Hara-Kiri/07

Paul Ollendorff (p. 155-173).

VII

l’idée de boumol


Sosthène Poix prit congé des deux amis, ajoutant, qu’il se tenait à la disposition de Valterre pour lui servir de second. Après être remonté dans sa voiture, le vicomte, paraissant exprimer la conclusion d’un raisonnement intérieur, dit tout à coup :

— Enfin, c’est fait… Vous ne savez pas tenir une épée, je crois ?

— Pas du tout.

— Et le pistolet ?

— Dame, je tire comme le commun des mortels… très mal…

— Diable !… c’est fâcheux… Ce gredin-là doit savoir manier la lame… Du reste, il n’y a pas moyen de reculer…

Reculer !… Je me battrai au sabre, au couteau, à tout ce qu’on voudra… Je le tuerai…

— Ça, c’est du superflu… Il s’agit seulement de se tirer d’affaire honorablement, puisque nous sommes engagés là-dedans. Du reste, le gaillard ne doit pas être féroce… Il est trop vantard… Je crois qu’il se contentera très bien de se battre au premier sang…

— Au premier sang ! C’est une plaisanterie. Je veux me battre sérieusement… à mort, je vous dis, entendez-vous ? Je l’exige… J’irais plutôt le tuer chez lui…

— À mort, ça ne se fait pas.

— Ça se fera.

Valterre, devenu sérieux, essaya de calmer le Japonais. Mais pour la première fois, il ne réussit point à le persuader. Le prince, s’entêtant dans sa haine, pris d’une rage folle qui lui serrait les dents et lui blanchissait les lèvres, voyait rouge. Il voulait tuer à tout prix le journaliste. S’il l’eût rencontré en ce moment, il se fût encore rué sur lui.

— Enfin, soit, reprit Valterre… Ma voiture va vous conduire et vous me la renverrez. Je rentre chez moi pour recevoir les témoins de votre adversaire.

Ils ne se firent pas attendre bien longtemps. Réflexion faite, Estourbiac n’était pas trop mécontent de ce duel en perspective. Outre qu’il avait atteint son but en forçant Cora à devenir sa maîtresse, une rencontre avec un homme du monde, un prince, ferait du bruit et le servirait auprès du directeur du Tout-Paris. Il savait en quelle haute estime on tient les rédacteurs qui sont capables d’endosser crânement la responsabilité de leurs articles et d’en rendre compte sur le terrain. Les procès-verbaux seraient publiés dans tous les journaux de Paris — il en faisait son affaire — et cela lui vaudrait une réclame énorme, qui aurait pour conséquence probable la signature d’un traité avantageux. Somme toute, l’aventure se présentait sous un aspect favorable et, n’eût été sa culbute ridicule, Estourbiac se fût estimé très heureux. L’issue du duel ne l’effrayait pas beaucoup, non pas qu’il fût un bretteur distingué, n’ayant-jamais, dans la chasse incessante et acharnée qu’il livrait à la pièce de cent sous, trouvé le temps de s’exercer, mais il savait que la plupart des duels se terminent d’une façon très peu émouvante, par une égratignure au poignet ou de la poudre brûlée aux moineaux. D’ailleurs, il était l’offensé et le choix des armes lui appartenait. Un bon duel au pistolet à vingt-cinq pas, — tir au commandement, — ferait son affaire. On échangerait deux balles, on se serrerait la main et tout serait dit. L’effet produit se trouverait le même.

Parmi les témoins de l’algarade, au Salon, Estourbiac avait été surpris de rencontrer Boumol, un de ses anciens amis d’école. Le pion, à peu près requinqué, par hasard, poussa un cri de surprise en reconnaissant son condisciple dans le battu.

— Sacrebleu ! c’est toi, ma pauvre vieille ?… Il t’a bien arrangé, le prince !… En voilà un qui a fait du chemin, depuis le Cancan !

Le journaliste, donnant rendez-vous pour le soir à Cora qui partait, prit le bras du bohème et l’entraina dans l’escalier ; là, il s’arrêta.

