Guy Mannering/Introduction

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 5-19).


INTRODUCTION.


La nouvelle ou le roman de Waverley fit son chemin dans le public, d’abord lentement, comme il était naturel ; mais ensuite sa popularité s’accrut tellement que l’auteur fut engagé à tenter un second essai. Il chercha un nom et un sujet ; et l’on ne peut mieux faire connaître la manière dont ce roman fut composé, qu’en racontant simplement l’histoire sur laquelle Guy Mannering est fondé, mais avec laquelle, dans le cours de la composition, cet ouvrage cesse d’avoir la ressemblance même la plus éloignée. Cette histoire me fut d’abord racontée par un vieux serviteur de mon père, un excellent vieillard highlandais[1], qui n’avait d’autre défaut que celui de préférer la rosée des montagnes[2] à toutes les autres liqueurs moins fortes, si toutefois c’est là un défaut. Il croyait aussi fermement à cette histoire qu’à toutes les parties de sa foi.

Un homme grave et âgé, suivant le rapport du vieux John Mac-Kinlay, fut surpris par la nuit en traversant les solitudes sauvages du Galloway. Ce ne fut pas sans difficulté qu’il parvint à gagner une maison de campagne où l’hospitalité qui caractérisait l’époque et le pays le fit admettre aussitôt. Le propriétaire de la maison, gentleman d’une fortune honnête, frappé de l’aspect vénérable de son hôte, lui fit des excuses pour la confusion qui accompagnait nécessairement sa réception, et qui ne pouvait échapper à ses yeux : la dame de la maison était, lui dit-il, confinée dans son appartement et sur le point de le rendre père pour la première fois, quoiqu’ils fussent mariés depuis dix ans. Le laird ajouta que, dans une telle conjoncture, il craignait que son hôte ne se trouvât un peu négligé en apparence.

« Non, monsieur, répondit l’étranger, mes besoins sont peu nombreux, j’y pourvois aisément, et je suis sûr que les circonstances présentes peuvent même me fournir l’occasion de vous prouver ma reconnaissance pour votre hospitalité. Je vous prie seulement de me faire connaître la minute précise de la naissance de l’enfant qui va faire son entrée dans ce monde frivole et changeant, et j’espère pouvoir vous révéler quelques particularités qui auront une influence importante sur son avenir. Je ne vous cacherai pas que je suis versé dans l’art de comprendre et d’interpréter les mouvements de ces corps planétaires qui exercent leur empire sur la destinée des mortels. C’est une science que je ne pratique point, comme les hommes qui se nomment eux-mêmes astrologues, pour un salaire ou une récompense, car j’ai un revenu suffisant, et je n’emploie les connaissances que je possède qu’au profit de ceux qui m’inspirent de l’intérêt. » Le laird le salua avec respect et reconnaissance, et l’étranger fut conduit à une chambre d’où il pouvait voir à son aise toutes les régions célestes.

Il passa une partie de la nuit à s’assurer de la position des corps planétaires et à calculer leur influence probable ; enfin le résultat de ses observations l’engagea à envoyer chercher le père et à le conjurer, d’une manière solennelle, de faire retarder l’accouchement s’il était possible, quand ce ne serait que de cinq minutes. Le laird lui répondit que c’était une chose impossible, et presque au même instant on vint leur annoncer la naissance d’un garçon.

Le lendemain l’astrologue se joignit à la compagnie qui était assemblée autour de la table pour déjeuner ; ses regards étaient si graves et de si mauvais augure, qu’ils éveillèrent les craintes du père, lequel jusqu’ici s’était réjoui de la naissance d’un fils qui hériterait de ses domaines et empêcherait qu’ils n’échussent à une branche éloignée de la famille. Il se hâta de conduire l’étranger dans une chambre à l’écart.

« D’après vos regards, dit le père, je crains, monsieur, que vous n’ayez de mauvaises nouvelles à m’annoncer touchant mon jeune héritier : peut-être Dieu me retirera-t-il le fils qu’il m’a donné, avant qu’il ait atteint l’âge d’homme, ou peut-être est-il destiné à ne pas être digne de l’affection que nous sommes naturellement disposés à lui accorder.

— Ni l’un ni l’autre, répondit l’étranger, à moins que mon jugement ne me trompe grossièrement. L’enfant dépassera les années de l’adolescence, et son caractère, ses qualités, seront tels que ses parents peuvent le désirer. Mais dans son horoscope, qui promet d’ailleurs plusieurs choses heureuses, il y a une maligne influence qui prédomine fortement et qui menace de l’exposer à une tentation impie et infernale au moment où il sera près d’atteindre sa vingt-unième année ; cette époque, selon les constellations, sera le moment de crise de sa destinée. Sous quelle forme cette tentation viendra-t-elle l’assiéger ? de quelle influente naîtra-t-elle ? c’est ce que mon art ne saurait découvrir.

