Happe-Chair (Lemonnier)/Chapitre XI

Louis-Michaud (p. 102-108).
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XI



La dernière crise avait laissé un peu de calme dans le ménage. Domptée par le coup d’autorité de Huriaux. Clarinette sentait encore à sa gorge le collier de cette main rude. Elle cessa d’ouvrir sa maison aux flâneries de femmes qui lui avaient valu sa tripotée. Au fond, elle les détestait presque toutes également, n’ayant d’attirance réelle que pour les hommes.

La gestation s’avançait d’ailleurs ; on était en février ; selon toute probabilité, l’événement serait pour avril ; et Clarinette, jusqu’alors indifférente, commença à penser a la layette, sérieusement. Justement, la Philomène devait se rendre à la ville. Il fut décidé qu’elles iraient ensemble y faire leurs emplettes : on avait là, dans les grands magasins, des choix plus complets et moins coûteux. Un jeudi donc, vers midi, elles prirent le train. Philomène habillée des mises bas de ses riches cousines, une palatine de petit gris râpé sur les épaules, avec des marabouts au chapeau et un cul de Paris qui lui donnait l’air d’une poule trottinant, son œuf au croupion ; Clarinette, elle, frisque dans sa robe nouvelle, son châle à palmes ramené par devant pour dissimuler l’enflure de son flanc.

Au débarqué, elles commencèrent par se régaler mutuellement de gâteaux dans une pâtisserie, s’accoudèrent ensuite un instant au zinc d’un liquoriste, le temps de vider une cerise à l’eau-de-vie, puis grimpèrent à la ville haute où Philomène avait des connaissances, un ménage de taillandiers chez lequel toutes deux se bourrèrent de couques aux raisins. Le soir tombait quand elles se rappelèrent leurs achats. Heureusement les magasins du Bon Marché, une maison récemment fondée et qui tuait le petit commerce, étaient proches. Après cinq minutes de pataugeade dans la boue molle des rues, elles aperçurent les grandes vitrines éclairées d’un cordon de gaz, découpant une file de carrés flamboyants à travers le brouillard rouge qui montait depuis une heure.

Elles flânèrent dans les flambes claires du gaz rabattu par les réflecteurs, frôlant la ballade lente des familles qui chaque soir s’attardaient là, les yeux chauds de convoitises. Puis, agacées par les appels des vendeurs, postés sur le seuil tête nue, elles se faufilèrent à travers le double rang de mannequins qui recommençait à l’entrée et pénétrèrent dans les magasins.

Un grand blond s’étant avancé pour leur offrir ses services, Clarinette demeura interdite, ne se rappelant plus pourquoi elle était venue, et Philomène dut répondre à sa place. Alors un autre commis les guida vers le fond ; toutes deux trottaient sur ses talons, honteuses de la crotte qui bordait le bas de leurs robes, appuyant leurs semelles à terre pour ne pas glisser sur le parquet ciré. Au rayon des layettes, une maigre fille pincée eut l’air de surgir de dessous le comptoir, et en un instant amoncela devant elles tout un assortiment ou leurs bras plongèrent jusqu’aux coudes.

Les emplettes terminées, elles furent reprises par un commis qui les attira à un solde de rubans, un fouillis de soies chatoyantes débordant d’un grand carton vert sur une table et qu’il empoignait à pleines mains, les écroulant ensuite devant elles en tire-bouchons auxquels la lumière accrochait des étincelles. Clarinette ne sut pas résister, s’en paya pour dix-neuf sous. Une griserie lui tournait à présent la tête, parmi toute cette gloire de la femme bien habillée ; elle n’avait plus peur ; familiarisée avec l’éclairage, la chaleur et le bruit du magasin, elle allait d’un comptoir à l’autre, caressant les soies, soupesant les passementeries, rebroussant le poil des fourrures, avec une colère contre les bourgeoises huppées pour qui tout ce luxe n’était jamais trop cher.

À mesure qu’elle passait, des commis, pareils à des automates poussés par un ressort, apparaissaient au bord de leurs rayons, sortant tout à coup de derrière des monceaux de pièces d’étoffes, avec leur tête pommadée, leurs cols de chemises échancrés bas, leurs sourires cauteleux de filles appelant les passants. Tous lui faisaient des offres, devinant chez cette petite femme grosse le travail sourd du désir ; et elle s’attardait, gênée, ne sachant comment les remercier et, devant leur politesse obséquieuse, se prenant à repenser à ce M. Ginginet qui lui avait semblé l’idéal du monsieur des villes. Comme elle se rapprochait d’un rayon de lingerie, près duquel un groupe d’hommes, le dos tourné, causait à demi-voix, ses yeux se fixèrent sur un déballage de jupes et de matinées en percale, tout un entassement blanc qui montait par piles. L’une et l’autre alors se mirent à brasser dans la masse, chacune à un bout. Clarinette achevait un choix quand une haleine lui coula dans la nuque, et quelqu’un l’interpella par son nom :

— Madame Huriaux, je crois ?

