Hector Servadac/II/05

Hetzel (p. 66-83).
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CHAPITRE V


DANS LEQUEL L’ÉLÈVE SERVADAC EST ASSEZ MALMENÉ PAR LE PROFESSEUR PALMYRIN ROSETTE.


Ainsi donc, pour ces chercheurs, pour ces inventeurs d’hypothèses, tout était clair à présent, tout était expliqué. Ils se trouvaient emportés sur une comète, gravitant dans le monde solaire. Après le choc, c’était la terre, fuyant dans l’espace, que le capitaine Servadac avait entrevue derrière l’épaisse couche de nuages. C’était le globe terrestre qui avait provoqué cette importante et unique marée dont la mer Gallienne avait subi l’influence.

Mais enfin cette comète devait revenir à la terre, — du moins le professeur l’affirmait. Toutefois, ses calculs étaient-ils assez précis pour que ce retour fût mathématiquement assuré ? On conviendra que les Galliens devaient conserver bien des doutes à cet égard.

Les jours suivants furent employés à l’installation du nouveau venu. C’était, heureusement, l’un de ces hommes, peu difficiles aux choses de la vie, qui s’accommode de tout. Vivant jour et nuit dans les cieux, parmi les étoiles, courant après les astres vagabonds de l’espace, les questions de logement et de nourriture, — son café à part, — le préoccupaient assez peu. Il n’eut pas même l’air de remarquer cette ingéniosité que les colons avaient déployée dans les aménagements de Nina-Ruche.

Le capitaine Servadac voulait offrir la meilleure chambre de toutes à son ancien professeur. Mais celui-ci, se souciant peu de partager la vie commune, refusa net. Ce qu’il lui fallait, c’était une sorte d’observatoire, bien exposé, bien isolé, et dans lequel il pourrait se livrer tranquillement à ses observations astronomiques.

Hector Servadac et le lieutenant Procope s’occupèrent donc de lui trouver le logement en question. Ils eurent la main assez heureuse. Dans les flancs du massif volcanique, à cent pieds environ au-dessus de la grotte centrale, ils découvrirent une sorte d’étroit réduit, suffisant à contenir l’observateur et ses instruments. Il y avait place pour un lit, quelques meubles, table, fauteuil, armoire, sans compter la fameuse lunette, qui fut disposée de manière à se manœuvrer facilement. Un simple filet de lave, dérivé de la grande chute, suffit à chauffer ledit observatoire.

C’est là que s’installa le professeur, mangeant les aliments qu’on lui apportait à heure fixe, dormant peu, calculant le jour, observant la nuit, en un mot se mêlant le moins possible à la vie commune. Le mieux, après tout, son originalité étant admise, était de le laisser faire à sa guise.

Le froid était devenu très-vif. La colonne thermométrique n’accusait plus en moyenne que trente degrés centigrades au-dessous de zéro. Elle n’oscillait pas dans le tube de verre comme elle eût fait sous des climats capricieux, mais elle baissait lentement, progressivement. Cette baisse se continuerait ainsi jusqu’à ce qu’elle eût atteint la limite extrême des froids de l’espace, et la température ne remonterait que lorsque Gallia se rapprocherait du soleil en suivant sa trajectoire elliptique.

