Hara-Kiri/15

Paul Ollendorff (p. 326-366).

XV

le salon de flora


Le lendemain de la soirée mémorable où l’on avait pendu la crémaillère chez Léa la Jolie-Laide, Taïko-Fidé, qui courait depuis le matin à travers Paris pour savoir quelles étaient les suites du coup d’épée reçu par Stanislas Pavergi, vint rendre compte de ses démarches à Valterre. Le Valaque, blessé à mort, était soigné par Cora dans son appartement. À chacun de ses mouvements une écume sanglante apparaissait sur ses lèvres ; on prévoyait qu’il ne passerait pas la journée. Le médecin qui le soignait, provoquant une enquête, pour couvrir sa responsabilité, on fit subir au blessé un interrogatoire. Mais il s’enferma dans un mutisme absolu, refusant de donner son nom, prétendant qu’il s’était enferré lui-même en se jetant sur la pointe de son épée. Stanislas Pavergi gardait la parole donnée.

En terminant son récit, le prince remercia chaleureusement Valterre.

— Vous avez risqué votre vie dans le but de me sauver d’un danger, dit-il, je ne l’oublierai pas.

Le vicomte profita de cette circonstance pour renouveler à Fidé ses avertissements et ses conseils. Il avait été surpris et mécontent de le savoir redevenu l’amant de Juliette Saurel, cette femme qui lui avait valu autrefois tant de mésaventures, qui l’avait trompé impudemment… Ne se souvenait-il plus du passé ?

Fidé, froissé d’entendre traiter ainsi sa maîtresse, interrompit :

— Si vous la connaissiez mieux, vous ne parleriez pas ainsi.

Et, dans un moment d’abandon, il lui conta mille traits démontrant la délicatesse de Juliette, son honnêteté native que le hasard seul avait pu dévoyer. Il dit quelle affection forte et pure les unissait, et combien il avait eu de torts à se reprocher vis-à-vis d’elle, en l’accusant jadis de ses propres fautes.

— Croyez-vous, conclut-il enfin, que cela soit le fait de la femme dangereuse et artificieuse que vous vous obstinez à voir dans Juliette ?

— Je pense, s’écria Valterre, que tout cela est une odieuse comédie, et que cette fille est plus à craindre encore que je ne le supposais… Ah ! vous avez cru que Juliette vous aimait !… Savez-vous ce qu’elle aime, ce qu’elle cherche à conquérir avec une patience de fourmi et une habileté de comédienne supérieure ? C’est votre fortune, uniquement. Votre amour pour Mlle de Maubourg a un instant traversé ses projets, mais elle n’a pas désespéré de votre faiblesse et elle a eu raison. Comment pouvez-vous associer dans votre esprit cette femme et la douce et aimable enfant qui fut Solange de Maubourg !…

Fidé voulut protester.

— Ah ! vous ne connaissez pas les grues qui se rangent, reprit Valterre. Celle-là est un des plus beaux échantillons de l’espèce. Vous étiez riche, plein de sentiments généreux, prêt à accomplir ce que vous considériez comme votre devoir dans l’existence. Elle vous a pris entre ses doigts crochus et, déjà, vous voilà brouillé avec vos amis, ne songeant plus à votre père ni à votre pays. Dans ses bras, vous avez oublié Solange… Oh ! je sais qu’elle agit avec prudence pour vous dépouiller… elle a commencé par mener avec vous une vie retirée… puis vous avez acheté un hôtel… puis des chevaux… enfin vous voilà tout à fait lancé dans une voie qui mène loin… Tenez, reprit-il après un instant de silence, quittez Juliette et retournez au Japon, ou je ne vous donne pas cinq ans avant d’être réduit à la misère… Elle, oh ! elle aura des rentes et sera dame patronnesse de toutes sortes d’institutions extrêmement morales.

Le prince fut révolté d’entendre traiter ainsi sa maîtresse. Il répondit avec une vivacité que tempéraient pourtant sa reconnaissance et son amitié pour Valterre. Celui-ci, agacé par l’entêtement et l’aveuglement de Fidé, usa de moins de ménagements encore. Ils se quittèrent froidement, avec l’intention réciproque de ne plus se revoir.

Le prince revint tristement à pied vers l’avenue de Villiers. En marchant il réfléchissait aux paroles du vicomte, et tout en se disant qu’elles étaient inspirées par son amitié, il les trouvait complètement fausses, s’appliquant à Juliette. D’ailleurs, il sentait bien qu’il lui eût été impossible de rompre. Plus il vivait auprès d’elle, et plus il l’aimait. La jeune femme savait se l’attacher surtout par les sens. Maintes fois la fantaisie l’avait pris de revoir d’autres maîtresses ; toujours il revenait avec des désirs nouveaux, sentant qu’il ne pourrait trouver nulle part les âpres et furieuses jouissances que lui procurait son amour. En même temps, un sentiment absorbant, terrible, se développait en lui : la jalousie. Il ne l’avait point ressenti pendant la période où ils vivaient en tête-à-tête dans leur solitude. Mais depuis qu’à sa prière, ils revoyaient leurs anciens amis, les sourires qu’elle leur prodiguait, les traits d’esprit qu’elle lançait à leur adresse, lui semblaient autant de vols de ses biens. Il ne disait rien, comprenant le ridicule de pareilles pensées, mais il souffrait, au fond du cœur, atrocement. Un seul point lui paraissait quelque peu fondé, dans les reproches de Valterre. Son argent fondait, fondait, avec une rapidité prodigieuse. Chaque courrier emportait une lettre où il demandait au Vieux Taïko-Naga de nouveaux subsides. Celui-ci envoyait sans mot dire, ignorant les ressources nécessaires dans les pays inconnus et ne voulant pas que le dernier descendant des samouraïs de Mionoska eût à souffrir pour de mesquines considérations. Bientôt, dépourvu d’argent lui-même, il emprunta sur ses immenses propriétés. Dans ses lettres courtes et fières, c’est à peine si, par intervalles, il recommandait à son fils de ne point trop dépenser : cela lui semblait indigne d’un samouraï. Le prince connaissait l’étendue des biens de sa famille, mais il ignorait la dépréciation considérable causée par les derniers événements et l’arrivée en masse des Européens, et voyant l’argent lui venir chaque fois qu’il en témoignait le désir, il ne s’inquiétait pas davantage. Pourtant, l’insistance du vicomte arrêta un moment son attention sur ce point : Il eût été bien embarrassé, en effet, de dire où étaient passées les sommes énormes reçues du Japon. À la vérité, son voyage en Angleterre, le jeu, les paris, l’achat d’un hôtel et d’un équipage représentaient pas mal de billets de banque, mais c’était peu de chose encore, relativement à la dépense totale. Depuis son arrivée à Paris, plus d’un million lui était passé entre les mains, quoiqu’il eût mené une existence très modeste pendant les premiers temps. Les demandes incessantes avaient commencé lors de sa liaison définitive avec Juliette. Le fait est que le coffret d’ébène où elle mettait son argent était toujours vide : À chaque instant, de nouveaux désirs amenaient des dons nouveaux de Fidé. Mais quoi ! elle avait une façon si gentille, si caressante de demander, elle paraissait en éprouver tant de plaisir que le prince ne savait pas refuser. D’ailleurs, cela lui coûtait si peu, et il était si heureux de la voir contente ! Que de fois n’avait-il pas, en cachette, comblé les vides du coffret, pour se donner la joie des étonnements ravis de Juliette ! D’ailleurs, si elle aimait à subvenir elle-même aux besoins de la maison et à faire les achats, elle était, en revanche, très parcimonieuse lorsqu’il s’agissait de dépenses au dehors, du jeu ou des soupers. Ne le grondait-elle pas alors doucement de ses folies ? Ne s’était-elle pas opposée de toutes ses forces à ce que l’acquisition du petit hôtel de l’avenue de Villiers fût faite en son nom ? Ah ! ce soir-là ! comme il se le rappelait !… Comme elle avait été heureuse en trouvant sous sa serviette, à table, l’acte de propriété !… Comme elle lui avait tendrement reproché sa prodigalité… puis ardemment témoigné sa reconnaissance. Quelle soirée délicieuse ! Cela seul ne valait-il pas ces quelques billets de mille francs que Valterre, dans un subit accès de moralité, lui reprochait si amèrement de sacrifier ?

