Happe-Chair (Lemonnier)/Chapitre XXIV

Louis-Michaud (p. 217-225).
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XXIV



Le Culot entier, hommes et femmes, assista aux obsèques des quinze victimes. De la Californie, du Saut-du-Leu, des hameaux lointains, il vint une foule noire qui fit durer l’offrande pendant près d’une heure. Toutes les familles du village et du pays d’alentour étant frappées dans les infinies ramifications qui les rattachaient ensemble, la mort de ces ouvriers obscurs prit les proportions d’un vaste deuil public. À la suite, et deux par deux, les cercueils furent couchés dans la nef centrale, à l’arrière d’un catafalque vide, drapé de son vieux poêle à croix jaune ; et tout le long, vinrent s’aligner les bannières des sociétés, celles des Fanfares, celles de la jeunesse du Culot et des villages voisins, d’autres encore qui, dans l’air lourd de l’église, par moments remuaient comme pour saluer les cadavres. Poncelet, Jamioul, le personnel des bureaux, la brigade des contremaîtres, les chefs d’atelier, la majeure partie des ouvriers de Happe-Chair se massaient parmi la multitude des amis et des parents, à la droite de la travée. Mme Poncelet, Mme Malardié, Mme Jamioul, la plupart des dames du Culot occupaient l’autre côté, mêlées aux mères, aux filles, aux sœurs, à la cohue des afflictions féminines. Une consternation morne, sans larmes, les yeux errants et vides, régnait chez les hommes, presque tous hébétés par leur vie de misère et de travail ; quelques-uns seulement laissaient paraître sur leurs durs visages froncés comme une colère contre cette fatalité d’une mort qui toujours les guettait, couarde et ténébreuse. Et d’abord, un peu de la résignation passive des pères et des garçons sembla clouer au silence et à l’immobilité les rangs pressés des femmes, agenouillées, la tête dans les mains, sous leurs châles noirs qui leur couvraient le visage. Mais quand les notes hautes de l’orgue, avec leur chevrotement de voix humaines, se mirent à vibrer pendant les pauses des chantres, remuant dans ces cœurs un instant assoupis les cordes de la souffrance, une oscillation courut parmi les silhouettes prostrées ; les épaules furent secouées de mouvements qui eurent l’air de s’étendre de proche en proche ; des houles de sanglots et de gémissements montèrent du fond des détresses réveillées. La mère du pauvre Culisse qu’on avait vainement dissuadée de pénétrer dans l’église, fut reprise par une de ses effrayantes crises qui lui entre-choquaient tous les membres du corps ; la Billette vagissait un peu plus loin avec des pleurs de petit enfant ; une fillette de douze ans, dont le frère gisait là dans la bière, poussa un grand cri, puis s’abattit dans les bras de ses sœurs ; et la désolation, l’agitation nerveuse gagnant comme une traînée, bientôt les dames elles-mêmes, les indifférentes bourgeoises venues là par convenance, eurent dans leurs mouchoirs des hoquets étouffés.

L’offrande fit un instant diversion. Après les hommes, les femmes lentement processionnèrent devant les quinze cercueils, dans les bouffées de fade pestilence montées par moments des planches à travers l’odeur des cires chaudes ; et le glissement des pieds le long des dalles, le bruit des chaises bousculées, les poussées sur place de la foule mirent une sourdine à cette douleur qui ne s’apaisait que pour reprendre aussitôt après. À la sortie, toutefois, quand les bières l’une après l’autre descendirent le parvis et allèrent se ranger sur la place, précédées des bannières, elle éclata avec une force nouvelle. Quatre des membres de la Fanfare se trouvant au nombre des tués, la Société, ainsi brusquement désorganisée, avait décidé qu’on ne jouerait pas ; mais elle avait voulu porter elle-même ses morts, et tandis que, au bas des marches, le cortège s’organisait, avec une confusion de gens en redingotes et en saraux autour des caisses, toutes noires dans les neiges de la place, les femmes, sentant s’approcher le moment de l’éternelle séparation, recommencèrent à se lamenter en se poussant pour être plus près de la tête du convoi. Au cimetière, il y eut des scènes navrantes. La petite fille qui avait jeté son terrible cri dans l’église voulut se précipiter dans le trou où s’abîmait le corps de son frère ; la Culisse, elle, s’était accrochée si étroitement au cercueil de son gars que quatre hommes ne parvenaient pas à détacher ses mains ; et tout à coup un des parents de Zénon Zinque, arrivé du Borinage, fut pris d’une attaque de haut-mal, sur le bord même de la fosse où toute une partie de la jeunesse du Culot regardait s’enfoncer celui qui avait été l’orgueil et l’entrain des kermesses. Une bousculade emplissait les allées ; on se ruait à travers les croix ; les tombes étaient partout piétinées ; et vers les nuées lourdes suintant en brumes glacées, montaient des adieux, des gémissements, des voix désespérées. À présent, les plus endurcis éclataient ; des vieux sanglotaient doucement en dodelinant la tête ; des hommes mûrs, cuirassés contre le malheur, avaient comme de rauques abois dans la gorge ; un vent de désolation furieuse battait les ifs. Mais par-dessus tout s’entendaient les glapissements grièches des femmes, leurs aigres cris de folles, leurs longues et perçantes plaintes félines qui ne finissaient jamais. Au bout d’une demi-heure seulement, le fossoyeur put fermer les grilles ; puis le lamentable flot humain s’écoula silencieusement par les chemins qui conduisaient aux villages.

