Hara-Kiri/14

Paul Ollendorff (p. 306-325).

XIV

une crémaillère


Le jeune Levrault, héritant d’un oncle remarquablement cossu, n’avait pas trouvé de meilleur emploi à ces fonds inespérés que de mettre dans ses meubles Léa, dite la Jolie Laide. Heureux de débuter ainsi dans la vieille garde, il loua, rue Auber, un entresol délicieux, véritable nid d’amour, moelleusement tapissé de tentures chatoyantes, avec des amoncellements de sofas et de coussins sur lesquels la lumière doucement tamisée par des vitraux, s’étalait en plaques multicolores.

Ce soir-là, on plantait la crémaillère. Levrault avait bien fait les choses. On attendait beaucoup d’invités des deux sexes, autant que possible par couples. Déjà était arrivée l’éternelle Blanche Timonnier, dite La joie n’me fait pas peur, passée à l’état de cocotte parasite, vivant aux crochets des petites camarades plus fortunées, en vertu de la loi tacite de solidarité qui unit ces dames — et peut-être pour d’autres raisons encore. Sosthène Poix, toujours complaisant, remorquait cette doyenne des soupeuses. Partisane était là, jouissant de son reste, puis le vicomte de Valterre avec la grande Irma d’Agoult, Cora et son nouvel amant, le comte valaque Stanislas Pavergi. D’autres, des épinglées et des poisseux, éparpillés dans les coins ou réunis par groupes, causaient. Otto Wiener, pour n’en pas perdre l’habitude, taquinait le piano. Manieri supputait le nombre des bouteilles et, les comparant à la liste des invités, souriait. Léa le surprit :

— Vous savez, mon cher, ne comptez pas là-dessus. Ce sera très correct.

Le fait est que chacun paraissait disposé à se bien tenir. Les hommes causaient gravement ainsi que dans un salon sérieux et, sauf quelques évaporées, ces dames ne tutoyaient personne. Les unes, les plus richement entretenues, prenaient des airs comme il faut, pour épater les débutantes. Elles parlaient de leur cocher, de leurs bonnes, une engeance, chère madame ! La blonde Nana Patte en l’Air, très poseuse, disait à Irma et Blanche :

— Oh ! ces femmes de chambre !… elles sont d’une maladresse… d’un manque de tact… et avec ça curieuses, insolentes… La mienne me fait mettre dans des colères bleues… elle ne sait pas se tenir avec mes amis… Ah ! ce n’est pas comme ma pauvre mère !…

Sosthène Poix notait le mot sur son carnet.

— À propos, interrogea Partisane qui s’embêtait ferme, que devient donc le prince Ko-Ko ?… On m’a dit qu’il avait repris Juliette Saurel… Pourquoi ne le voit-on plus ?

— Oh ! c’est toute une histoire… Je vais vous la conter, si j’ai le temps avant qu’ils n’arrivent, car on les attend ce soir… Vous connaissez bien l’aventure du prince avec Mlle de Maubourg ?

— Parbleu ! on n’a causé que de cela pendant six mois.

— Vous vous rappelez l’avoir vu très triste, menant une vie de polichinelle pour oublier. Il paraît que ça lui a réussi, car, quelque temps après, il renouait d’anciennes relations avec Juliette. On conte même à ce sujet une anecdote très amusante, où il est question de feux d’artifice et du Moulin de la Galette… L’époque qui suivit leur réunion fut une vraie lune de miel d’amoureux de roman : On ne les voyait nulle part… à peine quelquefois, par hasard, au Bois dans un coupé… où aux premières, au fond d’une baignoire sombre. On savait pourtant que le prince avait acheté à sa maîtresse un merveilleux petit hôtel, un bijou, avenue de Villiers… avec un équipage. Lui-même se logeait tout auprès. Peu à peu, ils se lassèrent du tête-à-tête et invitèrent quelques amis. J’y suis allé… Vous le sauriez, ajouta Sosthène Poix en souriant, si vous n’aviez, vous aussi, votre Thébaïde. Maintenant, j’ignore lequel des deux a été las le premier de ce grand amour et de cette quasi-solitude. Toujours est-il que Juliette Saurel a annoncé son intention de reprendre la série interrompue des soupers d’autrefois. C’est aujourd’hui sa première sortie. Levrault est très fier de leur acceptation. Tenez, la voilà !…

En effet, elle entrait au bras du prince, vêtue d’un costume brodé en soie et perles qui faisait ressortir sa beauté majestueuse. Dans ses fourrures, avec son immense chapeau à plumes et la cambrure svelte de son corps, elle avait l’aspect fièrement dédaigneux d’une dame de la cour de Louis XIII. Elle fit une entrée à sensation.