Le prince était arrivé devant la porte de l’hôtel. Il entra, et, sans déranger les domestiques, monta au premier étage. Dans l’escalier, un tapis avait amorti le bruit de ses pas. En pénétrant au milieu du vestibule, dont la porte cria, il entendit un bruit de chaises remuées. En même temps, et avant qu’il fût entré, Juliette soulevait la portière, et, toute rouge, se jetait dans ses bras.

— Bonsoir, mon ami… J’ai eu peur… J’entendais marcher… Ah ! j’ai reçu la visite de M. Estourbiac, qui pensait vous trouver chez moi.

Le journaliste, debout dans le salon, avait l’air assez gêné. Fidé, sans remarquer son embarras, s’avança et lui serra la main :

— Bonjour, cher, comment allez-vous ?

— Très bien…, j’étais venu… parce que vous m’aviez prié de vous conduire chez Flora, vous savez…

— Flora ? interrogea Juliette.

— Ah ! oui… je me souviens… ma chérie, c’est une femme littéraire. Il paraît que son salon est très amusant. Valterre y est allé autrefois, il m’en a parlé…

— Demande de congé, alors ? fit gentiment Juliette en le menaçant du doigt… monsieur va chez des dames…

— Oh ! si peu, interrompit Estourbiac, un bas bleu… et le seul de son sexe… C’est vraiment drôle…

— Soit, répondit la jeune femme. Vous me laissez le coupé ? J’ai envie d’aller à l’Opéra. Je suis un peu souffrante et cela me distraira. À demain matin, alors. Je vous attendrai pour déjeuner, n’est-ce pas ?

Ils allaient sortir. Juliette, s’adressant à Estourbiac, ajouta avec un sourire aimable :

— Quant à vous, nous vous reverrons, n’est-ce pas, monsieur ?

Le prince était allé prendre quelque chose sur une console. Elle accompagna sa phrase d’un regard significatif. Le journaliste s’inclina :

— Oui, madame, bientôt… je l’espère.

Un instant après, ils se trouvaient dans la rue. Fidé voulut arrêter un fiacre.

— Non, dit Estourbiac, montons plutôt en omnibus. Avec un fiacre, nous ferions sensation chez Flora. On nous prendrait pour des ambassadeurs du Pérou. Ah ! au fait, nous pourrons le quitter au coin de la rue et cela sera plus commode pour causer…

Dans la voiture, il reprit :

— En arrivant, je vous présenterai comme un Japonais de mes amis, étudiant en droit. On connaît votre nom, car on est au courant de tous les cancans de Paris et, si je le disais, on poserait pour vous… vous ne verriez pas la maison telle qu’elle est. De cette façon, après une présentation pour la forme, nous nous assoierons à la même table. Personne ne s’occupera de nous. D’abord, il faut que je vous donne quelques détails biographiques.

— Mais, interrompit le prince, ne trouvera-t-on pas étrange que nous arrivions ainsi pour dîner ?

— Allons donc ! c’est l’usage général… D’ailleurs, ne vous attendez pas à faire un bon repas… Je commence mon récit.

Et tandis que le fiacre roulait lentement, il conta à Fidé ce qui suit :

