Happe-Chair (Lemonnier)/Chapitre XIII

Louis-Michaud (p. 117-124).
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XIII



Quatre mois après, ils ouvraient leur café.

Huriaux, en quête d’une installation, avait fini par tomber sur une cessation d’affaires, Michel Lequeux, l’ancien locataire, s’étant mis dans la boucherie, à cinq minutes de là. On avait trouvé ainsi un commerce déjà achalandé bien qu’assez périclitant, avec le meuble nécessaire, chaises et tables, sauf le comptoir que le marchand de La Confiance avait fourni. Lequeux, à la vérité, s’était montré raide pour le prix. Jacques l’avait d’abord lanterné pendant trois semaines ; et enfin il avait accepté, éperonné par les criailleries de la Rinette qui voulait s’installer sur l’heure. Sept cents francs avaient passé à la reprise du mobilier et de la clientèle payés argent sur table ; et le premier trimestre du loyer, par surcroît, avait emporté trente écus de cinq francs. En outre, sans crier gare cette fois, Malchair avait présenté l’addition, le comptoir une fois livré.

Un soir, entre chien et loup, il s’était mis à guetter Jacques et de loin l’avait huché :

— Hé ! m’sieu Huriaux, j’ai là eun’ sacqué po vo.

Il était allé prendre sur son pupitre un mémoire, dix pleines feuilles d’écriture, et le lui avait coulé dans les doigts.

— Ben quoi, m’sieu Malchair ? s’était exclamé Jacques. Quoé que c’est que vo m’remettez là ?

Il avait d’un coup d’œil sauté au total, quatre cent trente et un francs vingt-deux centimes, ne comprenant pas, le sang au visage, stupide.

— Vo faites pon d’mauvais sang, patoisa le marchand, sans sourciller. No sommes ed’braves gens to les deusse ; mais faudrait pas groumer après l’papa Malchair, rapport aux politesses qu’il a eues pour mame Huriaux. V’la approchant un an qu’é s’fournit à crédit cheu no. Et même s’chale de noce et l’chapeau et tô, c’est tô dis mi qui lé z-i a donnés. L’ pauv’ mame Huriaux, c’est pon pou rien li dire ed’mal, mais l’avait bramin de d’la peine à payer ses mois. Eun supposition ; é venait, é me disait : Mon bon m’sieu Malchair, j’peux nin, j’ai pon d’liards. J’lui disais : — Vo faites pon d’ mauvais sang, mame Huriaux, c’ sera pou eun’ aut’fois.

L’ire de Jacques croula devant cette fausse bonhomie. Sa tête s’emplit d’un bourdonnement : il se vit cité au tribunal, saisi, vendu aux enchères, par la faute de Clarinette ; et il demeurait là pantelant, atterré, avec le tourbillonnement des colonnes de chiffres sous les yeux.

Malchair, se sentant le plus fort, éleva la voix :

— Ça n’est pas ben, l’ami. Non, vrai, ça m’fait d’la peine. J’pensais mieux ed’vous ! Va falloir donc que j’ vos envoie l’huissier.

Jacques, talonné par cette menace, offrit de régler en cinq mois ; mais le marchand n’en accordait que deux ; et après des pourparlers, ils convinrent d’un délai de trois mois.

— Plus l’intérêt à cinq du cent ! ajouta le marchand sur le point de le lâcher.

Huriaux acquiesça de la tête et sortit de La Confiance plus mort que vif, la honte en croupe. Quand Malchair l’avait interpellé du pas de sa porte, il revenait du plateau avec une charge de meubles qu’en bon bouleux qu’il était, il avait charroyés par monts et par vaux, tirant dans les brancards comme un ronsin. Il y avait six jours qu’à la vesprée ou dès patron-minet, il déménageait, vidant un peu plus à chaque voiturée sa maison, les reins cassés par le poids du charretin qu’il fallait retenir sur les descentes. Et comme il convoyait ses dernières frusques, voila le malheur qui lui tombait sur le dos ! Il donna un coup de collier, arrêta sa charge devant sa porte et tout à coup aperçut Clarinette allaitant son enfant dans un coin de la chambre.