— Votre art ne peut donc alors nous être d’aucun secours contre le mal qui le menace ? dit le père inquiet.

— Pardonnez-moi, répondit l’étranger, il le peut. L’influence des constellations est puissante ; mais celui qui a fait les cieux est encore plus puissant, si on invoque son secours avec foi et sincérité. Vous devez consacrer cet enfant au service spécial de son Créateur, avec autant d’abandon que Samuel fut consacré au service du Temple par ses parents. Vous devez le regarder comme un être séparé du reste des hommes. Dans son enfance, dans sa jeunesse, vous devez l’entourer de personnes pieuses et vertueuses, et l’empêcher de tout votre pouvoir de commettre aucun crime, soit en parole, soit en action. Il faut qu’il soit élevé dans les principes de la religion et de la morale la plus stricte. Ne le laissez point entrer dans le monde, de peur qu’il n’en partage les folies, et peut-être les vices. En un mot, préservez-le autant que possible de tout péché, excepté celui auquel est soumise toute la race déchue d’Adam. Lorsque le jour où il aura atteint sa vingt-unième année sera arrivé, alors aura lieu la crise de sa destinée. S’il y survit, il sera heureux, prospérera sur la terre, et sera un vase d’élection parmi les élus du ciel. Mais s’il en arrive autrement… » L’astrologue s’arrêta et poussa un profond soupir.

« Monsieur, répliqua le père encore plus alarmé qu’auparavant, vos paroles sont si affectueuses et vos avis si sérieux, que j’exécuterai avec le plus grand soin vos commandements ; mais ne pouvez-vous m’être d’un plus grand secours dans une affaire aussi importante ? Croyez-moi, je ne serai point ingrat.

Je ne mérite et ne demande pas de reconnaissance pour faire une bonne action, dit l’étranger, surtout pour contribuer autant qu’il est en mon pouvoir à sauver d’un horrible destin l’innocente créature qui est entrée dans la vie la nuit dernière sous une si fatale conjonction des astres. Voici mon adresse ; vous pourrez m’écrire de temps en temps pour me marquer les progrès de l’enfant dans les connaissances religieuses. S’il est élevé comme je le conseille, je pense qu’il vaudra mieux qu’il se rende chez moi lorsque l’époque terrible et décisive arrivera, c’est-à-dire avant que sa vingt-unième année soit révolue. Si vous me l’envoyez tel que je le désire, j’ose assurer, dans mon humilité, que Dieu protégera son serviteur contre toute tentation, quelque forte qu’elle soit, à laquelle son destin peut le soumettre. » Il donna alors son adresse à son hôte (c’était une maison de campagne près d’une ville de poste dans le midi de l’Angleterre), et il prit congé de lui de la manière la plus affectueuse.

L’étranger mystérieux partit, mais ses paroles restèrent gravées dans l’esprit du père, en proie à la plus vive inquiétude. Il perdit son épouse lorsque son fils était encore en bas âge. Ce malheur, je pense, avait été prédit par l’astrologue ; et la confiance que, comme la plupart des gens de cette époque, il accordait naturellement à l’astrologie, se trouva confirmée et mieux affermie que jamais. On eut cependant le plus grand soin de se conformer au plan d’éducation sévère et presque ascétique que le sage avait conseillé. Un précepteur de principes rigides fut choisi pour diriger l’éducation du jeune enfant ; il était entouré de domestiques du caractère le plus éprouvé, et son père le surveillait lui-même avec la plus grande sollicitude.

Les années de l’enfance et celles de l’adolescence se passèrent aussi bien que le père pouvait le désirer. Un jeune Nazaréen n’aurait pas été élevé avec plus de rigueur. Tout ce qui était mal était soustrait à ses regards, il n’entendait que des maximes pures, il n’était témoin que d’actions dignes d’être imitées.

Mais lorsque l’enfant devint jeune homme, son père, toujours attentif, découvrit des causes d’alarmes. Des accès de tristesse, qui prirent graduellement un caractère plus sombre, commencèrent à affecter le moral du jeune homme. Des larmes qui paraissaient involontaires, un sommeil agité, des promenades à la clarté de la lune, et une mélancolie dont il ne pouvait donner la raison, semblaient menacer à la fois sa santé et ses facultés intellectuelles. L’astrologue, consulté par lettre, répondit que cet état d’esprit était le commencement de l’épreuve, et que le pauvre pupille allait avoir à soutenir une lutte de plus en plus terrible avec la maligne influence… Il n’y avait aucun espoir d’y remédier, à moins qu’il ne montrât une grande ardeur dans l’étude des saintes Écritures. « Il souffre, disait le sage dans sa lettre, par l’éveil de ces harpies, les passions, qui ont sommeillé chez lui comme chez les autres hommes, jusqu’à l’âge qu’il va atteindre. Il vaut mieux, mille fois mieux, qu’elles le tourmentent par des sollicitations sans charme, que par des tentations séduisantes qu’il se repentirait d’avoir assouvies par une faiblesse criminelle. »