Flora, qui se nomme Eugénie sur les actes de l’état civil, est fille d’un très brave homme de Nantes, petit rentier, mangeant consciencieusement son revenu, comme le pratiquaient depuis un siècle les Chumeau, de père en fils. M. Chumeau était très fier de sa fille, qu’il avait eue à un âge où d’ordinaire on renonce à procréer. Il lui fit donner une éducation de premier choix… qualité superfine, comme disait l’ami Potarel, un vieil épicier, son voisin. Flora apprit à gratter l’ivoire des pianos sous des maîtres chevelus, qui lui inculquèrent même quelques notions de composition ; on lui enseigna la danse ; elle posséda l’art de salir des toiles et de représenter la belle nature avec du bleu de Prusse, du jaune de chrôme et du brun Van-Dyck mélangés en proportions diverses… Lorsqu’elle eut seize ans, M. Chumeau constata qu’il avait notablement entamé son capital, mais il fut convenu que sa fille devait épouser un prince, pour le moins. Mlle Flora, elle, derrière le mari voyait surtout une installation à Paris, le rêve de sa jeunesse. Le prince ne vint pas, mais plusieurs fils de commerçants et d’industriels de Nantes, attirés par la beauté vraiment remarquable de Mlle Chumeau, demandèrent sa main. Après des mois de tergiversations, elle allait enfin prendre un parti, lorsque M. de Rocroy, vieux et riche propriétaire de Paimbeuf, se mit sur les rangs. Flora réfléchit un moment, puis elle accepta la demande de M. de Rocroy. Elle avait, pour cela, plusieurs raisons : D’abord, M. de Rocroy était riche, sa fortune s’élevant à cinquante mille livres de rente environ, et quoiqu’il ne tint par aucun côté à la grande famille des Rocroy, son de était tout de même très authentique… Il fréquentait le meilleur monde et passait les hivers à Paris. À la vérité, le vieux gentilhomme était très cassé, très usé par des excès de jeunesse, mais cela même ne déplaisait pas à Flora : Elle se sentait toute la vocation nécessaire pour devenir une fort jolie veuve. La chose arriva plus tôt qu’elle n’eût osé l’espérer. M. de Rocroy usa ses dernières forces dans l’amour sénile qu’il avait conçu pour sa jeune femme. Il s’éteignit un beau matin, ainsi qu’une lampe manquant d’huile. À part quelques legs peu importants, il laissait toute sa fortune à Flora. La mignonne veuve s’empressa de faire vendre la propriété de Paimbœuf, se constitua un capital en valeurs, et vint s’établir à Paris définitivement. Naturellement, dans le monde où elle parut, avec sa beauté très remarquable, la fraîcheur de ses vingt ans, auxquels le deuil seyait merveilleusement, le tout agrémenté d’une fortune considérable, les soupirants se présentèrent en foule, de tous côtés. Flora, cette fois, n’était pas pressée, se trouvant très heureuse dans son nouvel état de veuve courtisée. Elle voulait épouser au moins un titre. Cela dura deux ans, après quoi, soit qu’un grand amour la possédât, soit qu’elle fût lasse du veuvage, soit pour tout autre motif, elle se maria soudainement avec le jeune comte de Gallieri, qui, ayant mangé sa fortune, commençait à se faire un nom dans la peinture. Ce fut pendant quelque temps un très heureux ménage. Puis, Hector, de nouveau riche, abandonna peu à peu le travail et reprit ses anciennes habitudes. Il fit quelques dettes, et pour les payer il fallut attaquer le capital, les revenus se trouvant insuffisants. Flora, très insouciante sur ce point, laissait faire. Les premiers dissentiments se produisirent sur le terrain artistique. La comtesse, légèrement bas-bleu, se souvenait trop d’avoir composé des barcarolles : Elle critiqua légèrement les toiles de son mari. Pour se venger, il se moqua spirituellement de quelques vers de sa façon qu’elle eut l’imprudence de lui montrer. Dès ce jour, la division commença et fut bientôt consommée. On se reprocha des légèretés, des défauts mutuels. L’hôtel qu’ils habitaient devint un enfer. M. Chumeau, mandé par sa fille, accourut avec Mme Chumeau. Ce fut fini. Deux mois après, le comte et la comtesse de Gallieri étaient séparés judiciairement. Surtout pendant les derniers temps, la fortune laissée par M. de Rocoy avait été notablement entamée. M. Chumeau s’occupa de mettre les affaires en ordre. Quand tout fut liquidé, il ne restait plus que vingt-cinq mille livres de rente, juste la moitié du revenu primitif. M. Chumeau adressa à sa fille de sages conseils, et mourut quelque temps après. C’est alors que Flora, qui n’était déjà plus toute jeune, voulut mettre à exécution une idée qu’elle caressait depuis longtemps : fonder un salon littéraire. Mme Chumeau, consultée, ne vit pas d’obstacles ; cette bonne femme n’avait, d’ailleurs, jamais eu de volonté. Flora reprit son nom de veuve et se fit appeler Flora de Rocroy. Elle acheta dans la rue Cassini, près de l’Observatoire, une petite maison isolée, et, deux fois par semaine, donna des dîners ; après le dessert, on passait au salon, pour causer. D’abord, ces soirées, fréquentées par d’anciennes connaissances, se passèrent assez bien. Puis, le bruit se répandit, on ne sait comment, qu’on tenait table ouverte chez celle qu’on nommait familièrement : Flora. Les gens comme il faut cessèrent d’y venir ou ne parurent que par hasard, en curieux. L’élément féminin ne fut plus représenté que par la maîtresse de la maison, sa mère et une amie, Mme Berquin. D’un autre côté, Flora ne se sentait aucune disposition pour la vie cénobitique. Elle eut un amant qui fut, comme de juste, un des bons amis de son mari. Ils mirent pourtant une certaine discrétion dans leur liaison : on la soupçonnait sans certitude absolue. Mais, ils se lassèrent un beau jour, et le gentilhomme, ne se sentant plus à son aise dans ce milieu de bohèmes où les mœurs prenaient des allures de plus en plus relâchées, disparut. Flora trouva commode de faire un choix parmi ses nouveaux amis. Elle eut d’abord un auteur dramatique assez connu, puis un poète, puis d’autres. À mesure qu’elle vieillissait, ses amants devenaient plus adolescents et leurs relations moins désintéressées. Le dernier, Léon Blanche, un jeune sculpteur, propriétaire d’une très belle tête, qui lui donne l’air échappé d’un tableau de Cabanel, s’est délibérément installé chez sa maîtresse. Un salon du rez-de-chaussée a été, pour lui, transformé en atelier. Aujourd’hui, Flora est assez âgée, et quoique, bien entendu, on évite de toucher ce sujet-là rue Cassini, chacun sait à quoi s’en tenir sur sa liaison. Elle passe pour avoir soixante mille livres de rente. La maison n’est plus guère fréquentée que par des bohèmes enchantés de dîner « à l’œil», par quelques vieux amis de Flora, originaux très curieux, et par des débutants du quartier Latin qui, les jours fixés, arrivent là en bandes, pour voir. Il y a aussi plusieurs médiocrités de l’art et de la littérature qui viennent moitié pour dîner, moitié pour débiner les camarades ou les célébrités. Le salon de Flora est, dans ce sens, un concert admirable, et c’est le seul point sur lequel tous ces gens se trouvent d’accord… Du reste, cela dure depuis longtemps, et tout le monde à Paris y a plus ou moins passé…

Comme Estourbiac donnait ces derniers détails, la voiture s’arrêtait devant la porte de Flora de Rocroy. Ils descendirent et le journaliste sonna. Une bonne vint ouvrir. Ils entrèrent sans donner d’explications. Dans une sorte d’antichambre, moitié atelier, moitié vestiaire, un monsieur accrochait gauchement son chapeau d’un air assez embarrassé.

— Tiens ! Estourbiac… et le prince Ko-Ko !… Quelle rencontre !

C’était Boumol. Estourbiac, surpris, posa une question idiote :

— Vous venez chez Flora ?

— Parbleu !… Seulement je suis ennuyé, c’est la première fois… Houdart devait me faire entrer, mais je suis arrivé un peu en retard… je vais monter avec vous.

Estourbiac fit la grimace. On expliqua à Boumol que le prince venait incognito… on le pria de prévenir Houdart, s’il était là-haut. Par l’escalier, on entendait un bruit de plats, de verres, de conversations. Un jeune homme en veston de velours, la tête couverte d’une chevelure noire frisée, ressemblant à un écolier moyen âge, descendait. Il eut, en voyant Boumol et le prince, un sourire légèrement dédaigneux, qui devint aimable à l’aspect d’Estourbiac. Il serra la main du journaliste et cria :

— Dépêchez-vous. Vous n’auriez plus de place… il y a un monde fou…

Dans l’escalier, envahi par les odeurs de cuisine et les parfums éventés des chambres à coucher, des chats dormaient, accroupis sur les marches, habitués au bruit. Ils entrèrent. Estourbiac, allant droit à Flora sans s’inquiéter des assistants, présenta ses deux compagnons :

— M. Boumol, littérateur… Un étudiant japonais de ses amis…

D’un coin de la petite salle, bondée de monde, un cri était parti :

— Ah ! voilà le prin…

C’était Houdart. Boumol, se précipitant vers lui, le fit taire.