Levrault et Léa s’étaient précipités devant les nouveaux arrivants. De tous côtés partaient des exclamations, les mains se tendaient. Le prince, joyeusement, et Juliette, avec une grande désinvolture, répondaient à l’ovation de leurs amis.

Valterre, qui détestait Juliette et le disait carrément, se tenait à l’écart, attendant que Fidé fût seul pour lui souhaiter la bienvenue. Il faisait bande à part avec Cora, et le comte valaque qui après un léger tressaillement avait tourné le dos, sans affectation.

Fidé aperçut Valterre et aussitôt, passant devant Cora avec une légère inclinaison de tête, il serra les mains de son ami. Mais, au même instant, il poussa un cri de surprise :

— Tiens ! le prince Botnikoff !… Ah ! je ne m’attendais pas… je suis charmé…

Le comte valaque s’inclina ; puis, se redressant, très pâle :

— Vous allez bien embarrasser nos amis… ils ne me connaissent pas sous ce nom, qui désigne une de mes propriétés…

— Fidé, redevenu très froid, prit le bras de Valterre :

— Vous connaissez ce monsieur ? interrogea le vicomte, quand ils furent à l’écart.

— Très peu. Quand j’étais à Londres, j’avais accepté, par convenance, de faire partie d’un cercle. Ce monsieur était un des assidus, on l’appelait le prince Botnikoff, et il passait pour avoir une immense fortune. Un moment, il courut sur lui des propos très peu flatteurs : on assurait qu’il était inconnu à l’ambassade de Russie et que sa veine continuelle au jeu n’était pas toute fortuite. Il avait, du reste, des défenseurs. J’ai quitté Londres sur ces entrefaites. Mais ce changement de nom me paraît louche…

— C’est sans doute quelque aventurier qui se nomme Durand ou Berger et qui a trouvé amusant de s’anoblir pour faire des dupes, dit Valterre… Si nous interrogions Sosthène Poix, il doit savoir cela. Il sait tout…

Ils allèrent vers le journaliste et lui communiquèrent leur découverte.

— Dame, dit-il, je connais pas mal de bonshommes dans ce genre-là. Mais, en tout cas, si celui-ci est un aventurier, il cache rudement bien son jeu. Il est reçu à peu près partout et l’on n’a encore rien dit sur son compte. Il fréquente même des Roumains très authentiques. Tout ce que je sais, c’est qu’il monte admirablement à cheval, tire l’épée comme un maître, est habile enfin à tous les exercices du corps.

De leur côté, Cora et son amant causaient avec animation. En parlant, le Valaque suivait du coin de l’œil le colloque des jeunes gens.

Un laquais, l’air très digne, presque solennel, vint annoncer que le dîner était servi. Au potage, Levrault prononça un petit speech qu’il préparait depuis un instant. C’était le programme de la soirée : on serait sobre — autant que possible — au dîner. Après quoi on disposerait le grand salon en salle de danse, on dresserait la table de baccarat dans le petit. À minuit, il y aurait un souper sérieux pour se refaire. À partir de ce moment-là, on abandonnait les aimables convives à leur naturel. Ce plan baroque était l’œuvre de Léa. Elle avait tenu tout spécialement à ce que la fête commençât par un dîner, disant que c’était le meilleur moyen de se mettre en train. On applaudit. Blanche Timonnier fit remarquer à son voisin que c’était un peu collet monté, mais assura qu’elle connaissait son monde et qu’avant deux heures tous ces gens-là se tutoieraient.

— C’est plus amusant, d’ailleurs, conclut-elle.