Elle se retourna avec la surprise d’être reconnue. Près d’elle, saluant, la bouche ouverte dans sa barbe de soie, le voyageur de Malchair, toujours cérémonieux, bombait le dos.

Comme ça se trouvait ! Justement elle venait de songer à lui, à propos de quelqu’un qui lui ressemblait là-bas ; et du doigt elle montra au hasard un employé au fond du magasin. Lui, posait sur elle ses yeux en coulisse, avec une grimace aimable, son sourire de joli homme. Il était là avec ces messieurs ; il l’avait reconnue à ses frisures sur le front et il venait lui offrir les services de son expérience si elle voulait acheter. En même temps il éboulait d’un revers de main les marchandises empilées, jetant au commis de rayon qui arrivait, le crayon derrière l’oreille, ces mots :

— Laissez donc, monsieur Adolphe, je ferai l’article pour vous.

Il attira un paquet, en détacha quelques pièces qu’il étala devant Clarinette, chuchotant ;

— Voici ce qu’il vous faut. C’est un peu plus cher, mais c’est inusable : je vous en réponds. Et avec moi, vous savez, c’est de confiance.

Puis, sans lui laisser le temps de placer un mot :

— Dites donc, monsieur Adolphe, emballez.

Son geste décidé et doux la subjuguait ; elle n’osa pas dire non ; et tandis que le commis les suivait avec les paquets, il lui montrait d’autres articles, clignant par moments de l’œil du côté des rayons où les vendeurs souriaient, tout blêmes dans la lumière des globes. Mais cette fois elle en avait assez, inquiète du total de ses achats et ne sachant si elle pourrait les payer. Il finit par leur offrir à toutes deux une consommation, dans une taverne voisine, desservie par des femmes, à l’instar des brasseries allemandes, un succès de curiosité qui attirait toute la ville. Le temps de terminer une affaire au comptoir des toiles, et il les rejoignait devant les magasins, sur le trottoir où il les pria de l’attendre un moment.

Elles passèrent à la caisse. Le comptable, assis dans une petite cage près de l’entrée, inscrivit à son livre les achats sous la dictée de M. Adolphe. Et Clarinette, son porte-monnaie à la main, se sentit prise d’un battement de cœur.

— Vingt-six francs trente et un centimes ! fit l’employé en relevant la tête.

Elle n’avait qu’un louis ; mais Philomène, qui avait touché chez le taillandier une cinquantaine de francs, reliquat d’une dette ancienne, lui avança le reste du compte.

Dehors, Clarinette respira ; elle avait le feu aux tempes, toute mouillée de sueur entre les omoplates. Maintenant qu’elle était sortie de cette fournaise où les écus fondaient comme de la neige au soleil, il lui semblait qu’avec de l’argent, elle y serait restée bien une journée entière, à remuer les étoffes et fouiller dans les tas.

— Me voilà, fit tout à coup Ginginet, boutonné dans son collet d’astrakan. Je ne vous ai pas trop fait poser, hein ?

Il offrit le bras à Clarinette et tous trois descendirent jusqu’à l’entre-ville, où était la taverne, une grande salle lambrissée à mi-hauteur de revêtements en bois poli qui servaient de dossiers aux banquettes, avec des escabeaux à trois pieds le long des tables, des lustres en bois sculpté à la voûte et, dans le fond, un comptoir monumental, chargé de rosbifs et de jambons, parmi des assiettes de saucissons et de pains fourrés. Les consommateurs n’arrivant que vers neuf heures, les sièges étaient dégarnis, dans le silence du hall où quatre filles, toutes Allemandes, en Tyroliennes de fantaisie, jabotaient, les mains dans les poches, bâillant dans les coins.

Clarinette admira l’aplomb du voyageur : il tutoyait les serveuses, interpellait le patron assis derrière ses pompes, renvoya les bocks sous prétexte que la jarretière ne montait pas jusqu’au bord. En même temps il leur disait le prix qu’avaient coûté les tables, les chaises, les lustres, au courant des moindres détails de l’installation. Alors elle lui apprit qu’elle aussi, allait ouvrir là-bas un établissement, mais tout modeste, un petit café où viendraient les bourgeois du Culot.

Ginginet paya les trois tournées, ensuite offrit de les conduire à un beuglant. Elles écarquillaient les yeux, ne comprenant pas : il leur expliqua qu’on appelait ainsi dans les capitales les cafés chantants. Ah ! bien, si c’était ça, elles savaient à présent ; et puisqu’on était à rire ensemble, elles acceptaient.