Dans la salle, on jetait sur les nouveaux venus des regards médiocrement bienveillants. Il allait falloir se gêner, peut-être rogner les portions. Justement, ce soir-là, il y avait foule. La grande table était garnie, ainsi qu’une petite, apportée exprès. Flora, par considération pour le feuilletoniste, fit serrer les coudes et plaça Estourbiac auprès de sa mère. Houdart, désertant la petite table avec un sans-façon remarquable, arrangeait trois places pour Boumol, le prince et lui, derrière le piano à queue de Flora. Elle, très inquiète, recommandait de ne pas le tacher.

— Nous allons rire, dit Houdart… Nous serons très bien ici pour voir et pour causer… Seulement gardez un moment la place. Je vais aller chercher du liquide à la cuisine.

Il s’absenta et revint avec des bouteilles sous les bras. On n’y fit guère attention. Il les cacha soigneusement contre le piano.

— Comme ça, nous sommes sûrs de boire à volonté.

À grands cris, il réclama du potage. Flora, qu’il amusait, le regardait en souriant.

— Comment diable se fait-il que tu sois venu ici ? demanda le poète à Fidé.

— Mais… pour voir… C’est M. Estourbiac qui m’a amené.

— Oh ! bien alors, tu ne pouvais pas mieux tomber qu’avec moi. Je vais t’expliquer les types et faire les biographies, tandis que Boumol mange… Il a l’air d’avoir très faim, Boumol.

L’autre releva le nez :

— Oui, très faim.

— D’abord, connais-tu l’histoire de Flora de Rocroy ?…

— Oui, M. Estourbiac me l’a racontée.

— Alors, en face d’elle, cette femme parcheminée avec airs poudrés, des tournures de vieille linotte de Régence, c’est Mme Chumeau, née Pitollot, femme du défunt M. Chumeau, rentier, sœur… tous les portraits de cette famille illustre sont dans sa chambre… Elle préside silencieusement et solennellement aux dîners, reçoit les compliments des habitués avec sang-froid et se retire à dix heures… Très patriarcal, comme tu vois. À côté, ce noble vieillard, les cheveux rejetés en arrière, l’œil unique plein d’inspiration, qui se tait et paraît méditer des choses surprenantes, c’est Durassier, un auteur dramatique qui a eu un acte aux Français, il y a trente ans. Ici, il fait métier de distiller l’enthousiasme. Tu le verras éclater tout à l’heure. Léon Blanche, l’amant de Flora, est sorti…

— Nous l’avons rencontré dans l’escalier…

— Ah ! bon… c’est un sculpteur… il est assez spirituel et méchant, mais sa situation ici lui attire des réponses un peu dures. Du reste, il y a pas mal de gens qui voudraient être à sa place. Par exemple Abadie, ce grand jeune homme, à côté d’Estourbiac. C’est un reporter. Celui-là vit complètement des femmes… son histoire est amusante. Entre autres canailleries, il a dernièrement pris pour maîtresse une pauvre fille venue de province pour débuter au théâtre à Paris. Abadie a boulotté les quelques milliers de francs qu’elle avait, puis il l’a lâchée : il a même vendu se meubles… C’est un chevalier d’industrie mêlé d’autre chose. Pas très fort, du reste, puisque chacun sait à quoi s’en tenir sur son compte. Ici il est l’amant de la femme de chambre, cette grande fille à laquelle il manque deux ou trois dents… Flora, qui est bonne comme le bon pain et qui sait cela, a dit à Abadie de déjeuner et de dîner chez elle, pour qu’il puisse voir plus souvent sa maîtresse. C’était ce qu’il voulait. C’est toujours cela de pris. Entre Flora et Abadie, ce monsieur à favoris est un officier de marine que je ne connais pas. Il revient de Tripoli, d’où il a apporté à Flora cette jolie lanterne que vous voyez au plafond. Ah ! voilà Léon Blanche qui entre. À côté de lui, le vieux à perruque, aux trois quarts gâteux, est un poète, Montereau, l’auteur d’un sonnet fameux : le Hanneton mélancolique. Ne lui en parle pas, par exemple, il est furieux qu’on ignore le reste de ses œuvres. C’est, avec Durassier, un des plus anciens habitués. Cette grosse femme qui fait des mines de perdrix en couches, s’appelle Mme Berquin, la grande amie de Flora. Son voisin, ce noir grisonnant, avec une tête pointue, c’est Émile Delannée, un farceur qui prédit l’avenir d’après la physionomie et les lignes des mains. Il magnétise aussi. Chose étonnante, il a réussi à se faire prendre au sérieux et à persuader à tout le monde qu’il est très redoutable, très influent. Son principal titre à la notoriété est de figurer dans tous les enterrements. Il cause en ce moment avec le musicien Toquaire, un inspiré. Ça se lit du reste sur sa figure. Remarque cette face ascétique. Toquaire a inventé une musique à lui… il méprise les autres arts et les autres musiciens… Il ne vient ici que pour raisons sérieuses, pour manger, car les compositions de Flora l’horripilent… Aussi, vois avec quelle gravité il s’empiffre, écoutant à peine les paroles de Delannée, venu, du reste pour le même motif. Mais, si nous faisions comme eux ! Mangeons ; dans un instant, je biographierai la petite table…

— Mangeons, approuva Boumol, qui n’avait pas perdu une bouchée et pas écouté un traître mot de la diatribe de Houdart.

Le poète, ayant la sage coutume de se servir lui-même, retourna dans la cuisine, d’où il revint chargé de victuailles. Du reste, la précaution devenait utile. Le dîner, insuffisant pour les dix-sept personnes qui se trouvaient dans la salle, était servi d’abord à la grande table ; ce qui restait — quand il y avait un reste — venait s’échouer sur la petite, rarement des vestiges parvenaient jusqu’au piano. Grâce aux voyages répétés de Houdart, ils dînaient à peu près convenablement, pourtant, car le poète connaissait les cachettes de la cuisine. Fidé, qui ne se sentait aucun appétit, regardait avec curiosité les efforts que faisaient les trois convives de la petite table pour se procurer des vivres, redemandant des plats, s’efforçant d’attirer la bonne de leur côté. Le vin aussi commençait à manquer. On n’en déposait plus que devant Flora, et les rares bouteilles, en arrivant, se vidaient comme par enchantement. Heureusement, Houdart avait fait sa provision. Le vin étant épuisé, on apporta de la bière. À la petite table, on s’empara de quelques cruchons qui furent dissimulés dans un coin. Le repas, très frugal, tirait à sa fin, au grand ennui de Boumol. Les conversations, s’élevant par degrés, les discussions d’art renforçaient le dessert extrêmement modeste. Un monsieur bien mis, l’air distingué, répondant à une question de Flora, parlait à haute voix, de la petite table. À demi tourné vers la grosse bande, il narrait de son timbre flexible, très bien, sans interruption, sans embarras, émaillant d’anecdotes gentilles sa causerie. Sa longue barbe, finement blonde, divisée en deux pointes, ses yeux bleus, ses cheveux romantiques, rappelèrent à Fidé des souvenirs. Il interrogea Houdart.

