Happe-Chair (Lemonnier)/Chapitre XIV

Louis-Michaud (p. 125-133).
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XIV



Leur vie nouvelle les occupa pleinement pendant quelques semaines. Clarinette rêvait des embellissements pour amorcer une clientèle plus relevée. Un tapissier du cru vint mettre des stores aux fenêtres ; mais, les stores placés, on jugea qu’il fallait des rideaux. Et un matin elle partit les acheter à la ville, laissant aux soins de Jacques l’enfant, précocement tourmentée par la dentition. C’était justement la semaine de « pause de nuit » pour Huriaux ; il avait ses journées à lui, et au lieu de les donner au sommeil, il les employait à parachever l’emménagement. Ce matin-là, il commença par délayer de la chaux dans une seille ; puis, monté sur une échelle, il se mit à badigeonner la façade, très écaillée par les pluies de l’hiver. Il avait avancé le berceau de Mélie sous la porte d’entrée, et, tout en jouant de la brosse, surveillait la petite qui, lasse d’avoir tiré sur son suçon, s’était enfin décidée à dormir.

Mais Mélie s’étant réveillée vers midi, il ne lui fut plus possible de continuer ; l’enfant se tordait, geignait constamment, et il dut la prendre dans ses bras, la promener, lui donner le biberon, coup sur coup l’ébrener. Chaque fois qu’il essayait de la recoucher au berceau, la petite poussait des cris : il la reprenait alors dans sa poitrine avec des dorlotements, tapotant de ses gros doigts blancs de chaux ses petites joues amaigries et lui chantant des « Do do, l’enfant do », sans se lasser.

Jamais il n’aurait cru que ce petit morceau de sa chair lui eût donné tant de joies tout à la fois et d’inquiètes peines. Ses bobos le remuaient jusqu’aux entrailles, au point de le rendre douillet lui-même, comme s’il ressentait en soi l’endolorissement de ce petit être. Par contre, ses rires poupins, ses tremblements de fossettes le faisaient se fondre en ravissements, le cœur pendu à cette mignarde bouche dont il léchait presque amoureusement la pulpe moite. Comme ça valait mieux que tout, les menottes à bourrelets dont elle lui claquait les joues, le gigottement menu de ses cuissettes, les chatouilles que du bout du nez il lui passait sur le ventre, et ses pfou pfou de petite bête avide quand, poussant son bedon et trépignant de ses roses pétons, elle convoitait un objet ! L’amour même ne lui avait pas mordu les moelles avec une pareille force : entre homme et femme, on s’accouple, puis, bonsoir !

À la brune, cependant, Mélie consentit à réintégrer le berceau. Il la borda, la couvrit d’une serpillière de peur des mouches, puis profita des dernières clartés pour badigeonner un coin de l’étage. Mais des camarades étant entrés, il fut obligé de quitter trois fois de suite son échelle.

Sept heures sonnèrent : Clarinette n’était pas encore rentrée. Que diable pouvait-elle faire là-bas si longtemps ? Gaudot, qui, chaque soir à présent venait lantiponner un brin, en vidant une chope, eut tout à coup l’air de s’apercevoir de son absence.

— Bé ! Et not’ commère ? J’lai cor’ pon vue, fit-il en lâchant une bouffée.

— Ni moi, dit un autre. Elle est pon malade ?

Huriaux haussa les épaules, ennuyé.

— Va venir. À sûrement manqué s’train. Et Mélie qu’é va s’réveiller ! C’est du guignon !

Pour couper court aux explications, il fila à la cuisine, où une heure plus tôt, il avait mis cuire la garbure.

Il remarqua en ce moment qu’à la table de Gaudot, on avait baissé le ton des voix ; quelqu’un, aussitôt après, se mit à ricaner. Il regretta d’être sorti, eût voulu savoir ce qu’ils disaient. Mais, ayant fait un pas pour rentrer, brusquement il revint vers le poêle, pris d’une peur qu’on lui reparlât de Clarinette.

C’était par trop bête aussi la vie qu’elle lui faisait ! Il se rappela l’autre fois qu’elle était demeurée à la ville jusque près de minuit, avec la grande Philomène ; le cœur lui avait défailli à l’attendre ; pendant trois interminables heures, il avait cessé de vivre. Et il s’étonna de ne plus éprouver à présent qu’un embêtement vague de mari lanterné. Sûrement non, ce n’était plus la même chose qu’auparavant ; et il soupirait, regrettait le bon amour de leurs commencements, dans leur coin de campagne là-bas, alors qu’elle l’attendait venir le soir sur le pas de la porte, après le trimage de la galère, pour lui manger le cou et se rouler dans ses tétins. Que c’était loin !

