Happe-Chair (Lemonnier)/Chapitre XV

Louis-Michaud (p. 133-140).
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XV



À quinze jours de là, une après-midi, Clarinette, les épaules nues, lissait ses cheveux devant le miroir, en songeant au moyen de revoir Ginginet qui lui avait promis de venir et ne venait pas. En ce moment quelqu’un entra dans le café. Elle colla ses yeux à la feuillure de la porte, aperçut le voyageur qui arpentait le carreau, et de suite après, sans prendre le temps de se couvrir, la gorge battante, courut lui sauter au cou.

— V’là deux semaines qu’on n’s’a vu. I n’vindra pu, qué j’mé disais. Et t’es là. Qué chance !

Il allongeait le cou, un peu inquiet, n’osant se risquer à des familiarités dans cette maison qui lui était inconnue.

— Es-tu seule, au moins ?

— As pas peur, chéri. L’homme est là-bas à souquer. Y a que Mélie !

Et de ses bras chauds, où la surprise et la joie mettaient des tremblements roses, elle l’attirait vers la chambre du fond, toute remuée de sentir contre sa chair le drap fin de ses habits, avec des excuses pour le lit sens dessus dessous et les chaises en désordre.

La porte refermée sur eux, il respira. Il lui mouilla la nuque d’un baiser, parla d’une tournée lointaine qui l’avait retenu : et tout à coup, comme Mélie, réveillée au bourdonnement des voix, agitait son berceau, elle eut un rire :

— Fais pas attention. C’est l’crapaude.

Et pour n’avoir à redouter aucune surprise, elle jeta un châle sur ses épaules et alla donner un tour de clef à la porte de la rue.

Cela fait, elle le poussa sur une chaise près du berceau, s’assit sur ses genoux, les mains nouées derrière sa nuque, et se mit à le baisoter à petites becquées, indifférente à tout ce qui n’était pas son envie d’amour, sans se douter que l’ennemi d’en face. Patraque, l’homme de La Marcotte, somnolent derrière son rideau, avait assisté, invisible témoin, à l’entrée de Ginginet et au manège de la porte fermée.

— En v’là du nouveau, à c’t’heure ! avait grommelé le cabaretier entre ses dents. Su’ l’temps qu’Huriaux est là qu’i’ chauffe es’ four, l’porte-balle à Malchair vient lui remplir sa marmite.

Et réveillé du coup à l’idée d’une intrigue sale qui lui livrait cette chipie de Clarinette, il écarquilla les yeux dans un guet patient, mitonnant un petit scandale public et conjecturant à l’avance le bénéfice qui lui en reviendrait par chape-chute.

Une heure durant, la maison demeura close ; puis Clarinette, en toilette de dimanche, s’en vint rouvrir la porte. Et toujours caché derrière le rideau, il les aperçut s’attablant ensemble devant une consommation, tranquillement. Elle eût voulu le retenir jusqu’au soir, le montrer à Gaudot et à sa bande, pour les faire endêver, dans la vanité de cet étalage public de sa personne. Mais il devait passer à La Confiance, et elle le laissa partir sur la promesse qu’il viendrait lui demandera souper, avant de reprendre le train.

Ginginet tint parole. Quand, le soir tombé, il remit les pieds dans le café. Clarinette qui l’attendait, assise dans son comptoir, se leva vivement, lui avança une chaise et dit à Jacques, attablé avec Gaudot, Colonval, Miche et Capitte, assez haut pour être entendue de toute la chambrée :

— V’là m’sieu Ginginet !

Le silence qui se fit à ce nom et l’attention qui se concentra immédiatement sur lui, chatouillèrent l’amour-propre du voyageur, d’abord un peu guindé et cérémonieux, la main au chapeau, avec un respect vague de ce mari cornifié en lequel, brusquement, il rencontrait un gars puissant, d’une largeur d’épaules inquiétante et d’une franche mine martiale. Le drille, toutefois, n’était pas d’une nature à demeurer longtemps sous le coup de cette impression : il retrouva tout l’aplomb qui lui était familier quand l’autre, ce grand benêt naïf, si bonnement confiant en sa moitié, lui eut dit avec une rondeur candide :

— Vô v’là, m’sieu Ginginet ? Paraît qu’vos avez eu d’la politesse pou’ not’ Clarinette. C’est ben gentil. À vot’ santé !

Ils trinquèrent en camarades. Puis Nénest, prenant son ton d’épateur, déclara qu’il crevait de faim et qu’un filet à la Chateaubriand, un quart de poularde, une sole normande, ou quelque autre menu congru lui délecterait la cavité gastrique. Interloqué par la sonorité des vocables, Huriaux détendait les pupilles, regardait Clarinette non moins ahurie que lui, interrogeait des yeux les tables voisines. Finalement Clarinette, rompant le silence où ronflait encore l’évocation du mirifique balthazar, déclara qu’au village on ne connaissait pas toutes ces fristouilles, mais que peut-être bien le boucher avait gardé à son étal une couple de côtelettes dont il pourrait se larder le râtelier.

Il eut une mine de piffre déçu dans un rêve de belle mangeaille : cependant il acquiesça, après avoir ergoté sur la barbarie des populations de l’endroit ; et pendant que très affairée, toute fière d’un amant qui se nourrissait si royalement, elle faisait griller le beurre dans la poêle, il s’amusa à les étourdir de ses gasconnades. Rien qu’en une tournée il avait bâclé pour six mille francs d’affaires ; dans deux ans il lâcherait les voyages, s’établirait pour son propre compte. Dégotée du coup, la concurrence ! Et il leur jetait cette poudre aux yeux, avec le dédain de leur salaire misérable, renversé sur sa chaise, les mains dans les poches, feignant de s’adresser uniquement à Huriaux, mais baguenaudant pour la galerie.

