Happe-Chair (Lemonnier)/Chapitre X

Louis-Michaud (p. 96-102).
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X



Pendant huit jours, Clarinette s’ingénia à des économies, se couchant immédiatement après le départ de Jacques pour épargner la chandelle, passant l’eau de la bouilloire sur le vieux marc jusqu’à trois fois, en une peur bleue de la dépense. Tout ce temps-là ils mangèrent des pommes de terre bouillies sans graisse ni beurre ou cuites sous la cendre, avec des chanteaux de pain sec. Et Huriaux, brusquement privé de la viande qui le soutenait, quelquefois était pris de crampes d’estomac. Ils avaient eu une forte querelle à l’arrivée des meubles ; mais elle lui avait menti sur le prix ; et il s’était petit à petit apaisé devant ce luxe à bon marché qui embellissait la maison. Seulement, comme il fallait regagner l’argent de toutes ces folies, il l’encourageait dans sa lésine, se privant lui-même des trois sous de bière qui le soutenaient à son travail et de la viande d’où lui venait sa force. Mais au bout des huit jours, il se sentit tellement démoli qu’il lui redemanda sa tranche de bœuf, sans laquelle, décidément, la poigne lui manquait.

Alors elle lui fit une scène, ronchonna contre sa gloutonnerie qu’elle compara à sa sobriété à elle ; mais puisqu’il le voulait, on ferait charnage comme par le passé. Et, toute contrainte abolie devant ce retour à la dépense qu’il exigeait, de nouveau elle se laissa aller, sans compter, à son goût de la dissipation. Les gros morceaux reparurent sur la table, elle recommença ses mangeailles de sucreries, et les amies furent invitées à venir voir la fameuse chambre à coucher, l’une après l’autre. Elles arrivaient pendant l’absence de Huriaux : on cassait des galettes, on se regoulait de tarte en buvant du café et de l’anisette ; puis s’engageaient des parties de cartes où chacune oubliait son ménage. La vanité de Clarinette s’en donnait à cœur joie de l’admiration envieuse qu’excitait la somptuosité du lavabo et du lit. Toutes s’étaient émerveillées avec des sourires pincés, rageant de leur pauvreté devant cet étalage de richesses qu’elle leur jetait à la tête.

Cependant les prodigalités du ménage Huriaux finissaient par exaspérer les maris, sourdement travaillés par leurs femmes. Un jour Simonard, qui avait une amitié solide pour Jacques et détestait Clarinette, lui lâcha à brûle-pourpoint sa rancune.

— Sûrement i s’passe à t’môson des histoéres ; ouv’ l’œil, fieu ! I n’est qu’temps.

Ce fut une secousse pour Huriaux. Il demanda le lendemain au contremaître un congé de deux heures, fila d’un trait chez lui et tomba en pleine rigolade dans une chambrée de femmes se bourrant de gâteaux au riz. Elles étaient quatre autour de la table, la Raclou et sa fille, la cousine Zébédé et la maigre Leurquin, bâfrant et grimelinant aux cartes avec un entrain de commères en goguette. Son apparition les cloua sur place, le morceau aux dents, dans une stupeur de flagrant délit, n’osant ni parler ni bouger sous cet œil qui faisait le tour de la pièce. Mais il était aussi saisi qu’elles, demeurait la main sur la clef, dans l’entre-bâillement de la porte, indécis, avec une envie de bousculer la table et de les secouer toutes à la rue, comme des vermines.

— Bonjour, la compagnie ! goguenarda-t-il enfin. Parait que les souris s’paient di bon temps quand el’ chat est en voie. N’vo gênez nin ; ous’ qu’i a de la gêne, y a pon d’plaisir.

Clarinette cherchait des raisons. Elles passaient par là, étaient entrées, tout à coup s’étaient trouvées quatre, sans s’être concertées,

— Bien sûr, ricana-t-il en aveignant le quartier de tarte demeuré sur le plat et en l’avalant d’une goulée.