Si la colonne mercurielle n’oscillait pas dans le tube du thermomètre, cela tenait à ce qu’aucun souffle de vent ne troublait l’atmosphère gallienne. Les colons se trouvaient dans des conditions climatériques toutes particulières. Pas une molécule d’air ne se déplaçait. Tout ce qui était liquide ou fluide à la surface de la comète semblait être gelé. Donc, pas un orage, pas une averse, pas une vapeur, ni au zénith, ni à l’horizon. Jamais de ces brouillards humides ni de ces brumes sèches qui envahissent les régions polaires du sphéroïde terrestre. Le ciel conservait une invariable et inaltérable sérénité, tout imprégné, le jour, de rayons solaires, la nuit, de rayons stellaires, sans que les uns parussent être plus chauds que les autres.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cette excessive température était parfaitement supportable en plein air. En effet, ce que les hiverneurs des contrées arctiques ne peuvent impunément éprouver, ce qui dessèche leurs poumons et les rend impropres aux fonctions vitales, c’est l’air froid violemment déplacé, c’est la bise aiguë, ce sont les brumes malsaines, les terribles chasse-neige. Là est la cause de toutes les affections qui tuent les navigateurs polaires. Mais, pendant les périodes de calme, lorsque l’atmosphère n’est pas troublée, fussent-ils à l’île Melville comme Parry, ou au delà du quatre-vingt-unième degré comme Kane, plus loin encore hors des limites atteintes par le courageux Hall et les explorateurs du Polaris, ils savent braver les froids, quelque intenses qu’ils puissent être. À la condition d’être bien vêtus, bien nourris, ils affrontent les plus extrêmes températures en l’absence de tout vent, et ils l’ont fait, même lorsque l’alcool des thermomètres tombait à soixante degrés au-dessous de zéro.

Les colons de la Terre-Chaude étaient donc dans les meilleures conditions pour supporter les froids de l’espace. Les fourrures de la goëlette, les peaux préparées ne leur manquaient pas. La nourriture était abondante et saine. Enfin le calme de l’atmosphère permettait d’aller et de venir impunément, malgré les excessifs abaissements de la température.

D’ailleurs, le gouverneur général de Gallia tenait la main à ce que tous les colons fussent chaudement vêtus et abondamment nourris. D’hygiéniques exercices étaient prescrits et exécutés quotidiennement. Nul ne pouvait se soustraire au programme de la vie commune. Ni le jeune Pablo, ni la petite Nina n’étaient exemptés de la règle. Bien emmitouflés de fourrures, ces deux êtres charmants avaient l’air de gracieux Esquimaux, lorsqu’ils patinaient ensemble devant le littoral de la Terre-Chaude. Pablo était toujours empressé près de sa compagne. Il l’aidait dans ses jeux, il la soutenait lorsqu’elle se sentait trop fatiguée. Tout cela était bien de leur âge.

Et que devenait Isac Hakhabut ?

Après son assez maussade présentation à Palmyrin Rosette, Isac Hakhabut était revenu tout penaud à sa tartane. Un changement venait de se faire dans les idées d’Isac. — Avec les détails si précis donnés par le professeur, il ne pouvait plus douter, il ne doutait plus. Il se savait emporté dans l’espace par une vagabonde comète, à des millions de lieues de ce globe terrestre, sur lequel il avait fait tant et de si bonnes affaires !

À se voir ainsi, lui trente-sixième sur Gallia, il semble que cette situation, si en dehors des prévisions humaines, aurait dû modifier ses idées et son caractère, qu’il aurait dû faire un retour sur lui-même, revenir à de meilleurs sentiments envers ces quelques semblables que Dieu lui avait fait la grâce de laisser près de lui, et ne plus les considérer comme matière utilisable à son profit seulement.

Il n’en fut rien. Si Isac Hakhabut eût changé, il n’aurait pas été le spécimen accompli de ce que peut devenir l’homme qui ne pense qu’à lui-même. Au contraire, il s’endurcit à plaisir et ne songea plus qu’à ceci : exploiter la situation jusqu’au bout. Il connaissait assez le capitaine Servadac pour être assuré qu’il ne lui serait fait aucun tort ; il savait que son bien était sous la sauvegarde d’un officier français, et qu’à moins d’un cas de force majeure, rien ne serait tenté contre lui. Or, ce cas de force majeure ne semblait pas devoir se produire, et voici comment Isac Hakhabut entendait exploiter la situation.

Les chances de retour à la terre, si peu assurées qu’elles fussent, méritaient cependant qu’il en fût tenu compte, d’une part. De l’autre, l’or et l’argent, anglais ou russes, ne manquaient pas dans la petite colonie, mais ce métal n’avait de valeur que s’il reprenait circulation sur l’ancienne terre. Il s’agissait d’absorber peu à peu toute la richesse monétaire de Gallia. L’intérêt d’Isac Hakhabut était donc celui-ci : vendre ses marchandises avant le retour, car, par leur rareté même, elles avaient plus de valeur sur Gallia qu’elles n’en auraient sur la terre, mais attendre que, par suite des besoins de la colonie, la demande fût de beaucoup supérieure à l’offre. De là, une hausse certaine et un lucre non moins certain. Donc, vendre, mais attendre pour mieux vendre.