À l’infirmerie, Simonard, six côtes défoncées, l’épine dorsale lésée à la hauteur des reins, souffrait comme un supplicié ; Coco, le passeur de loupes, une créature rabougrie, l’épaule remontée, avec une très vieille petite figure glabre, presque noire de peau et trouée de larges sclérotiques jaunes, une face de ouistiti malade, retombait constamment à ses assoupissements, la vie à demi retirée de son pauvre corps brûlé au ventre, aux cuisses, aux mains, à la tête, cette tête de moricaud sur laquelle maintenant avaient poussé des croûtes, comme un masque. Monard, amputé de la jambe gauche, lui aussi dépérissait, d’inquiétantes sanies toujours remontées de son sang épuisé à travers les points de suture, malgré un traitement énergique pour combattre la purulence. Et d’autres, le crocheteur Malplaquet, le chef lamineur Tabariau, etc., ne se remettaient que lentement de leurs terribles secousses, retenus à l’existence par un fil qu’un accroc pouvait rompre à tout moment. Quant à Huriaux, Malardié avait diagnostiqué avec certitude : un transport au cerveau s’était déclaré, battait de furieux chocs de folie cette robuste constitution. Pendant les crises, trois hommes ne savaient pas toujours le maîtriser, ni maintenir au repos ses mains qu’il portait à sa tête, se frappant à grands coups de poing, dès qu’on les abandonnait, la partie de son crâne où, comme des marteaux cognant à toute volée, frappaient les douleurs.

Malgré la gravité de la plupart de ces cas, Malardié gardait de l’espoir, sans cesse occupé à conjurer la possibilité des complications. Huit des blessés, réclamés par leurs familles, avaient pu être transportés chez eux : deux autres, seulement contusionnés, quittèrent l’infirmerie au bout du sixième jour, remis et valides ; cinq, les bras en écharpe, la tête enveloppée de bandages ou les mains passées dans des manchons de ouate, obtinrent la permission de circuler par les salles.

Huriaux, particulièrement recommandé aux sœurs par Jamioul, était l’objet d’une attention constante. À chacune de ses visites à l’infirmerie, l’ingénieur, qui venait régulièrement le matin et l’après-midi, s’attardait à son chevet, interrogeait longuement les infirmières sur l’état du malade, se penchait vers lui en l’appelant par son nom, guettant au fond de ses prunelles fixes l’éclair vague d’une pensée qui toujours n’apparaissait pas. Poncelet, lui, absorbé par une lourde besogne administrative, sans cesse en conférences avec son conseil, ses bureaux, ses contremaîtres et ses maçons, ne se montrait qu’à de rares intervalles. Enfermé dans son cabinet, quand il n’allait pas donner un coup d’œil aux travaux du déblaiement, activement poussés depuis que l’enquête du parquet était close, il avait terminé en quelques jours le travail d’évaluation des dégâts, des sommes à payer du chef des pensions, des mille frais qu’entraînait la catastrophe, tout une vaste comptabilité qu’il avait fallu aligner en remuant les grands livres et qui l’avait rendu maussade, nerveux, irascible, quelquefois injuste pour son personnel perpétuellement à l’écoute de ses coups de sonnette retentissant a travers le va-et-vient des couloirs, les courailleries lasses d’une bande de commis porteurs de fardes et de registres.