Maintenant, d’ailleurs, elles étaient toutes pressées de partir, prétextant une besogne urgente, la Leurquin une lessive qui bouillait dans le cuveau, la Raclou sa soue à porcs à nettoyer, Zébédé une charge de cagerottes et de clisses à ficeler. Il ne resta plus que Flipine, engagée depuis le matin pour élargir un corsage de robe de Clarinette et qui se remit à sa couture, contre la fenêtre, coulant constamment du côté de Jacques son œil brûlant comme une braise. Tandis qu’avec étonnement il la regardait s’installer, Clarinette eut un rire gêné :

— C’est vrai, faut savoir… Flipine, é vient pour m’aider à rabistoquer mes affaires, rapport au petit.

Après le départ de la tailleuse, une explication eut lieu, violente. Il lui reprocha ses ribotes, sa folie de dépenses, le mauvais emploi qu’elle faisait de l’argent qu’il lui gagnait en souquant matin et soir. Toute sa colère contenue dans la journée éclatait à la fin dans un flot de réprimandes et de gros mots. Mais elle lui tint tête, déclara que si elle s’était mariée, c’était pour être maîtresse chez elle. Au surplus, elle s’en fichait pas mal de sa sale baraque ; s’il continuait à l’embêter, elle le planterait là, pour aller vivre mieux ailleurs. La hargne alors tourna à la batterie : pour la première fois, il s’oublia à la frapper, lui serra la gorge dans sa terrible poigne. Et comme il la lâchait demi-étranglée, elle roula à terre, toute pâle de peur et de rage, criant qu’il l’avait tuée, avec des contorsions de suppliciée.

Sa force l’avait matée : mais elle y opposa ses gabegies de femme. Toute la journée du lendemain, elle demeura au lit, jouant les douleurs de l’avortement, la main sur son ventre. Alors une frousse le prit de la voir accoucher avant terme ; il lâcha son four dans l’après-midi et rentra la soigner, avec le remords de l’avoir si grièvement cognée.

La rancune de Clarinette s’étouffa à la longue sous d’autres préoccupations. On touchait à la fm du mois, et Malchair lui avait envoyé dire par le piéton qu’il comptait sur les 100 francs convenus. Mais il lui avait fallu récemment payer une somme assez forte chez le charcutier ; le boucher, de son côté, avait menacé de les faire saisir si elle n’apaisait un vieil arriéré en souffrance. Presque tout l’argent avait passé à obtenir quitus de ces deux allouvis. Maintenant elle se travaillait la cervelle à chercher le moyen de régler à La Confiance. À supposer qu’au bout de la quinzaine, Jacques lui apportât une centaine de francs, encore ne pouvait-elle demeurer sans un sou ; et d’ailleurs elle avait emprunté à la femme de Piéfert quatre écus de cinq qu’elle serait obligée de lui remettre ; puis encore elle devait dix journées à Flipine ; et d’autres dettes, à mesure qu’elle s’enfonçait dans ses calculs, successivement lui revenaient à la mémoire, menaçantes. Elle se perdait dans ces complications, ne se rappelait plus ce qu’elle avait fait de ses derniers trente francs, désolée que l’argent lui coulât ainsi des mains.

Heureusement on approchait du jour de paye. Huriaux un soir la lui apporta, et tout de suite, sous un prétexte, elle quitta la maison, d’une haleine courut jusqu’à la boutique de Malchair. Le vieux renard la reçut avec sa rondeur habituelle : voilà ce qui s’appelait être de parole ; justement son argent tombait bien : il avait une grosse échéance le lendemain, etc. Elle l’écoutait, perplexe, ne sachant comment s’y prendre pour lui demander un nouveau délai. À la fin, elle se décida : ce n’étaient pas les cent francs qu’elle lui apportait, mais seulement cinquante, bien malgré elle, allez ! Huriaux ne lui avait remis que cela. Et pour expliquer la chose, elle imagina un mensonge, affirma que le caissier de l’usine, s’étant trouvé à court, avait demandé un sursis aux ouvriers.

Le marchand prit un air soucieux :

— Ça n’est pas bien, mame Huriaux, j’avais compté là-dessus. N’y a pas un ménage au Culot à qui je fais les crédits que j’vous fais à vous. Et v’là que vous êtes comme toutes ces traîne-culs : vous n’me payez pas. Faudra que vous demandiez à vot’homme de venir : j’m’arrangerai avec lui, I m’fera une signature.