Les dispositions du jeune homme étaient si excellentes, qu’il combattit par la raison et la religion les noirs accès de mélancolie qui obscurcissaient de temps en temps son esprit, et ce ne fut qu’au moment où il entra dans sa vingt-unième année qu’ils prirent un caractère tel, que le père fut véritablement alarmé sur leurs conséquences. Il semblait que la plus sombre et la plus hideuse maladie mentale eût pris la forme d’un désespoir religieux. Cependant le jeune homme était encore doux, poli, affectueux, et soumis à la volonté de son père ; il résistait de tout son pouvoir aux ténébreuses pensées qui s’élevaient dans son âme, par l’émanation, à ce qu’il me semble, de l’esprit malin qui l’exhortait, comme la femme de Job, à maudire Dieu et à mourir.

Le temps arriva enfin où il devait entreprendre ce qu’on regardait alors comme un long et même dangereux voyage, pour se rendre auprès du vieux ami qui avait calculé son thème de nativité. La route qu’il suivait passait à travers quelques endroits intéressants, et ce voyage lui procura plus de plaisir qu’il ne le croyait possible. Aussi n’arriva-t-il à sa destination que la veille de l’anniversaire de sa naissance, à midi. Il semblait qu’il eut été tellement entraîné par le torrent d’un plaisir nouveau pour lui, qu’il oublia en quelque sorte ce que son père lui avait communiqué sur le but de son voyage. Il s’arrêta enfin devant un vieille maison de bonne apparence, mais solitaire, qu’on lui avait indiquée comme la demeure de l’ami de son père.

Le domestique qui vint prendre son cheval lui dit qu’il était attendu depuis deux jours. On le conduisit dans un cabinet où l’étranger, alors vénérable vieillard, le reçut d’un air grave et mécontent. « Jeune homme, lui dit-il, pourquoi avez-vous fait si lentement un voyage d’une aussi grande importance ?

— Je pensais, répondit le jeune homme en rougissant et en baissant les yeux, qu’il n’y avait point de mal à voyager lentement, et à satisfaire ma curiosité, pourvu que j’atteignisse votre demeure aujourd’hui ; car tels étaient les ordres de mon père.

— Vous méritez d’être blâmé pour votre lenteur, répliqua le sage, car l’ennemi du salut était attaché à vos pas. Mais enfin vous êtes arrivé, il ne faut pas désespérer, quoique le combat que vous avez à soutenir soit maintenant plus terrible parce qu’il a été retardé plus long-temps. Mais auparavant, acceptez la nourriture que réclame la nature pour satisfaire, mais non pour exciter et flatter l’appétit.

Le vieillard le fit passer dans un parloir d’été, où un frugal repas était préparé sur une table. Comme ils s’asseyaient, ils furent joints par une jeune fille d’environ dix-huit ans, si jolie, que sa vue détourna le jeune homme des réflexions qu’il faisait sur la singularité, sur le mystère de son sort ; et il fixa son attention sur tout ce qu’elle faisait ou disait. Elle parlait peu, et seulement sur les sujets les plus sérieux. Elle joua du piano à la demande de son père, mais ce furent des hymnes qu’elle chanta en s’accompagnant. Enfin, sur un signe du sage, elle quitta la chambre, et en sortant elle jeta sur le jeune étranger un regard inexprimable d’inquiétude et d’intérêt.

Le vieillard conduisit alors le jeune homme dans son cabinet, et s’entretint avec lui sur les points les plus importants de la religion, pour s’assurer par lui-même qu’il pouvait rendre raison de la foi qu’il professait. Durant cet examen le jeune homme, en dépit de lui-même, sentait son esprit s’égarer, et ses pensées se porter sur la charmante vision qui lui était apparue pendant le repas. S’apercevant de ces moments d’oubli, l’astrologue devenait grave et secouait la tête ; toutefois, il fut en général satisfait des réponses du jeune homme.