— Écoute, dit-il, il ne s’agit pas de ça. Nous aurons tout le temps de nous revoir. Veux-tu me servir de témoin ?

— À ton service. Quand te bats-tu ?

— Demain. Il faut que tu ailles t’entendre avec les témoins de mon adversaire. Tu sais ce qu’il y a à faire ?

— Parbleu ! ce sera le onzième procès-verbal que je signerai… Même que j’ai été condamné à vingt-cinq francs d’amende, la dernière fois. C’était d’un drôle, mon cher. Nous étions tous saouls. On s’est battu dans une chambre, en parant les coups dangereux avec un parapluie…

— Oui, je sais… je sais. Alors, tâchons de trouver un second…

Pour en finir, ils cherchèrent dans les salles, où Estourbiac avait aperçu un tas-de gens de sa connaissance. Boumol, très expansif, bavardait :

— Si je m’y connais !… On part le matin pour la Belgique, afin d’avoir toute sa journée à soi après le duel. On s’arrête en route, généralement à Vincennes ou à Saint-Mandé. On commande un bon petit déjeuner, puis on s’aligne… sous les verts ombrages. Il fait frais, ça donne une faim d’enfer… Pif… Paf ! C’est fini. On s’embrasse, on avoue qu’on avait tort tous les deux… et puis on fait une petite noce soignée…

Estourbiac trouvait bien que son témoin manquait un peu de sérieux, mais, en revanche, sa manière d’envisager le duel lui plaisait assez. Avec des seconds comme celui-là, les choses devaient rarement tourner au tragique. C’est égal, il l’aurait désiré un peu plus distingué tout de même.

Cependant ils ne trouvaient personne. Le soir venait, bien des gens étaient partis. Enfin, à la sculpture, ils mirent la main sur Levrault, qui posait au milieu d’un groupe de jeunes gommeux. Estourbiac le prit à part et lui exposa l’affaire en requérant son aide.

— Mais, comment donc, cher, je suis tout vôtre.

Rejoignant ses amis, Levrault leur expliqua gravement qu’il était obligé de les quitter, ayant à régler une affaire d’honneur de la plus haute importance. Quoiqu’il parlât assez souvent, en termes vagues, de duels auxquels il avait assisté, c’était la première fois qu’on le priait de servir de témoin. Cela le rehaussait à ses propres yeux et comblait un de ses plus vifs désirs. Il se redressa et revint, jugeant convenable de prendre une figure d’enterrement.

Estourbiac fit la présentation :

— Monsieur Julien Boumol, universitaire et homme de lettres.

— Monsieur Albert Levrault, étudiant.

Ils se saluèrent, le jeune gommeux glissant un regard surpris sur la tenue de Boumol, qui manquait totalement de correction. Le journaliste se mit en devoir d’expliquer à ses témoins leur mission.

— Si nous prenions une absinthe ? proposa le pion. On cause mieux.

Ils entrèrent chez Ledoyen et retinrent un cabinet, puis Estourbiac reprit ses explications. L’affaire était peu grave, seulement le prince avait été inconvenant à son égard et il voulait lui donner une leçon. Ayant le choix des armes, il préférait le pistolet. Vingt-cinq pas lui paraissaient une distance convenable… avec tir au commandement. En somme, il ne voulait pas tuer son adversaire, seulement lui, apprendre à vivre… Quant au lieu du combat, cela lui était indifférent, pourvu que ce ne fût pas trop loin de Paris…

— Vincennes, interrompit Boumol. Il y a là un restaurant, je ne vous dis que ça… et puis on est très bien dans le bois.

Les deux témoins se rendirent chez Valterre. Le journaliste demeura au restaurant Ledoyen pour les attendre et dîner ensuite avec eux.

Le vicomte de Valterre habitait un hôtel dans la rue de Berry. Cela n’était pas très grand, mais tout était organisé avec une merveilleuse entente du confortable. Des richesses artistiques, des bibelots garnissaient les murs, couvrant de riches tentures de vieux Beauvais et des Gobelins.