— C’est un poète, Tibulle Mosès. Tu as dû le voir aux premières. Il est marié avec la fille de Bergier, l’écrivain célèbre ; mais sa femme étant bas-bleu, il y a longtemps qu’ils se sont séparés d’accord tacite. Il écrit dans plusieurs journaux, collabore à des pièces et publie des volumes qui se vendent peu… Il a élevé l’art de faire des dettes à la hauteur d’un principe… Il vient assez rarement ici. Son voisin, ce grand jeune homme brun, d’aspect étrange, avec des cheveux immenses et une large bouche, est un journaliste presque débutant, un vrai Lucien de Rubempré… René Maulcerf ; tu dois le connaître de nom… C’est un des dix mille méridionaux qui arrivent annuellement sur l’asphalte dans l’espoir de conquérir Paris… Je le déteste à cause de son égoïsme, mais je demeure en de bons termes avec lui parce qu’il peut être à la fois dangereux et utile… C’est, je crois, la première fois qu’il vient ici… Mosès l’a amené… Demain il y aura sûrement dans quelque journal un article d’éreintement sur les convives de Flora… C’est son habitude… Quant à ce monsieur, qui nous tourne le dos et ne perd pas une bouchée, c’est un des personnages les plus ridicules de Paris… après son père toutefois… Celui-ci se nomme Théophile Dondel, et il a perpétré deux ou trois poèmes didactiques, après lesquels, plein d’admiration pour lui-même, il s’est de bonne foi, cru le plus grand poète du monde et a posé sa candidature à l’Académie… Dans l’ordre littéraire, il est aussi amusant que feu Gagne dans l’ordre politique. Celui que tu vois, Paul Dondel, ne s’est pas encore attaqué à la grande poésie… Il s’est contenté jusqu’ici de pondre tous les deux ou trois mois un dizain de sonnets qu’il fait imprimer et glisse dans les poches de tous les gens qu’il rencontre… Tu n’y échapperas pas ce soir… Il admire son père, ce qui est inénarrable… Ce qu’il y a de bien, encore, c’est que tous les deux posent pour les catholiques convaincus, intransigeants… Il est ici pour le même motif que Delannée, Montereau…

— Houdart et Boumol, interrompit le bohème en riant…

— Tiens… tu n’as donc plus rien dans ton assiette, toi, reprit le poète… Ah ! voilà Durassier qui s’emballe… Ça va être drôle…

En effet, il s’emballait, Durassier. Dans son improvisation facile, élégante, Tibulle Mosès laissait échapper le mot de raté, en parlant d’un auteur qu’il avait connu. Là-dessus le vieillard, sensiblement touché, riposta :

Les ratés ! savait-il seulement ce que c’était, jeune homme ? Le plus souvent des génies que la platitude humaine empêchait de prendre leur essor, des sublimités incompatibles avec les bassesses du terre-à-terre et pour cette raison incomprises…

Il s’était levé, gesticulant avec virulence, lançant des éclairs, de son œil unique, s’égarant dans des périodes si longues que, parfois, la respiration lui manquait.

… Le succès est une fille, il n’y a que les vrais mâles, les génies qui l’engrossent !… Le génie ! Ah ! le génie ! quelque chose d’indépendant des circonstances et des mesquines considérations d’actualité… C’était comme cette assiette… on pouvait la frapper du doigt partout avec plus ou moins de force sans la briser… mais si on touchait le point précis, le plus léger choc suffisait…

Il avait sans nul doute rencontré le point précis, car l’assiette venait de se séparer en deux, sous un coup de pouce vigoureusement appliqué. Un morceau tomba. Flora de Rocroy se mit à rire. Mme Chumeau, effrayée, s’écarta. Durassier, content du succès de son mouvement oratoire, continuait, brandissant le quartier de porcelaine, faisant des moulinets avec ses bras. À la fin d’une nouvelle période, il s’écarta tellement de sa place, que le morceau d’assiette, en tournant, vint accrocher une terre cuite sur la cheminée. C’était le buste de Flora de Rocroy, par Léon Blanche. Durassier, stupéfait, s’arrêta : dans sa véhémence, il avait enlevé le nez de la terre cuite. Cela jeta un froid. Flora et Léon, furieux, faisaient grise mine. Delannée, toujours complaisant et empressé, ramassait l’organe, assurant que ça pouvait se recoller. Puis, épluchant ses noix, il ajoutait avec calme :

— Jamais je n’ai vu personne exciter aussi fortement l’enthousiasme que M. Durassier.

Durassier, très penaud, s’excusait. D’autres avaient peine à retenir une forte envie de rire. Enfin, craignant de se mettre en colère devant tout ce monde, Flora lança au vieil auteur dramatique un coup d’œil furieux, et, se levant, donna le signal de descendre à l’atelier pour prendre le thé.

Fidé voulut dire quelques mots à Estourbiac, mais il ne put le retrouver. Le journaliste était sans doute sorti un instant.

Dans l’atelier, on s’assit au hasard sur les chaises, sur un divan, dans un coin. Plusieurs demeurèrent debout. Une petite cour s’était formée autour de Flora, nonchalamment étendue dans un fauteuil. On apporta le thé. Il n’y avait que dix tasses pour quinze personnes. Les habitués, au courant des coutumes, se précipitèrent. La bonne lava ensuite les tasses et les rapporta. On procédait sans ordre, abstraction faite des usages. Houdart passait encore à la cuisine pour être sûr de ne pas manquer de thé. Chacun s’efforçait d’en prendre le plus possible. Boumol, vite à son aise, s’étant emparé d’une bouteille de kirsch, se versait des rasades répétées. On venait d’apporter, spécialement pour Flora, un verre immense rempli de punch. Elle ne buvait que cela pendant toute la soirée. Le bruit courait même qu’elle y mélangeait du poivre. Le prince, très embarrassé dans ce milieu étrange, examinait une peinture. Maulcerf vint à lui :

— N’êtes-vous pas, dit-il, le prince Taïko-Fidé ?

— Oui, mais je vous prie de n’en rien dire… On me questionnerait…

Maulcerf le promit ; mais il questionna pour son compte, notant les réponses dans sa mémoire. Très au courant de tout, il écrivait des biographies de gens célèbres, ce qui lui avait fourni l’occasion de les connaître et surtout d’être connu d’eux.

La conversation devenait générale. Paul Dondel, Abadie, Flora, Léon Blanche, Montereau, Delannée, Durassier, tous ces ratés, ces médiocres, employaient à mordre et à déchirer les réputations, ce qu’ils avaient d’esprit et le fiel que la rancune des insuccès amassait dans leur âme. C’était comique et très triste. Montereau éreintait Victor Hugo, Paul Dondel mordait Émile Zola, Flora se prononçait et chacun, par flatterie, se rangeait à sa sotte opinion de bas-bleu. Tibulle Mosès lui-même, se contentait d’adoucir les expressions, tempérant les critiques, mettant de l’huile autour des dards. Du reste, on ne s’attardait pas aux gens célèbres. On attaquait surtout, avec une méchanceté féroce des amis absents, des jeunes, des débutants encore inconnus du grand public, mais bien connus des convives de Flora. Pour ceux-là, la calomnie pouvait être encore dangereuse. On le savait, et on en usait. On ébruitait des propos infâmes, colportés ensuite ailleurs. Le salon de Flora était comme un temple de la médisance… D’ailleurs, tous ces médiocres se croyaient sincèrement une importance.