Néanmoins, le début fut assez froid. Les messieurs conservaient leur dignité, trouvant au fond le programme un peu ridicule. Léa, Juliette, Irma et Cora montraient qu’elles savaient se tenir, et les petites femmes moins lancées les imitaient. Pour manifester qu’elles étaient à la hauteur des circonstances, elles se mirent cependant à énumérer les soupers chics auxquels elles avaient assisté. Blanche Timonnier fit étalage de son expérience. Les phrases admiratives entremêlées de « ma chère » commencèrent à se croiser. De son côté, Levrault, désireux d’animer la conversation, entama l’éloge de Bichette, une pouliche de deux ans qui lui avait fait perdre cinquante louis aux dernières courses, mais qu’il vantait tout de même :

— Vous verrez au Derby, répétait-il.

Il prenait des airs connaisseurs, secouait ses longs favoris blonds, entremêlait ses phrases d’argot de courses, de mots anglais. On entendait performance, steeple-chase, puis des noms de jockeys.

Partisane donna la réplique. Lui, il ne croyait pas du tout à Bichette, une rosse qui n’était bonne qu’à faire le jeu… Tout le monde s’en mêla. Le comte valaque dit qu’il ponterait sur l’écurie du major Hatt, à la saison prochaine, à cause de l’entraîneur qu’il connaissait. Maintenant, c’était à qui plaçait son mot, du côté des femmes. Cora racontait des anecdotes sur la boîte Monaïeul. Elle se déridait. Un coup d’œil jeté sur Juliette Saurel, qui souriait d’un air méprisant, l’arrêta tout net. Elle reprit son mutisme et son rire sombre.

Juliette connaissait par le menu l’histoire du duel de son amant et aussi l’attentat de Cora, dans la rue de Lille. Elle ne lui pardonnait pas surtout l’article du Rabelais fait sous son inspiration et où elle était traitée de vieille femme. Jamais l’occasion de se venger ne s’était présentée, mais elle se promettait de ne pas laisser passer la soirée sans faire expier à Cora ses attaques d’autrefois. Par un penchant bien commun chez les femmes, en même temps qu’elle haïssait son ancienne rivale, Juliette se sentait attirée par le souvenir d’Estourbiac grièvement blessé pour l’avoir insultée. Cet homme, qu’elle ne connaissait presque pas, l’intriguait. Elle regrettait qu’il ne se trouvât point à la soirée de Levrault.

À propos de courses, Sosthène Poix cita un mot drôle paru quelques jours auparavant dans un journal :

Une épinglée disait à un sportsman légèrement gâteux :

— Voyons, vous qui êtes un pilier de turf, quel est le cheval qui va gagner ?

Le poisseux, consultant son programme :

— Ces chevaux-là ? Tous des rosses ! Il n’y en a pas un seul qui arrivera premier !…

On rit beaucoup. Sosthène encouragé se livra à une petite facétie qu’il méditait depuis un instant : D’un air très innocent, il interpella le comte valaque et lui demanda s’il ne connaissait point un aventurier dont on parlait beaucoup depuis quelque temps dans les journaux. Il se faisait passer pour un noble polonais ; dans les villes où il séjournait, il prenait des noms nouveaux, tous plus illustres les uns que les autres, menait grand train, faisait des dettes formidables, puis tout à coup s’évanouissait…

Sosthène adorait ces gaffes volontaires. Fidé et Valterre, amusés, souriaient, observant la mine du comte. Celui-ci était devenu pâle. Mais il ne se laissait pas démonter aussi facilement. Il répondit qu’il ne se souvenait pas d’avoir rencontré l’individu en question, quoiqu’il en eût diablement vu de semblables dans sa vie.

— Et dire qu’ils paraissent si comme il faut ! reprit Sosthène Poix avec bonhomie. C’est à cadenasser ses poches chaque fois qu’on se trouve à côté de gens qu’on ne connaît pas…

Il continua de narrer l’épopée de son aventurier, un fier poseur de lapins. Stanislas Pavergi, lançant autour de lui un regard rapide, avait surpris un sourire sur les lèvres de Taïko-Fidé. Évidemment le prince avait parlé. Il eut une crispation sinistre.