Ils allèrent au Trou-là-là, un caboulot sur la place, le plus achalandé de la ville, et que Philomène ne connaissait pas. Comme elles passaient devant Ginginet qui tenait la porte ouverte, un grognement de porc grouillant dans sa bauge, et qu’appuyèrent les accords plaqués du piano, salua leur entrée. À travers les guirlandes de fleurs en papier qui croulaient du plafond, elles aperçurent, dans la fumée épaisse des pipes, la croupe d’un homme marchant à quatre pattes sur l’estrade au fond de la salle, les basques de son habit rebroussées par un tortillement de reins grotesque. Il y avait six couplets à sa chanson, une stupidité quelconque, l’histoire rimée d’un monsieur qui avait trop aimé les femmes et se croyait, à la fin de chaque couplet, changé en pourceau. Au refrain :

Cochon, j’reste ! cochon j’suis né
V’là ce qu’c’est d’avoir trop cochonné !

tout le public, des tourlourous, des garde-convois, quelques margoulins venus là après dîner, entonnait en chœur l’immonde gaudriole, battant la mesure avec les paumes, tambourinant sur les tables à coups de poing, bourrant le sol de retombées, tandis que le chanteur, un grand efflanqué à perruque filasse, avec des pochons de

grossier maquillage sous l’orbite, se ruait dans son tournoiement de bête, un tortillon de linge attaché à la boucle de son pantalon, pour imiter le tire-bouchonnement d’une queue de porc. Le sixième couplet terminé, il se recula en saluant vers une porte de sortie : comme on l’avait déjà bissé une première fois,

on le laissa partir à travers un fracas d’applaudissements.

Presque aussitôt après, le piano entama une ritournelle, et une petite femme blonde, ragote, les seins à demi roulés du corsage, quitta une table de sous-officiers, sauta sur l’estrade. Mais celle-là chantait une romance de sentiment, les bras remuant devant elle élégiaquement, avec des jeux d’yeux blancs. Il y eut dans le coin des petits employés, une tentative de boucan, réprimée par les militaires qui applaudissaient à tout casser leur diva, en criant : Chut, silence, à la porte ! Alors Ginginet imita l’aboiement du chien, tapa sa canne à terre, aimant le chahut ; et toutes deux riaient dans cette bourrasque, qui soufflait sur la petite femme boulotte, nullement démontée et souriante. Il leur avait commandé du punch. Cette boisson, ajoutée à toutes leurs lichades de la journée, leur tournait la tête et les rendait hardies.

Après la chanteuse, ce fut le tour d’un nouveau comique, M. Biscotin, qui leur dégoisa une chanson encore plus salée que la première, affublé d’une défroque de vieille femme. Elles se tordirent, renversées sur leurs chaises, dans une folie de gaieté, toute cette débauche d’obscénité les allumant à des idées paillardes. En ce moment Ginginet qui, depuis dix minutes, le bras passé sous le châle de Clarinette, la patrouillait sournoisement, lui coula dans l’oreille une proposition : on tâcherait de perdre la Philomène, ils iraient coucher ensemble à l’hôtel. Elle ne se fâcha pas, riant au contraire de la drôlerie de son idée. Ce M. Ginginet ! un joli capon ! C’était donc pour ça qu’il les avait invitées ? Mais il insistait, des flammes dans la prunelle, et elle finit par lui déclarer que ça n’était pas possible, qu’elle était grosse, etc.

Brusquement, la Simonard rappela l’heure : on n’avait plus que quinze minutes pour gagner le dernier train. Clarinette affirma que c’était embêtant, elle eût voulu entendre encore une cocasserie ou deux ; mais la Bique s’étant levée, elle fut obligée de la suivre, et tous trois, à grandes enjambées, se dirigèrent vers la gare, Ginginet reparlant toujours à Clarinette de sa proposition, très bas, pour ne pas être entendu. Hissée sur le marchepied, elle le congédia avec une promesse vague.

Le train les emporta, toutes secouées encore du plaisir qu’elles avaient eu, des bouts de refrain leur chantant dans la mémoire. Au débarcadère, elles trouvèrent Huriaux qui les attendait, très pâle.

Comme il s’enquérait du motif qui les avait attardées, elle se fâcha.

— Fiche-nous donc la paix ! Faudrait todis to t’dire !

Il hocha la tête :

— C’est vrai, j’suis qu’une biesse aussi ! Mais quand j’ai vu le brouillard, ça m’a pris dans le ventre, et jé m’suis dit que la rivière, é coule par la ville, et v’là, j’ai eu peur comm’ eun éfant. Puis, l’chemin de fer, on n’sait jamais.

Il n’osa pas lui confesser que de grosses larmes lui avaient soudainement jailli des yeux à la pensée qu’il aurait pu la perdre, et qu’il était demeuré là-bas une grande demi-heure, reployé sur lui-même, dans le silence de la maison, étonné qu’il l’aimât avec une telle force.