Quant à Marescot, après avoir dépêché hâtivement ses affaires à Paris, il était rentré chez lui, juste le temps d’embrasser les siens, et par le premier train, un matin, il était tombé à Happe-Chair, dont incontinent il avait visité l’hôpital d’abord, puis les installations saccagées. Le bonhomme eut une réelle consternation quand Jamioul, par lequel il s’était fait accompagner, lui détailla les sanglantes hécatombes de la fatale nuit.

Il se démenait, se tamponnait le front de son grand foulard rouge, finit par se piéter sur ses grosses et courtes jambes devant l’ingénieur :

— Et qu’ont donné nos amis du conseil, Sérizy, Manoy, des Tombeux, Flahaut ?

Jamioul secoua la tête :

— Rien.

Alors, très rouge, il s’emporta contre leur crasserie. Comment, leur main était demeurée fermée devant un pareil désastre ? Toute cette détresse ne leur avait même pas arraché un centime ? Eh bien, lui, Marescot, leur donnerait une leçon.

— Allez à la caisse, mon garçon : prenez-y en mon nom, en mon nom, entendez-vous, 5.000 francs sur ma part du dernier dividende que je n’ai pas encore touchée. Ah ! Sérizy n’a rien donné ! Cette vieille bête de Tombeux non plus ! Lui, un M. le comte long comme le bras et garçon, pas de famille, bon qu’à faire un peu le bien. Andouilles ! mais j’ suis là, je leur torcherai le nez.

Après cette visite qu’il prolongea pendant plus d’une heure, il pénétra dans le bureau de Poncelet et lui dit son intention d’exiger dans la plus large mesure l’application du règlement relatif aux pensions pour les infirmes, les veuves et les orphelins. Mais tout de suite le gérant s’exclama :

— Vous n’y pensez pas ! Et nos pertes d’argent ? Et nos frais de reconstruction ? Et le chômage ? C’est par centaines de mille qu’il faudra compter.

Marescot se mit en boule, superbe de dédain pour ces malheurs de la caisse, et d’un coup d’épaule, laissa tomber ce mot :

— Et quand ce serait par millions, môssieu ?

Poncelet était habitué aux boutades du Crésus ; mais devant cette énormité, il prit le parti de rire, ne jugeant pas qu’il convînt de répondre sérieusement à une pareille plaisanterie. Il était prodigieux, le Marescot, avec ses millions ! On n’aurait plus eu qu’à fermer les portes en attendant qu’une autre Société reprît les affaires. Alors l’ex-charbonnier lui réitéra l’ordre donné à Jamioul d’avoir à prélever sur son dividende les cinq mille francs, et il ajouta qu’il chargeait l’ingénieur du soin de la répartition.

— Comme vous voudrez ! répondit Poncelet, redevenu froid. Vous êtes évidemment le maître d’employer votre argent à ce qu’il vous plaît. Ce ne sont pas mes affaires. Mais permettez-moi de vous faire observer qu’en faisant de Jamioul votre fondé de pouvoirs, vous nuisez au prestige de la gérance.

Une malice pétilla dans l’œil de Marescot.

— Poncelet, ricana-t-il, je vous vois venir, vous voudriez donner à supposer que l’argent de papa Marescot sort de la caisse ? Hein ! pas vrai ? Mais, sac à papier, il ne me convient pas de payer pour des Tombeux ni les autres. Mon argent est à moi, et puisque je le donne, j’entends qu’on sache que la boutique n’y est pour rien.

Avec le compère, rien ne servait de ratiociner : il fallait toujours qu’il eût le dernier mot. Poncelet, qui de longue date connaissait son opiniâtreté en toute chose, n’essaya pas de le contrarier ; il se remit à fouiller dans ses paperasses en disant seulement :

— Voyons, ne vous fâchez pas : ce sera comme vous voudrez.