Au coucher du soleil on le conduisit au bain ; lorsqu’il en fut sorti, on le vêtit d’une robe à peu près semblable à celles que portent les Arméniens ; ses longs cheveux tombaient sur ses épaules ; il avait le cou, les mains et les pieds nus. Ainsi vêtu, on le conduisit dans une chambre écartée, entièrement dépourvue d’ameublement, à l’exception d’une lampe, d’une chaise, et d’une table sur laquelle était une Bible. « Je dois vous laisser seul en ces lieux, lui dit l’astrologue, pour passer l’instant le plus critique de votre vie. Si vous pouvez, en vous rappelant les grandes vérités dont nous avons parlé, repousser les attaques qui seront dirigées contre votre courage et vos principes, vous n’avez rien à craindre, mais l’épreuve sera dure et sévère. » Ses traits alors prirent une solennité pathétique, des larmes roulèrent dans ses yeux, et d’une voix que l’émotion rendait tremblante, il lui dit : « Cher enfant, à ta naissance je prévis cette fatale épreuve ; puisse le ciel te faire la grâce de la supporter avec fermeté ! »

Le jeune homme fut laissé seul ; presque aussitôt, le souvenir de tous ses péchés de commission et d’omission, rendu plus terrible encore par la sévérité de son éducation, vint frapper son esprit : comme des furies armées de fouets de feu, ils semblaient vouloir le réduire au désespoir. Tandis qu’il combattait ces terribles images avec des pensées distraites, mais avec un cœur résolu, il s’aperçut qu’un autre que lui répondait à ses arguments par des sophismes, et que la dispute ne se passait plus seulement dans l’intérieur de son âme. L’esprit du mal était à ses côtés sous une forme corporelle : employant la puissance qu’il a sur les esprits mélancoliques, il lui montrait sa misérable situation, et le poussait au suicide, comme le moyen le plus prompt de mettre fin à une vie criminelle. Parmi ses fautes, le plaisir qu’il avait pris en prolongeant son voyage sans nécessité, et l’attention qu’il avait accordée à la beauté d’une femme, lorsque ses pensées auraient dû seulement se porter sur les discours religieux de son père, furent mis devant ses yeux sous les couleurs les plus sombres ; et il fut traité comme un homme qui, ayant péché contre la lumière, était avec justice abandonné comme une proie au prince des ténèbres.

À mesure que l’influence fatidique avançait, les terreurs causées par la présence odieuse du démon faisaient une plus grande impression sur les sens de sa victime, et ses sophismes devenaient plus difficiles à détruire, du moins pour le malheureux qu’ils enlaçaient de toutes parts. Il ne pouvait plus exprimer l’assurance du pardon auquel il croyait, ou prononcer ce nom victorieux dans lequel il plaçait sa confiance. Mais sa foi ne l’abandonna pas, quoiqu’il fût un moment sans pouvoir l’exprimer. « Dites ce que vous voudrez, répondit-il au tentateur ; je sais qu’il y a entre les deux couvertures de ce livre quelque chose qui m’assure le pardon de mes fautes et le salut de mon âme. » Il parlait encore que l’horloge annonça la fin de l’heure fatale ; il recouvra aussitôt la parole et ses facultés intellectuelles ; il se mit en prières et exprima dans les termes les plus ardents sa confiance et sa foi dans l’auteur de l’Évangile. Le démon se retira en poussant des hurlements de rage de se voir vaincu, et le vieillard, les larmes aux yeux, entra dans la chambre, félicitant son hôte de la victoire qu’il venait de remporter en ce combat marqué par la destinée.

Quelque temps après, le jeune homme épousa cette jeune fille si belle qui avait fait sur lui une telle impression à la première vue, et ils jouirent du bonheur domestique le plus parfait. — Ainsi se termine la légende de John Mac-Kinlay.

L’auteur de Waverley avait conçu la possibilité de composer une histoire intéressante, peut-être même édifiante, avec les incidents de la vie d’un homme mélancolique, et dont les efforts vers la vertu seraient toujours détruits par l’intervention de quelque être malveillant, jusqu’à ce qu’enfin il sortît victorieux de cette lutte terrible. En un mot, il avait tracé un plan semblable au conte imaginaire de Sintram et de ses compagnons, par M. le baron de La Motte Fouqué, quoique, s’il existait alors, l’auteur ne l’eût point encore lu.

On peut suivre les traces de ce plan dans les trois ou quatre premiers chapitres de l’ouvrage ; mais de nouvelles considérations engagèrent l’auteur à renoncer à ce projet. Il pensa, après avoir mûrement réfléchi, que l’astrologie, bien que son influence fût reçue et admirée par Bacon lui-même, n’avait pas assez d’empire sur l’esprit de la génération actuelle pour en faire le moyen principal d’un roman. Ensuite il vit que, pour traiter convenablement un tel sujet, il faudrait non seulement plus de talent qu’il ne croit en posséder, mais encore soulever des questions et des discussions d’une nature trop sérieuse pour son but et pour le caractère du récit qu’il entreprenait. Il changea donc son plan ; mais l’impression était déjà commencée, les premières feuilles conservèrent des traces de la conception primitive, quoiqu’elles ne soient plus qu’un hors-d’œuvre aussi inutile que peu naturel. En expliquant et reconnaissant ce défaut, l’auteur espère se concilier l’indulgence de ses lecteurs.