Un brusque mouvement du berceau, oscillant aux secousses de Mélie soudain réveillée avec des pleurs et des cris, interrompit ces retours vers le passé. Jacques la prit dans ses bras, la mignota, essaya de l’amuser de ses risettes ; mais l’enfant se tordait, toute raide, en glapissant plus fort. Et comme quelqu’un en ce moment heurtait la table du cul de sa chope dans le café, il n’osa pas l’abandonner et l’emmena roulée dans sa veste.

— Une tournée ! commanda Gaudot.

Il passa derrière le comptoir, mania la pompe, emplit les verres, mais une détente du petit corps qu’il portait fit basculer subitement le plateau ; et deux des chopines allèrent s’émietter sur le carrelage.

— Cré dié !

Le juron s’acheva entre ses dents avec une injure à l’adresse de la mauvaise mère qui s’attardait dans la nuit, Dieu sait à quoi ! Puis il repoussa du pied la casse au long du comptoir et se remit à pomper, vergogneux seulement d’avoir été maladroit devant les quatre flambarts qui le regardaient.

Tout à coup le souffle expira sur les lèvres violettes de l’enfant, après un glapissement prolongé où sa petite poitrine eut l’air de se rompre, et, molle comme une chiffe, les paupières à demi retombées sur un effrayant regard de morte, sa tête roula dans le vide. Alors il crut tout fini, s’affola, se mit à courailler par la cuisine en baisant cette pauvre chair de cadavre, la serrant contre sa poitrine nue pour y ramener la chaleur, lui coulant son être dans de longues haleines désespérées. Et hors de lui, sans larmes, mais blanc comme le crépi des murs, il rugissait de douleur, rappelait avec d’horribles cris montés des entrailles cette chère âme déjà froide, descendue dans les ombres.

Tout le café était là maintenant debout, remué par cette lutte d’un père contre la mort qui lui prenait sa meilleure chevance, même les quatre drilles, devenus silencieux et n’ayant plus envie de rire. Puis, dans le sourd silence, une noire figure de charbonnier rognonna entre deux glaviots :

— Ed’ quatre, d’j’en aveu perdu deusse todis comme ça !

— Mélie ! ma Mélie ! hurlait toujours Jacques. Et quasi dément, la mâchoire disloquée en une grimace fébrile, il lui raclait la peau de sa barbe, il lui mangeait les joues, la berçait avec des secousses furieuses.

Un soupir sortit à la fm de la grêle poitrine de l’enfant, sa bouchette se rubéfia ; elle ouvrit les yeux, pour les refermer presque aussitôt, lourds du sommeil qui succédait à cette grande crise. Et Huriaux fut secoué d’une telle joie, après ces siècles d’angoisses pendant lesquels il avait subi les affres de l’agonie, qu’il faillit choir sur les genoux. Mon enfant ! ma fifille ! délirait-il en la frôlant d’un long baiser ; et il riait, il pleurait, il suffoquait, devenu subitement faible comme un enfançon, toute sa force partie dans l’immense amollissement qui lui fauchait les jarrets.

Ses mains prirent une douceur maternelle pour la porter dans le berceau.

Comme il tirait sur elle le bout d’étamine qui servait de rideau, il entendit la rentrée bruyante de Clarinette déclarant à voix haute qu’elle était à bout et qu’elle en avait assez de ces courreries à la ville. Elle s’était jetée sur une chaise, à la table de Gaudot, ses paquets autour d’elle, soufflant. D’un tour de main elle détachait les brides de son chapeau quand elle aperçut Jacques qui sortait de la cuisine, un doigt sur la bouche, énigmatique, les paupières rouges dans une bouffissure humide de la face.

— Chut ! Mélie dort.

Elle s’attendait à une scène et le retrouvait mouton, tout drôle, presque hébété, sans savoir pourquoi. D’abord, une pensée lui vint : il avait bu, il était dans les brindezingues.

— Ben quoi, l’homme ? T’as une cuite, paraît ? s’exclama-t-elle, en frappant ses cuisses.

Gaudot s’entremit. C’était bien pis qu’une « cuite » : la petite avait manqué tourner l’œil ; il s’en était fallu de l’épaisseur d’un cheveu.

Et, très calme, il lui enfonçait ces pointes dans le cœur, pour se venger de l’avoir attendue. Elle eut une secousse, vraie ou feinte, s’élança vers la cuisine en appelant : Mélie ! mais sur le seuil fut arrêtée par Huriaux qui doucement lui dit :

— Il a raison Gaudot ! Y avait pu d’vie, pu d’souffle, pu rien ! Comme qui dirait tout fini ! Puis, c’est revenu comme c’était parti. À c’t’heure é dort.

