens s’était tout à fait resserré : nous les entendions parfaitement près de nous. Rien ne remuait ; les bêtes, comme effrayées, écoutaient en tendant la tête et flairaient l’air.

Pendant plusieurs minutes, les Allemands lancèrent quelques mots de ralliement. Une voix plus forte commanda, un mouvement se fit : nous nous crûmes perdus. Mais les Prussiens, étonnés sans doute de ce calme, s’éloignèrent, et peu à peu les voix s’éteignirent dans la nuit et nous respirâmes.

Enfin on se hasarda à parler.

« Ils sont attrapés !

— Ils doivent être furieux ! Et c’est bien mérité : voilà déjà trois chevaux qu’ils me prennent. Je n’ai plus que celui-ci.

— Et sans vous, me dit une de mes nouvelles connaissances, notre vache aurait été prise. Vous viendrez à la maison vous reposer et manger, si le cœur vous en dit.

— Ma bonne femme, je ne me ferai pas prier, car j’ai bon appétit et surtout sommeil. Mais comment sortir du bois ?

— Suivez-nous. »

La troupe s’ébranla : quelques hommes restèrent pour garder les animaux. Je marchais à la suite de tout le monde.

Le ravin nous conduisit, après une pénible et longue marche, sur les cailloux aigus et les épines entrelacées, hors de la forêt et à l’entrée d’un village.

Chacun se glissa chez soi en silence, après avoir serré la main de son voisin. Pour moi, j’entrai avec mes compagnes dans l’une des premières maisons. Reçu parfaitement par le maître du logis, je mangeai quelques œufs, je bus un verre de vin, grand régal que je n’aurais jamais osé espérer, et j’allai me coucher dans un bon lit d’une chambre propre et coquette pour un village.

Dès que je fus seul, je songeai à mon sac de voyage, que j’avais jeté derrière les buissons, près de la route. Il contenait mes papiers, quelques vêtements et mon sauf-conduit.

Je tremblais qu’il n’eût été trouvé par quelque Prussien. Je me promis donc de retourner sur le chemin, le long du bois, dès l’apparition du jour ; ce qui ne devait pas tarder, car il était deux heures du matin, et je me couchai.

Je ne sais depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus éveillé en sursaut par un fracas extraordinaire : c’étaient des portes qui se fermaient avec violence, des sabres qu’on traînait sur le plancher, des voix qui grondaient.

« Nous n’avons point de lit, disait la propriétaire, nous ne vendons point de vin ! Nous ne sommes pas dans une auberge. »

Un Prussien hurlait : Wein ! wein !

« Du vin ! Vous avez tout bu ! »

Et tous frappaient, tempêtaient, circulaient, criant :

« Wein, brod ! » ouvrant les armoires, tirant les bouteilles.

Enfin, je les entendis se diriger vers ma chambre. La porte s’ouvrit. Je fis semblant de dormir, fermant les yeux à demi.

Quatre ou cinq soldats de la ligne entrèrent, portant une lanterne, qu’ils vinrent mettre sous mon nez.

Je me levai en criant :

« Que voulez-vous ?

— Gute nach ! » me dit en riant un des soldats.

Un sous-officier me fit signe de me lever.

« Nous avons des blessés qui ont besoin de repos, » me dit-il.

Je m’habillai aussitôt, lorsque un jeune officier, qui, regardant mes vêtements couverts de poussière et d’une coupe qui, d’ailleurs, ne sentait pas le village, s’approcha de moi et me demanda en bon français.

« Qui êtes-vous ? »

Je voulus lui expliquer ma situation.

« Vos papiers ? »

Je lui racontai ce qui m’était arrivé la veille au soir, sans parler ni du ravin, ni des femmes que j’avais rencontrées.

« D’ailleurs il serait possible, ajoutai-je, de retrouver mon sac et mon sauf-conduit. »

Comme le jour commençait à paraître, il me donna un soldat pour m’accompagner. Je priai une des femmes, qui m’avaient amené, de m’indiquer la route, et nous partîmes.

Après un quart d’heure de marche, je reconnus parfaitement le chemin que j’avais suivi la veille, entre le bois, à gauche, et les jardins du village, à droite.

En cherchant soigneusement sur le bord du bois, dans les buissons, je retrouvai mon sac, couvert de rosée. Il aurait été difficile que, dans l’obscurité, les Prussiens pussent le rencontrer.

Je revins donc à la maison. Après une lecture attentive de mes divers papiers, l’officier me laissa libre, en m’engageant à m’éloigner de Metz, « où, me dit-il, j’éprouverais de grandes difficultés et je pourrais être arrêté, malgré mes papiers, comme espion, dans les avant-postes. »