Il n’est peut-être pas sans intérêt de remarquer ici que, tandis que les connaissances astrologiques sont tombées dans un mépris général, et ont été remplacées par des superstitions plus grossières et d’un caractère moins élevé, elles ont, même dans nos temps modernes, conservé encore quelques sectateurs.

Un des croyants les plus remarquables dans cette science oubliée et méprisée, était un vieux et célèbre professeur de tours de passe-passe. On aurait pensé qu’un homme dont la profession consiste à tromper de mille manières les yeux du public, devait être moins accessible qu’un autre à la superstition. Peut-être l’usage habituel de ces calculs abstraits, par lesquels l’artiste, à son propre étonnement, fait tant de tours de cartes, porta ce gentleman à étudier la combinaison des étoiles et des planètes, dans l’espoir d’y découvrir les événements de l’avenir.

Il construisit le thème de sa nativité, et le calcula suivant les règles données par les meilleurs auteurs. Le résultat, quant au passé, s’accordait bien avec ce qui lui était arrivé jusqu’alors, mais dans l’importante partie de l’avenir il se présentait une singulière difficulté : il y avait deux années durant le cours desquelles il ne pouvait, par aucun moyen, savoir exactement si le sujet du thème était mort ou vivant. Inquiet sur une circonstance si importante, il donna le thème à un astrologue son confrère, qui fut également arrêté de la même manière. À une époque il trouva que le sujet était sûrement en vie ; à une autre, qu’il était mort sans aucun doute ; mais un espace de deux ans s’étendait entre ces deux époques, durant lesquelles il ne pouvait avoir la certitude de son existence ou de sa mort.

L’astrologue nota cette circonstance extraordinaire dans son journal, et continua ses tours dans les différentes parties du royaume, jusqu’au terme de la période durant laquelle son sort lui était connu. Enfin, tandis qu’en présence d’un nombreux auditoire il opérait ses tours d’adresse, ses mains, dont l’agilité avait si souvent trompé l’observateur le plus subtil, perdirent tout-à-coup leur pouvoir ; elles laissèrent tomber les cartes : l’escamoteur n’était plus qu’un paralytique impuissant. Il languit deux ans dans cet état, et fut enfin enlevé par la mort. On dit que le journal de cet astrologue moderne va être incessamment livré au public.

Ce fait, s’il est exactement rapporté, est une des singulières coïncidences si bizarrement éloignées des calculs ordinaires, et dont l’irrégularité dérobe aux yeux des mortels la connaissance d’un avenir que le Créateur leur défend de sonder. Si chaque chose arrivait selon le cours ordinaire des événements, l’avenir serait soumis aux règles de l’arithmétique comme les chances du jeu. Mais des événements extraordinaires, des coups du sort merveilleux, défient les calculs de l’esprit humain et jettent un voile impénétrable sur l’avenir.

À cette anecdote nous pouvons en ajouter une plus récente encore. L’auteur fut dernièrement honoré d’une lettre d’un gentleman profondément versé dans cet art mystérieux ; il lui offrit obligeamment de calculer la nativité de l’historien de Guy Mannering, qu’il pouvait supposer partisan de son art divin. Mais il était impossible à l’auteur de fournir une date pour l’établissement de son horoscope, l’eût-il même désiré, puisque tous ceux qui pouvaient donner l’heure et la minute de sa naissance étaient depuis longtemps sortis de ce monde.

Ayant ainsi offert une esquisse rapide de son idée première, l’auteur, en suivant le plan de cette nouvelle édition, va parler des modèles qui lui ont fourni les principaux personnages de Guy Mannering.

Quelques circonstances, dues à sa position locale, donnèrent à l’auteur, dans sa jeunesse, l’occasion de connaître cette classe d’hommes dégradés qu’on appelle Égyptiens, et d’en entendre beaucoup parler : c’est une race mêlée, tenant des anciens Égyptiens qui arrivèrent en Europe vers le commencement du quinzième siècle, et des vagabonds d’une origine européenne.

L’Égyptienne sur laquelle le caractère de Meg Merrilies est fondé était bien connue vers le milieu du siècle dernier sous le nom de Jeanne Gordon ; elle habitait le village de Kirk Yetholm, dans les monts Cheviot, près la frontière d’Angleterre et d’Écosse. Dans un des premiers numéros du Blackwood’s magazine[3] (vol. 1, p. 54), l’auteur donna de la manière suivante quelques détails sur cette femme remarquable :

« Mon père se rappelait de la vieille Jeanne Gordon de Yetholm, qui avait une grande autorité sur sa tribu. C’était tout-à-fait une Meg Merrilies, et elle possédait à un degré aussi élevé la même fidélité sauvage. Elle avait souvent reçu l’hospitalité dans une ferme du Lochside, près de Yetholm, et s’était soigneusement abstenue de commettre aucun vol sur la propriété du fermier. Mais ses fils, au nombre de neuf, n’eurent pas, il paraît, la même délicatesse, et dérobèrent à leur bienfaiteur hospitalier une truie qui allait mettre bas. Jeanne fut mortifiée de cette conduite ingrate, et elle en eut tant de honte qu’elle quitta le Lochside pendant plusieurs années.