Tandis que Levrault, sévèrement boutonné, raide dans son col, très correct, traversait la petite cour d’un pas automatique, Boumol manifestait à haute voix son admiration. C’était du dernier chic. Ce vicomte avait très bon goût.

Un laquais solennel, en culotte et en habit galonné, vint présenter aux jeunes gens un plateau d’argent. Levrault déposa sa carte. Boumol n’en avait pas. Voyant que le domestique attendait, il lui dit avec désinvolture :

— Annoncez aussi M. Boumol… Il saura ce que c’est.

Le laquais s’éloigna, dissimulant un sourire.

— Par exemple, remarqua Boumol, les larbins, ce n’est pas mon rêve.

Levrault, très humilié de l’attitude de son compagnon, jugea utile de lui faire sentir que son sans-gêne était déplacé. Il plaça un petit speech :

Il fallait être sérieux. La responsabilité qu’ils endossaient le leur commandait, aussi bien que la gravité des circonstances. Dans une rencontre, surtout entre gens du monde, il faut respecter les formes. Il serait bon… il conviendrait… vous comprenez… la froideur…

— N’ayez pas peur, mon petit, répondit Boumol, ça me connaît.

Le laquais, redescendant, les priait d’entrer. Ils gravirent un large escalier où des consoles surmontées de marbres sculptés marquaient les gradins, se détachant en contours d’une blancheur éclatante sur les tentures sombres. Au bas, une torchère envoyait les scintillements de ses pendeloques en verre de Bohême.

Boumol fut ébloui.

— Chouette papa ! dit-il avec un geste familier.

Debout dans son cabinet de travail, le vicomte de Valterre attendait. Il salua courtoisement les deux envoyés, et dit au gommeux :

— Bonjour, Levrault ; comment allez-vous ?

— Très bien, monsieur, je vous remercie, répondit gravement le jeune homme, se préparant à débiter le petit discours qu’il avait composé mentalement.

Valterre les invita à s’asseoir :

— Nous venons, dit délibérément Boumol, pour la petite affaire du prince Ko-Ko et d’Estourbiac…

Malgré la gravité de sa mission, le vicomte eut peine à retenir un sourire à la vue de ces deux étranges témoins : Boumol — dont le prince lui avait parlé jadis — avec son sans-gêne, sa démarche et son accoutrement fantaisistes ; Levrault, très jeune, très pincé, s’efforçant de se donner une dignité extraordinaire, ayant l’air d’un collégien qui va pour la première fois dans le monde.

Néanmoins, avec son aisance aristocratique, il leur répondit : Il les priait de vouloir bien l’excuser de les recevoir seul ; M. Sosthène Poix, le second témoin, lui avait, du reste, délégué provisoirement tous pouvoirs.

— Oh ! ça ne fait rien, interrompit Boumol. Vous savez, les formalités.

… M. Taïko-Fidé accordait à M. Estourbiac la qualité d’offensé et lui laissait, par conséquent, le choix des armes… Il exigeait seulement que le duel fût sérieux.

— Levrault, outré de l’inconvenance de son compagnon, qui se balançait tranquillement sur son fauteuil, pinçait de plus en plus les lèvres et se sentait très mal à son aise. Il prit la parole et proposa le duel au pistolet, à vingt-cinq pas, le tir au commandement.

— Je croyais vous avoir dit que M. Taïko-Fidé voulait une rencontre sérieuse, reprit Valterre. Malgré tout mon désir de voir se terminer sans accident grave cette affaire, je ne puis manquer à mon mandat. M. Taïko me désavouerait, sans nul doute. Si donc vous choisissez le pistolet, voici le minimum de ce que je puis accorder ; trente pas, avec faculté d’avancer de cinq pas chacun et tir à volonté, jusqu’à blessure de l’un des adversaires.

— Diable ! mais c’est une tuerie, cela, dit Boumol…

Le vicomte reprit :

— Si M. Estourbiac ne veut pas accepter ces conditions, et choisit l’épée, nous demandons que le duel se termine par la mise hors de combat de l’un des adversaires. Je dois ajouter qu’en cas de refus de M. Estourbiac, mon ami à dessein de le forcer à se battre et qu’il usera pour cela de tous les moyens en son pouvoir.

