Histoire d’un annexé/Édition 1887/4

Hachette (p. 17-25).


IV

Je me suis un peu étendu sur ces tristes souvenirs, et me voici arrivé aux premières maisons de Pont-à-Mousson. Je distingue parfaitement les restes noircis par le temps du vieux château de Mousson.

Ils sont là, immobiles, au milieu du tumulte de la guerre, témoins séculaires des luttes humaines qui se sont succédé dans ce pays : preuves solides de la faiblesse de l’homme, qui agit tant et qui meurt, tandis que longtemps après lui, restent encore debout ces murs silencieux !

La plaine était encombrée de voitures, de soldats, de canons : tout annonçait l’approche d’une nombreuse armée.

Je voyais des sentinelles placées le long de la route, à l’entrée de la ville. Je traversai les postes d’un pas assuré, sans m’inquiéter des regards quelque peu étonnés des gardes et des soldats qui, surpris de mon assurance, n’osaient m’arrêter.

Cette hardiesse m’a servi dans plus d’un cas, où je n’étais pas autant dans mon droit. La fortune favorise les audacieux, dit un poète ancien : j’ai vu souvent la vérité de ce vieil adage. L’homme qui craint, hésite, est vite remarqué : la frayeur se montre dans ses yeux, on reconnaît son embarras, on se méfie de lui, on croit voir un coupable, on l’arrête.

Mais celui qui, prenant son parti, marche hardiment, lève la tête, semble user de son droit et commander là où il n’est rien, étonne, impose, et personne n’ose s’opposer à lui.

Sur la place de la Gare, vis-à-vis l’hôtel de la Poste, je fus arrêté par un groupe nombreux d’officiers de tous rangs et de tous corps, qui entouraient plusieurs hauts personnages.

Je demandai à quelques Mussipontains qui les regardaient, à qui pouvait appartenir cet état-major.

« C’est au roi Guillaume, me répondit-on. Il est là, et près de lui Bismark. Vous pouvez les voir au centre de ce groupe. »

Je ne pensais guère trouver à Pont-à-Mousson les deux hommes qui, en ce moment, occupaient le monde, les deux hommes qui avaient lancé leurs hordes sur ma pauvre patrie !

Je me sentis froid au cœur, mais je voulus les voir.

Guillaume Ier était bien là, tel que je l’avais déjà vu souvent représenté, il était là, avec ses fortes moustaches et ses épais favoris, le front haut et dégarni ! Je le vois encore avec sa figure carrée, pleine de rides : il causait avec un homme au maintien raide et sévère.

C’était Bismark : ce front chauve, ces moustaches en brosse, ce menton rasé, ces yeux petits et vifs, je les reconnus. Et c’était bien l’image que je m’étais faite de cet ennemi de la France.

Machiavel devait avoir ce regard malin.

Je m’éloignai, car mon cœur se serrait et je pensais à nos soldats qui, peu de temps auparavant, avaient foulé ce sol aujourd’hui souillé par l’envahisseur.

Ce qui m’avait frappé dans cette foule d’officiers, c’était la simplicité de l’uniforme. C’est, je crois, une mesure prise pour que, dans une bataille, il soit plus difficile de les reconnaître. Une écharpe, un gland d’argent, des vêtements plus fins, voilà ce qui les distinguait des soldats. Mais en temps de paix, une fois la crainte des balles bannie, on reprend ses hochets et ses galons brillants.

Ainsi je songeais, en cherchant un hôtel où je pusse réparer mes forces, car il était midi et depuis six heures du matin, j’avais marché sans prendre de nourriture.

Au détour d’une rue, je rencontrai quelques prisonniers français, qui se traînaient pâles et fatigués, conduits pas des uhlans ! Je ne puis exprimer l’émotion qui me saisit en voyant mes malheureux compatriotes.

Je restais là, muet, immobile, serrant les poings, lorsqu’un jeune sergent-major s’échappa des rangs et vint se jeter à mon cou, en criant :

« Mon pauvre Christian ! »

Et ses bras tremblaient en me serrant, il ne pouvait en dire plus.

Je reconnus Louis Karcher, le fils d’un fermier de Daspich, un ami de collège, qui s’était engagé l’année précédente.

Je l’avais vu si rose, si frais ! Et il était si maigri par la souffrance, que je ne l’aurais jamais reconnu sous sa longue capote déchirée par la lutte qu’il avait dû soutenir. Car il était brave, et il avait dû bien se battre avant d’être là !

Je voulus lui parler, mais une main brutale le repoussa dans les rangs des prisonniers.

« Console mon père, si tu le vois, me cria-t-il. Dis-lui que je serai courageux jusqu’au bout. »

Je ne pouvais répondre, mais je lui fis signe de la tête et il disparut peut-être un peu consolé.