Émile Delannée accrochant Houdart dans un coin, lui demanda quel était cet exotique, amené par Estourbiac et qu’il paraissait connaître. Le poète, pour le mystifier, répondit que c’était un Japonais parisianisé et mélomane enragé. Muni de ce bon renseignement, Delannée, opérant un mouvement tournant, s’approchait, regardant attentivement Fidé, fronçant les sourcils. Tout à coup, il posa la main sur le bras du prince et dit d’un ton d’autorité :

— Je vous observe depuis un moment, monsieur… J’ai étudié votre visage… Laissez-moi consulter votre main… C’est cela… parfaitement… la transversale est très nette… ces pommettes… Il y a l’indice d’une volonté énergique… Vous serez un grand musicien, monsieur… je ne vous connais pas, mais vous serez un grand musicien, c’est Delannée qui vous le dit…

Fidé le regardait d’un air ahuri. Le chiromancien passa près de Boumol qui ne quittait pas le kirsch.

— Je viens de lui prédire son avenir, il sera un grand musicien.

— Qui ça ? demanda tranquillement le bohème.

— Ce Japonais… et quand je dis quelque chose… Vous me connaissez sans doute ?

— Non.

— Oh ! pas physiquement… Je veux dire de nom…

— Ah ! dame, je ne sais pas… Comment vous appelez-vous ?

— Delannée… Émile Delannée.

Il souriait, attendant l’effet. Boumol ignorait profondément. Pourtant, ne voulant froisser personne, il eut l’air de chercher.

— Attendez donc… vous êtes peintre…

— Mais non… voyons… je…

— Ah oui ! parfaitement, interrompit Boumol. Delannée, froissé, s’éloigna. Puis, voulant se rattraper, il proposa de magnétiser Mme Berquin. La grosse dame protesta, se défendit. Mais tout le monde criait : — Si ! si ! Elle céda. Delannée voulait entrer seul avec elle dans la salle voisine où il y avait un lit de repos, prétendant que la présence de curieux lui enlevait la moitié de ses facultés. Mais, cette fois, elle refusa carrément. Alors Léon Blanche, Houdart et Montereau les accompagnèrent. Mme Berquin s’appuya sur l’unique meuble, un lit ignoble qui semblait toujours avoir servi un instant auparavant, et Delannée commença ses passes. Mme Berquin, immobile, un peu inquiète, gardait son sérieux et la gêne qu’elle s’imposait lui faisait monter le sang à la tête. Malgré les efforts de Delannée, ses torsions de mains, ses fulminations de l’œil, le fluide ne venait pas. Alors, avec une parole lente qui glissait entre ses lèvres comme sur de la glu, il répétait :

— C’est bien curieux…

L’air de l’atelier devenant irrespirable, saturé par la fumée des cigares et des cigarettes, Flora proposa de remonter. Durassier, désireux de regagner les bonnes grâces de la maîtresse de la maison, la pria de jouer quelques-unes de ses charmantes compositions. Elle se fit un peu prier, puis elle s’assit devant le piano à queue. Sa musique n’était pas, après tout, plus mauvaise qu’une autre. Elle était sûrement excellente pianiste. Les convives, en rangs d’oignons, payaient leur dîner en exclamations admiratives. Dandinant sur le tabouret ses chairs avachies, ses seins qui battaient le branle-bas de la vieillesse, Flora faisait des grâces. Vraiment, on se demandait comment Léon Blanche pouvait avoir le courage de rester l’amant de cette grosse femme farcie de grogs et de bas-bleuisme. Il devait y avoir, derrière ces exhibitions publiques où le jeune homme faisait l’empressé pour ne pas augmenter l’abaissement de son rôle, de terribles scènes de vie à deux. Debout auprès d’elle, il chantait une barcarolle. En les voyant ainsi unis comme des amoureux, elle, vieille, laide, abrutie, fanée, lui, jeune, beau, spirituel, dans toute la fougue et la vigueur de sa puberté, il était impossible de ne pas se faire une haute idée de la puissance de l’or.

Toquaire agacé, félicitait fiévreusement Flora de Rocroy. On le pria de tenir le piano à son tour. Cette petite comédie se renouvelait tous les huit jours. Toquaire exécuta un morceau impétueux. D’après ses théories, on pouvait exprimer avec la musique toutes les idées. En ce moment, ce qu’il jouait représentait une scène dans un ménage d’ouvriers. Devant le piano, il se pâmait, voyant son sujet, extatiquement.

Personne ne comprenait rien. On se regardait avec de petits sourires de mépris. Il était vraiment fou, ce Toquaire. Mais Flora le conservait parce qu’il l’amusait, avec ses originalités. Et puis, ses idées à part, c’était un musicien savant.

Quand il eut fini, on pria Houdart, le poète, de dire quelque chose. Léon Blanche insista méchamment :

— Il nous faut de la poésie pour un dîner. Ce sera la première fois qu’elle aura nourri son homme.

Houdart lui lança un regard brillant. Il se recueillit et dit :

— J’ai oublié toute ma poésie. Mais si vous le désirez, je vais soutenir une thèse devant vous. Je l’avais préparée pour mon examen de doctorat, que le malheur des temps m’a empêché de passer.

De toutes parts on cria :

— Oui ! oui !

— Je veux prouver qu’il est légitime et naturel d’exploiter l’amour et d’en vivre autant que de cultiver la poésie — ou la sculpture — ajouta-t-il en regardant froidement l’amant de Flora.

Il y eut, dans l’assemblée, un moment de stupeur, Léon Blanche devint tout pâle, essayant d’esquisser un sourire. Flora rougissait et fronçait les sourcils. Tout le monde était gêné. Houdart continua :

— « C’est une tâche ingrate que j’entreprends là. Parce que, d’une part, jamais on n’a été plus acharné contre les pauvres gens qui vivent de l’amour et que, d’autre part, eux-mêmes s’abandonnent au mépris public, baissent la tête et, ayant même que le coq n’ait chanté, renient leur métier, et peut-être en médisent. Pourtant, ce métier, qu’on a coutume de considérer comme abject, en vaut à tout prendre un autre. Il me sera facile de le démontrer.