Puis Clarinette mit un napperon, dressa le couvert, apporta les côtelettes fumantes ; et, la serviette au cou, ses bagues chatoyant dans le va-et-vient de ses mains découpant la viande, il réclama du vin. Elle avait eu heureusement l’idée d’en acheter quelques bouteilles en prévision de son arrivée. Il en fit déboucher deux d’une fois, échangea des brindes avec Jacques, poussa la magnificence jusqu’à offrir un verre de Champagne à Mme Huriaux. Mais au Culot on ne consommait de Champagne qu’en temps de ducasse. Malchair seul et le Panier d’or, le grand café en face de la station, en possédaient semainièrement. Et à la place, il accepta du punch qu’il fit flamber lui-même dans une assiette à soupe. Ensuite, comme il lui restait une heure avant de gagner le train, il demanda un jeu de cartes, exécuta différents tours, familiarisé de longue main avec cette basse prestidigitation qui, dans les villages, émerveillait les niquedouilles et les dondons et lui valait des succès de table d’hôte. Tout le monde, sauf Gaudot et sa clique, s’étant levé, un cercle de têtes curieuses petit à petit l’entourait.

— C’est-il Dieu possible ! s’exclamait Clarinette en frappant ses mains l’une dans l’autre, tandis que Huriaux, calme et réfléchi, se travaillait la cervelle à la recherche du truc. L’diable i n’ferait pon aut’ chose. Pou sûr, m’sieu Ginginet, vos’ êtes un sorcier !

Elle eût voulu que le village entier fût là pour jouir publiquement de la possession d’un tel homme, devant une foule pouvoir l’appeler son Nénest tout court. Les yeux brillants, elle mangeait ses gestes, l’admirait parler, et comme Gaudot et les autres, le dos tourné, ricanants, s’obstinaient dans une attitude hostile, elle commit la sottise de les relancer, leur jeta du haut de sa tête :

— Hé, dites-donc là-bas, vos autres ! L’spectaque est po to l’monde !

Gaudot, toujours froid, même dans l’ironie, balança un instant le chef, affûtant sa riposte, puis, narquois, très calme, dégoisa :

— Dé quoi, un spectaque ? C’est i que vot’ café est à c’t’ heure une baraque et que le mossieu qué v’là en est comme qui dirait l’paillasse ?

Ginginet, sans s’échauffer, se tourna poliment vers lui, avec l’immuable sourire qu’il avait pour ses contempteurs, et répartit :

— Faites-en autant que moi, et je consens volontiers à vous appeler paillasse à mon tour.

Clarinette appuya le défi d’un éclat de rire bruyant, et tournée rageusement vers Gaudot, avec un geste de provocation, lui cria presque sous le nez : Es-tu seule, au moins ?

— T’as compris, grand losse ? fais-en autant, qu’on t’dit !

Mais Gaudot, haussant avec dédain ses larges omoplates, leur bâilla à tous deux par-dessus son épaule cette matamorante réplique :

— À chacun s’métier : moé, j’travaille pon dans les cartes. Mais si vot’ particulier mame Huriaux, i veut ben lever par l’ pied la table qu’é v’là, j’ dirai, moé, qué c’est un homme. À défaut d’ quoé, on dira le contraire et qu’on pourrait ben lui torcher l’bec, à ce fifi-là.

Ginginet, flairant une mauvaise affaire, jugea prudent de s’esquicher et se rabattit sur les cartes, au fond très vexé de la sotte algarade qui démolissait son prestige. D’ailleurs l’heure du train approchait : il régla la dépense que Clarinette chiffra modérément, feignit, en partant, d’ignorer absolument la présence des coque-plumets ; et sur le pas de la porte, dans la nuit claire, il sentit tout à coup se poser deux lèvres chaudes sur sa nuque, à travers un chuchotement :

— Quand qu’ti reviendras, p’tit chéri ?

Mais il était encore sous l’impression des bravades de Gaudot : il secoua la tête, rognonna à propos du sale monde qu’elle recevait, de la vraie peautraille. Et pour l’apaiser, elle lui jura qu’elle fermerait la porte dorénavant, comme tout à l’heure. Puis il gagna la gare, repensant à ce brave homme de Huriaux, un fier type après tout, qu’elle trompait misérablement. Ce n’est pas lui qu’on pincerait au conjungo !

Quelques minutes après le départ de Ginginet, Gaudot et les amis, à leur tour, opérèrent leur sortie, avec un bonsoir sec, et ostensiblement allèrent s’attabler à La Marcotte, chez Patraque qui, très étonné de cette rentrée de ses anciens clients et soupçonnant quelque effet des manigances de la pécore d’en face, les congratula, bénin, avec mille risettes et patelinades.

Ce fut un coup pour Jacques.

— V’là les fieux qui nous lâchent, gémit-il. T’ à l’heure, i n’vindra pu personne !

Mais Clarinette, encore très montée contre le grand Achille, se rebiffa, déclara qu’elle en avait assez de ces traîne-misère. À la bonne heure, des clients comme le voyageur à Malchair ! Avec lui seul, en une soirée, on ramassait le gain de toute une semaine des autres. Et pour un peu, elle fût descendue à la rue, leur eût crié des injures.