On servait le dessert. Juliette, prenant enfin la parole, par un détour adroit, amena la conversation sur les drames du vitriol qui, depuis quelque temps, se dénouaient devant les cours d’assises. Regardant fixement Cora, haussant la voix, elle la criblait d’allusions, d’épigrammes acérées, avec un brio, un esprit infernal. Tout le monde écoutait. L’autre, très mal à l’aise, se démenait sur sa chaise, prise d’une envie furieuse de saisir une carafe et de la briser sur la tête de Juliette. La peur d’un esclandre la retenait et, d’ailleurs, pas une parole directement offensante n’avait été prononcée. Néanmoins, Cora, ne voulant pas rester sans mot dire, riposta par d’assez grossières allusions aux vieilles femmes qui attirent les amants des autres à l’aide de procédés honteux. C’était assez lourdement dit, mais l’attaque devenait directe.

Dès ce moment, chacun, à peu près au courant de ce qui séparait ces deux femmes, comprit et prêta l’oreille. La maîtresse du prince, ravie de pouvoir enfin épancher sa haine accumulée depuis si longtemps, excitée par l’attention qu’on lui prêtait, fut brillante. En des phrases spirituellement enfiellées, elle ridiculisait Cora, la piquait de mots méchants qui faisaient rire involontairement. Sosthène Poix était tenté de crier : très bien !

Pourtant, quoique cette querelle l’amusât, Léa craignit que la victime, de plus en plus furieuse, n’en vînt aux voies de fait. Elle se leva donc, déclarant qu’on allait passer au salon. Cora et son amant sortirent les premiers. Dès qu’ils eurent franchi la porte, le journaliste partit d’un éclat de rire :

— J’espère que le couple a son paquet ! s’écria-t-il… Prince, je vous conseille de porter un masque en verre…

— Et à vous d’apprendre le pistolet, repartit Valterre, moitié riant, moitié sérieusement.

— Moi. Allons donc. Je parie que ce gaillard-là, se voyant deviné, va enrichir de sa présence une autre capitale de l’Europe.

— Prenez garde, toujours, qu’il ne vous laisse un souvenir de son passage.

Quand ils pénétrèrent dans le premier Salon, le comte Stanislas Pavergi s’éloignait de sa maîtresse en lui adressant un signe, ayant l’air de dire !

— Soyez tranquille !

Il vint gracieusement au-devant des jeunes gens, comme si rien ne s’était passé, très gai, très affable.

— Prince, dit-il, ces messieurs veulent ouvrir le bal pour donner le bon exemple. Cela ne me tente guère… Voulez-vous que nous fassions un écarté, avant le baccarat ?… Cela nous rappellera nos parties de Londres.

Il avait un rire mauvais. Fidé s’excusa. Il désirait au moins paraître à une danse.

— Soit, reprit Pavergi… Alors, dans un instant…

Il s’éloigna.

— Ne jouez pas avec lui, murmura Sosthène Poix. Le moins qui puisse vous arriver serait de vous faire plumer.

— Bah ! dit insoucieusement Taïko-Fidé.

Comme s’il eût deviné la phrase du journaliste, Stanislas Pavergi revenait. Il ne les quitta plus, causant de banalités, de choses et d’autres, avec une désinvolture parfaite.

— Où diable veut-il bien en venir ? pensait le vicomte. Il riait singulièrement en s’adressant à Fidé…

Il engagea une danseuse. Dès que le pianiste eut lancé la dernière mesure, le Valaque se dirigea vers le prince.

— Eh bien ! vous venez ?

— Oui…

Ils s’esquivèrent sans bruit et s’assirent à une table d’écarté. Valterre les rejoignit quelques minutes après. Il haussa les épaules en voyant son ami brouiller déjà les cartes :

— Quelle sottise ! pensa-t-il. Pourvu qu’il ne se laisse pas emballer !…

Il se plaça derrière Pavergi. Celui-ci fit un mouvement.

— Je vous gêne ? demanda railleusement le vicomte.

— Mais non ; comment donc ?

Partisane, que la danse fatiguait, et Sosthène Poix, très blasé, vinrent successivement. Les adversaires jouaient un louis la fiche. Ils parièrent. Le prince gagna. Au second coup, il gagna encore.

— Une amorce, pensa Valterre… C’est dans l’ordre.

Si c’était une amorce, elle durait longtemps. Pendant une demi-heure, c’est à peine si le comte gagna deux coups. Pourtant il demeurait très calme. Fidé semblait embarrassé d’une veine aussi incroyable.

— Quel rasoir ! grogna Partisane qui pariait contre lui.