Cette pénible rencontre m’avait plongé dans une profonde tristesse, et il fallut toute ma fatigue et ma faim aiguë, pour me rappeler que je n’avais encore aucun asile.

Mais ce fut en vain que je me présentai dans plusieurs auberges ; partout on me répondait :

« Nous n’avons rien à vous donner, et toutes les chambres sont occupées par les Allemands. »

Peut-être me prenait-on pour un de ces bohémiens dont j’ai parlé et qui suivaient l’armée. Il est vrai que la poussière couvrait mes vêtements et ma figure était inondée de sueur. Aussi me recevait-on partout avec défiance, et quand je disais qui j’étais, on me jurait que la maison était sans une bouchée de pain.

Ces pauvres gens étaient devenus méfiants à cause des nombreux vols commis chez eux par les convoyeurs allemands. Pont-à-Mousson avait aussi été une des premières villes occupées, et même les Prussiens y avaient éprouvé un échec assez grave.

Le 12 août, des dragons et des hussards prussiens étaient arrivés à Pont-à-Mousson, au nombre de trente ou quarante. Après avoir échangé quelques coups de feu avec des soldats français et des habitants, les dragons allèrent à la gare et se mirent à briser la voie, pour couper toute communication aux trains qui allaient à Metz. Les hussards gardaient la route.

Tout à coup, rapide comme la foudre, arrive un détachement de chasseurs d’Afrique, par la route de Metz. Leurs petits chevaux arabes semblaient voler.

Ils s’élancent sur les Prussiens qu’ils tuent ou dispersent. Une course folle s’engage dans la ville : les hussards allemands s’enfuyaient partout, poursuivis le sabre dans les reins, et beaucoup furent tués ou faits prisonniers.

C’est ce que me raconta fièrement un habitant de la ville, qui fit route avec moi pendant quelque temps.

Enfin n’espérant plus trouver ni nourriture ni logement dans la ville, j’allais remettre mon sac sur l’épaule et chercher dans un village voisin quelque auberge plus hospitalière, lorsque je me rappelai que mon père m’avait parlé autrefois d’un vieux professeur de musique, à qui il avait rendu quelque service dans le temps.

Le nom de M. Bürger me revint à la mémoire. Je résolus aussitôt de lui rendre visite, espérant sinon trouver un asile, du moins avoir des renseignements qui pussent me tirer d’embarras.

Décidé à le voir, je m’adressai au premier marchand qui se trouvait sur sa porte :

« Connaissez-vous M. Bürger, ancien professeur de musique ?

— Non, monsieur. »

Telle fut la réponse que je reçus de plusieurs personnes auxquelles je m’adressai, ce qui me fit penser que l’ancien artiste avait perdu beaucoup de la célébrité dont mon père m’avait parlé.

La boutique d’un luthier se trouvant sur mon passage, l’idée d’y entrer me vint.

« Connaissez-vous M. Bürger, ancien professeur de musique ?

— Le père Bürger… me dit un gros homme réjoui, parfaitement. Cependant voilà longtemps que je ne l’ai vu. Peut-être est-il parti, peut-être est-il malade. Il venait souvent ici acheter des cordes de violon, ou me chercher pour réparer son antique piano… C’est un brave et digne homme, mais les temps sont durs et l’on ne pense guère en ce moment à apprendre la musique. »

Le luthier causait avec volubilité, je l’interrompis :

« Pourriez-vous m’indiquer sa maison ? »

Le marchand appela sa femme en me faisant signe de le suivre :

« Venez, me dit-il ; c’est dans une rue assez éloignée et vous pourriez ne pas vous y reconnaître, dans tant de détours. Je vous conduirai volontiers : nous n’avons rien à vendre, rien à gagner ; on peut bien laisser sa boutique… Vous connaissez donc le père Bürger ?

— C’est un vieux condisciple de mon père. Ils avaient la même chambre, à Paris, au quartier Latin, quand M. Bürger commençait à se distinguer comme artiste, et que mon père étudiait la médecine.

— Ah ! il sera content de vous voir. »

Au détour d’une rue étroite et sombre, le luthier m’arrêta :

« Nous sommes arrivés, me dit-il, le père Bürger habite ici, au troisième… au revoir ! »

Je remerciai le marchand et pendant qu’il s’éloignait, je montai les marches branlantes d’un noir perron.

La maison était vieille et pauvre : un long et étroit corridor conduisait à un escalier de bois. Je montai trois étages et je frappai au hasard à une porte derrière laquelle j’entendais plusieurs voix d’enfants.

Un vieillard sec et grand vint m’ouvrir.

« Monsieur Bürger ? dis-je, craignant de m’être trompé !