« Au bout d’un certain temps il arriva que le bon fermier du Lochside, par suite de quelque gêne pécuniaire momentanée, fut obligé d’aller à Newcastle chercher de l’argent pour payer son fermage. Il en obtint ; mais à son retour, en traversant les monts Cheviot, il fut surpris par la nuit et s’égara.

« Une lumière qu’il vit briller à travers la fenêtre d’une grange délabrée, reste d’une ancienne ferme, l’engagea à se diriger vers cet abri. Il frappa à la porte, qui lui fut ouverte par Jeanne Gordon : sa taille extraordinaire (car elle avait près de six pieds de haut[4]), ses traits et ses vêtements remarquables, la lui firent reconnaître à l’instant, quoiqu’il ne l’eût pas vue depuis quelques années. Rencontrer une telle femme dans un lieu aussi solitaire, et probablement à une petite distance de son clan, fut une surprise désagréable pour le pauvre fermier, qui portait sur lui une somme dont la perte l’aurait ruiné.

Jeanne, qui le reconnut aussi, poussa un cri de joie. « Eh Dieu ! le fermier du Lochside ! Descendez de cheval ; allons, pied à terre : vous n’irez pas plus loin cette nuit, étant si près de la maison d’une amie. » Le fermier fut obligé de descendre de cheval et d’accepter le souper et le lit que lui offrait l’Égyptienne. Il y avait dans la grange une grande quantité de provisions de bouche, n’importe la manière dont on se les était procurées, et il s’y faisait des préparatifs pour un repas abondant ; le fermier sentit son inquiétude redoubler en voyant qu’on attendait dix ou douze convives, probablement du même genre que son hôtesse.

« Jeanne ne le laissa pas long-temps dans le doute à ce sujet ; elle lui rappela le vol de sa truie, et lui dit quelle peine et quel chagrin elle en avait eus. Comme tant de philosophes, elle remarqua que le monde devenait pire tous les jours ; et, comme bien d’autres parents, que ses enfants ne lui obéissaient pas et négligeaient les vieux règlements des Égyptiens, qui commandaient de respecter toujours les propriétés de leurs bienfaiteurs. Elle finit par demander au fermier combien il avait d’argent sur lui, et par l’engager ou plutôt lui commander de lui donner sa bourse à garder, car les garçons (c’est ainsi qu’elle appelait ses fils) allaient bientôt rentrer. Le pauvre fermier fit de nécessité vertu ; il raconta son histoire à Jeanne et confia son or à sa garde ; elle lui fit remettre quelques schellings dans sa poche, observant que si on le voyait voyager sans argent, cela exciterait les soupçons.

« Cet arrangement fait, le fermier s’étendit sur une espèce de shake-down, comme l’appellent les Écossais, c’est-à-dire des draps disposés sur de la paille ; mais, comme on le croira facilement, il ne dormit point.

« Vers minuit, la bande rentra avec le butin fruit de son pillage ; les maraudeurs parlèrent de leurs exploits dans un langage qui fit trembler le fermier. Ils ne furent pas long-temps à découvrir qu’ils avaient un hôte, et demandèrent à Jeanne qui elle avait reçu.

« — C’est le bon fermier du Lochside, le brave homme, répondit Jeanne ; il a été à Newcastle chercher de l’argent pour payer son fermage, l’honnête homme : aussi il est revenu la bourse vide et le cœur triste.

« — Cela peut être, Jeanne, répondit un des bandits, mais nous allons visiter un peu ses poches, et voir si ce conte est vrai ou non. »

« Jeanne eut beau crier avec force contre cette violation de l’hospitalité, elle ne put les faire renoncer à leur dessein. Le fermier les entendit bientôt s’approcher de son lit à pas de loup, et parler à voix basse ; il comprit qu’ils fouillaient ses habits : lorsqu’ils trouvèrent l’argent que la prudence de Jeanne Gordon lui avait fait garder, ils tinrent conseil pour savoir s’ils devaient le prendre ou non ; mais l’exiguïté de la somme et les remontrances sévères de Jeanne les déterminèrent à le laisser : ils soupèrent, et allèrent prendre du repos. Aussitôt que le jour parut, Jeanne fit lever son hôte, lui amena son cheval, qu’elle avait équipé derrière le hallan[5], le guida pendant quelques milles, Jusqu’à ce qu’il fût sur la grande route de Lochside ; elle lui rendit alors tout son argent, et, malgré toutes ses instances, refusa d’accepter même une seule guinée.