Voilà à quoi réfléchissait Isac Hakhabut dans son étroite cabine de la Hansa. En tout cas, on était débarrassé de sa méchante figure, et il ne fallait pas s’en plaindre.

Pendant ce mois d’avril, le chemin parcouru par Gallia fut de trente-neuf millions de lieues, et, le mois achevé, elle se trouvait à cent dix millions de lieues du soleil. L’orbite elliptique de la comète, comprenant ses éphémérides, avait été très-exactement dessinée par le professeur. Vingt-quatre divisions inégales étaient portées sur cette courbe et y représentaient les vingt-quatre mois de l’année gallienne. Ces divisions indiquaient le chemin parcouru mensuellement. Les douze premiers segments, marqués sur la courbe, diminuaient progressivement de longueur jusqu’au point aphélie, conformément à l’une des trois lois de Kepler ; puis, ce point passé, ils allaient s’accroissant à mesure qu’ils se rapprochaient du périhélie.

Le professeur communiqua un jour, — c’était le 12 mai, — son travail au capitaine Servadac, au comte Timascheff et au lieutenant Procope. Ceux-ci l’examinèrent avec un intérêt facile à comprendre. Toute, la trajectoire de Gallia se développait à leurs yeux, et ils pouvaient voir qu’elle s’étendait un peu au delà de l’orbite de Jupiter. Les chemins parcourus chaque mois et les distances au soleil y étaient exprimés en chiffres. Rien n’était plus clair, et si Palmyrin Rosette ne s’était pas trompé, si Gallia accomplissait exactement en deux années sa révolution, elle retrouverait la terre au point où elle l’avait heurtée, puisque, dans ce même laps de temps, deux révolutions terrestres se seraient mathématiquement accomplies. Mais quelles seraient alors les conséquences du nouveau choc ? on ne voulait pas seulement y penser !

En tout cas, si l’exactitude du travail de Palmyrin Rosette pouvait être suspectée, il fallait se garder d’en laisser rien paraître.

« Ainsi donc, dit Hector Servadac, pendant le mois de mai, Gallia ne décrira que trente millions quatre cent mille lieues et sera reportée à cent trente-neuf millions de lieues du soleil ?

— Exactement, répondit le professeur.

— Nous avons donc quitté la zone des planètes télescopiques ? ajouta le comte Timascheff.

— Jugez-en vous-même, monsieur, répliqua Palmyrin Rosette, puisque j’ai tracé la zone de ces planètes !

— Et la comète sera à son aphélie, demanda Hector Servadac, juste un an après avoir passé à son périhélie ?

— Juste.

— Au 15 janvier prochain ?

— Évidemment, au 15 janvier… Ah ! mais non ! s’écria le professeur. Pourquoi dites-vous 15 janvier, capitaine Servadac ?

— Parce que du 15 janvier au 15 janvier, cela fait un an, je suppose, autrement dit douze mois !...

— Douze mois terrestres, oui ! répondit le professeur, mais non douze mois galliens ! »

Le lieutenant Procope, à cette proposition inattendue, ne put s’empêcher de sourire.

« Vous souriez, monsieur, dit vivement Palmyrin Rosette. Et pourquoi souriez-vous ?

— Oh ! simplement, monsieur le professeur, parce que je vois que vous voulez réformer le calendrier terrestre.

— Je ne veux rien, monsieur, si ce n’est être logique !

— Soyons logiques, cher professeur ! s’écria le capitaine Servadac, soyons logiques !

— Est-il admis, demanda Palmyrin Rosette d’un ton assez sec, que Gallia reviendra à son périhélie deux ans après y avoir passé ?

— C’est admis.

— Ce laps de deux ans, qui constitue une révolution complète autour du soleil, constitue-t-il l’année gallienne ?

— Parfaitement.