— C’est moi, monsieur, veuillez entrer. »

Je suivis le professeur de musique dans une chambre grande et basse, au milieu de laquelle jouaient quelques enfants avec une femme jeune encore.

« Asseyez-vous, monsieur, » me dit le professeur de musique, qui semblait gêné.

Je pris une chaise qu’il m’offrait, en disant :

« Je suis le fils d’un de vos anciens amis, Christian Pleffel, autrefois médecin à Daspich.

— Ah ! Tu es le fils de Christian ! s’écria le brave homme, en m’attirant vers lui et en m’embrassant de tout cœur… Pauvre vieil ami ! Oui, tu lui ressembles bien, quand il était à Paris, blond et mince comme toi !… Je crois le voir encore vivant ! Ah ! il vaut mieux qu’il soit mort que d’être comme nous dans une si grande désolation ! Et toi, tu n’es pas soldat ?

— Je vais rejoindre une armée française ; j’entrerai à Metz, si je le puis. Quoique n’étant pas de l’armée, comme unique soutien de ma mère, j’avais demandé avec instance à partir, mais les Prussiens nous ont surpris, et nous n’avons plus su quelle direction prendre ni à qui nous adresser.

— Et tu viens de Nancy, à pied : tu as l’air fatigué. As-tu mangé ?

— J’ai cherché dans tout Pont-à-Mousson pour avoir à dîner, et je n’ai rien trouvé.

— Nous n’avons que du pain et du vin : et c’est encore une bonne fortune, car il arrive à chaque instant des troupes nouvelles, et le pain est enlevé en quelques minutes, nous allons partager. »

M. Bürger apporta une cruche pleine de vin et un morceau de pain.

« Mange, me dit-il, où vas-tu coucher ?

— Je compte continuer ma route et trouver plus facilement à coucher dans les villages éloignés du passage des troupes.

— Si je pouvais t’offrir l’hospitalité, je le ferais de bon cœur ; mais je n’ai que cette chambre et toute la famille y couche : un matelas, une couverture, voilà ce que je puis te donner. »

Je ne voulus pas gêner le pauvre homme.

« Non, je suis décidé à faire le plus de chemin possible, car j’ai hâte de quitter le pays occupé pour revoir l’armée française. Je vous remercie, monsieur Bürger, me voici restauré : je vais me remettre en route. Nous nous reverrons plus tard, moins malheureux, j’espère. En tout cas, je ferai mon devoir et je me battrai bravement.

— Oui ! va te battre, mon brave garçon. Si j’avais encore ton âge, si ce n’étaient ces enfants, cette femme à protéger, je partirais avec toi ! Car, vois-tu, c’est trop de honte ! Qui aurait jamais cru que la France serait si malheureuse ! Et ici, nous sommes seuls, sans nouvelles, au milieu de barbares qui ravagent tout le pays, insultent à nos sentiments par leurs chants, leurs fêtes !… Pourquoi ne suis-je pas mort comme ton père, sans avoir vu tout cela !… À Nancy peut-on encore parler un peu de la France ? Est-on séparé du pays comme ici ?

— Je ne sais rien… du moins je n’ai entendu que des bruits vagues, peu certains. L’armée du Rhin, dit-on, recule sur Paris, l’Empereur est à Metz[1] : il y a eu de grandes batailles là-bas ! »

J’avais repris mon sac et je me préparais à partir. Le vieux musicien appela sa femme et ses enfants :

« Voilà, leur dit-il, le fils d’un de mes meilleurs amis. Souhaitez-lui bonne chance, car il va se battre pour nous délivrer. »

Les enfants m’embrassèrent et la pauvre femme me salua tristement.

Il était plus de quatre heures.

M. Bürger me reconduisit sur la place, pour m’indiquer la route que j’avais à suivre.

« Deux chemins peuvent te conduire près de Metz, me dit-il. À droite de la Moselle, la route qui monte dans les collines qui nous séparent de la Seille : par là, tu iras directement à Metz, en traversant un pays qui doit être ravagé par les passages de l’armée allemande. Mais tu n’y trouveras plus de grandes masses de troupes, si ce n’est près de Metz.

Tandis que la route de la rive gauche doit être, en ce moment, couverte des troupes que nous avons vues ici, et qui veulent cerner Metz ou marcher vers la Meuse. Là, tu pourrais être exposé à de fâcheuses rencontres, à te trouver dans une escarmouche ou même dans une bataille. »

  1. On ignorait alors dans le pays déjà occupé, que l’Empereur avait quitté Gravelotte le 16 août, pour se rendre à Verdun. De là il partit pour Châlons, où il trouva le maréchal Mac-Mahon et le général Trochu.