Levrault déclara qu’ils ne pouvaient pas prendre sur eux d’accepter avant d’avoir revu leur ami. Valterre répondit qu’il attendrait leur retour. Boumol, ennuyé de ces courses, proposa d’envoyer Levrault seul. Il l’attendrait là, en fumant un cigare. Mais son compagnon s’y opposa.

Estourbiac, mis au courant des exigences du prince, hésita… Les choses commençaient à se gâter. Il s’était, réflexion faite, fourvoyé dans une mauvaise affaire. Maintenant que le vin était tiré, il fallait pourtant le boire, sous peine de perdre même le fruit de sa mauvaise action… Après tout, l’épée, ça n’était pas trop dangereux, et il ne fallait pas une piqûre bien profonde pour que les témoins reconnussent l’impossibilité de continuer… Le pis qui pouvait arriver, c’était une écorchure légère qui lui permettrait de se promener pendant quinze jours sur les boulevards avec le bras en écharpe. Au bout d’un instant de réflexion, il autorisa ses témoins à accepter les conditions exigées.

Le vicomte de Valterre avait, de son côté, fait des réflexions analogues. Il savait que Fidé ne se contenterait pas d’envoyer sa poudre aux moineaux, et avec des conditions un peu sérieuses, le duel au pistolet devenait tout de suite très dangereux. Il n’en était pas ainsi de l’épée. Là, même en allant jusqu’à la mise hors de combat, il était bien rare qu’on se blessât mortellement. Et, en cas de succès, le prince ne pouvait raisonnablement exiger davantage.

Les témoins se trouvèrent donc très rapidement d’accord, à leur retour. Il fut décidé que l’engagement aurait lieu à l’épée de combat, le lendemain, à quatre heures du matin. Valterre apporterait les armes, qui seraient tirées au sort ; il amènerait également un chirurgien. Puis on discuta le lieu de la rencontre.

— Si nous allions dans le bois de Vincennes, dit Boumol. Il y a des clairières, des petits endroits très chics…

— Il serait plus prudent, je crois, objecta Valterre, de passer la frontière, d’aller en Suisse ou en Belgique… Aux environs de Paris, c’est assez dangereux…

— Monsieur Estourbiac, répondit Levrault, a des occupations qui ne lui permettent pas de faire un pareil voyage. Il tient absolument à ce que le duel ait lieu aux environs de Paris. D’ailleurs la loi est moins sévère en France que partout ailleurs.

— Soit… reprit le vicomte.

— Alors, ça va pour Vincennes, dit Boumol qui tenait à son idée. Il y a là un restaurant épatant, chez Saucerousse… Nous commanderons d’avance un déjeuner soigné… avec des huîtres et du vin blanc.

Valterre sourit :

— Le bois de Vincennes est bien fréquenté…

— Oh ! à quatre heures du matin !

— Et les gardes ?

— C’est si vite fait : une, deux, l’accolade et on revient… Il faudrait télégraphier à Saucerousse.

— Monsieur de Valterre a raison, interrompit Levrault impatienté… D’ailleurs, ce n’est pas précisément pour déjeuner que nous allons là-bas.

— Certainement… mais ça n’empêche pas.

Boumol défendit encore un moment son idée, remarquant qu’il avait accepté pour le reste les décisions des autres témoins et qu’il serait juste, par compensation, de lui laisser fixer le lieu de la rencontre. Finalement, il fut convenu que le duel aurait lieu au milieu de la forêt de Saint-Germain, dans un endroit très écarté, très propice, que le vicomte connaissait pour y avoir lui-même croisé le fer. Il emmènerait le prince, Sosthène Poix et le chirurgien dans un landau. Estourbiac et ses témoins viendraient par le chemin de fer. On se trouverait sur le pont de Sartrouville à quatre heures…

— Oui, mais où diable déjeunera-t-on ? geignit Boumol. Je ne connais pas Maisons-Laffitte… Quant à Sartrouville, c’est un sale trou, comme son nom l’indique…

Il avait la mine piteuse. Valterre, prenant en compassion son désappointement, lui promit d’apporter un pâté et du champagne. Boumol, très touché, crut devoir manifester sa reconnaissance. Avisant un portrait de famille qu’il regardait depuis longtemps avec attention :

— C’est galbeux… il a une bonne tête, ce bonhomme… C’est un de vos parents ?