— Cette année doit-elle, comme toute année quelconque, être divisée en douze mois ?

— Si vous le voulez, cher professeur.

— Ce n’est pas : si je le veux…

— Eh bien, oui ! en douze mois ! — répondit Hector Servadac.

— Et de combien de jours ces mois seront-ils formés ?

— De soixante jours, puisque les jours ont diminué de moitié.

— Capitaine Servadac, dit le professeur d’un ton sévère, réfléchissez à ce que vous dites…

— Mais il me semble que je rentre dans votre système, répondit Hector Servadac.

— En aucune façon.

— Expliquez-nous alors…

— Mais rien n’est plus simple ! répliqua Palmyrin Rosette, qui haussa dédaigneusement les épaules. Chaque mois gallien doit-il comprendre deux mois terrestres ?

— Sans doute, puisque l’année gallienne doit durer deux ans.

— Deux mois font-ils bien soixante jours sur terre ?

— Oui, soixante jours.

— Et par conséquent ?… demanda le comte Timascheff, en s’adressant à Palmyrin Rosette.

— Par conséquent, si deux mois comprennent soixante jours terrestres, cela fait cent vingt jours galliens, puisque la durée du jour à la surface de Gallia n’est plus que douze heures. Est-ce compris ?

— Parfaitement compris, monsieur, répondit le comte Timascheff. Mais ne craignez-vous pas que ce nouveau calendrier ne soit un peu trouble…

— Trouble ! s’écria le professeur ! Depuis le 1er janvier, je ne compte pas autrement !

— Ainsi, demanda le capitaine Servadac, nos mois auront maintenant au moins cent vingt jours.

— Quel mal y voyez-vous ?

— Aucun, mon cher professeur. Donc, aujourd’hui, au lieu d’être en mai, nous ne sommes qu’en mars ?

— En mars, messieurs, au deux cent soixante-sixième jour de l’année gallienne, qui correspond au cent trente-troisième de l’année terrestre. C’est donc aujourd’hui le 12 mars gallien, et quand soixante jours galliens se seront écoulés en plus…

— Nous serons au 72 mars ! s’écria Hector Servadac ! Bravo ! Soyons logiques ! »

Palmyrin Rosette eut l’air de se demander si son ancien élève ne se moquait pas tant soit peu de lui ; mais, l’heure étant avancée, les trois visiteurs quittèrent l’observatoire.

Le professeur avait donc fondé le calendrier gallien. Toutefois, il convient d’avouer qu’il fut le seul à s’en servir, et que personne ne le comprenait, lorsqu’il parlait du 47 avril ou du 118 mai.

Cependant, le mois de juin, — ancien calendrier, — était venu, durant lequel Gallia devait parcourir vingt-sept millions cinq cent mille lieues seulement et s’éloigner à cent cinquante-cinq millions de lieues du soleil La température décroissait toujours, mais l’atmosphère restait aussi pure, aussi calme que par le passé. Tous les actes de l’existence s’accomplissaient sur Gallia avec une régularité, on pourrait dire une monotonie parfaite. Pour troubler cette monotonie, il ne fallait rien moins que cette personnalité bruyante, nerveuse, capricieuse, acariâtre même, de Palmyrin Rosette. Lorsqu’il daignait interrompre ses observations et descendre à la salle commune, sa visite provoquait toujours quelque scène nouvelle.

La discussion portait presque invariablement sur ce point que, quel que fût le danger d’une nouvelle rencontre avec la terre, le capitaine Servadac et ses compagnons étaient enchantés qu’elle dût se produire. Cela exaspérait le professeur, qui ne voulait pas entendre parler de retour et continuait ses études sur Gallia, comme s’il devait à jamais y demeurer.

Un jour, — 27 juin, — Palmyrin Rosette arriva comme une bombe dans la salle commune. Là se trouvaient réunis le capitaine Servadac, le lieutenant Procope, le comte Timascheff et Ben-Zouf.

« Lieutenant Procope, s’écria-t-il, répondez sans ambages ni faux fuyants à la question que je vais vous poser.

— Mais je n’ai pas l’habitude… répliqua le lieutenant Procope.