Alors sa colère le reprit ; il la mit au courant d’un mot :

— Malchair m’a bouté son compte : j’ sais tout, carogne.

Peut-être, si elle n’avait eu la petite à la mamelle, il eût cogné. Il alluma la chandelle, déploya le mémoire, eut la preuve des folies de cette femme qu’il avait faite sienne, lui, le fils d’une mère sage. À chaque page, des indices de mangeailles, mêlées à des prodigalités de toute sorte. Elle lui avait menti pour le prix du lit, menti pour le prix du comptoir, menti pour tout ce luxe qu’elle avait introduit dans leur maison. C’était le compte de ses mensonges qu’il avait sous les yeux, non moins que le compte de ses dépenses ; et il reconstituait cette vie de ruses et de fraudes qu’elle avait menée là-bas tout un an, presque depuis le premier jour de leur mariage, pendant qu’il soufflait et peinait, lui, à son four.

Des râles lui montaient à la gorge ; il avait la sensation d’un écroulement au dedans et autour de lui : il aurait voulu crier, la prendre aux cheveux, la traîner sur le carreau ; mais cette petite chair rose qu’elle berçait dans son giron et dont elle se faisait un rempart, le retenait toujours.

L’explication éclata à une heure de là, terrible ; elle mit ses dépenses sur le compte de Malchair qui la poussait toujours à de nouveaux achats, l’appela canaille et voleur, menaça d’aller saccager sa boutique. Mais comme Huriaux continuait à l’accabler, donnant raison au juif de La Confiance contre elle, puisque son métier, à cet homme, consistait à tondre les brebis assez sottes pour se livrer à lui, elle lui reprocha ses énormes appétits, la viande qu’il mangeait à ses repas du soir. Si elle était en retard avec La Confiance, c’était que le boucher lui dévorait tout.

Cette mauvaise foi mit Jacques hors de lui : il fondit sur elle, la gifla à tours de bras ; mais au moment où il la lâchait, elle lui envoya de toute sa force son sabot dans l’estomac.

La querelle recommença le lendemain. Il lui avait déclaré que seul, dorénavant, il aurait le maniement de l’argent. De rage, elle alla emprunter chez une connaissance deux écus de cinq francs qu’elle lui mit sous le nez ; et comme il voulait les lui arracher des mains, elle lui planta ses ongles dans les joues. Il ne cogna pas, cette fois, mais lui comprima les poignets dans les rugueux calus de ses paumes ; et elle s’abattit sur les genoux, rognonnante et domptée.

C’était de nouveau un labeur de cheval que le sien : depuis quinze jours, il ne connaissait plus le lit, roupillait tout habillé une heure ou deux dans la cahière, mangeait son grignon debout, comme un portefaix, entre deux coups de force. Il lui avait fallu voiturer le meuble, s’emménager au nouveau logis, clouer, raboter, scier, peinturer, sans préjudice des douze heures pleines de l’usine.

Eût-il eu le loisir de sommeiller, le goût lui en eût passé, dans les tintoins de toute nature que lui causaient les risques et périls de sa coûteuse entreprise. Un coup de dé que ce café ! Probe et réfléchi comme il l’était, l’incertitude de l’avenir lui mangeait le foie ; quelquefois il se reprochait amèrement d’avoir fait le jeu de sa femme ; mieux eût valu s’en rapporter à sa seule volonté. Puis une autre mélancolie le tenait : pour se procurer l’argent de la location et de la reprise de la Grande Pinte, le café de Lequeux, il avait reçu du notaire une avance à valoir sur le prix de vente de sa maison. Oui, Clarinette l’avait si bien endoctriné qu’ils étaient partis un dimanche matin à deux, pendant que la Zébédé gardait la petite, pour conférer avec M. Lécharpié, le tabellion de l’endroit. Celui-ci enfin s’était chargé de la mise aux enchères.