— Les dents, pour sûr ! conclut-elle philosophiquement.

Elle s’était rassise, consolée par cette explication, promenait les yeux à la ronde en demandant si personne ne lui payait une consommation ; et comme aucun ne répondait, elle lâcha cette bourrade, l’œil pointé sur Gaudot :

— Des sans-le-sou-bourse-à-sec ! C’est pas comme les môssieu de la ville ! Ah ben non !

Elle leur dit qu’elle avait vu M. Ginginet aux magasins du Bon Marché, tandis qu’elle était là à faire des emplettes : il lui avait promis de venir en bande, une douzaine au moins, pour l’achalander.

— Comment qu’ça s’dit, Gingi… quoi ? fit Gaudot pour la taquiner.

— M’sieu Ginginet. Un homme chic qu’a des bagues à ses doigts et qui fait dans les toiles !

— C’est du pas grand’chose, si c’est celui que j’pense, reprit Gaudot après un instant.

— Qui que tu penses ?

— L’rouleur à Malchair, tiens donc !

Une risée s’éleva de la table, et elle fut obligée de le défendre.

C’était vrai d’ailleurs qu’elle l’avait rencontré, mais à la Patte de Dindon, une vieille hôtellerie du faubourg, où le voyageur descendait et dont il lui avait coulé l’adresse à l’oreille, l’autre fois, au moment de l’embarquer dans le train. Elle y était allée à tout hasard et l’avait trouvé attablé devant une truite qu’il dépeçait délicatement en lapant un verre de vin blanc.

— Tiens, madame Huriaux, quelle aubaine !

Il l’avait contrainte à vider à deux une bouteille. En causant, tout aise de vanité, elle lui avait annoncé son installation, le petit café, la bonne bière qu’ils avaient en cave, l’affluence de la clientèle. Même c’était pour lui dire la nouvelle qu’elle était venue, pensant bien qu’il « ne prendrait pas de mauvaise part sa visite ». Comment donc ! mais il était enchanté, il soupirait après elle, il se croyait là, vrai ! lâché, oublié, remplacé par quelque autre dans ce petit coin de son cœur qu’il avait occupé un moment. — « Moi, vous savez, je suis toqué plus que jamais ! » À quoi elle répondit par une comédie d’œillades, lâchant dans un soupir le regret d’être mariée.

Lui, releva le mot : — « Mariée ! qué que ça fait ! » Au contraire, c’était une garantie mutuelle ! Puis il lui proposa de monter à sa chambre, en tout bien tout honneur, s’entendait, l’amorçant par la promesse de lui montrer des échantillons qu’il ne déballait que dans les très grands magasins.

Piquée par son vice, elle accepta. Ils avaient enfilé le vieil escalier sombre, lui cérémonieux, avec des façons polies et dégagées d’homme qui fait une affaire, elle tout amusée du danger qu’elle allait courir. Il commença par ouvrir ses marmottes, lui fit palper des batistes claires comme de la lune tissée ; et tandis qu’assise dans un nuage de blancheurs fines, elle écoutait travailler en elle les convoitises, il la frôlait de ses mains, l’étourdissait des flots de sa loquèle, lui révélait les dessous magnifiques des bourgeoises. Quand elle eut tout vu, il mit une prudente lenteur à replacer chaque chose en ses plis, referma avec méthode ses coffres et brusquement ensuite, la saisissant par les épaules, lui colla dans la nuque un gros baiser humide.

— Pas de ça, hein ! cria-t-elle.

Mais comme elle tournait la tête vers lui, riant de la chatouille que cette bouche vorace lui glissait sur la peau, il sauta à ses joues, lui mangea sa vie chaude d’une goulée. Elle ressentit la même blessure douce qu’elle avait connue autrefois, le jour où Huriaux l’avait forcée dans le champ, ne songea pas seulement à se reprendre, et l’œil vague, lascive et docile comme une taure, ouvrit son giron. Puis, côte à côte dans le lit saccagé, ils causèrent, comme mari et femme après le coup de force de l’amour. Il lui dit ses habitudes : il faisait ses tournées de clients dans une trentaine de villages. Quand il partait en campagne, il louait un cabriolet. Il descendait à la Patte de Dindon deux fois le mois, y demeurait trois ou quatre jours, selon les circonstances.

— Dis donc, chéri, fit-elle tout à coup, la main dans ses cheveux bouclés de pommadin, j’suis à présent comme ta commère et j’sais cor pas comment c’est qu’ti t’appelles de ton petit nom. Dis, comment qu’c’est, ton petit nom ?