« J’ai entendu dire à des vieillards de Jedburgh, que tous les fils de Jeanne avaient été condamnés à mort dans cette ville le même jour. On dit que les opinions du jury étaient également divisées, lorsqu’un ami de la justice qui avait dormi pendant tous les débats se réveilla en sursaut et détermina la condamnation par ces mots emphatiques : « Pendez-les tous. » L’unanimité n’est pas obligatoire dans un jury écossais ; aussi la sentence de mort fut-elle prononcée. Jeanne était présente ; elle se contenta de dire : — Que le Seigneur secoure l’innocent dans un pareil jour ! » Sa propre mort fut accompagnée de circonstances d’une brutalité révoltante, que la pauvre Jeanne ne méritait sous aucun rapport. Elle avait, entre autres défauts ou qualités (le lecteur prononcera), celui d’être une zélée jacobite. Se trouvant par hasard à Carlisle un jour de foire ou de marché, peu de temps après l’année 1746, elle donna cours à sa partialité politique, au grand scandale de la populace de cette ville. Aussi zélés royalistes lorsqu’il n’y avait aucun danger, qu’ils avaient été prompts à se soumettre aux Highlandais en 1745, les habitants infligèrent à la pauvre femme l’horrible châtiment de la plonger dans l’Éden jusqu’à ce que mort s’ensuivît. Ce supplice fut long ; Jeanne, femme vigoureuse, luttait avec ses meurtriers, et mettait souvent la tête hors de l’eau ; tant qu’elle put parler, elle criait dans ces intervalles : « Charles pour toujours ! Oui, Charles pour toujours ! » Étant encore enfant, et habitant des lieux qu’elle avait fréquentés, j’ai souvent entendu raconter ces histoires, et versé des larmes de compassion sur la pauvre Jeanne Gordon.

« Avant de quitter les Égyptiens des frontières, je dois raconter que mon grand-père, traversant à cheval la bruyère de Charterhouse, alors d’une étendue très considérable, tomba tout-à-coup au milieu d’une bande de ces gens qui prenaient leur repas dans un ravin entouré de buissons. Ils saisirent aussitôt la bride de son cheval, en lui criant, car il était bien connu de la plupart d’entre eux, qu’il était le bien-venu, et que, comme ils avaient souvent dîné à ses dépens, il devait ce jour-là s’arrêter à partager leur bonne chère. Mon aïeul fut un peu effrayé ; car, de même que le bon fermier du Lochside, il avait sur lui plus d’argent qu’il ne se souciait d’en risquer en pareille société. Néanmoins, naturellement courageux et hardi, il prit la chose du bon côté, et s’assit au festin, qui consistait en gibier, volailles, cochons et autres mets qu’avait pu fournir un système large et peu scrupuleux de rapine. Le dîner fut très joyeux ; mais mon parent reçut de quelques-uns des plus âgés de la bande le conseil de se retirer lorsque

La joie et la plaisanterie
Allaient prendre un peu plus de vie.

Montant à cheval, il prit congé à la française de ses convives, mais sans qu’ils eussent en aucune manière manqué aux lois de l’hospitalité. Je crois que Jeanne Gordon était à ce festin.

« Malgré le malheur de la postérité de Jeanne, dont

Bien d’autres sans miséricorde
Ont subi le sort de la corde,


une petite-fille lui survécut. Je me rappelle l’avoir vue ; c’est-à-dire comme le docteur Johnson avait un vague souvenir de la reine Anne, qu’il se figurait une dame majestueuse, vêtue de noir, éclatante de diamants. En effet, ma mémoire conserve le souvenir solennel d’une femme d’une taille au dessus de la taille ordinaire, portant une longue robe rouge, qui commença à faire connaissance avec moi en me donnant une pomme, mais que je regardais, malgré cela, avec autant de crainte que le futur docteur, prédestiné à devenir haut dignitaire de l’Église et tory, pouvait regarder la reine. Je crois que cette femme est Madge Gordon, sur laquelle un article, où il est question de sa mère Jeanne Gordon, mais qui n’est pas du même auteur que celui précédemment cité, donne quelques détails intéressants.