La Clarinette d’ailleurs, c’était une justice à lui rendre, prenait résolument sa part des ennuis de l’emménagement. Levée avec le jour, elle peinait dur, remuait toute seule des charges d’homme. semblait redevenue la robuste ouvrière du passé, au temps où de l’épaule elle poussait les vagons à Happe-Chair. Il reprit confiance, confirmé dans son idée ancienne, que tout le mal était venu de la grossesse ; celle-ci enfin résolue, le futur lui apparut moins chargé d’ombre. Comme il la regardait trimer, sa jupe relevée jusqu’à la ceinture, pataugeant dans les savonnées, une faiblesse l’amollit. Il la prit par la taille, la cambra jusqu’à sa bouche, lui coulant en douceur :

— T’es eun’ bon’ femme, to d’même. Mettons que j’ai ren dit !

Clarinette, renversée dans ses bras, leva la tête et le vit très ému, avec une clarté humide dans l’œil. Se sentant de nouveau la plus forte, elle eut son bête rire de fille triomphante :

— Ti m’rendras la bourse ?

Le jour de l’ouverture, on les surprit en bon accord. Comme le comptoir n’avait qu’une pompe, à une heure de l’après-midi la tonne à laquelle cette pompe s’alimentait se trouva vide ; il fallut ajuster une tonne nouvelle. Depuis le matin, les tables ne désemplissaient pas : les Fanfares avaient donné au complet ; en outre, nombre d’ouvriers de l’usine étaient venus se fendre d’une chope. La presse, à la tombée du jour surtout, devint si forte qu’on dut requérir la cousine et le Crompire pour aider à servir. Huriaux perdait littéralement la tête dans cette cohue croissante de consommateurs. En bras de chemise, le gilet déboutonné, il courait de table en table. Des sueurs lui coulaient dans les omoplates, il était très rouge, et comme on l’obligeait constamment à trinquer, lui toujours sobre, il avait aux lèvres un rire d’homme éméché. Clarinette, elle, très allumée aussi, dans un éclat de santé superbe, trônait à sa pompe, avec l’orgueil de son rêve enfin réalisé. La taille sanglée, un gros nœud ponceau plaqué comme un chou à l’échancrure du col, elle s’amusait des œillades chaudes dont les hommes caressaient sa gorge, enflée par l’allaitement. Son buste, d’une gracilité sèche qui, avec le duvet de ses lèvres et le déluré de sa mine, lui donnait à quinze ans l’air d’un joli garçon mauvais sujet, rondinait maintenant, appesanti d’un léger embonpoint. C’était l’acheminement à cette adiposité qui émoustillait les hommes du Culot, tous amoureux des femmes tétonnières, par un goût de chair mafflue. Colonval, Miche, Tricot, Carbonel, toute la bande des camarades venus à l’ouverture comme à une rigolade, la reluquaient, étonnés de la pousse vigoureuse survenue en cette petite Clarinette, qu’ils avaient connue maigrichonne, là-bas, aux terris de l’usine. Gaudot, lui, silencieux dans le bruit, sa taroupe froncée sur un désir qui montait, la déshabillait, pensait à la tenir sous lui. Dans le coup de feu de la consommation, Rinette à peine avait pris attention à lui, toute à sa pompe qu’elle manœuvrait constamment et dont le grincement s’entendait à travers le chamaillis des voix. Les yeux par moments coulés du côté de La Marcote, un café qui faisait vis-à-vis, elle s’éjouissait de voir la salle aux trois quarts vide et la tête de Patraque, le patron, lorgnant tout ce gain qui lui échappait et allait à la concurrence d’en face.