À un moment, le vicomte crut surprendre un mouvement équivoque. Stanislas Pavergi battait les cartes. Quand Fidé releva son jeu, il avait tous les atouts. Valterre fronça les sourcils.

— Diable ! est-ce qu’il tricherait en faveur de son adversaire. Ce serait plus grave !

Un instant après, le coup se renouvela. Sosthène Poix, tirant le vicomte à part, murmura rapidement :

— Il veut lui chercher querelle et lui donner tous les torts… C’est très fort…

Une observation confirma l’opinion de Sosthène Poix : le Valaque, qui avait joué jusque-là avec un calme parfait, commençait à faire des gestes d’impatience. En l’observant attentivement, Valterre n’eut pas de peine à se convaincre que sa mauvaise humeur était simulée. Le journaliste avait donc deviné juste. Dans un instant l’aventurier exprimerait des doutes sur la loyauté de son adversaire. Le prince se fâcherait. On se battrait, et comme Fidé n’avait pas l’habitude des armes, que Pavergi était au contraire très habile…

— Corbleu ? pensa Valterre indigné, il faut que je donne une leçon à ce coquin…

Il s’approcha davantage des joueurs. Stanislas Pavergi, perdant toujours, maugréait, battant les cartes avec une maladresse feinte qui lui permettait de les arranger. Une fois encore, le vicomte vit ce mouvement suspect qu’il avait observé, se répéter. Il fallait bien, par exemple, qu’il se défiât et qu’il y mit toute son attention. Cela était exécuté avec une prestesse, une habileté de prestidigitateur émérite. Les cartes étaient sur le tapis. Fidé n’avait pas encore relevé son jeu. Tranquillement, le vicomte mit la main dessus :

— S’il n’y a pas là-dessous trois atouts au moins, je consens à dire que monsieur est un honnête homme…

Il montrait le Valaque.

Il retourna les cartes : quatre atouts.

— J’avoue que cela m’aurait été pénible, continua Valterre… Prince, rendez à ce monsieur l’argent que vous lui avez gagné…

— Monsieur, que signifie ? s’écria Stanislas Pavergi.

Il s’était levé, doublement furieux d’être deviné et de voir sa vengeance lui échapper.

— Cela signifie, monsieur, que depuis une demi-heure, vous vous évertuez à faire gagner votre adversaire, en glissant des atouts dans son jeu.

— Mais c’est insensé ! quel motif ?…

— Le motif importe peu, monsieur ; il suffit que vous trichiez, pour que nous vous fassions jeter à la porte… Nous n’avons pas coutume de fréquenter des Valaques aussi grecs…

Stanislas Pavergi se vit perdu. Le sang lui monta au visage. Il s’avança vers le vicomte et, d’un mouvement violent lui jeta les cartes à la face :

— Vous me rendrez raison !

Le prince voulut s’avancer. Mais, Valterre, devenu livide sous l’outrage, le repoussa durement et dit :

— Monsieur, vous êtes un coquin et je pourrais refuser de me battre avec vous, car vous n’êtes pas digne de croiser l’épée contre un gentilhomme… Mais vous m’avez touché au visage. Nous nous battrons…

— Tout de suite ! cria le comte.

— Soit, tout de suite. Messieurs de Partisane et Taïko-Fidé voudront bien nous servir de témoins… Ne troublons pas la soirée…

Il quitta le salon. Les danseurs ne s’étaient aperçus de rien. Levrault vint à lui :

— Mon cher, dit Valterre tranquillement, je vais me battre ici dans dix minutes avec le comte Stanislas Pavergi… Je vous demanderai d’abord le secret le plus absolu… Avez-vous des armes… des épées de combat ?

— Non, dit Levrault ahuri… Mais, expliquez-moi.

En deux mots, Valterre le mit au courant ; puis il se tourna vers Fidé, qui l’accompagnait :

— Alors, prince, dites, s’il vous plaît, à Sosthène, de vous remplacer… Je suis l’offensé, je choisis l’épée… D’ailleurs, on ne peut guère se battre autrement à cette heure. Je vous demanderai ensuite d’aller rapidement prendre des armes à mon hôtel… François vous les remettra…

Il avait recouvré son sang-froid. Levrault tout décontenancé, se promenait dans le salon. Cette aventure, chez sa maîtresse, le désolait. À cette heure… au milieu d’un bal… un duel pareil… où l’un des adversaires pouvait être tué ! C’était une singulière façon de pendre la crémaillère. Valterre le questionna sur la disposition de l’appartement. Il n’y avait guère que la chambre à coucher qui fût libre et assez grande pour qu’on pût rompre un peu. Les deux salons et la salle à manger se trouvaient encombrés. Il fut entendu qu’on se battrait dans la chambre à coucher. Un instant après, le prince étant de retour, les adversaires et les témoins s’enfermèrent là. On rangea les chaises et les meubles, pour faire un espace libre. Valterre et Stanislas Pavergi mirent habit bas.