Puis, sans attendre la réponse du vicomte, il lui serra la main et entr’ouvrit la porte en ajoutant :

— Vous savez, je vous fais mon compliment. C’est très rupin ici… On voit que vous vous y connaissez… Ça doit plaire aux petites femmes… hé ! hé !

Valterre rentra : un peu plus le bohême lui aurait tapé sur le ventre. Du reste, Boumol sortit pleinement satisfait. Se tournant vers Levrault qui, agacé, rageait à froid, il donna son appréciation.

— C’est vraiment un type très chic… Mais je regrette qu’on n’ait pas choisi Saucerousse… Si vous le connaissiez !… Ah oui ! on voit bien que vous ne le connaissez pas !

Taïko-Fidé, rentré dans son appartement, se sentait un peu calmé par la certitude qu’il allait pouvoir se venger. Certes, il ne pensait pas qu’un accident dût lui arriver. Il avait, au contraire, l’intime conviction qu’il tuerait son adversaire. Cependant, en tout cas, mieux valait prendre ses précautions. Il s’accouda donc sur la table de travail et il écrivit trois lettres adressées à son père, à Juliette Saurel, et au vicomte de Valterre. Dans cette dernière, il avouait à son ami sa passion profonde pour la jeune femme, lui révélait toute une Juliette Saurel tendre et grande qu’il croyait avoir découverte, et la recommandait au vicomte.

Ces lettres étaient longues. En les écrivant, face à face avec cette hypothèse de la mort, qui pouvait devenir une cruelle vérité, il se laissait aller à d’attendrissants souvenirs et, oubliant sa colère, il s’abandonnait à une douce mélancolie.

Au moment précis où il finissait de cacheter ces confidences à destination posthume, Joseph, le valet de chambre, vint lui annoncer qu’une dame le demandait. Étonné, il dissimula ce qu’il venait d’écrire et se leva. Juliette Saurel, pâle, admirablement belle sous son voile sombre soulevé, entièrement vêtue de noir, était devant lui. Il poussa un cri :

— Vous ! Juliette…

— Oui, moi, qui viens pour vous empêcher de faire une folie. J’ai vu l’article du Rabelais, je sais ce qui s’est passé au Salon…

Doucement, il lui prit les mains et la fit asseoir.

— Comme vous êtes belle, dit-il, et comme je vous aime !…

— Prouvez-le-moi, reprit-elle… Vous voulez vous battre, je le sais… Renoncez à ce duel…

Il essaya de détourner la conversation. Obstinément elle répétait :

— Ne vous battez pas.

— Mais c’est impossible, s’écria-t-il enfin, je ne puis reculer. D’ailleurs, je veux me venger.

Sa figure avait repris son air sombrement résolu :

— Ne songeons plus à cela, dit-il… Laissez-moi plutôt vous répéter que je vous aime… Vous êtes bonne d’être venue, ma chérie…

Elle se redressa, irritée, les yeux pleins de larmes :

— Non, tu ne m’aimes pas. Si tu m’aimais, tu ne me refuserais pas la première faveur que je te demande, surtout quand cette faveur consiste à ne pas risquer ta vie. Tu ne sais pas les souffrances que j’endure. Méprise les insultes de cet homme comme je les dédaigne moi-même…

Dans un mouvement exalté elle s’était jetée aux genoux du prince et levait vers lui ses beaux yeux mouillés, suppliants. Taïko-Fidé était en proie à un ravissement ineffable, à un attendrissement singulier. Ah ! il ne pensait plus guère à son duel maintenant. Tout, pour lui, disparaissait dans l’univers, devant ces paroles d’amour. Tendrement, il la prenait dans ses bras. Il se mettait à ses genoux, murmurant aux oreilles de la jeune femme de douces phrases perdues en des baisers. Une soif ardente, un désir violent de la posséder tout entière s’emparaient de lui. Elle, oubliant ses projets d’amitié platonique, se défendait faiblement, murmurant toujours de sa voix caressante :

— Alors, tu ne te battras pas, n’est-ce pas ?