Une seconde tonne s’étancha en moins de deux heures. Comme ils n’avaient en réserve que trois fûts, ils entrevirent la possibilité d’être brusquement à court de bière. Heureusement il se trouva un garçon brasseur qui, mandé par Joniau, le maître de la brasserie, accepta de brouetter deux autres tonnes. Et bien avisés furent-ils d’avoir prévu l’éventualité de la cave à sec, car la soirée donna une recette plus mirobolante encore que celle du jour. Sur la proposition de Zénon Zinque qui avait promis la clientèle de la jeunesse, on avait décidé qu’on débaptiserait le débit, et qu’au lieu de s’appeler la Grande Pinte comme devant, la maison porterait désormais cette enseigne plus ronflante : À la Réunion des Fanfares. Le soir, les musiciens, leurs connaissances, toute une foule envahit le café ; on donna une aubade ; le village entier afflua. Simonard avait amené sa femme, Piéfert sa Zoé-Évangéline, Lambilotte la grande Flavienne, et tous ensemble avaient emporté d’assaut une table de laquelle ils ne démarraient plus. Dans la clameur du reste du café, on entendait toujours la grosse voix tonnante de Simonard qui discutait, prenait à parti Piéfert et les autres, le geste vague et la paupière battante. Une grève couvait à l’horizon, du côté des charbonniers : des agents, venus, disait-on, d’Allemagne et de France, poussaient en outre à la grève de la métallurgie. Lui était pour une grève générale, avec Lambilotte, contre les femmes qui, ne voyant que la cessation des salaires, protestaient.

Vers les dix heures, Simonard, tout à fait gris, se mit à ronfloter, bourrant de la tête ses voisines, Zoé Piéfert et Flavienne qui, chaque fois, le repoussaient en riant. Huriaux, de plus en plus assommé, lui aussi, se laissait tomber sur les chaises, bredouillant dans son ivresse un mot, toujours le même :

— Voyons, là, étes-vo content ?

Tout à coup une poussée se fit à la porte : c’étaient Zinque, Capitte et Gaudot qui sortaient d’un bastringue voisin et en ramenaient un joueur d’orgue, un pauvre diable à grande barbe, l’œil souffrant et doux dans une mine farouche.

— Hé ! la patronne ! une pinte pour l’homme, cria le Borain.

L’ambulant s’étant campé sous sa bretelle dans un coin, une musique de valse ronfla aux flancs de l’orgue. Aussitôt Phrasie et Dédèle, qui, entre deux contredanses au bastringue, étaient venues se faire régaler de grenadine par leurs amants, deux clampins plus jeunes qu’elles, se mirent à gambiller.

— Hue, coïons, en avant les quilles, cria Zinque aux lendores.

Mais ils secouaient la tête ; ils en avaient assez ; elles les avaient éreintés à rigodonner, et ils en soufflaient encore sur leurs chaises, en sueur.

Alors Zinque alla inviter Philomène.

— À nous deusse, marne Simonard !

Et cérémonieusement, avec une gravité comique, il l’attira à lui, l’agita dans un balancement sur place. De leur côté Dédèle et Phrasie s’étaient levées et toupillaient ensemble, enlacées. Puis Capitte entraîna Flavienne, la soulevant à un pied de terre dans ses énormes bras et bousculant si rudement un des buveurs que celui-ci roula, entraînant une table avec lui. Gaudot profita de l’animation générale pour se couler jusqu’à Clarinette qu’il prit gaillardement par la taille. Allons, houp, la madame, une petite danse ! Elle fit d’abord des façons, puis, gagnée par la contagion, elle descendit du comptoir, tournoya comme les autres, ses genoux pris dans les jambes du bel Achille qui, de ses gros doigts, lui fourrageait les reins.

À deux heures du matin, il y avait encore une vingtaine de buveurs, graillonnant une complainte. Écroulée derrière sa pompe, Clarinette, les joues molles, stupide de sommeil, piquait des têtes dans le vide, tandis que Huriaux, vautré sur une table, dans une flaque de bière, dormassait à poings fermés. Alors le café enfin rendu au silence, avec ses puanteurs de salives et de culots de tabac, dans lesquels leurs souliers glissaient, ils emportèrent le tiroir littéralement bourré de pièces blanches et de gros sous. Puis, à la lueur de la chandelle, côte à côte dans le lit, ils calculèrent la recette, leurs mains enfoncées avec délices dans toute cette monnaie. Ils s’arrêtèrent à quarante-trois francs, décidément terrassés par le sommeil et remettant au lendemain le reste du compte.