— Ernest, Nest, Nénest pour les dames, ma belle.

— Joli ! Huriaux lui, i s’nomme Jacques. Mais Nest, mon petit Nest, c’est ben plus môssieu. Ah ben oui !

Elle répétait ce nom, comme une musique, pâmée et néanmoins allouvie entre ces bras d’homme où elle venait de goûter une variété de plaisir. Et la joie orgueilleuse de sa chair maniée par un joli garçon déluré et gentil la remplissait de mépris pour les pandours dont elle avait été jusque là adorée.

— La fine peau que t’as là, sous les bras ! T’es blanc comme du poulet ! J’aurais jamais cru qu’un homme, ça pouvait être blanc comme toi !

Elle le mignotait, lui collait aux épaules, dans les tétins, sous la moustache, ses lèvres avides ; et constamment elle le démolissait de ses retours de rages. Après une folie plus rude que les autres et qui les rejeta, haletants, bec à bec, un rire lui passa dans les sueurs de la face ; à brûle-pourpoint elle lui décocha, cynique :

— Dis, coco.

— Quoi ?

— C’est drôle to d’même, va. V’là mon mari cocu.

Rompu, la nuque lourde, il replongea dans l’oreiller. Mais elle n’avait pas envie de dormir, se roulait contre lui, le tourmentait de questions :

— Chéri ?

— Hé bien ?

— Parole d’honneur que tu viendras m’voir, hein ?

— Parole, oui !

— C’sera bon. On fera des bêtises. Huriaux i n’est quasi pon là ! et des fois tu pourras coucher la nuit. Moi. d’abord, j’ voudrais pas t’quitter. Et toi, dis, chéri ?

Ginginet, impatienté, finit par ne plus lui répondre, le nez tourné du côté de la ruelle, tâchant toujours d’attraper ce petit somme qu’elle rompait de ses constantes agaceries. Alors elle pensa au départ, à son comptoir, à Jacques qui l’attendait là-bas en berçant Mélie. Doucement, elle se coula hors du lit, tordit ses cheveux, noua ses jupons, et quand elle fut habillée, le chapeau sur la tête, elle alla l’éveiller d’un baiser dans le gras de l’épaule.

— Te dérange pas, chéri. J’vas au train.

Il s’étira avec un long bâillement, sous les lèvres goulues qui le cherchaient dans le noir des rideaux, graillonna :

— Bonsoir… Et surtout pas de bruit dans l’escalier…

Une fois dehors, elle respira, délicieusement émue de la peur d’avoir été vue descendant de chez son amant. Étaient-elles bêtes les femmes qui ne se dérangeaient pas ? Elles ignoraient la joie des plaisirs volés. Il lui semblait qu’elle était quelque chose de plus qu’avant, reniflait à pleines narines la senteur musquée du cosmétique mangé sur les cheveux de Ginginet, en même temps s’amusait, comme d’un bon tour, de ce mari cornard et qui n’en saurait rien.

Maintenant qu’elle était au logis, la chair détendue après cette ripaille amoureuse, elle éprouvait le besoin de reparler de Ginginet. Elle conta qu’elle l’avait rencontré une première fois, le matin, au Bon Marché, puis qu’elle l’avait revu encore dans l’après-midi, par hasard.

Gaudot se dandinait sur sa chaise, mécontent, soupçonnant quelque aventure pas propre derrière cette admiration qu’elle lui jetait à la tête : et Huriaux, suivant une idée qui ne le lâchait pas et toujours le ramenait à Mélie, expliquait à Lambilotte, entré depuis dix minutes, la violence de cette crise qui avait failli emporter sa crapaude. Mais Clarinette, agacée de ses histoires qui lui soufflaient le froid ennui du ménage et de la maternité dans le souvenir tout chaud d’une journée de plaisir, l’interrompit :

— Les hommes, d’vrais gnan-gnan ! Mélie n’en est pas morte, est-ce pas ? Ben alors ?

Jacques la regarda, hébété, sans trouver une parole ; puis, comme dix heures sonnaient à la pendule, il déposa sa pipe, alla fermer les volets, et les clients ayant gagné la rue l’un après l’autre, il se mit à ranger les chaises dans le café vidé, pensant enfin à lui faire une scène. Mais la respiration de Mélie qui s’élevait, musicale et douce dans le silence de la maison, lui coula au cœur une mollesse. Rendu lâche par la peur de l’éveiller, il se dévêtit, bouche close, pendant que Clarinette, déjà allongée sous les draps, avec un grand bâillement de lassitude et d’ennui, bredouillait, les prunelles encore pleines de l’autre :

— Comme t’as la peau noire, mon coco !