— C’est bien ! reprit Palmyrin Rosette, qui semblait traiter le lieutenant de professeur à élève. Répondez à ceci : Avez-vous fait, oui ou non, le tour de Gallia avec votre goëlette, et à peu près sur son équateur, autrement dit sur l’un de ses grands cercles ?

— Oui, monsieur, répondit le lieutenant, que le comte Timascheff avait, d’un signe, engagé à satisfaire le terrible Rosette.

— Bien, reprit ce dernier. Et, pendant ce voyage d’exploration, n’avez-vous pas relevé le chemin parcouru par la Dobryna ?

— Approximativement, répondit Procope, c’est-à-dire à l’aide du loch et de la boussole, et non par des hauteurs de soleil ou d’étoiles qu’il était impossible de calculer.

— Et qu’avez-vous trouvé ?…

— Que la circonférence de Gallia devait mesurer environ deux mille trois cents kilomètres, ce qui lui donnerait sept cent quarante kilomètres pour son double rayon.

— Oui… dit Palmyrin Rosette comme à part lui, ce diamètre serait, en somme, seize fois moindre que celui de la terre, qui est de douze mille sept cent quatre-vingt-douze kilomètres. »

Le capitaine Servadac et ses deux compagnons regardaient le professeur sans comprendre où il voulait en venir.

« Eh bien, reprit Palmyrin Rosette, pour compléter mes études sur Gallia, il me reste à savoir quels sont sa surface, son volume, sa masse, sa densité, et l’intensité de la pesanteur.

— En ce qui concerne la surface et le volume, répondit le lieutenant Procope, puisque nous connaissons le diamètre de Gallia, rien n’est plus facile.

— Ai-je dit que c’était difficile ? s’écria le professeur. Ces calculs-là, je les faisais en venant au monde !

— Oh ! oh ! fit Ben-Zouf, qui ne cherchait qu’une occasion d’être désagréable au contempteur de Montmartre.

— Élève Servadac, reprit Palmyrin Rosette, après avoir un instant regardé Ben-Zouf, prenez votre plume. Puisque vous connaissez la circonférence d’un grand cercle de Gallia, dites-moi quelle est sa surface ?

— Voici, monsieur Rosette, répondit Hector Servadac, décidé à se conduire en bon élève. Nous disons deux, mille trois cent vingt-trois kilomètres, circonférence de Gallia, à multiplier par le diamètre sept cent quarante.

— Oui, et dépêchez-vous ! s’écria le professeur. Cela devrait déjà être fait ! Eh bien ?

— Eh bien, répondit Hector Servadac, je trouve au produit un million sept cent dix-neuf mille vingt kilomètres carrés, ce qui représente la surface de Gallia.

— Soit une surface deux cent quatre-vingt-dix sept fois moindre que celle de la terre, qui est de cinq cent dix millions de kilomètres carrés.

— Peuh ! » fit Ben-Zouf, en allongeant les lèvres d’un air assez méprisant pour la comète du professeur.

Un regard foudroyant de Palmyrin Rosette lui arriva en pleine figure.

« Eh bien, reprit le professeur, qui s’animait, quel est le volume de Gallia maintenant ?

— Le volume ?… répondit Hector Servadac en hésitant.

— Élève Servadac, est-ce que vous ne sauriez plus calculer le volume d’une sphère dont vous connaissez la surface ?

— Si, monsieur Rosette… Mais vous ne me donnez pas même le temps de respirer !

— On ne respire pas en mathématiques, monsieur, on ne respire pas ! »

Il fallait aux interlocuteurs de Palmyrin Rosette tout leur sérieux pour ne pas éclater.

« En finirons-nous ? demanda le professeur. Le volume d’une sphère…

— Est égal au produit de la surface… répondit Hector Servadac en tâtonnant, multiplié…

— Par le tiers du rayon, monsieur ! s’écria Palmyrin Rosette. Par le tiers du rayon ! Est-ce fini ?

— À peu près ! Le tiers du rayon de Gallia étant de cent vingt : trois, trois, trois, trois, trois, trois…

— Trois, trois, trois, trois… répéta Ben-Zouf, en parcourant la gamme des sons.