« La défunte Madge Gordon était à cette époque reconnue pour reine des dans du Yetholm. Elle était, nous pensons, petite-fille de la célèbre Jeanne Gordon, et l’on disait qu’elle lui ressemblait beaucoup. Les détails suivants sont extraits d’une lettre d’un ami, qui eut pendant de longues années des occasions répétées et favorables d’observer le caractère distinctif des tribus du Yetholm ;

« Madge Gordon descendait des Faas par sa mère ; elle fut mariée à un Young. C’était une femme remarquable, d’un aspect imposant, et d’une haute stature : elle avait près de six pieds. Son nez était aquilin, ses yeux perçants même dans sa vieillesse ; son épaisse chevelure tombait sur ses épaules en s’échappant de dessous un chapeau de paille à l’égyptienne ; elle portait une robe courte d’une mode bizarre, et un long bâton presque aussi grand qu’elle. Je me souviens que chaque semaine elle venait chez mon père demander l’aumône, lorsque j’étais enfant, et la vue de Madge ne m’inspirait pas peu de crainte et de terreur. Lorsqu’elle parlait avec véhémence (car elle se plaignait hautement), elle avait coutume de frapper de son bâton le plancher, et de prendre une attitude qu’il était impossible de regarder sans trouble. Elle disait qu’elle pouvait amener des parties les plus reculées de l’île des amis pour venger sa querelle, tandis qu’elle était assise tranquillement dans sa chaumière ; et elle se vantait souvent d’avoir été pendant un temps d’une plus grande importance encore, car à ses noces il y avait cinquante ânes sellés, et une quantité innombrable d’ânes sans selles. Si Jeanne Gordon a été le prototype du caractère de Meg Merrilies, je pense que Madge doit avoir posé devant l’auteur inconnu pour représenter sa personne[6]

Le lecteur a été informé de ce qu’il y a de vrai et de faux dans les conjectures de l’ingénieux correspondant du Blackwood.

Pour passer à un caractère d’un genre tout-à-fait opposé, à Dominie Sampson, le lecteur peut aisément supposer qu’un pauvre et très humble savant qui a toujours habité les hauteurs classiques, et inhabile à conduire sa barque dans le voyage de la vie, n’est pas un personnage rare dans un pays où une certaine portion de connaissances est facilement acquise par quiconque veut bien souffrir la faim et la soif pour l’amour du grec et du latin. Mais il y a un modèle plus exact du digne Dominie, sur lequel est fondé le rôle qu’il joue dans ce roman, et dont, pour certaines raisons particulières, je ne dois m’exprimer que d’une manière très générale.

Un précepteur qui ressemblait beaucoup à notre Sampson, donnait des leçons dans la famille d’un gentilhomme d’une fortune considérable. Ses jeunes élèves grandirent et entrèrent dans le monde, mais le précepteur continua de rester dans la famille, ce qui n’était pas rare autrefois en Écosse, où l’on était toujours prêt à accorder la nourriture et un abri à des amis peu fortunés et à d’anciens serviteurs. Les ancêtres du laird avaient été peu sages, lui-même était incapable et malheureux. La mort lui enleva ses fils dont le succès dans le cours de leur vie eût pu balancer sa mauvaise fortune et sa nullité. Ses dettes augmentèrent, ses fonds diminuèrent, si bien qu’enfin il fut ruiné. Le domaine fut vendu ; et le vieillard allait quitter la maison de ses pères, pour aller il ne savait où, lorsque, semblable à un vieux meuble qui peut durer longtemps si on le laisse à sa place ordinaire, mais qui se brise en pièces si on essaie de le déranger, il tomba sur le seuil de la porte, frappé de paralysie.

L’instituteur s’éveilla comme d’un songe. Il vit son patron mort, et le seul enfant qui lui survivait, une fille déjà âgée, qui n’était alors ni belle ni gracieuse, si elle avait jamais été l’un ou l’autre, orpheline, sans asile et sans fortune. Il lui adressa à peu près les mêmes paroles que Dominie Sampson adresse à miss Bertram, et lui fit part de sa détermination de ne jamais la quitter. Réveillant donc des talents qui avaient long-temps sommeillé, il ouvrit une petite école, et soutint l’enfant de son patron pendant le reste de sa vie, la traitant avec cet humble respect et cette déférence attentive qu’il avait eus pour elle dans les jours de sa prospérité.

Telle est l’esquisse de la véritable histoire de Dominie Sampson, dans laquelle il n’y a ni incident romanesque, ni passion sentimentale, mais qui peut-être, par la droiture et la simplicité du caractère qu’elle met en action, peut intéresser et émouvoir le lecteur au même degré que si elle lui montrait les malheurs d’un caractère plus élevé ou plus délicat.

Ces notices préliminaires concernant le roman de Guy Mannering et quelques uns des caractères qui y sont introduits, épargneront à l’auteur la peine d’écrire, et au lecteur celle de lire, dans le courant de l’ouvrage, une longue suite de notes détachées.

Abbotsford, janvier 1829.

  1. C’est-à-dire des montagnes d’Écosse. a. m.
  2. Le whisky, espèce d’eau-de-vie de grain. a. m.
  3. Nom d’une Revue anglaise publiée chaque mois à Édimbourg, et dans un sens ultra-tory. a. m.
  4. Six pieds anglais font cinq pieds cinq pouces de France. a. m.
  5. Mur mitoyen dans une chaumière écossaise. a. m.
  6. Blackwood’s magazine, vol. I, p. 56. a. m.