» D’abord, il est nécessaire de distinguer. Il y a deux classes d’alphonses, d’après leur façon d’exploiter l’amour. Les uns sont souteneurs de filles — ce sont les plus méprisés — les autres sont entretenus par une femme riche. Procédons par ordre, et, parlant des souteneurs de filles, jetons, comme disent les orateurs solennels, un coup d’œil sur l’histoire :

» Abraham fut un grand alphonse devant l’Éternel. C’est la Bible, que révèrent les peuples civilisés, qui lui donne ce titre, avec beaucoup d’autres. Sur le point d’entrer en Égypte, disent les saintes Écritures, il tint à sa femme, la belle Sara, ce raisonnement judicieux :

» — Le roi de ce pays, qui est un fameux paillard, ne manquera pas de te trouver belle et de te désirer. S’il sait que tu es ma femme, il me tuera sans doute pour te ravir. Tandis que si tu passes pour ma sœur, il trouvera tout simple de te prendre et, même, me comblera de cadeaux en échange.

» Les Écritures ont oublié de noter la réponse de Sara, et c’est grand dommage. Toujours est-il que le plan de ce patriarche, auquel on ne peut dénier la philosophie, eut le plus complet succès. Or, Abraham, le glorieux alphonse, est donné en exemple par tout un système de morale : l’Église l’a honoré. Pourquoi être aussi sévère envers ses imitateurs ? Il y a là une flagrante injustice.

» Je pourrais multiplier les exemples tirés des histoires grecque et romaine : la mythologie n’avait-elle pas déifié le souteneur dans la personne de Mercure ? Mais j’ai hâte d’arriver à des temps plus rapprochés. Ouvrez l’histoire de la France ou celle de tous les pays modernes. Vous verrez qu’à la cour, les courtisans prostituaient à l’envi au monarque leurs femmes et leurs filles, et tiraient de ces alliances de la main gauche honneur et profit. C’est là une chose indiscutable. C’est pourquoi l’idée mère du Roi s’amuse de Victor Hugo est entièrement fausse. Le poète a appliqué à une époque les idées d’une autre. Le sire de Saint-Vallier est un bourgeois de 1830, non un gentilhomme de la cour de François Ier.

» Ces hautes considérations sur la vertu des femmes n’étaient guère de mise alors. Ce droit qu’on appelle le droit du seigneur dans les opérettes, par respect pour les oreilles chastes des spectateurs, n’a jamais indigné personne en France. Il n’est pour rien dans notre Révolution. On détestait la taille, on abhorrait la dîme, on exécrait le droit de chasse. À chaque instant on s’ameutait pour leur suppression. Mais le droit du seigneur laissait le paysan français plus indifférent. Il philosophait, à l’exemple d’Abraham.

» Aujourd’hui encore, ces grandes idées sur l’honneur raffiné sont inconnues dans le peuple, à peine soupçonnées dans l’aristocratie. Quel est donc le gentilhomme de vieille roche qui s’indignerait de voir sa fille maîtresse du roi, si le roi pouvait revenir ? Cela serait le comble du mauvais goût. On s’offense à peine des relations de sa femme avec un tiers. Dans les salons, faire un éclat, cela est le propre d’un homme mal élevé. On feint d’ignorer. On est cocu avec distinction.

» Toute cette phraséologie morale, avec ses conventions et ses détails pointilleux, représente les idées de cette bourgeoisie dont Victor Hugo a si admirablement transformé en dogmes les préjugés et les distinctions subtiles.

» Il faut réduire, pour être logique, le raisonnement à ces termes : Le souteneur tire profit du corps de la femme. Il est commissionnaire en prostitution. Dira-t-on qu’il est méprisable parce que l’objet de son commerce est digne de mépris ? Mais alors que penser du vidangeur ? que dire du cafetier qui livre de l’absinthe aux ivrognes ? Vous voilà honni, monsieur Lesage, vous voilà vilipendé, monsieur Bignon. La profession du souteneur s’exerce en vertu d’un marché librement consenti de part et d’autre. L’homme accorde sa protection. On la lui paye. Quoi d’illégitime ? J’ai connu autrefois une petite fille au quartier Latin. Je l’ai rencontrée un jour, mieux nippée, à Mabille. Elle m’a dit fièrement :

» — Oh ! maintenant, je suis contente ; j’ai réussi à trouver un m….

» La race disparaîtrait-elle, tuée par l’animosité bête des contemporains ? Le mot de cette fille l’indique et je le crains. Pauvres gens ! Mais, prenez garde, ô bourgeois ; si vous supprimez une force sociale, vous rompez l’équilibre. Or, qui niera que l’alphonse soit une force sociale ?

» En quoi ce commerçant est-il plus répréhensible qu’un directeur de théâtre, par exemple ? L’un fait argent de la chair d’autrui, l’autre de son intelligence. Or, l’intelligence étant d’un ordre plus élevé que la matière, si ce commerce est coupable, le directeur sera mille fois plus criminel.

» Le souteneur est l’imprésario de la femme, le directeur est l’alphonse de la pensée.

» Par quelle inconséquence honore-t-on l’un et méprise-t-on l’autre ?

» Il y a plus. Voyons, quelle différence trouvez-vous entre le souteneur qui, tous les soirs, vend la possession d’une femme et Laban qui livre pour toujours sa fille en échange de sept années de services ? Or, combien y a-t-il de Labans dans notre société, avec cette circonstance aggravante que Jacob est vieux, catarrheux, obèse, glabre, et qu’il achète au poids de l’or une vierge qui cède, sans amour et sans volonté, à l’autorité paternelle ? Dites, entre le souteneur et le père qui vend la main de sa fille, quelle est la différence ? Il y a la distance d’un sacrement, c’est-à-dire rien. Tous deux vendent une femme, l’un à terme, l’autre définitivement. Tous deux sont des alphonses, seulement les pères en question le sont avec privilège. Ce sont des alphonses patentés. Ils ont la marque et sont garantis par L’État. Les autres sont conspués. Où est donc la justice ?

« Et telle est la sottise de notre monde bourgeois qu’on a étendu cette qualification injurieuse d’Alphonse à l’amant qui accepte de l’argent de sa maîtresse. Citez-moi quelque chose de plus drôle : Un homme reçoit d’une femme des faveurs qui se chiffrent dans un autre milieu et qui, souvent même, appartiennent à un mari. Or, cet homme refuserait avec indignation de donner la main à un pauvre diable entretenu par une maîtresse riche, belle et qui n’appartient à personne, elle. Et quand elle serait laide, cette maîtresse ? Je reprends mon raisonnement. En quoi l’amant qui reçoit de l’argent d’une femme, en échange de son corps, est-il plus vil que l’employé de l’État qui touche des appointements, rémunérant l’emploi de son intelligence ? Ils en dépensent bien peu, d’intelligence, les employés de l’État, mais prenez tout autre exemple, il ne sera pas moins juste.

» On veut l’égalité parfaite de l’homme et de la femme. On fait des tas de pièces glorifiant les folies inspirées par l’amour d’un homme, même d’un vieillard, pour une femme. Pourquoi la réciproque n’est-elle pas vraie ?

» Les chroniqueurs ont inventé pour l’amant payé cette amère ironie : Être aimé pour soi-même. Mais cela ne vaut-il pas d’être aimé pour son argent ?

» Comment se marie-t-on, je vous prie ? Cent fois pour une n’épouse-t-on pas la dot ? Le mariage de convenance pécuniaire n’est-il pas votre idéal, en tant que vous ayez un idéal, ô bourgeois ! Où est la différence, encore ? Le mari est un souteneur légal, alors.