— Silence ! cria le professeur, sérieusement irrité. Contentez-vous des deux premières décimales, et négligez les autres.

— Je néglige, répondit Hector Servadac.

— Eh bien ?

— Le produit de dix-sept cent dix-neuf mille vingt par cent vingt-trois trente-trois donne deux cent onze millions quatre cent trente-neuf mille quatre cent soixante kilomètres cubes.

— Voilà donc le volume de ma comète ! s’écria le professeur. C’est quelque chose, en vérité !

— Sans doute, fit observer le lieutenant Procope, mais ce volume est encore cinq mille cent soixante-six fois moindre que celui de la terre, qui contient en chiffres ronds…

— Un trillion quatre-vingt deux milliards huit cent quarante et un millions de kilomètres cubes, je le sais, monsieur, répondit Palmyrin Rosette.

— Et, par conséquent, ajouta le lieutenant Procope, le volume de Gallia est encore très-inférieur à celui de la lune, qui est le quarante-neuvième du volume de la terre.

— Eh ! qui vous parle de cela ? riposta le professeur, se regardant comme blessé dans son amour-propre.

— Donc, poursuivit impitoyablement le lieutenant Procope, Gallia, vue de terre, ne serait pas plus apparente qu’une étoile de septième grandeur, c’est-à-dire invisible à l’œil nu !

— Nom d’un bédouin ! s’écria Ben-Zouf. En voilà une jolie comète Et c’est là-dessus que nous sommes !

— Silence ! dit Palmyrin Rosette, hors de lui.

— Une noisette, un pois chiche, un grain de moutarde ! continua de dire Ben-Zouf, qui se vengeait.

— Tais-toi, Ben-Zouf, dit le capitaine Servadac.

— Une tête d’épingle, quoi ! Un rien de rien du tout !

— Mordioux ! te tairas-tu ? »

Ben-Zouf comprit que son capitaine allait se fâcher, et il quitta la salle, mais non sans éveiller par ses formidables éclats de rire tous les échos du massif volcanique.

Il était-temps qu’il partît. Palmyrin Rosette était sur le point d’éclater et eut besoin de quelque temps pour se remettre. C’est qu’il ne voulait pas plus que l’on s’attaquât à sa comète que Ben-Zouf à Montmartre. Chacun défendait son bien avec le même acharnement.

Enfin, le professeur recouvra la parole, et s’adressant à ses élèves, c’est-à-dire à ses auditeurs :

« Messieurs, dit-il, nous connaissons maintenant le diamètre, la circonférence, la surface et le volume de Gallia. C’est quelque chose, mais ce n’est pas tout. Je prétends obtenir, par mesure directe, sa masse et sa densité, et savoir quelle est l’intensité de la pesanteur à sa surface.

— Ce sera difficile, dit le comte Timascheff.

— N’importe. Je veux savoir ce que pèse ma comète, et je le saurai.

— Ce qui rendra la solution de ce problème moins aisée, fit observer le lieutenant Procope, c’est que nous ignorons quelle est la substance dont Gallia est formée.

— Ah ! vous ignorez quelle est cette matière ? répondit le professeur.

— Nous l’ignorons, dit le comte Timascheff, et si vous pouviez nous l’enseigner à cet égard…

— Eh ! messieurs, que m’importe ! fit Palmyrin Rosette… Je résoudrai bien sans cela mon problème.

— Quand vous voudrez, cher professeur, nous serons à vos ordres ! dit alors le capitaine Servadac.

— J’ai encore pour un mois d’observations et de calculs à faire, répondit Palmyrin Rosette d’un ton aigre, et vous voudrez bien attendre, sans doute, que j’aie fini !…

— Comment donc, monsieur le professeur ! répondit le comte Timascheff, nous attendrons tout le temps qu’il vous plaira !

— Et même davantage ! ajouta le capitaine Servadac, qui ne put retenir cette plaisanterie.

— Eh bien, rendez-vous dans un mois, répondit Palmyrin Rosette, au 62 avril prochain ! »

C’était le 31 juillet de l’année terrestre.