Jamioul, naturellement, s’était empressé de répartir entre les familles frappées dans leur gagne-pain, les premiers mille francs. Mais, comme l’avait pensé Marescot lui-même, la somme s’était fondue dans un gouffre de désolations. Quand Clarinette apprit ces distributions d’argent, elle songea immédiatement à en tirer parti pour elle-même. Comme les autres parents, elle avait été autorisée à visiter Huriaux tous les jours une demi-heure, et pendant les six premiers jours, elle était venue chaque matin, se tenant assise au chevet du malade sans rien dire, indifférente au fond pour cet homme qu’elle avait cessé d’aimer. Gaudot, d’ailleurs, avait reparu aux Fanfares ; un soir même il avait amené avec lui Colonval ; et tous deux avaient battu ensemble une partie de piquet. Puis, Colonval parti, il était resté seul, on s’était quasi ramiché. Le grand Achille définitivement lui tenait au cœur ; ses anciens dédains avaient fini par irriter en elle une folle envie de le mater, de le prendre à ses appaux ; et sa rancune contre les gens de La Marcotte lui rendait à l’avance plus précieuse une conquête qui sonnerait la ruine de Patraque et de sa clique. C’est à cela qu’elle songeait, les yeux errants devant elle, quand, dans le silence assoupi de l’infirmerie, elle passait auprès de Jacques les courts instants de la visite, n’attendant point d’ailleurs, comme les autres femmes, que les sœurs l’invitassent à s’en aller, et filant toujours avant la fin de la demi-heure.

Un matin, comme elle arrivait, elle assista à une assez forte crise. Huriaux, enlacé à bras-le-corps par deux gardiens, luttait contre eux, les entraînant dans ses bonds désordonnés, manquant à tout bout de champ de leur échapper. Ses forces semblaient doublées ; par moments il se lançait de l’avant, ruait de la tête dans leur poitrine ; et la joue de l’un des hommes s’étant inopinément trouvée à proximité de sa bouche, il fit un mouvement comme pour lui happer le nez. Toute la lâcheté de Clarinette éclata alors ; elle s’imagina qu’ils allaient le lâcher, se mit entre la porte et le lit afin de pouvoir échapper à sa poursuite. Et très pâle, un tremblement aux lèvres, elle eût pris la fuite si elle n’avait été retenue par un reste de respect humain, devant les religieuses attentives. L’accès s’apaisa du reste assez rapidement : on recoucha Jacques et elle osa s’approcher de lui ; mais comme il la regardait fixement d’un œil en colère, elle fut ressaisie d’une peur vague, immense comme celle qu’elle avait eue autrefois en pénétrant avec le Crompire dans le buron de la Californie après la mort de son père. Elle fit un salut aux sœurs, toucha rapidement la main de Jacques, gagna la porte au moment où celle-ci s’ouvrait pour livrer passage à Jamioul.

Justement elle s’était promis ce jour-là d’aller lui demander un moment d’entretien.

— M’sieu’ Jamioul, dit-elle, j’ sais qu’ vos avez eu des bontés pou m’ pauv’ mari, Huriaux qu’on l’nomme et que moé j’suis sa femme. Il est mal arrangé, l’ pauv’ homme. Ah ben oui ! la tête n’y est plus ! Un éfant ed deux mois ! Et c’est ben dur, allez, pou moé, de l’ voir comm’ ça ! Avec ça qu’i fait misère à l’ maison, qu’ j’ai ma petite à nourrir, une éfant qu’est pas comm’ les autres éfants, mais gloute et difficile c’est pas pour dire, et qu’ j’ai moi-même comm’ qui dirait des fièv’ qui m’ mangent les sangs. J’ suis ben à plaindre, hon ! hon ! Et j’ai pensé que si c’était un effet ed vot’ bonté ed mi donner quelque chose, ed mi venir un peu en aide, ça no ferait ben du plaisir.

Jamioul l’observait en l’écoutant. Il avait appris des traits de leur ménage, combien elle était dure pour l’honnête Huriaux, le scandale du plateau : sa femme en prenant langue aux boutiques, avait recueilli ces ragots et les lui avait rapportés. Il ne ressentit d’abord pour elle qu’une médiocre commisération ; mais comme elle insistait, il s’avisa d’un moyen qui la soulagerait, si vraiment elle avait besoin d’être secourue :

— Écoutez, madame, lui dit il, je veux bien vous croire ; mais je ne puis disposer que d’une faible somme. Puisqu’on vous permet l’accès de l’infirmerie, passez tous les matins chez le concierge : il vous remettra de ma part un franc. Ce sera toujours un petit soulagement.

Elle eût voulu l’attendrir à l’effet d’obtenir d’un coup une somme dont elle eût disposé selon son caprice ; mais il la salua, traversa la salle et, dépitée, elle prit le chemin des grilles. Bien sûr qu’il ne distribuait pas tout l’argent, qu’il en gardait la plus large part pour lui. Et, se rappelant la réputation d’homme endetté qui avait accompagné son arrivée au Culot, elle conclut qu’il détournait les fonds pour se libérer vis-à-vis de ses créanciers.