» Et puisqu’aussi bien, je suis en train de prendre des exemples dans l’histoire, où a-t-on vu que les jeunes Grecs qui acceptaient les cadeaux de Laïs fussent déshonorés ? La majeure partie des grands seigneurs français, ceux qui nous ont gardé les saines traditions de l’honneur national, n’ont-ils pas été entretenus par leurs maîtresses ? Richelieu le roué, le gentilhomme par excellence, après s’être ruiné pour les siennes, ne les ruinait-il pas pour lui avec la même désinvolture ? Et la plupart de nos grands écrivains avaient-ils ces sots scrupules, la Fontaine avec Mlle de la Sablière, Rousseau avec Mme de Warens et tant d’autres ?

» Alphonses, alors, tous alphonses !

» Ou bien, s’il y a une limite, où est-elle ? Dites-moi, de grâce, ce qu’un amant a le droit, sans déchoir, d’accepter de sa maîtresse ! Dites-le-moi, ô bourgeois graves, sans quoi je penserai que vous êtes de simples farceurs et que, comme moi, au fond, vous honorez et respectez l’entretenu, cette force sociale ! »

Houdart s’était animé par degrés. Ses yeux noirs brillants, étranges avec leur manque de fixité, lançaient des éclairs. Parti d’abord avec l’intention de se venger de la sortie de Léon Blanche, il s’était emballé, en vrai Méridional, au son de sa propre voix. L’embarras général avait un peu disparu devant cet enthousiasme et cette chaleur. La gaffe volontaire du poète était en partie réparée. De temps à autre, des exclamations rieusement indignées, des protestations partaient, sans l’interrompre. Il se rassit et, redevenant souriant, dit, avec les façons d’un comédien annonçant les auteurs après une première représentation :

— Et maintenant, si vous voulez bien, mettons que tout ceci soit un paradoxe.

Il y eut un silence embarrassant. Juste à ce moment, Boumol, qui était demeuré en bas, en tête-à-tête avec la bouteille, remonta. Il était très gris et pris d’un besoin d’expansion extraordinaire. Ayant oublié les recommandations d’Estourbiac, il avisa Fidé, assis à l’autre extrémité de la salle, et s’écria presque à haute voix :

— C’est égal, mon vieux prince Ko-Ko, on est rudement mieux ici que dans la clairière du parc de Maisons… Te rappelles-tu, hein ?

Tout le monde entendit. Ce fut une révélation. Maintes fois, on avait parlé, dans le salon de Flora, des aventures du prince. Mais on était à mille lieues de penser que ce fût lui, ce petit jeune homme si tranquille. Delannée, indigné, interpella Houdart :

— Vous vous êtes fichu de moi !

Flora, très surprise, posa précipitamment son grand verre, pour la quatrième fois rempli de grog :

— Comment ? c’est vous… monsieur… prince… Pourquoi cet Estourbiac ne m’a-t-il pas prévenue ?

Personne n’écoutait plus Toquaire qui continuait à frapper les touches avec rage. Fidé, très ennuyé de la sortie de Boumol, répondit un moment aux questions. Puis il se leva. Il priait de l’excuser, mais il était forcé de partir… un rendez-vous… urgent… il remerciait… conserverait bon souvenir…

— Attends-moi, mon vieux Ko-Ko, je t’accompagne, disait Boumol.

On les reconduisit jusqu’en bas. À la porte de la rue, Paul Dondel les rattrapa. Rapidement, il serra la main du prince. Très heureux de le connaître, il profitait de l’occasion pour lui faire hommage d’un petit volume de vers. C’était le troisième, mais il enverrait les deux autres. Puis il se tourna vers Boumol.

— Aïe… qu’est-ce que vous faites !… laissez-donc mon mouchoir, sacrebleu ! cria celui-ci… Il est rasant, ce monsieur !

Il tirait de sa poche deux petits dizains de sonnets que venait d’y introduire Dondel.

Il était environ onze heures du soir. Fidé débarrassé de Boumol, s’ennuyait à la pensée de rentrer seul dans son appartement. Que diable devenait donc Estourbiac ? Bah ! sans doute quelque histoire de femme…

— Si j’allais retrouver Juliette à l’Opéra ?

Il monta dans un fiacre. Mais vainement il parcourut le couloir des loges et interrogea l’ouvreuse. La jeune femme n’était pas venue. Si par hasard elle se trouvait malade ? Il se fit conduire avenue de Villiers, au petit hôtel. Il avait les clefs, pour la nuit. En pénétrant dans le vestibule, ordinairement éclairé, mais obscur ce soir-là, il heurta violemment un objet placé en travers et qui tomba avec un bruit retentissant. Justement il n’avait pas d’allumettes. Il pensa que ce bruit amènerait la bonne et attendit un instant. Personne ne vint, seulement, il sembla à Fidé qu’en haut, dans la chambre de Juliette, quelque chose de bizarre se passait ; il avait cru percevoir un cri d’effroi. Il monta à tâtons et ouvrit les portes avec difficulté. Au milieu du salon, Juliette, demi nue, livide, une lumière à la main, se tenait debout. Elle poussa un léger cri en le voyant et lui sauta au cou. Dans le mouvement, la lumière s’éteignit.

— Mon Dieu ? qu’y a-t-il ? s’écria Fidé.

— Rien, mon ami, rien,

La voix de la jeune femme tremblait. Ne pensant pas qu’il dut venir ce soir, elle avait entendu un bruit et s’était levée, effrayée. Maintenant, elle n’avait plus peur. Lentement, elle rallumait la bougie rose. Le prince, inquiètement, la questionnait. Elle le rassura. Elle n’était pas allée à l’Opéra parce qu’elle se sentait indisposée… Oh ! rien de grave, une migraine… Elle allait se recoucher. Elle priait même Fidé de la laisser reposer seule, cette nuit. Il la reconduisit dans la chambre à coucher, l’embrassant pour la rassurer, fui expliquant pourquoi il était venu, inquiet de ne pas la voir au théâtre… Le bruit avait été causé par un objet qu’il avait heurté, dans le vestibule…

— Sans doute un des panneaux du boudoir en réparation, que ces imbéciles de tapissiers auront posé là le soir en partant, dit-elle.

Au bout d’un moment, tranquillisé, le prince se leva et voulut partir. Juliette sonna sa femme de chambre, pour qu’elle l’éclairât. C’était bien, en effet, contre un panneau que s’était heurté Fidé en entrant. Dès qu’elle entendit le bruit de la porte extérieure qui se refermait, Juliette sauta à bas de son lit et courut ouvrir le cabinet de toilette. Estourbiac apparut, très pâle, vêtu seulement d’un pantalon.

— Viens, mon chéri, dit-elle, il est parti définitivement… Tu vois que j’ai eu raison de faire mettre cette planche, J’ai été pincée une fois… Sans cela nous étions surpris… et tu sais qu’il n’est pas commode…