Elle eut peur, vit toutes ses ruses en une seconde mises à jour. Alors elle le supplia, demanda un répit de deux semaines seulement ; et après s’être fait tirer l’oreille, la mine longue, jouant l’embarras et l’indécision d’un homme réellement gêné par un payement, il finit par accepter, à la condition qu’elle lui prendrait un coupon d’étoffe, l’aunage d’une robe, une occasion comme il ne s’en présenterait plus. Elle se laissa endosser le coupon ; puis, au moment où elle s’en allait, il la retint, lui montra un comptoir peint à l’imitation de l’aubier du chêne, dont il fit miroiter à la lampe le vernis criard.

— Tenez, marne Huriaux, dit-il avec un jovial clignement d’œil, c’est pas pour vous donner un conseil, mais si j’étais que de vous, je ne laisserais mon homme tranquille qu’i n’m’aurait acheté ce petit meuble-là pour étrenner un café. C’est ça qui vous r’monterait, sans compter que vous auriez la pratique de tout le village. M. Ginginet, vous savez bien, le voyageur d’la maison de Roubaix, i’m’l’ disait cor l’aut’jour : « Qué malheur que c’te petite dame, e’ne tient pas un café où on pourrait aller ; ben sûr, on irait ; tous les autres n’auraient qu’à fermer leur porte. » Et moi, vrai, j’vous monterais ça pas cher, en ami, là !

Ce m’sieu Malchair, était-il farce ! il avait toujours le mot pour rire ; mais il lui assura qu’il parlait très sérieusement ; et elle se rappela le jour où elle aussi avait eu cette idée, là-bas aux Breteaux, chez sa mère. Le souvenir que le séduisant Ginginet avait gardé d’elle ne lui déplaisait pas, d’ailleurs : elle eût été contente de le revoir, ayant repensé plus d’une fois à ses jolies manières dégagées, dans son esseulement de femme sanguine. Elle pria le marchand de lui remettre ses compliments quand il viendrait, ne disant pas non, du reste, toute réflexion faite, quant à la possibilité de s’accorder pour le comptoir.

Elle se crut encore une fois sauvée, maintenant que son échéance était reculée. Elle partagea ce qui lui restait de la quinzaine entre Zoé Piéfert et Flipine, ne garda que tout juste l’argent nécessaire aux dimanches de Jacques. Mais au bout de deux semaines, il fallut payer de nouvelles dettes, régler l’arriéré de La Confiance. La situation se tendant de plus en plus, elle se débattait dans les ennuis d’une dèche toujours recommençante, sans pour cela restreindre la dépense.

Alors la graine semée par le tentateur germa ; elle se mit à songer constamment à ce comptoir qui lui donnerait le haut du pavé dans le village ; et la pensée qu’elle aurait des Ginginet pour clients délectait sa sottise crédule comme une promesse de fortune et de plaisir. Le hic était d’obtenir le consentement de Huriaux, que le seul mot de café effaroucherait sans nul doute. Déjà savante aux supercheries de l’amour, elle l’entreprit dans un moment où, échiné, ses forces limées, il lui appartenait par les faiblesses de la chair. Roulée dans son giron, elle le cajola de l’idée d’une affaire à risquer avec un petit enjeu, et dont le bénéfice leur permettrait plus tard d’élever proprement leur petit. D’ailleurs, elle en avait assez de ses longs jours à rien faire, dans cette maison où ils mangeaient leur blé en herbe ; pendant qu’il se cassait les reins à puddler, elle voulait, elle aussi, se donner du mal, afin de ne pas lui laisser tout entier le fardeau du ménage. Plus tard, si le café s’achalandait, il lâcherait son chien de métier qui tue un homme à cinquante ans, et ils vieilliraient ensemble dans une graisse de bons bourgeois.

Huriaux trouva la proposition drôle, sans dire ni oui ni non, frappé cependant par les avantages qui pouvaient résulter d’une telle entreprise pour leur enfant. C’était une tête que la réflexion travaillait lentement ; elle le laissa tout à l’aise couver cet embryon déposé en lui, avec sa lenteur placide de ruminant.