Mais on frappait à la porte de la chambre. À peine le prince eut-il le temps de se relever. Le vicomte de Valterre entra, et, apercevant Juliette, il poussa une exclamation :

— Ah ! je vous demande pardon… Joseph n’était pas dans l’antichambre, j’ai cru pouvoir pénétrer. Je ne savais pas.

Puis, se tournant vers la jeune femme, il s’enquit de sa santé. Le visage rouge encore des larmes versées, elle répondit sèchement, furieuse de s’être laissé surprendre. Le prince avait également l’air contrarié…

Le vicomte était à mille lieues de soupçonner la nature des relations qui existaient entre son ami et Juliette Saurel. Il croyait, de la part des deux, à une fantaisie passagère et rien de plus, ne supposant pas que cette courtisane, que chacun avait pu posséder pour quelques louis, fût capable d’inspirer une affection sérieuse. Aussi, sans se gêner, dit-il avec désinvolture :

— J’aurais désiré vous entretenir quelques minutes en particulier, cher.

Le prince ouvrait la bouche pour lui fixer un autre rendez-vous, mais Juliette dit brusquement :

— Je suis sans doute de trop et je vous laisse, prince : n’oubliez pas que vous m’avez promis de venir ce soir… Au revoir, Valterre…

Elle sortit.

— Ah ça ! reprit le vicomte, on dirait qu’elle vous à confisqué pour son usage personnel… Mais, causons de choses plus sérieuses. Votre duel est arrêté pour demain matin.

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En remontant dans sa voiture, Juliette Saurel se laissa aller à un accès de rage froide. C’est qu’en effet le hasard venait de renverser en un clin d’œil l’échafaudage de ses combinaisons. Depuis quelques jours elle avait de plus en plus surexcité l’amour du prince, attendant une circonstance favorable pour se donner à lui et se l’attacher à tout jamais. Afin de le préparer aux sacrifices dont elle comptait profiter, elle parlait d’un ton mélancolique, en termes amers, de sa liaison avec Gibard, — laquelle avait pris fin depuis longtemps, — ajoutant que cela était pourtant nécessaire et qu’elle voulait qu’il n’y eût entre elle et le prince aucune question d’argent, mais seulement leur amour, pur de toute souillure.

Juliette Saurel avait étudié fructueusement la Dame aux Camélias. En comédienne habile, elle jouait la passion avec un art qui eût pu en tromper d’autres plus sceptiques que le Japonais. Lui, avait tout de suite été pris.

L’affaire même d’Estourbiac, qui pouvait nuire aux projets de Juliette Saurel, était devenue, en y songeant, la circonstance qu’elle cherchait. Aussitôt qu’elle eût appris, par une amie envoyée exprès, l’algarade du Salon, elle combina son projet. Elle se rendrait chez le prince et lui demanderait de ne pas se battre. Naturellement, il refuserait, et alors elle se donnerait à lui, comme si elle se fût sacrifiée pour sauver sa vie.

Ce plan très habile, avait été près de réussir. Et voilà qu’un incident fortuit, l’arrivée soudaine de Valterre, remettait tout en question ! Ah ! quelle sottise de n’avoir pas consigné la porte ! Fidé avait bien promis de venir, le soir, mais qui sait s’il tiendrait parole ? Et puis serait-elle alors assez puissante pour changer sa détermination, une fois toutes les résolutions prises ! Et s’il était tué ?

Furieuse, elle mordillait son mouchoir de fine batiste et le mettait en lambeaux…