— Messieurs, dit celui-ci, quel que soit le résultat de ce duel, je vous demande votre parole d’honneur que le secret le plus absolu sera gardé.

Tous la donnèrent. Rien de lugubre comme cette rencontre, où la vie de deux hommes était en jeu, dans cette chambre de courtisane, avec l’accompagnement lointain des accords du piano, arrivant par ondes affaiblies. À côté, les pas des danseurs faisaient trembler le parquet. Sur le lit même, des amies de Léa, avec le sans-gêne des camarades, avaient posé leurs pelisses ; par-dessus se croisaient les fourreaux des épées. Sur le torse nu des adversaires, les bougies roses des candélabres envoyaient leurs lueurs pâlies que l’acier éparpillait en reflets scintillants. Fidé, qui n’avait point eu peur lorsqu’il s’agissait de sa vie, tremblait pour son ami. Il se rappelait avec terreur les paroles de Sosthène Poix. Heureusement, le vicomte de Valterre était d’une force peu ordinaire, tirant une certaine gloire de ses succès de salle d’armes.

Stanislas Pavergi avait d’abord été contrarié de voir ses projets dérangés. Mais, dominé par la colère, il en prit rapidement son parti. Maintenant, il ne songeait plus qu’à tuer son adversaire, et il ne doutait point du succès. Il n’en était pas à son premier duel, et toujours il était sorti vainqueur de la lutte, grâce à la souplesse de son poignet et aux leçons d’un vieux maître italien qui l’avait dressé. Son jeu, très irrégulier, se compliquait d’attaques impétueuses. Il ne s’engageait jamais à fond, rompait souvent, se fendait rarement, procédant par dégagements vifs et près de la lame. Le vicomte de Valterre, au contraire, possédait toutes les qualités de l’école française. Correctement posé, il demeurait plus volontiers sur la défensive, envoyant des ripostes rapides, conservant son sang-froid, ne rompant jamais. Dès la troisième reprise, les deux adversaires connaissaient leur force respective. Le Valaque, comprenant qu’il avait affaire à forte partie, devint très prudent. Valterre pensait que Pavergi, sans mériter vraiment sa réputation, était surtout redoutable par l’inattendu et la variété de ses attaques. Dans une salle d’armes, il l’eût boutonné quatre fois sur cinq. Mais il se disait que cette cinquième chance se présente quelquefois la première et que cela suffit. D’ailleurs, avec ses qualités, l’attente lui était favorable. Il attendit, jouant serré, ménageant ses forces. Le comte s’échauffait. La sueur perlait à grosses gouttes sur son front. Toutes ses attaques avaient été parées. Il demanda un instant de trêve. À la reprise, le vicomte, sentant son adversaire fatigué, devint plus hardi. Il attaqua à son tour. Il adoptait d’ordinaire, dans ce cas, une série de coups, amenant des ripostes dont il connaissait à merveille la parade. Il avait pour principe de les essayer les uns après les autres. Il le fit avec le même sang-froid et la même méthode que s’il se fût trouvé dans une salle d’armes. Pavergi reconnut à ce coup la supériorité du vicomte. Une angoisse le saisit ; il rompit, doutant de lui. À la sixième attaque, il manqua la parade et l’épée de Valterre s’enfonça entre deux côtes, vers le poumon gauche.

Le comte tomba.

Dans le salon, l’orchestre attaquait la célèbre polka de Fahrbach dont les notes vibraient sourdement. L’animation était à son comble. On en prenait à son aise avec la tenue. Les pas de quadrille devenaient orageux et sous les coups de talon le parquet tremblait. Par instant, des éclats de rire glissant sous les tentures, apportaient l’écho des gaîtés voisines.

Le Valaque râlait.